Six mois plus tard

- Jin, à table !

J'ai entendu l'appel, mais j'ai aucune envie d'obéir. Obéir c'est chiant et j'ai passé l'âge.

Les minutes passent et au final, Kazuya se pointe dans mon refuge (le grenier).

- J'étais sûr que t'étais là. Ca t'éclate de faire enrager to-san ?

- Ouais plutôt.

- Jin, t'abuse, sérieux… Il est pourtant super indulgent avec toi, mais plus ça va, plus t'exagère. Tu vas faire ton gamin jusqu'à quand exactement ? Yuya est plus mature que toi.

- Oi, je te permets pas… je fais entre mes dents.

- Bah moi je me permets. Six mois ont passé depuis ton arrivée et j'en sais toujours aussi peu parce que tu refuse de parler de toi. Comment tu veux que je te comprenne si tu reste fermé comme une huître ?

- Me comprendre ?! je fais dans un reniflement de mépris. Comme si tu pouvais… Comment quelqu'un qui est né avec une putain de cuillère en argent dans la bouche et a jamais souffert ce que j'ai subi pourrait espérer me comprendre un jour ?!

- Mais je sais pas ce que tu as vécu, moi !

- Alors tu veux savoir ? je dis encore en sautant de la poutre sur laquelle j'étais assis, pour atterrir devant lui.

- Bah oui, c'est ce que je me tue à te dire depuis des mois !

- J'ai été violé. Encore et encore. Nuit après nuit pendant deux ans, je dis en avançant vers lui pour le forcer à reculer vers le mur, faisant une pause effrayante entre chaque morceau de phrase. Parfois ils venaient qu'à deux, mais le plus souvent, ils étaient trois. Dans mes cauchemars, je sens encore les immondes passages de leurs sexes en moi. Je revis tout depuis le départ à chaque fois que je ferme les yeux pour me reposer.

Il écarquille les yeux, épouvanté.

- Je… Je te crois pas… Tu dis ça juste pour me faire peur, pour que j'arrête de te poser des questions…

- Crois ce que tu veux, qu'est ce que ça peut me foutre… je marmonne en ouvrant la porte pour descendre.

C'est alors que je trouve Yuichiro devant moi.

- On a dit à table il y a dix minutes, laisse tomber l'aîné de la fratrie d'un ton à congeler un ours polaire. Il faudrait que tu arrête de te croire tout permis. (il tourne la tête vers son frère) Kazu, on ne peut plus te faire confiance depuis qu'il est là. Même si tu passe ton temps à t'engueuler avec lui, tu es toujours fourré avec quand même et Yuya prend le même chemin. Maintenant, descendez tous les deux, ça va refroidir.

Ce type ne peut pas me blairer depuis le départ et rate jamais une occasion de me le faire sentir. Mais c'est tout à fait réciproque, c'est un connard.

- Je sais pas pour qui tu te prends, mais t'as aucun ordre à me donner, mec, je fais en passant à côté de lui en le bousculant volontairement.

- Je savais que c'était une mauvaise idée de faire entrer dans la famille un déchet dans ton genre, une petite frappe qui ne fera jamais rien de bon dans sa vie. Tu as une mauvaise influence sur Kazuya et encore plus sur Yuya.

- Ne dis pas de mal de lui ! se rebelle alors ledit Kazuya.

Mais son frangin répond rien et se contente de redescendre dans la salle à manger.

Le repas s'est déroulé dans un silence de mort en dehors de Yuya qui piapiatait sans fin à propos de ses histoires de collège, au point que j'ai fini par plus être présent que physiquement. Je sursaute donc comme un taré quand il s'approche de moi et me regarde avec des yeux suppliants.

- Quoi ?

- Tu viendras, ne ?

- He ?

- A la journée portes ouvertes du collège, tu viendras ?

- Pourquoi je ferais ça ?

- Yuichiro nii-chan et Koji nii-chan sont trop occupés et Kazu nii-chan est déjà pris…

- Ah alors je suis le quatrième choix, ça fait plaiz… Bah nan. Démerde-toi.

- Tu es vraiment juste un égoïste alors… Ca ne m'étonne même pas, lâche encore Yuichiro.

- Bon, tu me lâche ouais ?! Si ma présence t'emmerde, ignore-moi mais fous-moi la paix OK ?!

- Quelle vulgarité… Je m'en étonne chaque jour sans bien savoir pourquoi.

- Ta gueule !

