Assis au grand bureau du directeur de Poudlard, Severus avait le plus grand mal à se concentrer.

Le contrat du sculpteur Youri Tchekovik qui aurait mérité toute son attention était encore vide de signature. Même s'il avait longtemps espéré pouvoir tenir un jour ce parchemin entre ses mains, il n'arrivait pas à en finir la lecture. Il commençait puis quelques minutes plus tard, il réalisait qu'il n'avait rien compris.

- Vous semblez soucieux Severus.

Évidemment, rien n'échappait au portrait de Dumbledore.

- Ce n'est rien. Une mauvaise nuit, assura-t-il.

Il se secoua, retrempa la plume qui commençait à sécher et reprit sa lecture avec la ferme intention de la terminer mais encore une fois, des hurlements horribles et des rivières de sang lui emplirent la tête.

Il avait rêvé de choses affreuses, un des cauchemars les plus ignobles qu'il ait fait de sa vie.

Il revit l'énorme créature mi-araignée mi-scorpion qui dans son rêve s'en prenait à lui. Une horrible bête d'un jaune maladif aux longues pattes rayées de vert. Il entendit à nouveau son feulement … ce cri terrible qui lui avait percé les tympans. Il avait senti les crochets du monstre lui entrer dans le ventre et lui arracher les trippes tandis que ses pattes empoisonnées le perçaient de toutes parts.

Severus frissonna en retrouvant l'impression de terreur qui l'avait submergé. Ça avait été un cauchemar vraiment horrible …

Soudain, il entendit la gargouille de pierre tourner dans son habitacle. Il était rare qu'on vienne le déranger à cette heure mais il ne s'en plaignait pas. Il avait besoin de se changer les idées pour oublier ce rêve idiot. Quelques instants plus tard on cognait à la porte.

- Entrez, dit-il d'un ton bourru.

Un grand chapeau et une robe aux épaulettes typiquement écossaises se dessinèrent dans l'embrasure la porte.

- Minerva, c'est un plaisir de vous voir ! dit la peinture de Dumbledore.

- Albus, salua-t-elle à l'endroit du portrait qui comme toujours s'était levé pour l'accueillir. Severus.

La directrice de Griffondor s'approcha en claquant du talon dans un style va-t-en guerre que le sorcier reconnut aussitôt.

- Que puis-je pour vous à cette heure Minerva ? demanda-t-il l'air de rien.

Elle s'arrêta devant son bureau et le regarda par-dessus ses lunettes comme si elle le défiait de faire le mariole.

- Je viens d'apprendre que Théo Connolly est venu hier dans le plus grand secret pour superviser l'entraînement des Serpentards, dit-elle scandalisée.

Et voilà, on y était. Du moment où il avait entrepris de faire venir le joueur étoile pour sa maison chouchou, Severus savait que Minerva allait finir par lui tomber dessus. Toute la question était de savoir quand. Le lundi matin étant à peine levé, elle n'avait pas perdu de temps.

Il posa sa plume et joignit les mains devant lui pour se donner de la prestance.

- C'est exact, dit-il comme s'il ne voyait pas le problème.

- Et puis-je savoir ce qui leur a valu un tel privilège ? demanda-t-elle, sous-entendant que c'était parfaitement inadmissible.

Severus haussa les épaules comme s'il n'avait rien à y voir.

- Vous connaissez Horace. Il a demandé cette faveur à Connolly qui a accepté. Je ne pouvais quand même pas lui dire non, dit-il en omettant de mentionner que c'était lui qui avait eu l'idée.

- Monsieur Connolly avait peut-être des scrupules à inviter les autres maisons ? supposa-t-elle un rien cynique.

- Il a une affection particulière pour serpentard. Je n'y peux rien, rétorqua le directeur.

- Et je crains qu'il ne soit pas le seul, dit la sorcière qui n'était pas dupe.

- Sûrement pas, convint Rogue. Serpentard est une maison admirée par un nombre incalculable de sorciers.

- Bien dit monsieur le directeur, dit Phineas en se rengorgeant dans son tableau.

Minerva pencha la tête de côté comme lorsqu'elle rappelait les élèves à l'ordre.

- Vous serez sûrement d'accord si je dis que le directeur de Poudlard se doit d'être impartial. N'est-ce pas Severus ?

