À cheval sur un balai de courtoisie emprunté au ministère, Liz survola le chemin de traverse, tourna dès qu'elle eut dépassé Gringott puis fit un grand détour afin de contourner le quartier du Bas de la côte. Il n'y avait qu'un seul endroit par où on pouvait entrer dans cette daube en balais … du moins, entrer en relative sécurité. Il fallait se faire voir de la tour de guet. Enfin c'était comme ça qu'on l'appelait mais dans les faits, ce n'était qu'un vieux clocher branlant.
Liz longea l'effervescente Rivière aux myrtilles en fronçant le nez puis arrivant près de la tour qui marquait le début du quartier, elle ralentit et descendit d'une dizaine de mètres pour passer juste devant le petit habitacle ou se trouvait une vieille cloche rouillée et normalement, le gardien qui y était planqué. Elle l'aperçut appuyé dans un coin et le dévisagea fixement, s'attendant à ce qu'il la laisse passer sans problème. Maigre et efflanqué, il la fixa longuement. Trop longtemps en fait.
Bordel … c'était quoi son problème à ce connard ?
Sans la quitter des yeux, il s'avança pour s'appuyer pesamment contre la balustrade. Le message était clair. Elle avait intérêt à s'arrêter et montrer patte noire. Elle s'approcha.
- Qu'est-ce que tu viens foutre ici ? grogna le sorcier en observant son tailleur vert, toujours celui de sa copine junkie, le seul qu'elle avait pour l'instant.
- Je vais aux Loups, dit-elle comme si c'était la chose la plus naturelle du monde.
Quand on allait voir la bande à Cro, c'était la bonne façon de le dire. Si on avait le malheur d'utiliser une autre formulation, on était forcément un étrange et alors ça pouvait mal se passer pour vous. Dans le quartier, on n'aimait pas les étranges et encore moins ceux qui étaient bien sapés.
- Aux Loups ? dit-il soupçonneux.
- Ils m'attendent.
- Tu m'en diras tant, rota-t-il toujours appuyé à la balustrade.
- D'où tu es tu verras sûrement si j'atterris au bon endroit, rétorqua-t-elle bravache.
Le sorcier la regardait sans ciller.
- Si tu me crois pas t'as qu'à vérifier avec eux, fit-elle impatiente. Dépêche. J'ai pas que ça à faire !
Pour les habitants du coin, envoyer promener son vis-à-vis était parfaitement sain et normal. Le gardien sembla enfin la prendre au sérieux. Il cracha en bas et se redressa.
- C'est bon, dit-il avec un signe de tête.
Liz ne se le fit pas dire deux fois et détala. Putain … Avant, on l'aurait laissé passer sans même la regarder et là elle se faisait carrément mettre à la question. C'était con mais elle ne s'était pas attendue à ça. Se faire traiter comme une étrange après tous ce qu'elle avait vécu dans ce trou c'était limite insultant.
N'empêche, vu comment le gardien l'avait traitée, elle ne se sentait pas du tout rassurée à l'idée de se balader comme une cible au-dessus des bicoques pourries. Mais bon, comme tous ceux qui étaient de garde l'avaient sans doute vu accoster au guet, les chances qu'elle se fasse descendre en plein ciel par un parano qui s'imaginait qu'elle en voulait à sa came étaient minimes.
Non mais elle n'allait quand même pas se mettre à craindre ses vieux potes ?
Mais le fait était que si elle les voyait encore comme ses potes, eux ne voyaient plus du tout les choses comme ça. Si les bonnes gens méprisaient les sans-baguettes déjantés et pouilleux, ceux-ci le leur rendaient bien, de grand cœur et avec les intérêts.
La réalité c'est qu'elle était désormais coincée entre deux camps adverses, qu'elle jouait avec la mauvaise équipe, qu'elle se baladait en territoire ennemi et que si elle voulait sortir d'ici en un seul morceau, il allait falloir se montrer une sacrée pute de luxe.
Bordel, dans quel merdier elle s'était encore fourrée. Elle n'était plus des leurs et ils allaient la réduire en pièces détachées. Elle ralentit et s'arrêta au-dessus de sa destination, un affreux bâtiment à cinq étages qu'on appelait la Fosse aux loups ou pour faire court, la Fosse. Elle jeta un coup d'œil nerveux au clocher d'où le gardien l'observait sûrement.
Sans blague, il était encore temps de faire demi-tour et de laisser tomber avant de se faire déchiqueter !
