Après un trajet qui me semble interminable, la voiture s'arrête sur les rives d'un lac. J'ai jamais vu Yuichiro aussi joyeux. Je savais même pas qu'il était capable de rire.
- Bon, les garçons, on fait comme d'habitude : Yuichiro avec Koji et puisque Jin nous accompagne, Yuya dormira avec moi. Allez tout le monde monte les tentes.
Aussitôt, comme des braves petits soldats bien obéissants, les quatre gars se mettent à sortir le matos, pendant que je reste planté comme un piquet.
- Bah Jin qu'est ce que tu fais ? me dit alors Kazuya. Tu m'aide pas ?
- J'ai jamais fais de camping.
- He ?
- Tu crois qu'on envoie les gens comme moi en faire ?
- Ah… Bah je vais t'expliquer alors, approche.
Il se met donc à m'expliquer comment glisser les tendeurs dans les passants de la toile, planter les piquets appelés sardines, lester le bord de la tente avec des pierres pour éviter que trop d'air passe en dessous la nuit et isoler nos duvets du sol en faisant un matelas de mousse, herbes et feuilles.
Quand tout est fait, mon estomac se met à grogner.
- T'as faim ? Désolé on va pas manger tout de suite.
- Ah bon ?
- Il faut qu'on attrape les poissons d'abord.
- Heeeeee ?!
- Je rigole. Pour ce soir on mangera des onigiri et des chips. Demain par contre il faudra pêcher.
Alors là, j'hallucine. Pourquoi se casser la tête à attraper sa nourriture quand on peut juste l'acheter au combini ? Ils sont complètement cons dans cette famille ou quoi ?
- Fais pas cette tête, rigole Kazuya. C'est pas la fin du monde.
- J'aime pas le poisson et j'ai jamais pêché de ma vie.
- Bah c'est une bonne occasion d'essayer. Au pire j'en attraperais pour nous deux. Je suis plutôt bon.
- Bonne idée, fais donc ça.
- Oi, t'es quand même censé essayer toi-même.
Je hausse les épaules.
- Jin, si tu essaye pas de t'intégrer, j'ai peur que to-san…
Je hausse de nouveau les épaules.
- Le pire qu'il puisse faire c'est de me renvoyer là-bas.
- Et ça t'inquiète pas ? On pourrait plus jamais se voir…
Je soupire et réponds rien. Evidemment que je veux pas y retourner après ce que j'ai vécu. Mais savoir que de toute façon je suis pas adopté et que donc le doc m'a menti par omission me donne pas envie de faire d'efforts non plus.
- Ca te fait rien de savoir qu'on pourrait ne jamais se revoir ?
- Pas vraiment.
Il s'attendait à quoi alors qu'on a eu la conversation il y a moins de trois heures ? Pour un mec qui a dit qu'il attendrait le temps qu'il faudrait, il est quand même vachement impatient.
Une fois la nuit tombée, je vais m'adosser à un arbre et observe les étoiles. Y'en a tellement… On s'en rend pas compte quand on est à Tokyo. C'est drôle mais les regarder me rend un peu plus zen, surtout plus qu'en dehors des grillons qui frottent leurs ailes, le silence est total et comme personne est venu m'emmerder parce que je me suis isolé…
Bref je suis bien là et je pourrais presque m'endormir contre cet arbre. Enfin c'est ce que je pensais naïvement.
- Nii-chan, pourquoi tu reste tout seul ? me demande Yuya qui s'est rapproché.
- Parce que j'aime bien.
- Pourquoi ? T'aime pas être avec nous ?
Comment expliquer à ce gosse sans le blesser ? Heureusement j'ai pas à y penser parce que Kazuya débarque à son tour.
- Yu', Koji nii-chan t'appelle.
- Oh. Ok j'y vais.
Il s'éloigne donc et je soupire de soulagement.
- Koji l'a vraiment appelé ?
- Ouais pourquoi ?
- Pour rien. Tu m'as sauvé là. Sankyu.
- He ?
- Laisse tomber.
Finalement il se pose juste à côté de moi sans plus rien dire, me laissant profiter des étoiles et du silence. Du moins jusqu'à ce que je sente sa tête se poser sur mon épaule, ce qui me fait sursauter.
- Oi Kazuya, je suis pas un oreiller.