- Calmez-vous tous les deux, tente alors Koji qui est finalement resté neutre vis-à-vis de moi. Vous énerver ne sert à rien.

- Nii-chan, s'il te plait… reprend alors Yuya pour moi.

Je soupire.

- Ok, ok, je dis pour qu'il me fiche la paix.

- Pour de vrai ?!

- Ouais…

- Trop bien !

Je capte pas ce qui le rend si heureux, parce que je fais rien pour qu'il m'aime, ce gosse. Ce serait même plutôt le contraire, mais rien semble le décourager de me coller comme de la glu. Il est pire que Kazuya. Enfin c'est ce que je me dis toujours mais en fait…

- Ne Jin, tu dors ? me demande mon camarade de chambre depuis son lit.

- Qu'est ce que ça peut te foutre ?

- Pourquoi t'as accepté la demande de Yuya ?

- Pour qu'il me lâche.

- Moi je crois pas. Je pense que tu t'es attaché à lui mais que tu sais pas comment le montrer.

- Te fais pas de films…

- Ne Jin…

- Quoi encore ? Vous la fermez vraiment jamais dans cette famille…

- Ce que tu m'as dis tout à l'heure dans le grenier… c'était vrai ?

- A ton avis ?

- Jin ?

- Kazuya, t'es casse-couilles ce soir.

- Que ce soir ?

- Nan, tous les soirs, mais ce soir encore plus. Dors.

- Je voudrais t'aider.

- Tu peux pas. Personne peut. Dors.

- Je trouverais un moyen, je te jure, parce que je t'…

- Bonne nuit Kazuya, le coupé-je parce que je veux pas entendre la fin.

- Bonne nuit Jin.

Et voilà comment je me retrouve à utiliser un samedi pour aller au collège de Yuya, accompagné par Kazuya qui s'est finalement libéré. Du coup, j'ai pensé que ça allait m'épargner la corvée, mais que dalle. J'ai eu droit à un "tu lui as promis, Jin, il compte sur toi maintenant". En plus je sais même pas ce qu'on y fout à ces journées portes ouvertes, puisque comme je le disais j'ai arrêté les cours à treize ans pour trainer dans la rue. Autant dire qu'être là est loin de m'éclater.

- Bon, tu sais où est le gamin ? je demande à mon "frère".

- Arrête de l'appeler comme ça, vous avez que trois ans d'écart, pas dix. Tu te crois cool ?

- Le ferme…

Je jette un œil autour de voir si je repère Yuya, mais y'a trop de monde partout et surtout trop de gamins avec le même uniforme. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin.

- Kazu nii-chan ! Jin nii-chan ! fait alors la voix familière du petit qui se dirige vers nous, un grand sourire aux lèvres.

Et bah au moins on aura pas à le chercher partout, c'est déjà ça.

- Je suis trop content que vous soyez là !

- Hé Kamenashi, c'est tes frangins ? demande alors l'un des gosses qui l'accompagnent.

- Oui, les plus jeunes de mes frères aînés : Jin et Kazuya.

Je lui dirais bien que je suis pas son frangin, mais on fout pas la honte à un mec devant ses potes, ça ne se fait pas. C'est le code de la rue qui le dit et je l'ai toujours respecté.

- Ils ont l'air cool.

J'aime qu'on me dise que je suis cool. Ils sont bien ces gosses en fait.

- Bon, tu nous montre le coin ? demande Kazuya.

- Bien sûr. Venez.

A quoi ils jouent ? Kazuya a du venir des tas de fois dans ce bahut et peut-être même qu'il y est allé en cours, alors à quoi ça rime cette comédie ? Rah j'ai juste envie de me barrer…

- Tu peux plus te sauver maintenant qu'il t'as vu, me murmure alors mon "frère" comme s'il avait lu dans mes pensées. Même toi t'es pas assez cruel pour lui faire ça.

Le pire c'est qu'il a raison. Ils sont rien pour moi tous les quatre, mais ce n'est pas pour autant que je leur veux du mal. Enfin quoique à Yuichiro… Nan même pas à lui en fait, même si, je le répète, c'est un connard.

- Pourquoi t'es happy de la life d'être là toi d'ailleurs ? T'es chelou comme mec.

- Bah d'habitude c'est Yuichiro nii-chan qui vient. Enfin c'était le cas avant ton arrivée du moins.

- Attends, tu veux dire que c'est la première fois que tu viens ici depuis que Yuya est au collège ?

- Bah ouais.