Mais alors quoi ? Hein ?! Qu'est-ce qui l'attendait ? Rien du tout. Elle reviendrait ici, reprendrait sa place, sombrerait et crèverait. C'est exactement ce qui se passerait. Alors qu'est-ce qu'elle en avait à foutre ? Crever ici ou dans le caniveau, quelle différence ? Au moins ici elle mourrait en essayant de faire quelque chose de bien, pas juste de se frire la cervelle. C'était toujours ça de pris.
Décidée, elle plongea vers le toit goudronné et atterrit. Aussitôt, elle sursauta en entendant un bruit de métal horrible. La lourde porte rouillée qui donnait sur le toit venait de s'ouvrir à la volée. Un homme ridiculement baraqué se tenait devant l'ouverture, les bras croisé, le menton relevé.
- Alors c'est vrai …, dit-il d'une voix qui ressemblait plus à un grondement de bête qu'à celui d'un homme. Le ministère nous envoie une biquette …
La jeune femme avala sa salive.
- Liz Rosenberg, dit-elle en grimaçant un sourire.
L'homme le lui rendit, moqueur, puis il désigna le trou de porte pour l'inviter à entrer.
Elle rangea son balai dans un coin du toit en compagnie de deux ou trois autres avec lesquels il fit un sinistre contraste. Il suffisait d'un coup d'œil à ces épaves souffreteuses pour en déduire que les Loups se foutaient d'entretenir leur flotte de balais. Considérant l'aspect rutilant du sien, il y avait de bonnes chances pour qu'il soit confisqué et qu'elle doive repartir à pied. … Si jamais elle arrivait à repartir.
Elle respira un grand coup et s'avança vers la porte. Elle frôla le loup-garou qui non seulement ne fit aucun effort pour se pousser mais qui lui renifla les cheveux sans aucune gêne.
Elle tressaillit en se demandant si elle allait réussir à se rendre jusqu'à Cro. Un rapide coup d'œil sur l'énergumène lui apprit que c'était le genre de client qui aimait se faire disputer, punir, recevoir la fessés en braillant et finalement se faire chanter de gentilles berceuses pour se remettre. Liz se mordit la lèvre pour s'empêcher de rire. C'était un gros louveteau mais avec de toutes petites quenottes. Ouais non pas de souci … avec une escorte du genre, elle allait sûrement se rendre.
Il l'entraîna sous les toits dans un couloir poussiéreux et mal éclairé dont les murs étaient couverts de graffitis obscènes et de scènes de loups déchiquetant des sorciers. Pour que les invités se sentent bien à l'aise sûrement. Mais à tout prendre, Liz devinait que ce n'était que de l'épate.
Les loups étaient des brutes mais ce n'était pas des cons. Ils s'étaient retrouvés dans ce trou faute d'autre choix. Pour des réprouvés comme eux, prendre le contrôle des potions illégales c'était une solution logique. Sauf que comme à la pleine lune tout foutait le camp, ils ne pouvaient le faire que dans un sale coin comme ici.
N'importe où ailleurs, des gangs mieux organisés les auraient démolis ce soir-là. Une fois transformés, qu'est-ce qu'ils pouvaient faire contre un sorcier ? Mais comme personne d'autre ne voulait travailler dans un quartier aussi pourri, les loups y avaient leur place. Surtout qu'avec les sans-baguettes, ça pouvait marcher. À la pleine lune, une équipe de sorciers gardait la Fosse tandis qu'on barricadait le quartier et que tout le monde se planquait. Le lendemain, les affaires reprenaient comme d'ordinaire et si jamais un loup en vadrouille avait dépiauté un toxico, qui s'en souciait ? S'il était trop con pour se mettre à l'abri, normal que la sélection naturelle s'en soit chargée.
Cro et sa bande tenaient le quartier depuis au moins huit ans et ils faisaient tout de même du bon boulot. Du sale boulot plutôt brutal mais c'était dans le style du quartier et comme le quartier avait toujours été comme ça, il ne se trouvait personne pour s'en plaindre.
Du moins, c'était la réputation qu'ils avaient parce que personnellement, elle n'avait jamais eu affaire à eux. Lorsqu'elle était arrivé à Londres elle était déjà sur une sale dérape et trouver du bouillon lui semblait autrement plus important que de s'élever dans la hiérarchie. De toute manière, rendu là elle avait perdu l'allure qui permettait de papillonner avec succès autour des dominants.
