Les portes d'ascenseur s'ouvrirent et Liz respira à fond pour se donner du courage. Elle pouvait le faire. Sûr qu'elle était capable. Cintrée dans un tailleur vert que lui avait prêté Iza, une junkie sympa qui s'était ramassé elle-aussi aux Veilleurs, elle s'avança dans le vaste couloir percé de portes.

Dans les faits, elle n'en menait pas tellement large. Aller voir un homme pour un emploi … franchement c'était pas trop son rayon. Elle n'avait jamais postulé pour un vrai boulot. Non mais qu'est-ce qu'on foutait avec un éventuel futur patron ? Pour sûr une entrevue c'était un peu un jeu de séduction mais à moins qu'il veuille une pipe, elle n'était pas trop sûre par quel bout elle devait le prendre.

Liz se mordit la lèvre nerveusement.

En fait, il n'y avait qu'à voir ça comme un défi. Ce gars était une sorte de pervers avec des lubies bizarres. Son fantasme c'était de faire passer une entrevue emmerdante à la fille qu'il avait appelé. Elle devait donc jouer une fille parfaite pour une entrevue. Voilà. C'était tout simple.

Alors ce genre de type qu'est-ce qu'il voulait voir ? …. Une fille décidée, sûre d'elle, à qui on peut faire confiance. C'était ça la fille idéale.

Liz eut un sourire en coin.

Soyons réaliste. La fille idéale c'était une mijaurée admirative et un peu tarte, tellement subjuguée par son pouvoir et son charme qu'elle se jetterait en pâmoison sur le bureau pour lui balancer ses fesses à la figure. C'était toujours plus ou moins ça le plan. Ouais non … À moins de vouloir faire une sacré impression, ça n'irait pas le petit jeu du pervers bizarre. Il allait falloir … comment déjà ? Être décidée, sûre d'elle-même, sérieuse, confiante. Autrement dit, il fallait essayer d'être ennuyeuse.

Elle n'eut pas loin à aller car après quelques portes fermées, une ouverture laissa entrevoir un bureau ou était écrit « Ministère des bonnes mœurs » en grosse lettre dorées. Une femme dans la cinquantaine dont l'air guindé annonçait des mœurs irréprochables y écrivait. Liz s'approcha.

- Bonjour, je suis Liz Rosenberg, j'ai rendez-vous avec monsieur Théodore Oswalt.

L'assistante lui jeta un regard scrutateur.

- Il vous attend, dit-elle d'un drôle d'air. Dernière porte à droite.

- Merci, dit Liz.

Elle enfila dans le petit couloir adjacent en se disant que s'il fallait en juger par comment elle venait de se faire regarder, les femmes ne devaient pas être des masses à postuler pour le poste. Et s'il fallait en juger par la grandeur des locaux, le ministère des bonnes mœurs n'était sûrement pas en haut de l'échelle des ministères.

La dernière porte était ouverte et Liz vit une petite pièce garnie de quelques moulures défraichies. Derrière le bureau de bois très simple était assis son rancart. Un homme de belle carrure, un peu bedonnant avec les cheveux courts et encore bien noirs.

- Monsieur Oswalt ?

L'homme leva la tête.

- Mademoiselle Rosemberg je suppose, dit Théodore en se levant.

Il s'approcha et tendit la main.

Comme d'ordinaire avec les hommes, Liz pressentit ses désirs. C'était un client tout ce qu'il y avait de classique. Le genre de type qui voulait que les choses soient vite fait bien fait. Mais aussi … C'était … oui, c'était aussi quelqu'un qui pouvait apprécier un peu d'audace. Mais pas trop. Il pouvait peut-être s'exciter sur une fille qui avait une ceinture à trou d'écureuil mais certainement pas si elle en portait une agrémentée d'un gode.

Cependant, passer des années sans baguette dans un coin de merde bourré de sales types, vous faisait drôlement pratiquer votre capacité à deviner les intentions et celles de monsieur Oswalt étaient parfaitement évidentes : il n'avait pas la moindre intention de l'engager.