Ça y est, il y avait droit une fois de plus. Lorsqu'il était professeur elle semblait trouver normal qu'il fasse tout en son pouvoir pour aider sa maison mais maintenant qu'il était directeur elle le soupçonnait de favoritisme à la moindre occasion.

- Douteriez-vous de mon impartialité Minerva ? Car dans ce cas, sachez que je me fais un devoir de suivre l'exemple d'Albus en tout point, assura le sorcier.

McGonagall qui connaissait de longue date sa théorie sur les partis-pris de Dumbledore lança un regard de connivence au portrait du vieux directeur. Un sourire mutin aux lèvres, il semblait ravi de ce nouveau duel.

- Je vous assure que je ne doute pas de vos dispositions, dit-elle avec un aimable sourire.

Severus approuva comme s'il n'avait rien perçu de l'ironie.

- … Mais, reprit-elle, je ne peux m'empêcher de remarquer à quel point les serpentards ont une chance stupéfiante depuis quelques années. … Les caprices du hasard évidemment, dit-elle comme si ça tombait sous le sens.

- En effet. Qu'y peut-on ? dit Severus en haussant des épaules impuissantes.

- Ce que nous y pouvons ? Et bien peut-être balancer cette « chance » ahurissante avec un semblant de justice ? supposa Minerva.

Severus fit un geste de la main comme quoi elle dramatisait sérieusement. Sauf que comme en réalité il avait joué avec le feu, il n'avait pas beaucoup de marge de manœuvre.

- Très bien. Avez-vous quelque chose à proposer ? dit-il l'air ennuyé.

- Hum … voyons cela …

Elle fit mine de réfléchir un instant à la question.

- Peut-être que pour compenser un destin aussi incroyablement favorable, l'équipe des serpentards pourrait se servir des balais de l'école pour le reste de la saison, proposa vicieusement la professeure.

Rogue pris de court, releva la tête, insulté.

- C'est complètement démesuré ! Insinuez-vous qu'il faudrait punir Serpentard parce que c'est la maison préférée d'un joueur de quiddich ?!

Minerva sourit l'air de dire que c'était lui maintenant qui faisait des drames avec des riens.

- Il n'est pas question de les punir mais de les aider. Bénéficier de ce traitement de faveur n'a pu que leur monter la tête et refréner leurs ardeurs leur sera des plus profitables, assura-t-elle.

Severus la dévisagea un moment, conscient qu'elle le narguait. Mais bien sûr, il l'avait cherché. Ceci étant, il se trouvait en assez mauvaise posture et il était plus que temps de mettre fin à cette rixe. Il se racla la gorge et prit l'air conciliant qui convenait.

- Nous pourrions plutôt envisager des rencontres semblables pour toutes les maisons, suggéra-t-il en abattant sa carte de secours.

Minerva haussa un sourcil moqueur.

- Par exemple je ne doute pas que Ginny Potter serait intéressée à rencontrer les griffondors, supposa-t-il.

- Une idée qui vient tout juste de vous venir ? demanda-t-elle innocemment.

Bien entendu, il avait gardé cet atout dans sa manche au cas où l'entretient ne tournerait pas à son avantage ; ce qui avec Minerva arrivait un peu trop souvent.

- Je voulais prendre votre avis sur la question dès que possible mais avec tout ce travail je n'ai pas eu le temps, dit crânement Severus.

- Bien entendu, dit Minerva qui ne fit même pas semblant d'y croire.

Rogue haussa un sourcil faussement insulté.

- Puis-je vous rappeler que Connelly est venu hier et que nous sommes lundi matin six heure. N'est-il pas un peu tôt pour douter de ma bonne foi ? se défendit le sorcier.

- Ho, je n'oserais jamais, assura-t-elle sur un ton qui laissait entendre tout le contraire.

- J'en suis certain, dit-il sans en croire un mot lui non plus.

Les deux compères se dévisagèrent un moment avec une imperceptible complicité car à la vérité, tous les deux appréciaient une bonne vieille empoignade Serpentard-Griffondor de temps à autre.

- Souhaiteriez-vous organiser vous-même cette rencontre ? demanda Severus en levant officiellement le drapeau blanc.

- Cela va de soi, confirma-t-elle comme si elle n'était pas près de lui laisser le soin d'y veiller.

- Vous pouvez compter sur mon support si vous avez besoin de quoi que ce soit, dit-il pour la forme.

