PDV: Ochaco Uraraka

Tout était parti d'une bonne intention.

Elle n'avait jamais voulu avoir ces responsabilités angoissantes sur le dos. Elle n'avait jamais voulu prendre sur elle le poids de toutes ces vies. Un faux pas n'était pas possible chez les héros. Un faux pas avait trop de conséquences désastreuses. Des blessés, des morts... Un faux pas et les villains s'échappaient. Un faux pas et c'était sa faute.

Tout avait commencé de manière brillante : une partie écrite acceptable à l'examen d'entrée du Lycée Yuei et une chance inouïe lors de l'épreuve pratique l'avait hissée jusqu'aux rangs de la classe 2-A des futurs héros. Au fur et à mesure, Ochaco s'était faite une place parmi les autres avec un objectif en tête : obtenir une licence de héros et offrir à ses parents la vie confortable qu'ils méritaient. Au fil des stages, des rencontres, elle avait découvert le monde des héros, leur quotidien, mais elle avait surtout vu ce dont les vilains étaient capables. Elle n'avait pas mesuré l'omniprésence de la mort, la fin imminente qui attendait les héros. All Might d'abord, puis Sir Nighteye. Les différentes disparitions de héros. Togata qui avait perdu son alter. L'injustice qui ne les quittait plus.

Elle n'avait pas mesuré la difficulté du travail de héros. Elle n'avait pas mesuré les choix auxquels elle allait devoir faire face. Son objectif lui paraissait plus lointain, plus obscur. Elle ne comprenait plus pourquoi elle faisait tout cela.

Sa responsabilité dans la mort de Nighteye. La question d'Aizawa. Que voulait elle faire maintenant ? Quelle était la prochaine étape ?

Elle ne savait plus.

Tout était parti d'une bonne intention, mais elle avait échoué.

Ochaco tirait sa petite valise derrière elle. Une des roues ne fonctionnait plus correctement ; elle tournait sur elle même telle une girouette, rendant l'avancée plus difficile. Mais l'ancienne apprentie héroïne avait vu pire. Ce n'était pas une petite roue qui allait l'empêcher de mener son projet à bien. Ce n'était qu'un défi supplémentaire, que de monter cette pente. Le souffle court, elle parvint en haut de la colline. Devant elle se dressait la maison dans laquelle elle a grandi.

Elle poussa la porte et une douce odeur de thé lui parvint aux narines. Ochaco ferma les yeux et son coeur fit un bond. Elle avait promis d'aller aider dès qu'elle arriverait (ce à quoi on lui avait répondu de d'abord s'installer confortablement) mais une fois de retour dans ce cocon, une vague de nostalgie la submergeait. Les petits défauts et traces d'accidents qui la faisaient sourire à présent : cette marque bleue au plafond lorsque, à cinq ans, elle avait accidentellement fait léviter son feutre, ou, dans la cuisine, la dalle de carrelage écaillée par le retour brutal au sol d'une casserole après une autre lévitation accidentelle.

Essayer de maîtriser son alter avait toujours constitué une nécessité, ne serait-ce que pour ne mettre personne en danger. Elle ne l'avait pas entraîné dans l'optique de devenir un héros. Oui, elle aurait aimé sauver des gens, mais elle devait se rendre à l'évidence : elle était trop faible pour sauver qui que ce soit. Alors elle réaliserait ce qui était à sa portée : aider ses parents à gagner le pitch, puis à vivre plus confortablement.

Enfin, se dit elle en s'asseyant à la table de la petite cuisine ouverte, il n'en demeurait pas moins que ce pitch ne dépendait pas d'elle. Elle jeta un oeil à l'horloge : ils ne devraient pas tarder à l'appeler avec la nouvelle. Elle préférait ne pas songer à ce qu'elle devrait faire s'ils n'obtenaient aucun contrat. Ochaco secoua la tête, se ressaisit. Ils allaient obtenir un contrat, elle allait les aider et l'argent rentrerait.

Ce n'était même pas une option.

Elle avait dû s'assoupir puisqu'elle fut réveillée en sursaut par une porte qui claque. A peine avait elle pu comprendre qu'elle s'était endormie qu'un plaid lui tomba sur les épaules. Encore groggy, elle cligna des yeux et vit ses parents assis en face d'elle. Ochaco eut un choc. Elle ne s'attendait pas à les voir. Puis tout lui revint : elle était rentrée, ils étaient là... et ils... souriaient ?

Le pitch, alors, ils l'avaient...

"Ils étaient très emballés ! s'exclama son père qui ne pouvait visiblement pas se retenir. Si tu avais vu leur tête quand j'ai dit que notre fille était Uravity et qu'elle travaillait avec l'héroïne dragon !

- Vous... vous avez eu le contrat ? demanda Ochaco, abasourdie

- On a signé, dit doucement sa mère. Elle était toujours plus composée que son père, moins euphorique aussi, mais elle souriait elle aussi. Nous pouvons commencer dès demain...

- Je vais m'occuper de la logistique pour le déblaiement dès maintenant ! Je ne savais pas que tu étais déjà célèbre, Ochaco... tu les as aidés il y a quelque jours, nous ont ils dit..."

Son père se leva, l'embrassa sur le front puis quitta la pièce. Sa fille le regarda sortir, un sourire improbable aux lèvres. Elle l'avait rarement vu si heureux, si enjoué, si motivé, si... si lui. Rien que cela lui mettait du baume au coeur. Rien que cela lui hurlait qu'elle avait pris la bonne décision.

"Tu es sûre que tu peux rester nous aider ? s'enquit sa mère après un temps. Cela ne va pas empiéter sur tes études ?"

Ochaco frémit. Elle n'avait jamais réussi à garder un secret très longtemps. Ses parents, et sa mère surtout, lisaient en elle comme dans un livre ouvert alors elle ne s'était jamais embêtée à leur cacher quoi que ce soit. Mais il le fallait cette fois ou ils s'inquièteraient. Elle leva un pouce en l'air, afficha son meilleur sourire.

"Aucun problème ! Ce ne sont que quelque jours ! Les profs sont tous occupés avec ce qu'il s'est passé dans le quartier est, ajouta-t-elle, on aurait eu trop de temps libre de toute façon..."

Quand son regard rencontra celui de sa mère, Ochaco douta. Elle était intelligente, et certainement pas dupe. Mais elle ne dit rien. Elle lui sourit chaudement, puis alla mettre de l'eau dans la bouilloire. Le silence était parfait. On n'entendait que le bruit du filet d'eau et des tuyauteries.

"Nous sommes très fiers de toi, tu sais ?"

La respiration d'Ochaco se coupa.

"Et nous respecterons ton choix, quel qu'il soit."

Elle savait.

Sa mère referma le robinet.

"Thé vert, Oolong ou noir ?"

Et elle n'en dirait pas plus.

"Oolong."