- Monsieur Oswalt, c'est un plaisir.

- Je vous en prie. Assoyez-vous. Monsieur Rogue m'a dit que vous souhaitiez postuler comme représentante de la rue des Soupirs.

- Oui, c'est exact, dit-elle en s'asseyant devant lui.

- Une recommandation de Severus Rogue ne saurait ignorée, dit-il en confirmant ce qu'elle savait déjà, c'est-à-dire qu'il la rencontrait uniquement parce qu'il s'était fait forcer la main.

- Il vous a mit au courant de mon passé m'a-t-il dit. Vous vous doutez que Severus ne se compromettrait pas pour moi à moins qu'il ne pense que je suis parfaite pour le poste.

Théodore sourit froidement.

- Je ne saurais dire si la prostitution et la toxicomanie sont de réels atouts dans le cas qui nous occupe, dit-il avec un rien de mépris.

Bordel, il allait vraiment falloir jouer serré. Au diable les ennuyeuses ! Liz devinait que de se défendre ne lui vaudrait que d'avantage de mépris. Il fallait opter pour l'attaque.

- En frais d'atout, j'ai eu l'agent Fricot comme régulier ses deux premières années en poste. Comme il me parlait sans cesse de son boulot, on peut dire que j'ai déjà une certaine expérience par procuration.

Théodore la fixa avec étonnement puis haussa un sourcil amusé. Comme de fait, un peu d'audace ne semblait pas lui déplaire.

- C'est très intéressant mademoiselle Rosenberg mais ce genre de comportement n'est en aucun cas toléré par le ministère.

- Monsieur Oswalt, personne ne pourrait vous supporter d'avantage en ce sens. Car saviez-vous que ce monsieur Fricot testait les nouvelles lui-même ? Je suis certaine que vous ne voulez pas savoir comment il s'est comporté lors de notre première rencontre.

- Non, en effet, assura-t-il.

À voir son air constipé, c'était peut-être un peu trop audacieux et Liz s'empressa de changer de sujet.

- Comme je le disais ces comportements sont déplorables. D'ailleurs si j'ai bien compris, le dernier aussi s'est fait prendre ? Quel dommage. Pour un homme n'est-ce pas, la tentation est partout. Par contre une femme n'a pas ce genre de problème …, dit-elle l'air de rien.

- Vous croyez-vous au-dessus des tentations mademoiselle Rosenberg ?

Le sous-entendu était évident. Liz baissa la tête et prit l'air sérieux. Bordel, il fallait qu'elle le convainque.

- Monsieur Oswalt je comprends que vous puissiez avoir des réserves mais j'ai changé de vie. Ce que vous savez de moi, c'est du passé. Si je postule au ministère ce n'est pas pour retourner d'où je viens mais pour faire quelque chose d'utile, pour aider les gens et le ministère grâce à des connaissances qui sont, vous en conviendrez, uniques et très pointues.

Liz fut étonnée de son accent de sincérité. En fait, c'est à ce moment qu'elle réalisa qu'elle voulait vraiment ce poste. Elle voulait retourner sur la rue des Soupirs et faire une différence pour ce ramassis de rats crottés qui croupissaient dans le caniveau.

- Par exemple, je peux vous dire tout de suite ce qui arrivera au prochain représentant, dit-elle avec un sourire charmant.

Le sorcier releva un sourcil.

- Il aura toutes les filles et les garçons qu'il veut. On le payera pour qu'il ferme les yeux. Ensuite, il sera coincé et ne pourra plus rien faire qui déplaise au quartier.

Oswalt eut un sourire caustique.

- Tous les représentants ne sont pas les corrompus que vous imaginez, assura-t-il.

Liz approuva d'un air désolé.

- Oui ça c'est un autre problème. Je ne sais pas si vous aviez remarqué que les représentants incorruptibles ne font jamais long feu.

Elle s'approcha comme pour lui dire un secret.

- On raconte qu'ils ne sont pas très aimés, chuchota-t-elle.

Théodore la toisa sérieux comme un pape.