Il me répond pas, donc je vais pour l'engueuler et le repousser quand, en tournant la tête, je vois qu'il pionce. Il est super mignon, du coup j'ai pas le courage de le réveiller même si je me sens vraiment pas super qu'il me touche comme ça. Du coup je me lève, me penche et le soulève.
- T'es chiant, je souffle en sachant qu'il ne m'entend pas.
Par contre, heureusement que la tente est pas loin, parce qu'il a beau être tout fin, vu que je suis pas du tout musclé, il pèse quand même son poids. Mais le plus dur en fait, c'est pas de le ramener jusqu'à la tente sans le réveiller ni le lâcher, c'est plutôt de le foutre dans son duvet. Du coup je suis claqué quand je me glisse enfin dans le mien.
- Vraiment, vraiment chiant, je murmure avant de m'endormir à mon tour.
Je suis réveillé au milieu de la nuit parce que je crève de chaud, ce qui est pas normal en avril. J'ouvre vaguement les yeux pour essayer de piger ce qui se passe… et les ouvre tout à fait en me rendant compte que, dans son sommeil, il s'est complètement collé à moi avec son duvet, qu'il a foutu son nez dans mon cou et a même passé un bras autour de ma taille.
Comme il me touche pas vraiment vu que tout se passe par-dessus le duvet, ma réaction est pas aussi violente que d'habitude, mais je le repousse quand même un peu, ce qui lui fait à moitié ouvrir les yeux.
- Skisspass ?
- Il se passe que tu me tiens chaud, baka. Décolle-toi.
- Nyon, fait froid tout seul…
- Kazu, dégage, t'es chiant.
Mais il m'entend plus, il s'est rendormi. Je soupire et referme les yeux. Tant pis pour cette nuit, on verra demain. Ma dernière pensée consciente est de me demander s'il faisait pareil tout ce temps où il partageait la tente de Yuya.
- Debouuuuuut les marmottes ! s'exclame une voix, bien trop tôt à mon goût.
J'ouvre les yeux pour apercevoir Yuya devant l'entrée de la tente, qu'il a ouvert en grand. Le soleil me rayonne dessus et ça me bousille les yeux. Je m'apprête à le lui dire d'aller se faire foutre, quand un grognement d'ours des cavernes s'élève du duvet d'à côté.
- Yu' la ferme ! Il est trop tôt, qu'est ce que tu fous ?!
- Bah il est huit heures quoi. Si vous voulez manger, faut vous lever, sinon il restera plus rien. Yuichiro nii-chan et Koji nii-chan sont en train de faire un sort au petit-déj.
Cette phrase suffit à faire se redresser Kazuya.
- Merde ! Jin vite, sinon on bouffera rien jusqu'au repas de midi !
Il me tire presque en dehors de mon duvet tellement il est pressé et ça me fait marrer de le voir passer du mode marmotte adorable au mode morfale en quelques secondes.
- J'aime vraiment quand tu souris ou que tu rigole, me dit-il en souriant. Allez viens.
Je réponds rien et le suis à l'extérieur où les deux plus vieux et le plus jeune de la famille sont occupés à faire un massacre sur la table du petit déjeuner.
- Ah voilà nos deux marmottes ! s'exclame joyeusement le doc. Bah alors les garçons vous avez eu une panne d'oreiller ce matin ?
- Nan, c'est juste que personne m'avait dit qu'il faudrait se lever comme les poules, je dis en m'asseyant tout en essayant de pas avoir l'air trop mal aimable.
Un frisson me parcoure alors. Il caille ce matin ma parole. Kazuya, qui a l'air de toujours tout remarquer quand ça me concerne, file alors à notre tente et en revient avec un pull qu'il me tend. Je l'enfile avec reconnaissance et attaque moi aussi mon repas.
Quand celui-ci est plus qu'un lointain souvenir, le doc se tourne vers nous.
- Aujourd'hui vous avez programme libre, mais assurez-vous de faire votre part de pêche cet après-midi. Ceux qui n'auront rien attrapé seront condamnés à jeûner ce soir.
- Compris ! qu'ils répondent tous les quatre comme des bons petits soldats bien obéissants, avant de se disperser.
Je fixe alors mon... "frère", petit ami ? Je ne sais pas trop ce qu'il est en définitive.
