Liz, assise dans l'un des délicieux petits fauteuils rouges qui entouraient le gigantesque foyer, agita sa baguette et une bûche s'éleva de la pile pour se jeter d'elle-même dans le feu. Elle sourit. Pour la première fois depuis très longtemps, elle se sentait chez-elle.
Le bureau du représentant de la Rue des soupirs était fantastique. Bien sûr elle l'avait déjà vu quand elle était la régulière du représentant Fricot mais maintenant ce bureau était à elle et cela faisait toute la différence.
La grande pièce de pierres taillées était soutenue par des poutres de chêne sculptées qui descendaient jusqu'à terre telle de véritables œuvres d'art. Contre les murs, des bibliothèques remplies de livres étaient serties entre de grands secrétaires de bois. Au centre, le bureau massif et brillant qui aurait mieux convenu à un ministre était assorti d'un fauteuil si confortable qu'on avait peine à y croire tandis que devant le foyer, les divans raffinés semblaient avoir été faits pour que d'importants personnages y sirotent leur whisky tout en discutant du sort du monde.
Témoin d'un passé révolu, l'endroit disait assez que le pouvoir du représentant de la Rue avait déjà été considérable. Mais aujourd'hui bien sûr c'était une autre histoire.
Liz tourna la tête en entendant la porte d'entrée s'ouvrir.
- C'est moi ! cria une voix flûtée.
- Je savais pas que tu revenais ce soir, dit-elle en se dirigeant vers le territoire de son assistante.
L'entrée aux murs de bois vernis était un peu plus sobre mais tout aussi élégante que le bureau. Pour l'heure Maria posait sur son propre bureau tout un assortiment d'effet personnel. Plante, radio, paperasse, cinq ou six gros sacs et même un coffre.
- Bordel tu déménages ou quoi ?
Maria se tourna et plissa son joli nez d'un air désolé.
- Écoute, je m'excuse c'est parce que … Et bien tu vois, c'est que la chambre que j'ai loué c'est juste en bas de la côte … Et enfin, le concierge a une sale tête alors j'ai pas trop confiance. Je me suis dit qu'ici c'était idéal pour deux ou trois trucs … Ça te déranges pas hein ?
Liz sourit en coin en s'appuyant contre le cadre de porte. Sacré Maria … Elle l'avait croisé la veille sur le trottoir. Elle était sur le haut pavé mais à l'extrême limite. Autrement dit, la dégringolade n'était plus très loin.
Heureuse de la retrouver, elle l'avait emmené prendre un verre dans son bureau et après que Maria se soit extasiée sur la beauté des lieux, elle avait pleuré toute les larmes de son corps en expliquant qu'elle s'était fait jeter par son jules. Cinq ans qu'ils étaient ensemble et il l'avait fichu dehors comme une malpropre. Alors elle avait repris le boulot. Le temps de s'en trouver un autre. Un jules ou un boulot tout dépendant de la chance.
Question chance, elle-même avait justement besoin d'une assistante alors ça ne pouvait pas mieux tomber. D'accord Maria n'avait pas des masses d'expériences en secrétariat mais on était sur la Rue des soupirs. Tant qu'elle était capable de ranger les dossiers par ordre alphabétique et prendre note dans un calepin, elle devrait pouvoir s'en sortir.
Pour l'instant, blonde et aussi joliment dodue qu'elle l'avait toujours été, elle se tenait devant son barda comme une fillette qui s'attend à se faire disputer.
- Bha écoute si c'est temporaire … tant que tu n'as pas de trucs louches là-dedans.
Maria haussa les épaules.
- Ben j'ai quelques trucs de boulot. Rien de grave. Juste tu sais … des godes et des costumes, ce genre de choses.
Liz se mordit la lèvre.
- Tu réalises qu'on représente le ministère … Si quelqu'un tombe là-dessus …
- On est sur la Rue des soupirs. C'est l'équipement normal.
- Si c'est le genre d'équipement que quelqu'un doit s'enfourner quelque part, c'est certain que ce n'est pas approuvé par le ministère chérie, dit Liz narquoise.
- Ben ça devrait, dit Maria l'air innocent. Tu imagines un peu l'entrepôt ministériel ? Le rêve …, dit-elle en tournant de l'œil.
Liz pouffa de rire.
On frappa à la porte et les deux femmes sursautèrent.
- Tu sais qui c'est ? chuchota Maria.
- Non ! Range-moi ce bordel et vite ! dit-elle en retournant dans ses quartiers.