- J'imagine que vous vous savez vous faire aimer mademoiselle Rosenberg ?

Liz lui sourit irrésistible.

- Et bien, c'est un peu un préalable dans le métier que je faisais, dit-elle comme si ça allait de soi.

Le fonctionnaire ne lui rendit pas son sourire.

- Je ne parle pas d'accepter des pots de vin monsieur Oswalt. Je ne sais pas si le ministère en a conscience mais quand il envoie des représentants, ces pauvres types se retrouvent dans une vraie fosse aux harpies. Ils ne connaissent pas les codes. Ils naviguent à l'aveugle et s'attirent vite des ennuis, expliqua-t-elle.

C'était rigoureusement vrai mais dans les faits, la réalité était beaucoup plus complexe.

En principe le représentant du ministère devait s'occuper en priorité des bouts de la Rue des soupirs. D'un côté le Bas de la côte, de l'autre le SAM où des cinglés en tous genres vadrouillaient autour d'une vieille bâtisse en pierre noircie. Le problème auquel faisait face tout envoyé du ministère quel qu'il soit, c'est que des commerces florissants hantaient les lieux et que la racaille n'avait pas la moindre intention de les voir disparaître.

Le représentant devait donc choisir entre deux possibilités. Des fellations à volonté assorti de pots de vin ou un regrettable accident.

Il fallait voir les choses en face. Le ministère pouvait-il exiger du représentant qu'il risque sa vie pour combattre des criminels qu'il n'arriverait jamais à déloger de toute façon ? Sinon, la seule possibilité, c'était de négocier avec la racaille. Mais pour le ministère c'était radicalement immoral et c'est pourquoi le représentant de la Rue des soupirs était une sacrée farce.

Mais bien sûr, ce n'était pas la meilleure des choses à dire lorsqu'on postulait pour l'emploi.

- Moi je sais comment les choses fonctionnent. Les gens verront que je ne suis pas tombé de la dernière pluie et ils me respecteront. Je veux vraiment aider les gens du Bas de la côte monsieur Oswalt. Je peux faire une différence.

- Pour quelqu'un qui se dit si bien informée, vous me semblez plutôt naïve mademoiselle. Aucun des projets que nous avons entrepris n'a fonctionné. Les Sans-baguettes ne veulent pas du ministère sur leur territoire. Il y a trois ans nous avons implanté une clinique médicale qui n'a pas tenu un mois avant d'être incendiée.

- La clinique d'aide aux nécessiteux ? demanda Liz.

- Celle-là même.

Liz connaissait très bien cette histoire comme d'ailleurs, tout le monde du quartier.

Déjà qu'avec un nom aussi insultant il y avait de quoi avoir envie de cramer ce trou mais dans les faits, ce n'était pas le nom qui avait mis le feu aux médicomages. Le truc c'est que comme les gens du coin n'avaient plus de baguette ils ne pouvaient rien faire par eux-mêmes et devaient payer pour tout. Se déplacer, se faire grossir les seins ou laver quelque chose. Depuis toujours ça faisait rouler le commerce et ceux qui avaient réussi à garder leur baguette pouvaient se faire de l'argent de poche.

Cependant, comme les gens de la clinique décrassaient tous ceux qui entraient pour des raisons évidentes, tout le monde s'inventait des maladies pour se faire lessiver gratuitement. La frustration était palpable et certains avaient été pleurer aux loups-garous qui avaient réglé le problème avec toute l'efficacité qu'on leur connaissait.

C'était aussi bête que ça. Tout ce drame uniquement pour du linge sale. La preuve c'est qu'encore aujourd'hui, si quelqu'un d'en Bas vous demandait si vous vouliez vous « faire lessiver gratos », ça voulait dire que vous étiez mal barré.

Théodore semblait tout ignorer des véritables raisons de cet échec ce qui d'ailleurs confirmait que le ministère n'y connaissait rien du tout. Liz avait une sérieuse envie de le lui apprendre mais ce n'était pas le moment de fanfaronner.