On suit donc le petit comme des clebs dans tout le lycée, en s'arrêtant toutes les trente secondes parce qu'il tient à nous présenter (fièrement) à tous les camarades qu'il croise. Par contre ça va très vite me gaver. Déjà que je suis très loin d'être ravi de me retrouver là... La vérité c'est que me retrouver dans un bahut me rappelle bien trop ce que j'y ai vécu et l'absence totale d'aide reçue des profs (ils m'auraient même plutôt enfoncé). Dire que j'en veux à n'importe lequel d'entre eux serait pas exagéré. Il faudrait pas que l'un ait la mauvaise idée de me parler parce que ça pourrait rapidement partir en vrille... et je veux pas causer d'ennuis au gamin qui y est pour rien et est au courant de rien.

A chaque fois qu'on en croise un avec lequel Yuya se met à taper la discute avec enthousiasme, d'ailleurs, mes poings se crispent un peu plus contre mes cuisses au point d'imprimer la marque de mes ongles dans ma paume et je serre les dents à me les péter. Mais ni Yuya ni Kazuya ont l'air de remarquer la colère qui monte lentement en moi. Faut que je tire avant de faire une connerie.

Au détour d'un couloir, je leur fausse donc compagnie et, à grands pas, me dirige vers la cours avec l'intention de me casser, mais un bruit de course se fait entendre derrière moi et soudain, une main se referme solidement sur mon poignet. Je me retourne pour me dégager et vois alors qui est mon agresseur. Kazuya.

- Lâche-moi. Tout de suite, je fais entre mes dents en tentant de me dégager.

- Non, je te laisserais pas t'enfuir.

- Lâche... moi... je repète d'un ton qui a rien à envier à celui que Yuichiro utilise avec moi.

- J'ai dis non. T'as promis à Yuya.

Puisqu'il veut pas piger où se situe le problème, je vois qu'une solution : je lui expédie mon poing en pleine mâchoire. Le choc le surprend tellement que sa main libère mon poignet et je me détourne pour m'éloigner quand un croche-pied me fait me vautrer.

- Oh putain je vais te buter Kamenashi... je fais en me relevant, enragé.

- Et bah viens, je t'attends ! T'as cru que j'allais me laisser frapper sans rien dire ?! Tu m'as pris pour qui exactement ?!

On a déjà échangé pas mal de coups, quand la voix de Yuya se fait entendre derrière nous.

- Arrêtez ! Arrêtez de vous battre ! qu'il dit en s'interposant entre nous à la vitesse de l'éclair.

Bien trop vite en fait parce qu'aucun de nous a le temps de dévier le coup qu'il allait donner et les deux atteignent notre "petit frère" de plein fouet. Sonné, il s'écroule au moment où un prof se pointe.

- Vous battre en pleine journées portes ouvertes, vous n'avez pas honte ?! qu'il fait. Et vous en prendre au pauvre Kamenashi en prime, c'est inqualifiable !

- On s'en est pas pris à lui, il a été une victime involontaire, se défend Kazuya. Et c'est notre frère.

- Et c'est une raison ?! Kamenashi, ca va aller mon garçon ?

- Je... Je crois sensei...

- Alors relève-toi et venez en salle des professeurs tous les trois.

- Et puis quoi encore ? je fais d'une voix sourde. Je suis pas un de vos élèves, j'ai pas à vous obéir.

- Jin et si tu fermais ta grande gueule pour une fois ?! On est en tort là je te signale !

- Et qui a commencé ?! Moi peut-être ?!

- Bah oui, qui d'autre ?! C'est toi qui m'a frappé en premier !

- Si tu m'avais lâché quand je te l'ai dis, rien serait arrivé !

- Dans le bureau. Tous les trois. Et plus vite que ça, intervient le prof.

Une fois assis dans la grande pièce pleine de bureaux qui me rappelle de mauvais souvenirs, je reste silencieux et garde un visage fermé, buté. C'est voir le la tronche triste de Yuya qui fait retomber ma colère et je capte alors qu'on lui a gâché sa journée.

- Yuya... Désolé, petit. Vraiment désolé, je dis sincèrement.

Il répond rien mais sa déception est assez parlante. En plus, de ce que j'ai entendu, le prof a appelé à la maison pour prévenir de la bagarre... et comme le doc est jamais là le samedi vu qu'il est à son cabinet, ça peut vouloir dire qu'une seule chose : c'est Yuichiro qui va se pointer. Donc je sais d'avance ce qui va se passer et ça me gave d'avance aussi.