En quelques coups de baguettes, les sacs et le coffre filèrent dans le placard tandis que les plantes et le reste se rangeaient sur le plan de travail.
- Qu'est-ce que je fais ? demanda Maria tandis que les coups se faisaient entendre à nouveau.
Liz repassa la tête par l'ouverture.
- Tu sais comment ouvrir une porte j'espère ?
Maria plaça ses cheveux nerveusement, s'éclaircit la gorge et ouvrit.
Devant elle se tenait un sorcier qui se passait de présentation. Le seul et unique Severus Rogue.
Bon sang … Même si Liz lui avait dit que c'était grâce à lui qu'elle avait eu le poste, ça foutait tout de même un choc. C'était un des plus grands sorciers de leur temps ! Un héro ! Et un sacré sex-symbol avec ça.
- Ah … monsieur Rogue. Bienvenue, bafouilla-t-elle avec un sourire niais. Vous … vous venez voir Liz j'imagine ? Heu … je veux dire mademoiselle Rosenberg.
Il eut un sourire froid.
- Entrez. Elle va vous recevoir.
Ne sachant plus ou se mettre, Maria fila vers le bureau, cogna et entra.
- Bordel c'est Severus Rogue ! souffla-t-elle en fermant la porte derrière elle.
- Putain de merde, il aurait pu m'avertir dit Liz qui assise à son bureau, cherchait une plume dans les tiroirs.
- Il est vraiment trop beau … dit Maria qui n'en revenait toujours pas.
- Ouais et bien il a un sale caractère aussi alors fait gaffe, dit Liz qui cherchait toujours.
- Tu exagères. Il nous a tous sauvé. Sans lui on était perdus !
- Qui a dit qu'il fallait être sympathique pour sauver le monde … Ah ! Une plume, dit-elle en l'extrayant enfin de sous une pile de parchemin.
- Alors je lui dis d'entrer ?
- Oui. Et tu peux y aller ensuite.
- Tu es sûre ? Moi je peux rester hein ? Ça me fait rien.
Liz pouffa.
- Je te promets que tu le reverras. Je t'organiserai même un dîner avec lui.
- C'est vrai ?
- Non. Je serais une très mauvaise amie. Allez fout le camp.
- Okay donc à demain.
- À demain, dit distraitement Liz.
La plume levée sur un parchemin vide elle essaya de trouver quelque chose d'intelligent à gribouiller, en vain. Improvisant, elle tira un dossier brun, posa le papier dedans et fit semblant d'écrire.
Lorsque Severus entra dans le bureau, comme tout le monde, il fut étonné par la majesté des lieux. Liz qui écrivait au grand bureau, posa sa plume, ferma le dossier et lui sourit. Il ressentit un étrange pincement au cœur. C'était Liz. Sa Liz. Celle qu'autrefois il avait connu. Ses cheveux bruns coiffés en un chignon lâche avaient quelque chose de coquin et elle s'était maquillée avec un art consommé si bien que les traces du passé semblaient avoir disparues. Elle se leva et il remarqua que sa longue jupe bleue était fendue sur le côté. C'était classe mais un rien aguichant. Le look parfait pour un poste tel que le sien.
- Alors, si je comprends bien c'est le moment où tu viens pour m'espionner ? demanda-t-elle en s'approchant.
- Je suis un meilleur espion que cela. C'est une simple visite de courtoisie.
- Dans ce cas tu aurais pu m'avertir.
- J'aurais pu, dit-il simplement.
Il regarda autour de lui.
- Je n'aurais pas imaginé que cet endroit serait aussi … impressionnant.
- Ça en jette ça c'est sûr, convint-elle. Mais si tu veux mon avis, ce doit être pour ça que le représentant finit toujours par se prendre pour le nombril du monde. Ils devraient nous donner un bureau au sous-sol du ministère m'est avis. Mais bon … comme le représentant a toujours été sur la rue, c'est la tradition.
- J'imagine que même si c'est charmant, tu ne dors pas ici.
- Non. Le représentant a des appartements de fonction. Je reste là en attendant. C'est juste qu'il y a … Comment dire. Il y a certains inconvénients mais bon… Ce n'est que temporaire.
Liz lui sourit tout de même contente de le voir. Après tout, c'était à lui qu'elle devait tout cela.
- Je te montre ?
Severus accepta d'un signe de tête.