- Tu veux faire quoi Jin ?
- Qu'est ce que j'en sais ? Je connais pas le coin moi contrairement à toi.
- Donc tu me laisse gérer ? (je hausse les épaules) On va se balader alors. Viens.
Il attrape ma main et me tire à sa suite mais, étrangement, je la dégage pas (je capte pas moi-même pourquoi) et lui emboite le pas. Il m'emmène sur un chemin escarpé qui monte jusqu'à je sais pas où, toujours sans me lâcher. Des petits cailloux et des mottes de terre glissent et roulent sous nos chaussures, ce qui rend dangereux qu'on ait ni l'un ni l'autre nos deux mains pour nous assurer, mais ça a tellement l'air de lui faire plaisir qu'on soit reliés comme ça que je fais pas de commentaire.
Après une bonne vingtaine de minutes de marche, alors qu'il s'immobilise, je le vois soudain perdre l'équilibre. Dans un réflexe fulgurant venu de je sais pas où, je lâche alors sa main, ayant alors juste le temps de le rattraper avant qu'il se vautre pour de bon et se mette à dévaler la pente au risque de se blesser... mais la situation est bizarre. Il est presque entièrement allongé dans mes bras, le visage levé vers moi et les yeux écarquillés de surprise. D'avoir eu la maladresse de se casser la gueule, que je le touche de moi-même ou des deux, je sais pas mais... la seule chose qui passe ses lèvres à ce moment-là, c'est mon prénom.
- Jin... qu'il murmure sans me quitter des yeux.
Au point que c'est moi qui détourne les miens en le remettant debout. Parce que ses lèvres je les ai vues de près là et qu'elles sont affreusement tentantes. Même pour moi qui refuse les contacts, ce qui est totalement para… para… para-truc.
- Jin tu...
- Heu bon, fais gaffe où tu marche, ok ?
- Jin regarde-moi.
- Pour quoi faire ?
Sa main se pose alors sur ma joue et il appuie doucement pour me forcer à tourner la tête dans sa direction, mais je recule d'un pas pour faire cesser le contact.
- Bon on avance ? Ce serait cool qu'on arrive au sommet, je fais pour changer de sujet.
Mais j'avais zappé que Kazuya est têtu. Plus têtu qu'un troupeau de mules.
- Jin...
Encore une fois il dit rien d'autre que mon prénom, par contre il se rapproche de moi et, brusquement, pose ses lèvres sur les miennes. Je m'y attendais tellement pas que j'en reste figé, les yeux écarquillés. Le contact est doux et léger mais possessif malgré tout et c'est ce qui me fait finalement réagir.
- Oi ! Tu fou quoi là ?! je m'énerve en le repoussant de toutes mes forces au risque de le refaire tomber, alors que mon cœur s'est emballé pour une raison que je m'explique pas.
- Jin... refuser indéfiniment tout contact t'aideras pas à passer au dessus de ta peur tu sais... Laisse-moi t'aider...
- M'aider comment ?! En m'embrassant alors que t'avais juré que tu serais patient ?!
- Oui par exemple. Enfin regarde, je t'ai longuement pris la main tout à l'heure et tu m'as laissé faire. C'est un premier pas et ce serait dommage de t'arrêter en si bon chemin, tu crois pas ?
- Pourquoi j'ai l'impression que tu me sors ça juste pour pouvoir continuer à me rouler des pelles ? fais-je, méfiant.
- Parce que c'est en partie vrai. Vouloir joindre l'utile à l'agréable est pas un crime, qu'il me répond honnêtement tout en se rapprochant de moi.
Ce qui me fait reculer encore et encore dangereusement sur la pente, jusqu'à ce que mon dos heurte un tronc. Pourquoi j'ai l'impression d'être la gazelle qui va servir de casse-dalle à un lion là ? Il a un air de prédateur. C'est sex mais ultra chelou sur un ado de seize ans. Mais du coup je suis bloqué et il en profite pour se coller à moi et m'embrasser de nouveau. Soulé de le rembarrer sans que ça ait le moindre effet, je le laisse faire et ferme les yeux en essayant de repousser les affreux souvenirs qui accompagnent toujours un baiser dans ma tête. Comme s'il essayait de me calmer, une de ses mains se pose sur mes cheveux et il se met à les caresser. Je mythonnerais si je disais que je trouve le tout désagréable ou insupportable, mais j'ai la trouille en fait. La trouille que tout se répète. Tellement la trouille que, malgré moi, des larmes se mettent à rouler sur mes joues, glissant jusqu'à la bouche de Kazuya. Le soudain goût salé du baiser a l'air d'agir comme un électrochoc sur lui, parce qu'il s'immobilise et me dévisage, puis caresse ma joue en essuyant mes pleurs.