- Bien, je ne manquerai pas de m'en souvenir, dit-elle tout aussi formelle.

Une lueur amusée au fond de l'œil, elle hocha la tête pour le saluer et satisfaite, sortit d'un pas nettement moins furieux.

Aussitôt qu'elle disparut Severus s'enfonça dans son siège en soupirant. Évidemment il savait qu'en faisant venir Connelly pour Serpentard, il se magasinait un sermon. Il connaissait Minerva d'assez longue date pour ne pas en douter ; d'autant plus qu'elle avait longtemps été son adversaire préférée. Cela n'empêchait pas que s'il y avait quelque chose qui l'horripilait, c'était bien de se faire passer un savon par son ancienne professeure. Il se sentait toujours comme un élève pris en faute et dans ces cas, avait le plus grand mal à lui tenir tête. Surtout lorsqu'elle avait raison ; ce qui malheureusement était souvent le cas. Mais qu'à cela ne tienne, pour ses serpentards, il était prêt à essuyer toutes les tempêtes.

Au moins, il s'en était sorti sans trop de dommages mais il était maintenant dans de beaux draps. Il fallait trouver des joueurs reconnus pour visiter chaque équipe. Griffondor c'était réglé - quiconque portait le nom de Potter ne manquait jamais une occasion de parader -, on finirait bien par trouver quelqu'un pour Serdaigle mais y avait-il un seul poursouffle qui soit devenu joueur professionnel ? Il en doutait grandement. Arbitre peut-être ? Mais le plus près qu'un nigaud de poufsouffle se soit jamais approché des ligues majeures, c'était sans doute comme vendeur de casse-croûte dans les estrades.

Dans le pire des cas, il en ferait venir un tiens. Les jaunes sauteraient sur le panier, s'empiffreraient comme des gorets et aucun d'entre eux ne penserait plus à se plaindre.

Satisfait de son plan, il se remit au travail et les idées tout à fait changées, il parvint enfin à lire le parchemin, le signer puis il s'occupa du courrier. Il prit la première lettre de la petite pile, l'ouvrit et déplia la feuille qu'il trouva à l'intérieur.

« Cher Monsieur Rogue,

J'ai huit ans et je suis très malade. Il ne me reste plus beaucoup de temps à vivre mais vous êtes ma plus grande inspiration et avant de mourir je voudrais vous demander … »

Comme toutes les missives du genre, il la jeta illico à la corbeille.

Ces lettres exaspérantes lui avaient causé un nombre effarant de problèmes. Dès la fin de la guerre ces missive exaltées était même devenu une véritable plaie. D'ailleurs c'était à cause d'elles qu'il avait eu droit à son premier sermon.

La difficulté consistait à départager le véritable courrier de celui de ses fans en pâmoison. Au ministère c'était simple, personne n'avait le droit de communiquer directement avec lui. Mais du moment où il avait repris son poste, il était vite apparu que n'importe qui pouvait écrire au directeur de Poudlard. (Guère surprenant lorsqu'on savait que même une moldue comme Pétunia avait pu écrire à Dumbledore.)

Il fallait faire un tri mais malheureusement, entre une enveloppe envoyée par un admirateur et celle de quelqu'un ayant vraiment affaire à lui, il n'y avait aucune différence. On devait les ouvrir pour les départager. Aucun sortilège ne pouvant résoudre ce problème, il s'en était donc débarrassé de la façon habituelle. Résultat, trois jours plus tard, McGonagall entrait dans son bureau en claquant du talon.

Elle avait jeté une pile de lettres manuscrites sur son bureau qu'il avait regardé sans comprendre.

- Lisez mon cher, c'est édifiant.

Étonné, il avait parcouru les missives. Quelques minutes lui avaient suffit pour se faire une idée. Il y était question de ce que certaines sorcières (et même un sorcier) auraient bien voulu lui faire dans un coin sombre et ce, avec un luxe de détails non négligeable.

- Alors ? demanda Minerva. Comment ceci s'est-il retrouvé dans les dortoirs des griffondors ?

Elle semblait sincèrement curieuse de l'apprendre.

Le teint cireux du sorcier s'était grandement coloré et outragé, il avait jeté les feuilles loin de lui.

- Vos élèves m'ont dérobé ce courrier ! C'est évident ! avait-il dit à son corps défendant.