Liz l'entraîna derrière le bureau et pointa le mur de sa baguette. Une porte se dessina dans la cloison, elle l'ouvrit et ils se retrouvèrent dans un vaste couloir aux murs recouvert de tapisseries richement brodés. De gracieuses arches couraient le long des murs et s'entrecroisaient au plafond garni magnifiques lustres en cristal. De vastes paysages champêtres sertis dans des cadres d'or décoraient les murs du couloir avec grand art mais Severus n'eut pas le temps de détailler d'avantage.
- Qu'est-ce que cela ! cria une voix de femme suraigüe.
Tout près de l'entrée se trouvait un grand tableau représentant une femme maigre et sèche dont les yeux exorbités jetaient des éclairs scandalisés. Sa robe victorienne toute noire, sa petite coiffe de dentelle empesée et son maintien d'une raideur de planche à repasser laissaient deviner une gouvernante ou une duègne et au ton, un personnage assez peu sympathique.
- Un homme ..., siffla le portrait d'un ton rempli de sous-entendu. De votre famille j'ose croire ?
- Quoi ? Heu … Non.
- Non ?! Dois-je donc comprendre que vous vous êtes mariée cet après-midi ?
- Me marier ? Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?! dit Liz qui ne voyait pas le rapport.
- Oui parce que vous n'auriez sûrement pas l'outrecuidance d'emmener un autre homme que votre mari en ce lieu, dit la gouvernante comme si ça tombait sous le sens.
- C'est un ami, expliqua Liz.
Les yeux du portrait s'agrandirent si bien qu'on eut l'impression qu'ils allaient lui jaillir des orbites.
- Les hommes ne sont pas des amis ! Ce sont des porcs lubriques ! cracha la matrone indignée.
Liz se tourna vers Rogue pour lui jeter un coup d'œil embêté.
- Désolé. C'est ça l'inconvénient dont je parlais.
- Charmant, dit Rogue.
La duègne lui jeta un regard aussi meurtrier que s'il avait osé lui demander combien elle chargeait pour une heure.
- Il a le droit d'être là. Je peux recevoir des invités, affirma Liz.
- De la famille exclusivement !
- Non ! Des amis aussi. Je l'ai lu dans le règlement !
- En aucun cas ! gronda la duègne.
- Non mais bordel c'est quoi votre problème !
Tout en jurant, Liz ouvrit l'armoire d'entrée à la volée. Elle en sortit un volume relié avec des anneaux. Elle tourna les pages rageusement, trouva la rubrique et se mit à lire.
- Ouvrez bien grande vos oreilles mal peintes : « Le représentant peut inviter des amis du même sexe ou du sexe opposé ». Là ! Voyez par vous-même.
Liz lui fourra le règlement dans la figure mais la duègne ne regarda même pas.
- Ah oui, où avais-je la tête, dit-elle en toute mauvaise foi. Ils ajoutent sans cesse de déplorables exceptions et malséances. Sauf que vous aurez peut-être remarqué que le règlement spécifie LE représentant, pas LA représentante.
- Non mais bordel ça revient au même qu'est-ce que vous croyez !? C'est juste parce qu'il n'y a jamais eu de femme représentante avant moi !
- C'est exact. Et savez-vous pourquoi ? Parce que qu'aucune femme honnête n'aurait l'idée de venir travailler ici !
- Bordel de merde ! Cette cinglée va me rendre dingue, grogna la jeune femme en refermant le document d'un coup sec.
Liz dévisagea la gouvernante de toute son autorité.
- Peu importe ! Je suis représentante et j'ai donc le droit d'inviter qui je veux. Allez-vous plaindre aux bonnes mœurs si vous n'êtes pas d'accord !
- Oh mais j'y compte bien ! J'y serai à la première heure demain matin, promit la duègne.
- Bonne idée et grand bien vous fasse, dit Liz en lançant brusquement le document dans l'armoire. En attendant vous savez sûrement qu'hommes et femmes ont les mêmes droits donc vous pouvez aller vous faire frire ! Viens Sev, dit-elle en l'entrainant dans le couloir.
Aussitôt une grosse grille de fer forgé glissa du plafond et atterri avec un gros BOUM qui fit trembler le plancher, interdisant le passage.
- Putain de merde, je vais couper cette grognasse en lambeaux !
- Nous pourrions retourner dans ton bureau, suggéra Severus.
- NON ! Je suis chez-moi et je suis dans mon droit ! Elle va nous laisser passer ou je fais brûler sa saloperie de portrait ! cracha-t-elle furieuse.
- Permettez, je suis prête à concéder que vous avez sans doute le droit de recevoir un ami, dit la redoutable gardienne d'un ton mielleux. Par contre je dois m'assurer que vous avez pris connaissance de tous les règlements qui s'appliquent à une telle situation.