- Shhhhhht... Jin calmes-toi... Je te veux aucun mal, je veux t'aider... Calmes-toi, je t'aime... qu'il me murmure sans fin en me serrant contre lui.
Comme dans le grenier, il me faut un long moment pour réussir à reprendre le contrôle de mon corps, mais à ce moment-là, je sais plus quoi faire. J'ai envie de le croire, de le laisser m'aider, de le laisser m'aimer... mais en même temps, l'idée que tout pourrait recommencer me fout une trouille terrible.
- Jin... je suis avec toi, je te protégerais, d'accord ? Il t'arrivera plus rien.
- Dis... pas de conneries... je hoquète comme un con. T'as que... seize ans, t'as... aucun moyen de faire ça...
- Et bah si je l'ai pas, je le trouverais. Je laisserais plus personne te faire du mal. Je le jure sur la tête de Yu'.
Je sais plus quoi croire, je suis complètement paumé alors je décide brusquement que j'ai besoin de solitude et me mets à dévaler la pente aussi vite que je peux sans tomber, sans écouter Kazuya qui crie mon nom pour me faire revenir vers lui. Arrivé en bas, je m'arrête pas, je continue à courir, plus loin, plus vite, jusqu'à être totalement essoufflé... et complètement paumé au sens physique du terme cette fois. Je suis parti droit devant moi donc je sais pas du tout où je suis. Niveau solitude c'est gagné mais... comment je ferais pour retrouver le campement maintenant ? J'ai ni portable, ni carte, ni boussole. Et même si j'avais l'un ou l'autre de ces deux derniers objets je saurais pas les utiliser de toute façon. Bien joué Jin, beau travail...
Je soupire, agacé contre moi-même. En plus c'est pas comme si ma fuite allait décourager Kazuya. Comme je l'ai déjà dit, il est plus têtu qu'un troupeau de mules, donc à mon avis, il lâchera l'affaire que le jour où moi-même je la lâcherais. Ce qui est pas près d'arriver, même si je dois reconnaitre qu'il embrasse bien. Malgré moi, je touche mes lèvres, sentant presque les siennes dessus. Il embrasse même très bien. Peut-être même trop bien. Avec combien de mecs (ou de nanas hein je sais pas ce qu'il aime au juste) il est déjà sorti pour être aussi doué ? Etrangement, une onde de colère s'empare de moi en l'imaginant avec d'autres. Faudrait que je pose des questions sur lui pour en savoir plus. Mais pas à lui sinon il va croire que je m'intéresse à lui. Plutôt à Yuya tiens. Parce que l'autre mal embouché c'est mort et je parle presque jamais à Koji. Enfin pour ça il faudrait déjà que j'arrive à retrouver mon chemin. Et comme rien ressemble plus à un arbre qu'un autre arbre... je suis pas sorti des ronces. J'aurais pas du courir si loin. Je soupire et m'assois sur le sol froid. Pas de portable, pas de sens de l'orientation et je suis seul. Tout va bien quoi. Des fois je me filerais des baffes.
Le temps passe lentement, mais je sais même pas combien a passé au juste quand j'entends la voix de Kazuya m'appeler au loin. J'essaye de m'en rapprocher, mais comme je sais pas où je vais… et soudain, mon pied glisse sur une feuille morte. Je tombe et mon poids, pourtant léger, me fait basculer dans le petit fossé qui se trouvait devant. Après une série de roulé-boulé, je m'immobilise et tente de me redresser, mais une vive douleur traverse ma cheville droite. Merde j'ai du me blesser. Malgré tout, je tente de remonter la petite pente, mais impossible je douille trop. Je pense pas que ma cheville soit pétée sinon je pourrais même pas me mettre debout mais...