N'empêche, c'était une bonne chose. S'ils l'avaient vu avant, ils ne l'auraient jamais pris au sérieux alors que là, elle avait toute ses chances. … Enfin, à condition que personne ne la reconnaisse. Mais c'était assez peu probable vu à quel point elle avait changé de tête. Les Veilleurs, on pouvait dire ce qu'on voulait, ils connaissaient leur affaire. Peu importe à quel point vous étiez ravagé, ils arrivaient à vous retaper.
Devant elle, apparut un escalier plongeant aux marches plus ou moins cassés. Pour sûr, c'était l'endroit idéal pour faire faire la culbute à votre invité, ce qui sûrement ne manquait pas d'arriver à intervalle plus ou moins réguliers. Heureusement, le loup-garou se contenta de la suivre alors qu'elle naviguait entre les trous. En bas, ils enfilèrent dans un autre couloir peinturluré au bout duquel se trouvait deux épaisses portes de bois à battant, grandes ouvertes. Elle s'y dirigea en tentant d'avoir l'air sûre d'elle-même. Si elle devait crever ici et bien qu'elle y crève. Elle s'en foutait. Complètement. Mais si c'était le cas, ils allaient la sentir passer. Et grave.
Gonflée à bloc, elle entra dans une vaste pièce qui sentait le zoo. Au fond, un comptoir de cuisine bourré de vaisselle sale et une table coulant sous les objets louches incluant chaudrons et verres encroûtés.
Le reste de l'espace était garni de divans plus ou moins anciens dans lesquels étaient avachis les habitants des lieux. Cinq ou six jeunes sorcières de rue écourtichées et une dizaine de loups-garous facilement reconnaissables à leur morgue suffisante. Deux femmes se trouvaient parmi eux. Des louves-garous à en juger par la façon hautaine dont elles la regardaient.
À tout prendre, ce n'étaient pas si décrépit. Ça n'avait rien d'un bordel sordide. Mais évidemment entretenir les lieux était une façon non-équivoque de faire savoir à tous qu'il y avait des baguettes sur place et qu'on avait intérêt à se tenir à carreau.
- Alors qu'est-ce qu'on a là ? Une petite biquette du ministère en personne.
Le sorcier d'une cinquantaine d'année qui avait parlé mit les pieds sur la table basse, question de faire savoir qu'il n'allait sûrement pas se lever pour accueillir le ministère dans sa tanière. La jolie fille noire qui était assise près de lui pouffa d'un rire drogué et le loup passa un bras possessif autour de ses épaules frêles. Cheveux long et grisonnant, barbe blonde un peu râpée, robe étriquée avec une tête de loup brodée sur l'épaule. Cro de toute évidence.
- Désolé, on a pas eu le temps de ranger mais c'est que je t'avoue qu'on s'en fout de te filer des puces alors …
Ça, c'était le premier piège et Liz l'évita aisément.
- Tant que tu as quelque chose à boire parce que je t'avoue que ronger un os c'est pas mon truc.
Cro sourit avec cynisme mais dans son œil, une lueur de curiosité s'était allumée. La biquette n'avait pas tiqué en se faisant tutoyer.
Il lui indiqua un fauteuil douteux près de lui. Celui qui y était assis, un loup habillé d'un pourpoint aux allures d'armure de cuir se leva. Elle prit sa place en croisant gracieusement la jambe. Cro jeta un coup d'œil à la forme de la baguette qu'on distinguait sur sa cuisse au travers les tissus.
- Ya que les putes qui portent leur baguette comme ça, fit-il remarquer.
- Une vielle habitude, confirma-t-elle avec un sourire de connivence.
Il haussa un sourcil aussi étonné que méprisant.
- Ah bon. Le ministère en est à nous envoyer des putes maintenant ? Non mais moi ça me va, dit-il avec un sourire lubrique.
Il se saisit l'entrejambe sous les rires gras de sa meute. Liz sourit d'un air désolé.
- Merci pour l'offre mais j'ai plus le droit de pratiquer depuis que je suis au ministère. Je dois me contenter des pots de vins, dit-elle avec regret.
Les yeux de Cro lui sortirent presque des orbites et il montra les dents. Aussitôt, le cercle des loups se resserra autour d'eux.
- Si tu viens pour nous traire, tout ce que tu auras c'est ma bite dans le cul, dit-il soudain menaçant.
Liz lui jeta le regard hautain que toutes les prostituées réservent à ceux qui n'ont pas le moindre intérêt financier.
