PDV: Kenji Tsuragamae

Pour que lui, Kenji Tsuragamae, le chef de la police de la préfecture de Tokyo, se confie à deux apprentis héros, c'était qu'il avait vraiment touché le fond. Et c'était comme ça qu'il le ressentait.

Il avait touché le fond.

Il déplaça une chaise en plastique supplémentaire, puis s'assit au bureau. Les deux apprentis se jetèrent un regard, avant de se laisser prudemment tomber sur les chaises. Kenji posa ses mains sur le bureau, puis les joignit. Inconsciemment, il reprenait les techniques d'interrogatoire qui lui avaient été inculquées. Il releva lentement les yeux. Les deux lycéens le regardaient avec un mélange d'appréhension, d'inquiétude et d'impatience.

Il souffla lourdement.

"Midoriya, dit il, tu as demandé s'il était de la police. Qu'est ce qui te fait penser ça ?"

Le gamin sembla avoir le souffle coupé un instant, puis il baissa la tête.

"J'étais jeune, mais je me souviens d'une affaire qui avait fait grand bruit à l'époque. Un jeune policier était mort sous des gravats. Les héros étaient arrivés trop tard. Son partenaire avait passé les semaines suivantes à défendre avec verve que le policier était mort "pour rien" et qu'il aurait pu être sauvé si la police avait eu le droit d'utiliser les alter. Je m'en souviens parce que j'en ai fait des cauchemars avec un homme... qui avait cette cicatrice."

Kenji ferma les yeux. Ce visage était reconnaissable, mémorable même pour un gamin qui n'aurait pas du avoir plus de 6 ans à l'époque. Une cicatrice brune qui court de l'arcade sourcilière jusqu'à la limite des lèvres. Une cicatrice causée par une attaque de grande ampleur, avec la plupart des héros mobilisés à l'autre bout de la ville. Et un terrible accident pour ces trois policiers. Kenji, Dalishi et Tokawa. Dalishi était mort. Et c'était en partie de sa faute à lui.

"Tokawa a un alter qui lui permet d'échanger sa position avec tout objet ou personne n'étant pas sur ses gardes située à moins de 10 mètres de lui, expliqua le chef de la police. Quand lui et moi avons retrouvé Dalishi coincé sous les débris de cet immeuble délabré, Tokawa a immédiatement voulu prendre sa place pour pouvoir ensuite l'échanger avec une pierre ou n'importe quel matériau qui se trouvait sous sa main. Mais Tokawa avait déjà utilisé son alter plusieurs fois en mission et il était en période de probation. Dalishi a évidemment refusé. Il était lui-même très à cheval sur les règles. Tokawa essayait d'activer son alter, mais Dalishi résistait. Il disait que son corps était déjà broyé, qu'il ne sentait plus rien et que ça ne pouvait pas être bon. Que s'il sortait de là, il n'aurait qu'une demie vie et c'était quelque chose qu'il refusait. Tokawa m'avait supplié de le raisonner..."

Kenji s'interrompit. Il sentait sa voix vaciller, et perdre son autorité devant ces deux jeunes lui était impossible. Il soupira.

"Mais j'étais d'accord avec Dalishi. Je préférais respecter sa volonté. Et Tokawa ne me l'a jamais pardonné. Il a présenté sa démission et milité pendant des semaines pour que la police soit autorisée à utiliser les alters. Avec le temps, sa voix a été étouffée. L'ascension d'All Might qui semblait être partout à la fois a fait taire les revendications : les héros semblaient de nouveau à la hauteur de leur réputation. Le mouvement s'est estompé et on n'a plus entendu Tokawa."

Silence.

"Le jour des explosions, une nouvelle commission de régulation des alters au Japon présentait son rapport. Elle appelait à un durcissement des sanctions envers l'usage des alters par des personnes non autorisées... parmi lesquelles les forces de l'ordre.

- La police et les héros, souffla Midoriya. Je me souviens, les infos... ce matin là..."

Kenji acquiesça puis les étudia. Il avait l'impression de leur avoir fait tomber une tonne de métal sur les épaules. Leurs visages étaient graves et ils refusaient de le regarder. Kenji se leva.

"Quoi qu'il en soit, nous avons notre confirmation... et j'ai eu la mienne. Nous l'arrêterons ce soir.

- Attendez."

Le chef de la police avait la main sur la poignée de porte. Il tourna légèrement la tête. La fille s'était levée.

"Tout ce qu'il voulait, dit elle, c'était sauver son partenaire. Vous avez passé l'éponge quand Deku et les autres l'ont fait pour Bakugo..."

Sa main se crispa et il fit retomber son bras le long du corps.