D'ailleurs une petite demie heure plus tard, la porte s'ouvre sur lui et il a l'air vraiment vénère. Ca va péter putain de fort.

- Bonjour, c'est vous que j'ai eu au téléphone tout à l'heure je présume, lui dit le prof.

- Oui sensei, je suis le frère aîné de ces trois crétins. Je suis vraiment désolé pour les ennuis qu'ils ont causé, dit Yuichiro en s'inclinant très bas devant lui.

- Et bien votre jeune frère est innocent, il a même essayé de calmer les choses, mais je n'en dirais pas autant de ses deux aînés. Des lycéens qui causent une bagarre en pleine journée portes ouvertes du collège, c'est inqualifiable. Un comportement honteux qui ne fait pas honneur à votre famille.

- Je suis vraiment désolé, répète notre "frère" en se courbant encore plus bas. Je ne laisserais pas cet incident se reproduire, vous avez ma parole.

Plus il s'incline pour s'excuser à notre place, plus je sais qu'on va salement manger une fois rentrés.

- Bien, je vous les confie. Je pense que votre jeune frère a besoin de repos après les violences dont il a été l'objet.

- Dont il... (le regard de Yuichiro qui avait pas quitté le prof se pose sur le visage plein de bleus de Yuya) Oh Seigneur... (il s'interrompt, se pince l'arrête du nez et s'adresse à lui d'un ton doux) Ca va aller Yu' ou tu veux qu'on aille à l'hôpital ?

- Non nii-chan ça va.

- Tu es sûr ? Alors on rentre. (Il nous regarde ensuite froidement) Dehors tous les deux. On reparlera de tout ça à la maison.

Le trajet retour se passe dans le silence le plus total, mais à peine la porte passée, le sermon commence.

- Je n'arrive pas à croire que vous vous soyez battus ! Et devant tous les collégiens en plus ! Vous vous rendez compte de l'exemple que vous donnez aux plus jeunes ?! De l'image que vous renvoyez de cette famille alors que le comportement de Yuya a toujours été exemplaire ?! Enfin de lui ça ne m'étonne pas, mais toi Kazuya je pensais que tu avais au moins conscience de ça ! J'étais mort de honte vis à vis du professeur qui vous a vus et vous devriez aussi !

Il s'interrompt, haletant parce qu'il a à peine repris son souffle pendant son monologue et me fixe.

- Pourquoi vous vous tapiez dessus, on peut savoir ?

- T'es de la police ?! je fais, un peu agressif.

- Joue pas au plus malin Jin, tu commence à me les briser menu !

- Mais toi tu me les brise pas menu, tu me casse carrément les couilles à te prendre pour mon père et à parler sans rien savoir de moi !

Le pire c'est que je crois que même Kazuya a pas capté pourquoi je l'ai cogné... alors qu'il me semblait qu'il avait réalisé ce que j'avais vécu.

- Si j'étais seul à décider, tu retournerais d'où tu viens immédiatement et ce serait mieux pour tout le monde, il me crache.

Ce qui me fait péter un plomb. Je l'attrape par le col en ayant rien à carrer qu'il ait trois ans de plus et l'étrangle presque dans ma rage.

- Que je retourne d'où je viens, ne ? Tu sais d'où je viens au moins, Yuichiro ? Tu sais ce que j'ai enduré là-bas pendant deux ans sans que personne se rende compte de quoi que ce soit ? Je pourrais te raconter des trucs qui te feraient faire des cauchemars pour le reste de ta vie, alors si y'en a un qui doit pas faire son malin, c'est plutôt toi. Me parle plus et m'approche plus, sinon je pourrais devenir méchant.

- Jin lâche-le, il étouffe, intervient alors Kazuya en essayant de me faire lâcher prise, ce que je finis par faire.

- Tu pensais m'impressionner ou me faire pitié avec ton petit numéro peut-être ? reprend Yuichiro en massant son cou Tu t'es trompé de Kamenashi pour ça. Je sais ce que tu es et c'est un ado de seulement dix-sept ans, grossier, vulgaire et sans éducation, qui a déjà un casier judiciaire et a fait de la prison.

- Les gens comme toi m'écœurent, je dis dans une grimace de dégoût. Je suis peut-être un ado grossier, vulgaire et qui a fait de la prison, mais le seul qui fait pitié ici c'est toi. Etre méchant et aigri à seulement vingt ans, ça, ça fait pitié. Personne voudra jamais d'un type dans ton genre alors je te plains sincèrement.