- Severus, vos loisirs privés ne me concernent en rien mais dois-je comprendre que vous conservez ces lettres dans un lieu accessible aux élèves ? avait-elle demandé avec un drôle d'air.

- Non ! Bien sûr que non ! Je n'ai jamais …

Il s'était éclairci la gorge, terriblement embarrassé à l'idée que Minerva puisse penser un seul instant qu'il …

- Ce n'est rien de ce que vous imaginez. Avec tous ces admirateurs qui polluent la correspondance de l'école, j'ai demandé à Russard de faire trier mon courrier par des élèves en retenue mais je ne savais pas que … Enfin je n'avais aucune idée de … de la teneur de certains propos. Il est évident que si j'avais eu le moindre doute jamais je n'aurais permis aux élèves d'y toucher !

Minerva l'avait regardé s'empêtrer dans les excuses puis avait sourit de sa naïveté. Une qualité qu'elle ne lui aurait jamais imaginée.

- Je ne doute pas que tout ceci soit … disons, assez nouveau pour vous Severus, avait-elle dit d'un air malin.

- Et bien …, il avait grimacé plus ou moins à l'aise. Disons que je n'ai guère l'habitude de recevoir de telles … obscénités.

- Allons, c'est un peu fort. Il y en a certaines qui ne manquent pas de poésie, l'avait-elle nargué.

Il l'avait dévisagé tout à fait offensé.

- Je ne sais pas pour vous mais pour ma part, je n'ai aucune envie de porter un quelconque jugement sur cette « poésie ».

Minerva avait sourit à son air scandalisé puis elle l'avait regardé avec chaleur et amitié.

- Severus, je veux que vous sachiez que je suis sincèrement heureuse pour vous. Vous méritez amplement toute cette reconnaissance.

Il l'avait regardé d'un air moins revêche.

- Néanmoins, peut-être serait-il sage de rester sur vos gardes le temps de vous habituer, avait-elle suggéré.

Elle avait haussé des épaules amusées.

- N'est-ce pas dommage que Lockheart ne se souvienne plus de rien. Il aurait sans doute pu vous expliquer la meilleure façon de gérer les hordes de sorcières subjuguées par votre charme.

Severus lui avait adressé un rictus cynique auquel elle avait répondu par un regard taquin avant de se diriger vers la porte. Tandis qu'il jetait ces torchons à la poubelle, elle s'était retournée juste avant de sortir.

- Ah. Et Severus, juste pour être certaine. Si jamais on vous envoie des chocolats, il serait sage de ne pas y toucher.

Après que Minerva se soit quelque peu payée sa tête, il s'était dit que le mieux serait de changer d'adresse mais comme le directeur de Poudlard avait la même depuis mille ans, cela s'était révélé un peu trop audacieux. Rendu là, il ne savait plus trop à quel sorcier se vouer et le courrier s'accumulait de façon inquiétante. C'est à ce moment qu'il avait eu l'idée d'un fan club. Aussi improbable que cela soit, il avait acheté une pleine page dans la gazette pour annoncer lui-même en grande pompe la création du fan club en question. Depuis, tout son courrier était livré directement à la décharge. … à l'exception évidemment de celui des idiots incapables de s'informer de l'adresse à laquelle il fallait lui écrire. Mais après sept ans, les esprits s'étaient calmés et ces imbéciles n'étaient plus qu'un tracas mineur.

Il saisit la lettre suivante qu'il décacheta. À l'intérieur se trouvait un parchemin plié en deux. Il le sortit et le déplia.

« Monsieur Rogue,

Puis-je solliciter votre présence ce midi ? C'est en lien avec ce qui s'est produit il y a deux jours. Avec cette femme. C'est extrêmement urgent

Lédéenne Vivouack »

Même s'il avait fini de lire Severus fixait toujours la feuille ; hypnotisé par l'entête du papier à lettre. Une affreuse créature mi-araignée, mi-scorpion d'un jaune maladif qui agitait ses longues pattes rayées de vert.

Tandis qu'un frisson lui parcourait l'échine, Severus replia la lettre puis d'un coup de baguette, la fit disparaître en poussière. Des plis soucieux s'étaient formés sur son front. Le cauchemar de cette nuit venait de bondir dans la réalité et bien qu'il ait espéré ne plus jamais en entendre parler, il comprit qu'il était loin d'en avoir terminé avec ce mauvais rêve.