- Allez-y, je suis toute ouïe, cracha Liz à bout de patience.
- En premier lieu votre invité devra se montrer d'une bienséance exemplaire sous peine d'être expulsé. Ensuite il devra rester en tout temps à la vue de la surveillante, c'est-à-dire moi et surtout …
Liz leva un sourcil en soupçonnant un coup fourré.
- … Il devra être d'une réputation irréprochable, dit la matrone avec un détestable sourire.
Liz pouffa d'un air moqueur.
- C'est Severus Rogue, qu'est-ce que vous voulez de plus ? Bon vous l'ouvrez cette grille oui ?
- Ce nom ne me dit rien du tout.
- Vous voulez rire ?! Severus Rogue. « LE » Severus Rogue.
- Désolé, dit la matrone d'un air faussement éploré.
Severus soupira, irrité à son tour.
- Vous devez sûrement avoir un cadre au ministère.
- Bien sûr. Et dans les bureaux du ministère des bonnes mœurs, rien de moins, l'informa-t-elle hautaine.
- Allez-y et demandez aux portraits des premiers ministres.
- Les premiers ministres …, dit la duègne interloquée.
- Ceux-là même.
Un air buté se peignit sur les traits de la surveillante.
- À moins que vous n'ayez pas à vérifier mes références ? demanda le sorcier.
Elle verdit légèrement puis les lèvres pincées, sortit du cadre en claquant du talon.
- Et ben dis donc, tu sais comment parler aux femmes toi, dit Liz un sourire en coin.
- Je suis irrésistible, approuva-t-il avec le plus grand sérieux.
Liz pouffa de rire.
- Avec cette cinglée ça reste à voir.
- Il est vrai que si une référence des plus hauts dignitaires du pays ne la convainc pas, je crains qu'il faille me rétracter.
- Ma foi, c'est vrai … Et tu ne pourras plus jamais te croire irrésistible, déplora Liz.
- Ce serait certes fâcheux.
Liz lui sourit avec l'impression de retrouver un peu de leur complicité d'autrefois. Une chose de certain, il était toujours un sacré pince sans rire.
- Ah ! Nous allons être fixés, annonça-t-elle en indiquant le cadre.
En effet, le pas furieux de la duègne s'entendait de loin. Elle apparut le visage convulsée et bizarrement rougeau.
- Alors ? demanda Liz.
La mégère avait l'air tellement crispée qu'elle semblait près de faire une attaque.
- Je vous avertit, dit-elle d'une voix blanche en fixant Severus d'un air halluciné. Je ne tolèrerai pas la MOINDRE incartade. À la première erreur vous serez dénoncé au mangemagot pour atteinte aux bonnes mœurs ! Je ne vous laisserai rien passer ! Tenez-vous-le pour DIT !
- La porte, ordonna Liz avec un sourire triomphant.
La grille se leva et Liz fit signe à Severus de la suivre. La duègne s'élança aussitôt à leur trousse en traversant à grand peine les tableaux de paysages qui ornaient le couloir.
- Désolé pour l'accueil. Ils ont mis ce tableau parce que des représentants se servaient de l'appartement pour faire, disons … un peu la fête.
- Mais n'ayez pas peur des mots mademoiselle la « représentanTE » !, cria la matrone en enjambant des rochers qui bordaient une rivière. Avant que je n'arrive ici c'était un repère de TRUANTS ! Un lieu de DÉBAUCHÉS, Un ramassis de DÉPRAVÉS, de CORROMPUS, de DÉVERGONDÉS ! Cet appartement était la HONTE du ministère !
- Mais oui, c'est ça, c'est ça …, dit Liz en passant dans le petit salon.
- ATTENDEZ-MOI ! hurla la surveillante empêtrée dans un buisson. VOUS N'AVEZ PAS LE DROIT DE VOUS ISOLER !
- Mais oui en cinq secondes il peut s'en passer des choses ; c'est bien connu, dit Liz agacée. Allez viens Sev.
- En fait quelque chose me dit que si elle me perd de vue une seule seconde, je suis bon pour l'échafaud, dit le sorcier.
- Pour ça, pas de doute, dit Liz en soupirant.
Elle croisa les bras devant l'entrée du salon pour attendre l'insupportable mégère. Elle arriva enfin le souffle court, toute échevelée, une branche morte accrochée au bas de sa robe.
- J'espère que vous n'avez pas oublié vos lunettes dans votre tableau.