Désespéré de ma propre maladresse, je soupire et me mets à crier le nom de Kazuya en espérant qu'il se soit pas trop éloigné, sinon il m'entendra jamais. Après dix minutes à m'égosiller, je m'apprête à renoncer, quand j'entends sa voix se rapprocher.
- Kazu ! je crie aussi fort que possible.
- Jin ? T'es où ?
- Là dans le fossé !
Quelques instants plus tard, il apparait en contreplongée au dessus de moi.
- Qu'est ce que tu fous là dedans ?
- J'y suis pas pour mon plaisir figures-toi. Je me suis vautré... et je pense que je me suis foulé la cheville ou quelque chose du genre parce que j'ai mal.
- Merde... Tu peux remonter ?
- Nan. J'ai déjà essayé mais j'ai over mal si je force dessus.
- Ok... Bon bouge pas d'ici je vais chercher du matos pour faire un brancard.
- Et comment tu vas le porter tout seul le brancard ? T'as planqué tes muscles à un endroit que j'ai pas vu ?
- Super marrant. Bon assieds-toi ça sert à rien de forcer sur ta jambe valide pour rien. Je reviens.
Bien obligé de m'en remettre à lui, je m'assois de nouveau par terre. J'ai mal et je me sens super con d'avoir été assez maladroit pour tomber et me blesser. J'en connais un qui va bien se foutre de moi.
Comme j'ai rien d'autre à faire, je compte les secondes qui s'écoulent comme au ralentit et j'en suis à plus de huit mille cinq cent quand j'entends un grand bruit en haut de la pente, comme si un arbre tombait et je le vois enfin revenir.
- T'en as mis un temps ! Qu'est ce que t'as foutu ?!
- Oi du calme ! Tu crois que fabriquer un brancard se fait en deux minutes ou quoi ?! Fallait que je m'assure aussi qu'il était solide et que j'aille chercher de la corde au camp !
- Pourquoi t'as pas ramené de l'aide tant que t'y étais ?
- Y'avait personne là-bas, ils doivent tous être partis pêcher, ramasser du bois pour le feu etc. Maintenant ferme-la, je descends.
J'ai rien le temps de dire que je le vois descendre en glissant de façon souple sur le tapis de feuilles, les genoux pliés et les mains proches du sol. On dirait qu'il fait du surf, c'est classe.
- Bon je vais t'aider à remonter maintenant, qu'il me dit une fois qu'il est près de moi.
- Mais je t'ai dis...
- Je sais. Mais j'ai pas assez de force pour te porter alors il va falloir te servir de ta jambe valide et je te soutiendrais autant que je pourrais. On a pas le choix. Allez debout.
Je me redresse tant bien que mal et il fait passer mon bras autour de ses épaules du côté de ma jambe blessée tandis qu'il passe l'autre autour de ma taille. Je suis pas à l'aise d'être si collé à lui mais comme il l'a dit, je n'ai pas le choix.
- Bon maintenant on va remonter. Doucement. Un pas après l'autre. Peu importe le temps que ça prendra. Ok ?
Je hoche la tête et, concentré, me met à sautiller sur ma jambe valide le long de la petite pente. Au bout d'un temps qui me parait infini, on arrive enfin en haut mais je suis complètement claqué.
- Assieds-toi deux minutes, me dit alors mon sauveur qui a l'air d'avoir du mal à reprendre son souffle.
Je hoche la tête et me laisse tomber par terre le plus doucement possible... mais on dirait un baleineau échoué en fait. Mon regard se pose alors sur le fameux brancard fabriqué par Kazuya : un enchevêtrement compliqué de branches solides retenues par de la grosse corde serrée et au bout, un genre de carré vide qui me fait capter tout de suite ce qui va se passer.
- Kazu c'est de la folie, t'es dingue. Tu pourras jamais me tirer sur ce truc jusqu'au campement, t'es pas assez fort. Ce machin doit peser au moins dix kilos et moi...
- Tu vois un autre moyen ? qu'il me dit en m'interrompant. Moi non. Alors allonge-toi là-dessus, cramponne-toi aux poignées en corde pour pas valser par terre et laisse-moi faire. Et serre les dents parce que ta cheville va quand même être pas mal malmenée. Désolé d'avance.
Il affiche une volonté tellement inébranlable que je trouve rien d'autre à dire et prend place sur le brancard de fortune sur lequel il a quand même eu la prévenance de mettre un oreiller pour pas que je me pète la nuque.