Sur ces mots je tourne les talons et me dirige vers le grenier. Après le désastre de la journée, j'ai juste envie d'être seul. Je crois pas que je pourrais m'adapter à cette famille : le doc me regarde que quand il a besoin de prendre des notes sur mon comportement, Yuichiro me hait, Koji en a globalement rien à foutre de moi, Yuya joue les crampons et je m'engueule sans arrêt avec Kazuya parce que nos caractères sont trop semblables. Honnêtement je sais pas quoi faire, parce que j'ai…

- Jin… fait alors la voix de Kazuya qui vient d'entrer dans mon sanctuaire.

Rah mais putain je peux pas être tranquille à la fin ?!

- Casse-toi, je veux voir personne.

- Pendant qu'on rentrait j'ai réfléchi et j'ai compris pourquoi tu voulais pas que je te touche, qu'il en refermant la porte sans tenir compte de ce que je viens de dire.

- Fantastique…

- Mais Jin, tu peux pas rester comme ça indéfiniment, avec toute cette souffrance à l'intérieur de toi…

- Je suis habitué, je répond en haussant les épaules.

- Nan c'est faux. Je pense pas qu'on puisse s'habituer à souffrir. Surtout de cette façon.

- Qu'est ce que t'en sais ? T'as jamais souffert toi.

- Non c'est vrai mais… Jin, laisse-moi te décharger de ta douleur.

- Et comment tu compte faire ça exactement ? je fais en ricanant. Je t'ai tout dit et ça a rien changé.

- En fait j'ai une idée, mais… promets-moi de te laisser faire, d'accord ?

- Te laisser faire ? Tu veux faire quoi exactement ? je fais, soudain super méfiant.

Mais en fait je n'ai pas le temps d'ajouter quoi que ce soit qu'il m'enlace brusquement et se serre contre moi avec force, comme s'il voulait qu'on fusionne. Le geste me prend tellement par surprise, que j'ai pas le temps de réagir puis, la panique me submergeant, j'essaye de me défaire de son étreinte mais il a plus de force qu'il a l'air et il me lâche pas.

- Jin… Jin calmes-toi, je te veux aucun mal. Pour te défaire du passé, tu dois lui faire face. C'est ce que te dirait to-san s'il savait. Et pour ça il faut que tu comprennes que tous les contacts sont pas néfastes. Jin, regarde-moi… Je t'aime, je te ferais jamais de mal.

J'entends ses mots mais j'arrive pas à en piger le sens. La seule chose qui occupe mon esprit là, maintenant, c'est qu'il me touche. Eux aussi m'avaient enlacé… avant d'abuser de moi encore et encore. Je me mets à trembler comme une feuille et, échappant enfin à son emprise, je m'assois sur le sol, recroquevillé. J'ai même pas besoin de fermer les yeux et de dormir pour tout revivre en boucle, il suffit d'un simple câlin.

- Jin, pleure pas. Personne te fera plus jamais de mal. Plus jamais, je te le jure.

Pleurer ? Qu'est ce qu'il… Je touche mes joues. Elles sont mouillées. Depuis quand je chiale comme une gonzesse ?!

Kazuya s'agenouille alors devant moi et, avec une douceur que je soupçonnais pas chez lui, essuie mes larmes.

- Oublie ce que je viens de te dire. Tu peux pleurer, parce que c'est normal avec ce que t'as subi. T'as pas à faire le fort devant moi, parce que je sais tout. D'accord ?

Sur ces mots il me reprend dans ses bras, mais je me sens plus assez bien pour le repousser une nouvelle fois et les larmes se remettent à dévaler mes joues en torrents, alors que des gémissements plaintifs franchissent mes lèvres sans que j'y puisse rien. Je crois que c'est la première fois que je craque comme ça depuis leur départ et j'ai horreur de ça.

Il me faut un très long moment pour me calmer et je me sens con, mais quelque part, je suis aussi soulagé. Parce qu'il sait. Parce que je suis plus seul avec ma souffrance. Parce que maintenant j'ai quelqu'un avec qui partager ça si un jour l'envie me prend d'en parler vraiment.

Je relève la tête et le regarde me sourire. Ca me fait comme un pincement au cœur que je pige pas.

- Tu te sens un peu mieux ?

- Hum…

- Tu devrais prendre une bonne douche, ça te ferait du bien.