- Monsieur Oswalt, je comprends vos réserves. Je vous assure, j'aurais les mêmes. Mais je suis parfaite pour ce poste. Je connais la rue, je connais les gens. J'ai travaillé sur le Haut pavé puis au Centre. Je connais les cinglés du SAM et je connais aussi le Bas de la côte. Vous ne trouverez jamais personne de plus aguerrie que moi. Qu'est-ce que vous avez à perdre ? Si vous envoyez un représentant qui n'y connait rien, il se passera la même chose qu'avec tous ceux avant lui. Je vous propose d'essayer autre chose. D'envoyer un vétéran. Je peux faire une différence. Donnez-moi juste ma chance.

Théodore se recula dans son siège en soupirant. Elle n'avait pas entièrement tort.

De tous temps, la Rue des soupirs avait été l'épine dans le pied du ministère des bonnes mœurs. Laisser la racaille s'arranger avec la racaille aurait sans doute été l'idéal mais l'expérience avait mainte fois prouvée que la présence d'un représentant était essentielle. Ce n'était pas qu'il serve à grand-chose mais la population avait l'impression que le gouvernement veillait à maintenir l'ordre. Ce en quoi elle se trompait fort mais avec cette rue, sauver les apparences était tout ce qu'on arrivait à faire.

Cependant, trouver quelqu'un d'assez futé pour se tenir loin des scandales semblait impossible. Pire encore, des représentants étaient déjà disparus sans laisser de traces.

Mais en était-il vraiment rendu là ? Engager officiellement une véritable prostituée et ex-droguée par-dessus le marché ? Personne ne voulait de ce poste mais si ça tournait mal, devinez un peu qui allait payer pour cette audace ? Théodore soupira en maudissant cette satanée rue infernale.

- Je vous garantis que je serai la meilleure représentante que vous aurez jamais eue, le relança Liz. Laissez-moi juste une chance de vous le prouver.

- Le prouver ? Et comment ?

Liz réfléchit une seconde et la réponse lui apparue dans toute sa splendide simplicité.

- Je ferai ce que personne n'a jamais réussi à faire.

- C'est-à-dire ?

- J'ouvrirai une clinique en Bas de la côte.

Théodore sourit de sa candeur.

- Nous n'avons pas de budget prévu pour une clinique.

- Mille gallions sur un an. Et un cracmol. C'est tout ce qu'il me faut.

- Mille gallions pour une année complète d'activité ? dit-il encore plus incrédule.

- Oui. Et un cracmol. La clinique sera opérationnelle dans un mois et je vous garantis que personne ne la fera brûler. Si je réussi, vous saurez que je peux faire ce boulot mieux que personne. Sinon vous n'aurez pas perdu grand-chose. En fait, vous aurez essayé d'aider de pauvres gens. Qui pourrait vous le reprocher ?

Théodore se gratta le menton. Il avait désespérément besoin de quelqu'un et à bien y penser, cette petite demoiselle représentait peut-être une sauvegarde dans la suite ininterrompue de déplorables scandales que le ministère avait eu à essuyer. Lorsque les choses tourneraient mal – ce qui bien sûr ne manquerait pas d'arriver - il n'y aurait qu'à rejeter la faute sur Severus Rogue. Il suffirait sans doute de faire savoir à un journaliste quelconque que c'était lui qui avait recommandé cette fille. Le ministère lui avait fait confiance. À torts mais qui pourrait le leur reprocher ? Après tout, c'était Severus Rogue.

Théodore Oswalt ne ressentait aucune joie à l'idée de devoir accuser un héros respecté de tous mais dans la vie, chacun devait assumer les conséquences de ses actes ; ce qui incluait les actes de ceux qu'on recommandait.

Le fonctionnaire sourit à la jeune femme. Il avait enfin trouvé un, … ou plutôt une représentante dont il pourrait se laver les mains. Ce qui par ailleurs, lui donnait au moins un an pour trouver quelqu'un de plus convenable.

- Mademoiselle Rosenberg, vous êtes engagée.