"En tant que chef de la police, j'ai beaucoup de regrets. Mais avoir empêché Tokawa de sortir Dalishi de sous les gravats n'en est pas un. Je n'ai laissé couler pour vous que parce que tout s'est bien terminé. Dalishi... Dalishi ne se serait jamais pardonné d'avoir coûté à Tokawa son travail. La législation sur l'utilisation des alters à l'époque... c'était encore plus rigide pour les policiers.

- Mais sûrement une vie... une vie vaut plus que ça."

Kenji soupira puis se retourna. Evidemment, ils ne comprenaient pas.

"Quoi qu'il en soit, tu sais maintenant comment il t'a échappé. Bonne soirée."

Il allait ouvrir la porte lorsqu'il

"Il n'a pas utilisé son alter immédiatement, lança Uraraka. Il m'a d'abord... il m'a implorée du regard, monsieur. Il voulait qu'on l'arrête. Mais quand j'ai hésité... son expression a changé du tout au tout."

La main sur la poignée de porte, Kenji baissa la tête. Tokawa avait toujours été fragile. Sur les bancs de l'école de police, il avait raté plusieurs fois les tests psychologiques requis. Il ne montrait pas assez de mesure face aux criminels. C'était clair pour Kenji : l'amour de la justice de Tokawa avait pour revers une indignation immuable pour l'injustice. Et plus que tout, la mort de Dalishi lui était apparue comme injuste. Détruire pour avoir l'attention, il en était capable. Tout simplement parce que la finalité en valait la peine. La fin justifiait les moyens.

Après tout, ce n'était que matériel. Il avait enclenché les alarmes pour s'en assurer. Seulement... les alarmes n'avaient pas été prises au sérieux. Pas assez. Il y avait eu des blessés. Une petite fille de 10 ans était entre la vie et la mort.

Mais ça, il l'avait su. Il l'avait envisagé lorsqu'il avait posé ses bombes. Dans un coin de sa tête, une voix lui disait. Une alarme incendie n'est pas toujours respectée. Beaucoup croient qu'il s'agit d'un exercice s'ils ne sentent pas la fumée. Ils prennent le temps de récupérer leurs effets personnels. Les chiffres et statistiques appris à l'école de police lui étaient revenus en tête. Il avait douté. Et lorsque cette apprentie héroïne l'avait coincé, il l'avait suppliée de l'arrêter, de mettre fin à tout ça. Il irait en prison, peu lui importait, mais personne ne serait blessé. Personne ne mourrait.

Mais elle n'avait rien fait. Elle l'avait dévisagé et elle ne l'avait pas arrêtée. Alors il avait été convaincu à nouveau de l'inutilité des héros. En colère, il avait utilisé son alter. Il changerait la société. Il changerait les lois. Ces incapables de héros, il les contrebalancerait par une police plus efficace, entraînée elle aussi. Les alters ne seraient plus les privilèges des héros.

Il s'était enfui et le lendemain, avait mis son plan à exécution.

Tout était clair, limpide, pour le chef de la police.

"Si je l'avais arrêté..."

Il sursauta. La voix, cette amertume... il ne la connaissait que trop bien.

"Arrête de te tourmenter avec ces pensées, dit il avec une sincérité qu'il ne se connaissait pas. C'est moi qui aurais du l'arrêter des années plus tôt. Quoi que tu aies fait ou pas fait, c'est trop tard. Il ne te reste qu'à apprendre de tes erreurs, accepter tes décisions et les transformer en force."

Il se retourna et les étudia. Tous les deux étaient debout, l'un à côté de l'autre. Des regards incertains. Si jeunes, si petits encore. Et pourtant, ils avaient déjà ce sens du devoir et ce besoin viscéral de faire les choses bien, de sauver le monde, de le changer pour le mieux. Kenji se surprit à sourire.

"Vous êtes en apprentissage. Rien ne presse. Apprenez, regardez vos aînés et développez vos pouvoirs et votre esprit critique. Je ne connais pas un héros qui n'a jamais connu de période de doute. Je ne connais pas un héros qui n'a pas un jour été dans votre situation. Je ne connais pas un seul héros, pas un seul, qui n'ait pas songé à abandonner et à vivre une vie simple malgré leurs idéaux. Le doute sera votre pire ennemi. Ne le laissez pas gagner contre ce que vous ressentez tout au fond de vous : la justice, l'honnêteté, la volonté. Vous avez tous les deux l'étoffe de grands héros. La police est rassurée de savoir que votre génération prendra bientôt le relais."

All Might l'avait prévenu que les nouveaux apprentis héros de Yuei étaient prometteurs. Mais devant lui, il ne voyait que deux lycéens au bord des larmes. Deux futurs grands héros.

"Ce sera un honneur que de travailler avec vous à l'avenir."

Il en avait probablement trop fait. Mais qu'importait. Ces jeunes en proie au doute... il ne voulait pas répéter l'histoire.

Il ne restait plus qu'à aller arrêter son ancien partenaire et réparer ses erreurs de jeunesse.