- Il n'y a rien de drôle ! rugit la surveillante en arrachant la branche prise dans son jupon.
- D'accord. Donc juste pour être sûre, vous nous voyez bien ? nargua Liz. Vous êtes certaine ? Alors à trois on y va. Ne nous perdez pas de vue surtout ! Un, deux … trois ! … Attention, nous allons entrer ! Là j'avance un pied dans la porte, vous avez vu ?
Severus passa dans la pièce devant l'air furibond de la gouvernante qui ne semblait pas du tout goûter les sarcasmes.
Le grand salon était décoré des mêmes fabuleuses tapisseries que le couloir mais dans les tons or et crème. Il était agrémenté de colonnades et de boiseries parmi lesquelles trônaient plusieurs divans coquets ; pour ne pas dire coquins car la vaste superficie des coussins et les courbes saugrenues des dossiers laissaient deviner d'étonnantes possibilités acrobatiques.
Faisant un étrange contraste avec l'extravagance du mobilier, les murs étaient quant à eux presque vides et nus mais il y avait d'excellentes raisons à cela.
En effet, lorsqu'en 1710 on avait fait une descente dans les locaux du représentant de la Rue des soupirs, on y avait découvert une collection de peintures à faire rougir un faune. À cette époque, le ministère de la magie venait de succéder au conseil des sorciers et cherchait à prouver qu'il savait maintenir l'ordre. Alberto Redkiss s'étant rendu célèbre pour ses débauches lubriques, il avait été choisi pour faire un exemple.
Ayant eu vent de l'affaire, le sulfureux sorcier avait fait tout son possible pour ennuyer ses fâcheux en jetant des maléfices de colle perpétuelle sur tout ce qui pouvait déplaire aux puristes. Il en était aux peintures quand il avait été mis aux arrêts puis traîné en place publique où on l'avait attaché, poireau à l'air, à la merci des épouses trompées. Il avait survécu mais certains écrits assuraient qu'après l'acharnement de ces dames, ses attributs virils avaient sans doute gardés des airs de ratatouille.
Au grand dam des autorités, il avait donc fallu laisser les lieux tel quels mais presque tous les tableaux avaient pu être enlevés et brûlés. On avait ensuite confié la surveillance des lieux au portrait de la veuve Marteau qui avait été offert par une famille des plus satisfaites de s'en défaire. Suite à tous ces arrangements, il n'y avait plus eu de problèmes car depuis 1710, les représentant qui avaient habité l'appartement avaient tous eu le même objectif : s'en trouver un autre au plus vite.
Malgré tout, deux peintures que Redkiss avait eu le temps d'engluer avaient survécues au carnage. Les mutines de Bellefesse et Toréador de Courtequeue. Faute de pouvoir les enlever on les avait à tout le moins censurées. Les trois jolies mutines alanguies dans un fauteuil s'étaient fait barbouiller de corsets et de jupons tandis que le toréador étendu au milieu d'un tapis de fleurs rouges-feu s'était pris un caleçon.
Éveillés par les cris et le raffut, ils s'étaient tous relevés et observaient le visiteur sans pouvoir y croire.
- Les filles … vous voyez ce que je vois ? dit une rousse toute enjuponnée.
- Un invité ? … Ici ? s'ébaubit la brune. C'est le premier depuis que la veuve est là.
- Mais …. Mais comment il a fait pour passer ? dit la blonde en dévisageant Severus interdite.
Le toréador releva un rien sa coiffe afin de faire admirer ses yeux verts.
- C'est la magie de la señorina, dit-il d'une voix exagérément sensuelle.
Il jeta à Liz un regard de braise tandis qu'un hommage bien senti soulevait son caleçon.
- CESSEZ CELA IMMÉDIATEMENT !
La veuve scandalisée se précipita aussitôt dans son tableau.
- QU'EST-CE QUE JE VOUS AI DÉJÀ DIT POUR CELA ! hurla la mégère.
Le bel éphèbe haussa les épaules en s'alanguissant de nouveau dans les fleurs ce qui mit sa vivacité en valeur.
- Je vous l'ai déjà dit, je n'y peux rien. J'ai été peint ainsi. Et puis je suis censuré alors qu'est-ce que cela fait ? Voyez cela comme une forme de salutation.
- Je vous en FERAI moi des salutations ! aboya la vilaine. Tournez-vous au moins !
- Tu viens t'asseoir ? demanda Liz avec un sourire d'excuse.
Severus haussa un sourcil mitigé tandis que la veuve furieuse en était à donner des coups de pieds dans l'inqualifiable appendice.