- J'en dis que ce serait plus malin d'écouter ce que j'ai à dire avant de sortir ton pois chiche de tes caleçons.
Une des deux louve éclata d'un rire incrédule.
- Et ben ça … J'en reviens pas.
- Quoi ? dit Cro brusquement.
- C'est une vraie sorcière de rue la biquette …
Liz la regarda avec un sourire en coin. La femme d'une trentaine d'année croisa les bras d'un air moqueur.
- Dis-donc, ça s'appelle se jeter dans la gueule du loup, dit-elle en regardant le petit homme sec et nerveux qui se trouvait à côté d'elle.
- Remarque que ça change des petits bourgeois du ministère, répondit-il en se léchant les lèvres.
- Tu te souviens, le dernier goûtait le poulet, dit la louve en jetant un regard suggestif à l'invitée.
- Celle-là m'a l'air un peu plus coriace, dit un autre.
- Ouais … elle sent le petit porc frais.
- Frais et bien juteux, dit un gros loup brun en s'appuyant sur le bras du fauteuil de Liz.
Là il allait falloir jouer serré mais Liz avait de la marge. Ils étaient curieux et ils ne lui feraient pas sa fête tout de suite.
- En fait je suis plutôt un genre de bestiole, dit-elle nonchalante.
Elle se pencha vers le gros qui envahissait son espace.
- T'as déjà vu ce qui arrive à un chien assez con pour bouffer une guêpe ?
Cro ricana en croisant les pieds sur la table.
- Très bien, dit-il bon prince. Écoutons ce que la pute du ministère a à nous dire.
Le loup brun se releva avec un sourire narquois et se recula d'un pas.
- Je suis là parce que les bonnes moeurs ont décidé de remettre ça. On installe une nouvelle clinique en bas de la côte, dit-elle sans détour.
- Et qu'est-ce que tu veux que ça me foute ? grogna Cro.
- C'est parce que la dernière a comme qui dirait un peu cramé …
- On a rien à y voir nous, dit-il avec toute la mauvaise foi du monde.
- Je ne dis pas le contraire, approuva Liz tout aussi sincère. De toute façon tout le monde s'en fout. Moi ma consigne c'est d'installer un truc bidon.
- Pourquoi ça ? dit-il comme si c'était complètement con.
Liz haussa les épaules avec dédain.
- J'en sais rien moi. Peut-être bien que le patron veut se faire applaudir dans les cocktails de charité en se mettant des donations plein les poches ? supposa-t-elle.
La meute approuva avec un bel ensemble comme quoi ce ne serait pas surprenant.
- Et en quoi ça nous concerne ces conneries ? grogna Cro.
- Ça vous concerne parce que moi j'ai travaillé sur cette rue alors je sais que tout le monde vous respecte et qu'avec vous il y a moyen de discuter. C'est pour ça que je suis là. Pour voir si on peut s'arranger pour que personne ne se marche sur les pieds.
Liz venait d'abattre sa carte maîtresse. Le respect. En Bas de la côte, c'était ce qui manquait le plus et même le plus crotté des camés était chatouilleux sur ce point. Que le représentant du ministère descende demander leur avis à la meute du coin ne pouvait que les flatter dans le sens de la fourrure. Comme de fait, Cro decendit ses pieds de la table, se redressa d'un air important et la dévisagea avec sérieux.
- C'est quoi cette merde ?
Liz sourit par devers elle. Elle venait de marquer un sacré point.
- Je sais pas trop mais ce sera un truc dans le genre pourri. Ils disent qu'ils veulent offrir des services mais si vous voulez mon avis, c'est que des bobards. La dernière fois les médicomages ont failli finir grillés alors personne veut plus travailler ici.
- Et qu'est-ce que j'y gagne moi ?
- Un bon voisinage, dit-elle en souriant.
- Mais encore ?
Liz releva la tête insultée.
- Attends un peu, je crois qu'on se comprend mal. Je suis pas un camé qui vient ramper pour avoir sa dose. Je ne veux rien ! Je m'en fous moi de ce centre pourri ! Tu crois que j'ai l'intention de vous devoir quoi que ce soit ?
Insultée, elle se leva brusquement.
- Si vous ne voulez pas discuter avec le ministère pour voir si on peut trouver un terrain d'entente, tant pis. Au moins j'aurai essayé.
Du moment où on essayait de vous couillonner, la bonne façon de réagir c'était de grimper aux rideaux. Ça signifiait que vous n'étiez pas un ramolli du bulbe et qu'on avait intérêt à vous traiter mieux que ça.