Dire que le trajet a été une épreuve serait un euphémisme. Chaque branche, caillou ou motte de terre sur lequel passait la partie du brancard où reposait ma cheville, me tirait un gémissement de douleur que j'essayais de contenir en me mordant la lèvre. Mais j'essayais de plutôt penser à Kazuya. Kazuya la brindille qui trainait depuis ce qui semblait des heures, un poids supérieur au sien et ça sans se plaindre une seule minute. Il m'impressionne. Vraiment. D'où il sort cette volonté qui le fait se dépasser physiquement au delà de ses propres limites ?
La nuit tombe presque quand on arrive enfin au campement. En me redressant, je vois mon sauveur chanceler... et s'écrouler. Le doc qui devait vraiment s'inquiéter a juste le temps de le rattraper avant qu'il touche le sol. Inquiet, il regarde son fils inconscient, dont le front luit de sueur et dont la respiration est sifflante, puis moi toujours couché sur le brancard.
- Qu'est ce qui s'est passé ? Nous étions morts d'inquiétude et les portables ne captent pas.
- Je suis tombé dans un fossé et je me suis blessé à la cheville. Kazuya m'a retrouvé et a fabriqué ce brancard pour me transporter puisque je pouvais pas marcher, je résume en passant soigneusement sous silence tout ce qui s'est passé avant ma chute.
- Tu as toujours mal ?
- Oui... mais l'état de Kazuya m'inquiète plus que le mien. Je lui dois beaucoup. Je sais pas ce que je serais devenu sans lui.
- Bon, je vous emmène à l'hôpital tous les deux. Yuichiro, Koji, Yuya, démontez le campement pendant ce temps. Je reviendrais vous chercher après.
- D'accord to-san, fit Koji.
- To-san, s'il te plait, laisse-moi venir, supplie alors Yuya.
- D'accord. Soutiens Kazuya pendant que j'aide Jin à aller jusqu'à la voiture. Allez mon garçon, me dit-il ensuite, mets-toi debout, on va y aller tranquillement.
Je hoche la tête et me mets donc à sautiller avec son aide, mais mes pensées sont uniquement tournées vers Kazuya qui me semble beaucoup trop pâle. J'ai la trouille que le terrible effort qu'il a fait lui ait fait vachement de mal.
- Il ira bien, ne t'en fais pas, me dit gentiment le doc une fois que je suis installé à l'arrière, alors que mon regard ne quitte pas le corps frêle pour le moment soutenu par Yuya.
Il me laisse ensuite pour aller soulever son fils et l'allonge à l'arrière, sa tête sur mes cuisses, tandis que Yuya s'installe sur le siège passager à l'avant.
- Kazu je suis désolé, je murmure en lui caressant les cheveux tout en sachant qu'il m'entend pas. Tout est ma faute. Si j'avais été moins con...
Le doc a roulé en silence jusqu'à l'hôpital où on a rapidement été pris en charge Kazuya et moi. Le verdict me concernant est que je le suis fait une sale entorse. J'en ai pour un mois de strap et de béquilles, plus des séances de kiné. Ca me soule mais je peux m'en prendre qu'à moi. Pour lui par contre... Mon premier réflexe en sortant de la salle d'examen est d'interroger Yuya resté dans le couloir des urgences.
- Ils ont dit quoi pour Kazuya ?!
- Nii-chan est juste totalement épuisé et il a fait de l'anémie en plus. Je sais pas trop ce que ça veut dire mais...
Merde c'est ma faute...
- ... mais je suis sûr que t'y es pour rien, nii-chan.
Je réponds rien mais j'en pense pas moins. Le doc réapparait mais il a pas l'air inquiet plus que ça. C'est bon signe non ?
- Ils vont le garder en observation pendant vingt-quatre heures. Mais s'il se repose correctement, il ira bien, nous annonce-t-il.
- Mais son anémie...
- Il en fait régulièrement parce qu'il mange comme un moineau, tu n'as pas à t'inquiéter.
- Est ce que je peux rester avec lui ?
Il m'observe avec attention, comme s'il avait peur de ce que je pourrais faire et je suis pas loin de lui dire que je vais rien faire à son précieux fils, quand il se décide à me répondre.