- Mais enfin ! Je n'ai pas vu une femme depuis des siècles ! Aïe ! Puta madre !
Ignorant les plaintes du toréador, Severus s'assit dans un divan dont le dossier ployait jusqu'à terre avec grâce tel une invitation non-équivoque à y tenter quelque expérience.
- Hey, beau brun, susurra la rouquine en glissant par terre comme une couleuvre. Regarde un peu par ici.
Elle se pencha en avant, essayant en vain de baisser le col du corset trop sage afin de dégager sa poitrine.
Pour ne pas être en reste, la blondine releva son jupon pour montrer un fessier dissimulé sous un pantalon ballonnant tandis que la brunette se renversait dans le fauteuil, s'écartant largement pour révéler un dessous qui cachait tout.
- CESSEZ CES OBSCÉNITÉS ! hurla de nouveau la duègne qui délaissa le jeune homme misérablement roulé à ses pieds et se précipita sur les filles.
Tout en courant, elle sortit une cravache de sa poche et aussitôt arrivée dans le tableau, fit pleuvoir une volée de coups sur les coquines qui se sauvèrent en criant.
- C'est pas un peu fini oui ! cria Liz.
La marâtre se retourna en serrant sa cravache telle une conquérante sur le champ de bataille.
- Non. Ce n'est jamais fini avec ces ignobles suppôts lubriques. Jamais !
Liz soupira en s'assoyant dans un fauteuil agrémenté de grandes poignées un peu partout.
- Pffft, je me cherche un autre appartement et dès que je trouve tu peux être sûr que je fous le camp aussi sec.
Severus admira Liz gracieusement alanguie et ne put s'empêcher d'imaginer à quel usage les étranges poignées du fauteuil pouvaient être destinées.
- J'ai parlé à Oswalt, dit-il pour se changer les idées. Il est impatient de voir comment tu t'en sors avec la clinique m'a-t-il dit.
À la mention de la clinique, Liz se redressa et ses yeux brillèrent.
- C'est presque fini. La chance que j'aie eue, tu ne le croirais pas, dit-elle soudain pleine d'entrain. Ce qui coûtait le plus cher c'était les rénovations mais j'ai trouvé quelqu'un qui a tout fait gratuitement parce que c'est pour les pauvres. Tu imagines ?
- Un ami à toi ?
- Bha oui. On peut dire ça. C'est un gars qui à l'époque m'avait engagé comme escorte et …
- IL NE SERA FAIT AUCUNE MENTION DE PROSTITUTION EN CE LIEU ! hurla la duègne qui trônait toujours dans le tableau des mutines et ne manquait pas un mot de l'échange.
- Hého, on se calme. Le gars était gay et il voulait juste que …
- LES SODOMITES NE SONT PAS UN SUJET DE CONVERSATION CONVENABLE ! cria-t-elle encore plus outrée.
Liz respira à fond, essayant de garder son calme.
- Et parler des « hommes normaux » ? J'ai le doit ?
La mégère releva la tête cherchant en vain quelque chose à y redire.
- Vous savez qu'ils rêvent tous de sodomie ces braves petits ?
Le portrait vira rouge brique.
- CE LANGAGE EST INDIGNE D'UNE FEMME VOUS FINIREZ DANS …..
Liz se tourna vers Severus sans plus écouter le portrait.
- Tu sais quoi ? Finalement tu avais raison. Retournons dans le bureau. J'en peux plus de cette CONNASSE ! cria-t-elle à l'adresse de la mégère.
- Señorina, imaginez un peu ce qui en est pour nous, roucoula le toréador qui tenait encore son entrejambe douloureux.
- C'est une fada ! cria la mutine blonde cachée sous le lit.
- C'est certain que je voudrais pas être à votre place, les plaignit Liz. Alors ? Tu viens.
Severus qui semblait être en contemplation devant le fauteuil, sortit de sa rêverie et se leva pour l'accompagner.
- VOTRE LANGAGE ORDURIER SERA RAPPORTÉ AU MINISTÈRE DEMAIN MATIN À LA PREMIÈRE HEURE ! cria la veuve qui entamait avec peine le voyage de retour dans les tableaux de paysages.
Ils revinrent à la porte mais avant de sortir, Severus regarda derrière lui. La matrone pataugeait dans le marécage, hors de vue. Il retint Liz par le bras et elle le regarda intriguée. Il eut un air canaille et posa la main sur sa poitrine qu'il caressa furtivement. Liz lui rendit un sourire malin.