- Hého, on se calme, dit Cro nonchalant.
Liz se retourna l'air méfiant.
- Pourquoi tu prends le mors au bec ? On discute, c'est tout. Teigne ! La biquette a rien à boire. Sert-lui quelque chose.
Liz se rassit avec soulagement. Elle avait passé le test. Ils la respectaient. … au moins un peu.
- Bon vas-y, crache le morceau. Qu'est-ce que tu veux ?
Liz hocha la tête et sortit un cartable de son sac.
- Votre avis. Où vous croyez qu'on pourrait s'installer. Je pense à un endroit où il ne se passe rien de … disons, de sensible. Comme ça le ministère ne voit rien d'intéressant et tout le monde se mêle de ses oignons.
Elle ouvrit son cartable. Il contenait une carte du quartier. Elle la lui tendit.
Cro observa la carte un moment.
- Là, dit-il en pointant un dédale de rues. Il y a un local à louer il me semble mais c'est pas à nous. Il faudrait voir avec la Fouine.
L'emplacement était idéal, en plein centre du quartier et au carrefour des rues les plus passantes. N'importe qui aurait dit oui mais Liz le regarda comme s'il se foutait de sa gueule.
- Directement chez les fourgueurs ? Dis … tu crois qu'ils seront contents de voir le ministère débarquer dans leur piquenique ?
Cro sourit d'un air malin.
- Ils n'ont pas beaucoup d'amis. J'essaie de leur en trouver.
Tout le monde éclata de rire.
Ça c'était le genre d'humour typique du quartier. On avait fait un barbecue avec la première clinique alors bien sûr ce serait chouette que la seconde explose comme un pétard. Il était vrai que l'idée d'envoyer le ministère se faire sauter chez les fourgueurs ne manquait pas d'attraits mais Liz avait mieux à proposer.
- Très drôle. Regarde, le truc c'est que moi je suis coincée. Pour la première année je dois faire flotter ce rafiot avec mille pépites de budget en tout et par tout. Et ça, ça inclut le local. Ce qu'il me faut, c'est un trou à rat.
- Mille ? Tu te fous de ma gueule ?
- Heu … excuse-moi mais est-ce que je vous aie déjà dit que ça allait être merdique ? Je me souviens plus …
- Non mais à ce point …
Liz ouvrit largement les mains comme quoi elle n'y pouvait rien.
- La dernière clinique s'est fait cramer je te signale. Pour l'instant tout le monde est méfiant. Par contre si ça se passe bien, il y aura plus d'argent l'année prochaine et c'est là que ça peut devenir intéressant pour vous.
- Comment intéressant ?
- Et bien … Disons une idée juste comme ça. Vous nous laissez nous installer dans un de vos trous quelque part, je sais pas … Par exemple la maison devant la rivière aux myrtilles. Cette année c'est la galère mais l'année prochaine avec un peu de chance je pourrais débloquer des fonds pour ce taudis. Le ministère peut cracher la totale si ça le fait bien paraître.
- Tu me prends pour un con ? Le ministère voudrait payer pour cette piaule de merde ?
- Oui et peut-être même qu'il la paierait un beau gros pactole. Mais pour ça, il faut d'abord que ça fonctionne un an et ça c'est pas gagné. En attendant, tout ce que je peux faire c'est installer le truc dans une bicoque pourrie et ça pourrait être une des vôtres. L'arrangement c'est que vous nous laisser ce trou gratos et nous on remet la piaule nickel. Comme ça, même si la clinique se casse la gueule vous n'aurez rien perdu et la maison aura l'air moins naze.
L'idée semblait spontanée mais il n'en était rien car Liz avait étudié tous les emplacements possibles. Au final la maison délabrée de la rivière aux myrtilles était parfaite. C'était un coin mort alors la clinique ne dérangerait personne. Elle était près du pont ce qui permettrait aux détritus qui vivaient de l'autre côté de la rivière de venir facilement. On voyait une cheminée sur le toit alors il suffisait de la connecter au réseau de cheminette et le personnel pourrait se pointer en sécurité. Finalement, la maison appartenait aux loups alors personne ne se risquerait à venir mettre le feu. Surtout que si ça marchait bien, dans un an la meute s'en mettrait plein les poches. Elle y veillerait personnellement.
- Moi je dis ça comme ça. C'est à vous de voir. Mais quand on fait le calcul, tout le monde y gagne.