- Il faut bien que quelqu'un veille sur lui pendant que je retourne chercher Yuichiro et Koji. Et tu me parais tout à fait qualifié pour cette mission, me dit-il en souriant.
Je sais pas s'il le pense ou s'il a juste senti que je me sentais coupable de l'état actuel de Kazuya, mais ça m'arrange. Je le laisse donc partir et béquille péniblement jusqu'à la chambre où il a été transporté. Je m'immobilise en le voyant si pâle dans ses draps d'hôpital, un capteur au bout de l'index droit, une perfusion plantée sur le dos de sa main gauche. Je m'approche en clopinant, tire la chaise juste à côté du lit et me laisse tomber dessus.
- Hé baka, je peux savoir pourquoi tu bouffe pas ? Et en plus tu fais un effort qui t'amène au delà de tes limites. Tu veux crever ou quoi ? je dis. Je sais que c'est ma faute ce qui t'es arrivé et que si je m'étais pas barré, tu m'aurais pas cherché... mais si tu bouffais normalement, tu serais pas à l'hosto là. Mais t'inquiète, à partir de maintenant je vais veiller à ce que tu bouffe comme il faut. En plus... je veux pas d'un sac d'os comme copain, c'est ni sex ni appétissant.
Je raconte tout ce qui me passe par la tête même s'il m'entend pas, mais j'en ai besoin.
- Hé... Y'en a qui voudraient être évanouis en paix... qu'il dit soudain d'une voix faible en ouvrant les yeux. En plus si c'est pour t'entendre raconter des conneries... Enfin... j'ai bien aimé la fin...
- La fin ?! T'étais réveillé depuis quand ?
- Depuis "je sais que c'est ma faute". C'est ça qui me fait dire que tu raconte des conneries.
- T'aurais pu le dire... je râle.
- Ouais j'aurais pu. Mais ça m'aurait privé de ta dernière phrase. Je suis content que tu me considère quand même comme ton copain.
- J'ai pas dis ça... je grogne.
- Si si, tu l'as dis, qu'il me dit dans un sourire.
- Sourit pas en disant ça.
- Pourquoi ? Parce que je suis encore plus irrésistible quand je souris ? qu'il dit en souriant de plus belle.
- T'y crois pas trop, t'as rien de spécial, je fais pour le rembarrer du ton d'un ours des cavernes réveillé pendant sa sieste.
- Mais oui, mais oui, on lui dira.
- Pour un mec qui vient de se réveiller à l'hosto, tu raconte vachement de conneries quand même.
- Pas autant que toi. Pourquoi t'assume pas ce que tu ressens ?
- Et je ressens quoi selon toi ?
- T'es dingue de moi, avoue.
Je lève les yeux au ciel.
- N'importe quoi...
- En tout cas je note que si j'étais un peu plus en chair tu me trouverais sexy et appétissant.
- J'ai pas dis ça non plus, arrête de sortir toutes mes phrases de leur contexte...
- Mais on est en plein dans le contexte là justement. Et t'as exactement dis ça au contraire. Sinon, ta cheville a quoi au final ?
- Ah heu... bah entorse carabinée. J'en ai pour un mois de béquilles et ensuite de la rééducation. Autant dire que je suis pas prêt de courir.
- Bah comme ça au moins tu pourras plus te sauver.
Je réponds rien, parce que je sais qu'il a raison. Mais du coup un gros silence s'installe.
- Jin, tu...
- Kazu, la ferme et dors. T'es à l'hosto jusqu'à demain alors dors.
- Toi aussi alors. T'as l'air aussi crevé que moi.
Ca par contre, j'avoue que c'est pas faux, je me sens complètement claqué avec tout ça. Et comme on peut pas dire que j'ai super bien dormi dans la tente... Au moins notre mésaventure aura fait tourner court la semaine de travaux forc... heu de camping.
- Et reste pas à te casser le dos sur cette chaise. Le lit est assez grand pour nous deux.
- He ? Tu déconne là, c'est hors de question.
- Sois pas con, il va rien t'arriver. Viens dormir.
Il tapote la place à côté de lui et alors que j'allais protester une nouvelle fois, un grand bâillement m'échappe. Ok, je suis mort. Je vais dormir en essayant de ne surtout pas penser à la situation et je verrais demain.