- QU'EST-CE QUE VOUS FAITES DANS L'OMBRE !? cria la veuve qui arrivait à bout de souffle.
- Mais rien du tout, dit Severus en adressant un imperceptible sourire à sa compagne.
Liz l'entraîna dans le bureau, referma la porte derrière elle et pouffa de rire tandis que Severus choisissait un fauteuil près du foyer où elle vint le rejoindre.
- Non mais c'est que t'es un sacré petit malin, dit-elle admirative. Ça devait faire un bail que personne n'avait réussi à couillonner cette satanée peau de vache.
- Difficile de résister à un tel défi, dit-il avec un étrange éclat dans l'œil.
Même si elle ne pouvait pas lire ses désirs, Liz se doutait qu'il pensait toujours à la rondeur de son sein contre sa main. … Et peut-être un peu aussi à ce fauteuil garni de poignées. Une chance pour lui qu'il n'ait pas vu la chambre …
Mais sans blague, après tout ce qu'il avait fait pour elle, c'était la moindre des choses. Elle lui adressa un regard soyeux. Pas trop parce qu'il pouvait s'effaroucher d'un rien mais assez pour qu'il se sente bienvenu si jamais ...
L'homme qu'elle avait connu se serait sans doute défilé mais celui-ci était d'une tout autre trempe. Il soutint son regard puis s'approcha pour l'enlacer et reprit dans sa main le sein qui lui faisait envie. Il enfoui son visage dans son cou pour l'embrasser, le lécher puis le mordre.
La repoussant sur le divan, il se coucha sur elle en relevant ses jupes. Il baissa son corsage et festoya de sa poitrine tandis qu'elle l'encourageait par des soupirs. Emporté par l'envie, il se pressa contre elle sans plus de façons et poussa avec vigueur comme pour consommer sans attendre tout ce qu'il y avait à prendre. S'ennivrant de ses gémissements contre son oreille.
Il l'embrassa goulument tandis qu'elle ondulait de désir sous lui puis il la dévora du regard. Cependant, un coup d'œil lui suffit pour comprendre que c'était du théatre. Elle n'éprouvait absolument rien. Elle couchait avec lui parce qu'elle avait l'impression de lui devoir quelque chose qu'elle devait rembourser. Pour elle, il n'était qu'un client comme un autre.
Qu'elle puisse le traiter lui comme un de ses connards de clients l'insulta au-delà de l'imaginable. Il lui faisait l'honneur de la désirer malgré ce qu'elle avait été et tout ce qu'elle avait à lui offrir c'était son vieux numéro de pute ?! Un moment, il hésita sur ce qu'il convenait de faire. L'abandonner là ou s'en servir comme sac à foutre en lui mettant une trempe dont elle se souviendrait.
Mais c'étaient insatisfaisant. Parce que ce qu'il voulait, c'était ce qu'il avait eu autrefois. Ce qu'elle lui avait donné lorsqu'elle n'était pas encore le bloc de roche que les horreurs du Bas de la côte avait fait d'elle. Elle s'était endurcie ? Et bien pas pour lui. Qu'elle le veuille ou non, elle lui donnerait ce qu'il méritait !
Il la caressa en la regardant comme s'il venait de réaliser qu'il l'aimait. Il l'embrassa doucement, avec une passion contenue, un peu timide. Il s'enfonça profondément, se soudant à son corps, les femmes appréciant toujours qu'il les baise de cette façon. Lorsqu'elles avaient l'impression qu'il se souciait d'elles en général elles baissaient la garde et Liz ne fit pas exception.
Elle revint avec lui et il la regarda avec douceur. De ce regard qu'il lui adressait quand il voulait que la legilimencie l'emporte. Car c'était de cela dont il avait envie. De cela dont il avait toujours eu envie du moment où elle était partie. Au fond, sans qu'il se le soit vraiment avoué, il était venu pour ça. Il avait attendu des années, il l'avait sorti de sa misère et il s'était pratiquement ruiné. Alors ce soir, il aurait ce qu'il voulait.
Lorsqu'il la sentit prête à le suivre, il lâcha prise et laissa la legilimencie le contrôler. Grâce à ces dispositions, il réussit à fusionner à son esprit comme prévu mais ce qui se produisit le prit complètement par surprise. Au lieu du sentiment extatique attendu, il se retrouva plutôt devant elle sans aucune défense.
Elle vit tout. Son orgueil, sa dureté, son mépris. Qu'il la manipulait pour tirer d'elle ce qu'il voulait sans se soucier un instant de …
Il détourna brusquement la tête et se sépara d'elle.