- Hum… je fais de nouveau avant de demander : Pourquoi tu fais tout ça ?

- Je te l'ai dis : parce que je t'aime. Je suis tombé amoureux de toi dès que je t'ai vu.

- He ? Mais t'as pourtant dis…

- Je sais. Mais on commande pas ses sentiments et puis, malgré ce que to-san a dit, on est pas frères parce qu'il t'as pas adopté. J'ai vu les papiers, on est juste ta famille d'accueil, rien de plus. Alors rien nous empêche de…

Je relève même pas la nouvelle traîtrise dont j'ai été l'objet, le mensonge qui m'a été débité au calme. Je suis plus à une déception près de toute façon et comme je les ai jamais considérés comme ma famille…

- Si, tout nous empêche justement. T'as peut-être vu les papiers, mais pour Yuichiro, Koji et Yuya qui savent rien, on est frangins et ce serait du… de…Je sais plus le mot mais ce serait pas moral.

L'idée de sortir avec quelqu'un et tout ce que ça induit me révulse me donne envie de gerber, mais je me vois pas lui dire ça, alors me cacher derrière cette histoire de frangins m'arrange.

- Et si personne était au courant à part nous ?

- Tu voudrais qu'on se cache ? Qu'on mente à toute ta famille ? Nan, désolé mais j'ai pas envie de ça. Et puis pour sortir avec quelqu'un il faut A) l'aimer et B) accepter qu'il nous touche. Je me sens capable ni de l'un ni de l'autre et je pense pas pouvoir avant très longtemps.

- Ca me va. J'attendrais. J'attendrais aussi longtemps qu'il faudra que tu m'aime aussi.

- T'es complètement dingue, t'as conscience de ça ?

- Ca veut dire que t'es d'accord ?!

- Ca veut dire que t'es dingue.

- Jin, s'te plait…

Il me fait des yeux de chat potté. C'est quoi le problème dans cette famille ? Ils peuvent pas utiliser des moyens loyaux pour parvenir à leurs fins ?

- Jin… insiste-t-il comme je reste silencieux.

- … Bon, OK, je cède en soupirant.

J'ai à peine fini de parler qu'il me saute littéralement dessus… et m'embrasse. Je le repousse violemment.

- Ca va pas nan ?! T'as déjà oublié ce que tu viens de me promettre ou quoi ?! Ok, c'est bon, tu sais quoi ? Oublie cette conversation et oublie-moi aussi par la même occasion ! C'était du grand n'importe quoi cette idée de toute façon !

- Non ! Non c'est bon, pardon. J'étais juste trop heureux, j'ai agi sans réfléchir, excuse-moi. Je recommencerais plus, promis.

- Je déconne pas, Kazuya. Refais ça une seule fois et tout sera terminé avant d'avoir commencé.

- Chef, oui chef ! acquiesce-t-il dans un petit salut militaire un peu ridicule qui me fait vaguement sourire. Wow…

- Quoi ?

- T'as souri. Et t'es carrément méga canon quand tu souris ? Pourquoi tu fais toujours la gueule ?

- Tu trouve que j'ai des raisons de sourire ?

- Bah… Tu m'as moi maintenant. C'est pas une bonne raison ?

Je ricane.

- Ca va les chevilles ?

Mais il a pas le temps de répondre, car du rez-de-chaussée, la voix du doc nous parvient.

- Les garçons, rassemblement !

Il rentre tôt aujourd'hui, c'est louche. Je sens venir le coup fourré. J'échange un regard avec Kazuya qui hausse les épaules en signe d'ignorance et on descend pour trouver dans l'entrée six gros sacs à dos de camping. Oh oh, j'avais raison de sentir le coup fourré.

- C'est quoi le trip ? je demande.

- Ce sont les vacances de printemps. Et qui dit vacances de printemps dit aussi… camping ! Donc ce soir, direction les berges du lac pour notre semaine habituelle.

- Heuuuuuu… ouais mais nan, sans moi. Eclatez-vous bien.

Une semaine peinard dans la maison, ça va faire plaiz.

- Ta participation n'est pas négociable, Jin, me dit alors le doc. C'est une tradition familiale et tout le monde doit la respecter. Ce sera l'occasion de voir si tu sais t'adapter.

- C'est une blague ?

- Il a l'air de rigoler ? intervient Yuichiro qui a toujours l'air aussi vénère depuis tout à l'heure.

- Allez préparer vos affaires, dans une heure nous sommes partis.