Cro se mordit la lèvre tandis que les autres attendaient dans un silence de plomb. Normalement, ce n'était pas comme ça que ça marchait. Le représentant était payé par la Haute pour ne pas se mêler des affaires du Bas de la côte. Mais à tout prendre, comme il n'était pas question de came, ça ne regardait pas le patron.
- Faudrait jeter les pouilleux qui squattent mais …, dit-il en haussant les épaules.
Liz sourit. Bordel de merde, elle y était arrivée. Non seulement elle avait trouvé un local parfait mais elle avait la protection des loups. Prends ça dans les dents Oswalt ! Elle prit son verre pour s'envoyer une rasade bien méritée mais aussitôt son tatouage se mit à chauffer étrangement. Elle fronça les sourcils et reposa le breuvage.
- Quoi ? Le verre n'est pas assez propre à ton goût peut-être ? demanda le brun qui était toujours derrière elle.
Ces salopards avaient foutu un truc dans son verre. Quoi ? Elle ne savait pas mais c'était sûrement le genre de merde qui rend accro rapidos.
Logique.
Lorsque la représentante de la rue vous doit son cul et devient votre obligée, vos affaires se portent le mieux du monde … Elle réalisa soudain qu'elle était devenue un sacré gros poisson et qu'elle avait intérêt à se méfier.
- Peut-être que notre gnôle est pas assez bien pour toi …, dit un autre l'air de rien.
Elle sourit.
- C'est pas ça. Je viens de me souvenir que j'ai un autre truc à faire, dit-elle en soupirant. Et oui, c'est triste mais je peux boire que le soir venu comme les bons sorciers. Parfois j'oublie. La vie normale c'est vraiment la galère je te jure.
Elle regarda la meute d'un air désolé tandis que Cro grimaçait, sans doute déçu. Ce salopard ne perdait rien pour attendre …
Elle se leva.
- Je vous donne trois jours pour vider la piaule ? suggéra-t-elle.
Cro eut un sourire carnassier.
- Demain matin, dit-il simplement.
- Bon, parfait.
Liz faillit lui tendre la main pour officialiser le tout mais réalisa à temps que ce serait une impardonnable erreur. Le jour ou un Loup serrerait la main du ministère n'était pas près de se lever. Ils faisaient affaire d'accord mais ils restaient ennemis. Entre autorité et malfrats, telle était la loi de la Rue des soupirs.
Liz en ressentit une étrange tristesse. Elle était désormais du mauvais côté de la clôture. Elle faisait partie de l'équipe adverse. Celle qu'elle avait toujours haïe et méprisée. La même haine et le même mépris qu'elle lisait maintenant dans les yeux des loups. Ses véritables pairs mais de qui elle était maintenant séparée par un monde tout entier. Le monde des bonnes gens où elle-même n'était qu'une imposteure.
Tandis qu'on la reconduisait sur le toit, elle se secoua. Peut-être bien qu'elle n'était plus qu'une saloperie de traitre. Trop vilaine pour les bonnes gens, trop rangée pour les malfrats mais c'est exactement ça qu'il fallait pour aider les détritus de ce trou perdu. Quelqu'un qui était coincé au milieu, qui connaissait tout le monde mais qui n'appartenait à personne.
Le loup ouvrit la porte de fer pour la laisser sortir sur le toit où à sa grande surprise, elle retrouva son balai. Voilà qui était inattendu. Pourquoi ils ne l'avaient pas volé ? Sans blague, rien de plus marrant que de regarder le trou-duc du ministère faire demi-tour et repartir à pied sans oser se plaindre (s'il est malin) ou venir brailler en vain qu'on le lui rende (si c'est un crétin). Bizarre. Pourquoi renoncer à ce petit divertissement ?
Liz sourit par devers elle. C'était un gage de respect.
Cro avait apprécié qu'elle le traite en sorcier et le considère comme le patron des lieux. Pour quiconque avait vécu ici ça allait de soi mais évidemment les étranges ne voyaient pas les choses comme ça. N'empêche, tout ça pour dire que les Loups n'étaient pas si méchants. Ils étaient là parce qu'ils n'avaient pas le choix, pas parce que c'étaient des cons.
Liz s'envola puis ralentit pour passer le guet. De son réduit, le gardien lui jeta un regard maussade et indifférent. Une attitude qui tel le couronnement de cette journée, lui fit très plaisir.
Vraiment très plaisir.