Liz se rassit et le regarda fixement. Sous ce regard il éprouva un sentiment de honte extrêmement désagréable. On peut penser impunément derrière les portes fermées de son esprit mais mis aux jours, ces pensées apparaissent pour ce qu'elles sont : des saloperies et on se voit tel qu'on est, un salopard.
- Finalement, on dirait que les années ne t'ont pas été tellement favorables à toi non plus, dit-elle d'un ton narquois.
Humilié, il se leva. Il n'avait aucun moyen de se défendre. Elle l'avait vu tel qu'il était et il n'y avait rien à nier.
- Je crains que je ne me sois pas remis de ta déchéance, dit-il en attaquant faute d'une meilleure option.
Mais sa méchanceté n'avait aucun mordant. Il mentait. Il avait voulu la dominer parce qu'il n'était qu'un connard égoïste et orgueilleux. Elle le savait parfaitement et elle se contenta de lui sourire.
Il ne pouvait que fuir et c'est ce qu'il fit. Il sortit d'un pas pressé puis claqua la porte pour la forme. Aussitôt arrivé sur le pavé, il se désintégra en nuage de fumée et s'envola à une vitesse foudroyante, fuyant les lieux au plus vite.
Il revint dans le petit manoir qu'il habitait désormais et se posa devant la porte dans un état second. Il entra et resta immobile dans l'entrée. Les bras ballant, presque stupéfixé. Puis comme si une pensée soudaine venait de lui venir, il se précipita dans sa chambre, ouvrit un tiroir à la volée et y fouilla rageusement. Il mit enfin la main sur ce qu'il cherchait. Un rouleau de cuir contenant des parchemins.
Il s'en fut dans une petite pièce attenante, s'assit au secrétaire et pour la première fois depuis de nombreuses années, il ouvrit ses notes. Il prit une plume qu'il trempa dans l'encrier.
« Pour que la legilimencie soit érotique, le maître doit avoir des sentiments pour le novice faute de quoi il s'agira de legilimencie ordinaire ; … à l'exception du fait que le maître ayant renoncé à la circulinisation pour s'unir au novice, il sera privée de tout contrôle et par là, de toute défense. »
Il posa la plume et regarda le parchemin d'un air absent.
Il éprouvait des sentiments contradictoires. Il était furieux de s'être laissé prendre au piège, oui. Mais en même temps … En même temps, il aimait avoir été privé de toutes défenses. Mystérieusement, il devait se l'avouer en toute honnêteté, il aimait que cette femme le rudoie et le soumette. Peut-être parce qu'à part elle, il n'avait jamais eu de maîtresse qui en soit vraiment capable.
Bien sûr, certaines l'avaient soumis lors de jeux intimes mais dans la vie réelle, c'était toujours lui le plus fort des deux. … Ou des trois … Quatre même une fois.
Il était trop brillant. Trop machiavélique. Brutaliser lui était naturel. Il aimait la violence et il aimait dominer.
Toutes celles qui l'avaient aimé étaient sorties de sa vie meurtries. Il les avait toutes malmenées. L'amour était un combat qu'il n'aimait pas perdre.
Il avait grandi au sein d'une relation malsaine et c'était ce qu'il avait appris. Il s'était juré de ne jamais être comme son père mais il s'était abusé ; … malgré que d'une certaine manière il ait tenu sa promesse. Il n'avait jamais battu une compagne. Mais son esprit affuté était de loin plus redoutable que ses poings et à un moment où un autre, il finissait par s'en servir. Il frappait comme un serpent et le poison de ses paroles faisait s'éteindre les femmes entre ses bras. Elles s'étiolaient, s'affadissaient et il s'en lassait.
Mais Liz ... étrangement, il n'arrivait pas à la broyer. Sans même le vouloir, elle le blessait, l'écrasait, le faisait plier et lui balançait une facture salée pour chaque victoire qu'il croyait remporter. Comme si elle l'avait soumis à un maléfice, lorsqu'il lui faisait du mal il en souffrait aussi.
Il ne comprenait pas d'où elle tenait ce pouvoir et en quoi il consistait exactement mais au lieu d'en être affaibli, il en éprouvait une étrange satisfaction. Une satisfaction intense et crue qu'il n'avait connu qu'une fois au cours de sa vie. Il y avait sept ans.
Alors il comprit à nouveau que c'était elle.
Que cette femme lui convenait. Et qu'il la voulait. Terriblement.
