Cinq ans plus tard
- Bienvenue !
Ce mot, je le clame des dizaines de fois par jour depuis que j'ai été embauché dans cette boutique de fringues. C'est devenu un automatisme de le dire et ça m'empêche de penser au néant qui est ma vie. Depuis ma fuite, j'ai plus jamais entendu parler d'aucun Kamenashi, mais vu que j'avais pas de portable à l'époque, c'est pas étonnant. Je me demade parfois si Kazuya m'a oublié. Moi en tout cas, j'ai jamais pu même si je l'ai fui.
Je soupire en repliant une pile de t-shirts et me fait engueuler par mon boss.
- Akanishi, ne soupire pas comme ça, tu vas faire fuir les clients. Tu es notre vendeur numéro un parce que ton sourire ravageur leur plait, alors ne gâche pas tout en faisant une tête pas possible.
- Ouais ouais…
Ce refrain, je l'entends tellement souvent… En fait à chaque fois que je suis rattrapé par la lassitude de la vie qui est la mienne. En dehors de ce boulot, j'ai rien : pas de famille, pas d'amis ni de relations amoureuses. Parce que rien s'est arrangé à ce niveau, je continue à fuir les contacts et à trembler comme un gosse dès que quelqu'un tente une approche mêle si je pense être devenu un peu moins sauvage par la force des choses. Mais mon existence est une fuite continuelle et je sais pas comment changer ça. Parfois, je me surprends à regretter de pas avoir laissé faire Kazuya, de l'avoir rembarré quand il a voulu coucher avec moi quand j'avais dix-sept ans. Où est ce que j'en serais si je lui avais cédé ? Est-ce que mon problème serait réglé à l'heure actuelle ? Est-ce que je serais encore avec lui ? Est-ce que je serais tombé amoureux de lui ? Autant de questions qui auront jamais de réponse.
De toute façon, s'il savait ce que j'ai du faire pour survivre entre ma fuite et ma majorité, il m'aurait probablement rejeté.
Sans aller jusqu'à me prostituer (impossible avec mon problème et pourtant j'ai réellement envisagé cette possibilité), je suis pas franchement fier d'avoir du faire le gigolo dans un club d'hôte de troisième zone (le seul qui ait été assez peu regardant pour embaucher un mineur en fait). Pendant ces trois ans, j'ai réussi à empêcher mes clientes de me toucher, mais vraiment ça a pas été simple et il m'a fallu tous ces mois de salaire pour pouvoir prendre un vrai appartement au lieu de squats insalubres avec douches en manga cafés. Du coup, c'est seulement il y a deux ans que j'ai dis bye bye à ma "carrière" et franchement je le referais pas, c'est trop compliqué à gérer. Du coup voilà, je vends des fringues depuis et j'ai gardé le sourire de commande qui fait vendre. N'ayant pas de but dans la vie, je prends chaque jour comme il vient et j'avoue que je me fais assez chier.
La porte de la boutique s'ouvre, me tirant de mes pensées pas très roses et je me tourne vers la personne qui vient d'entrer, un sourire aux lèvres. Wow le canon ! J'en ai pas souvent des comme ça.
- Bonjour, mon nom est Jin, je peux vous aider ? fais-je comme à chaque fois.
- Heu oui bonjour. Je cherche un jean en fait.
- De quel style ? Slim ? Bootcut ? Skiny ?
- Ouh là, ouh là, je vous interromps, je n'y connais rien, donc vous me parlez chinois.
- Dans ce cas il faut essayer, qu'en pensez-vous ? Installez-vous dans la cabine, je vais vous ramener des modèles.
- D'accord.
- Je vous laisse vous installer, j'arrive tout de suite.
Le canon s'esquive et je vais choper des jeans en speed. Il doit faire du XS vu comment il est fin.
- Vous êtes prêt ? Je vous passe tout, dis-je en glissant les pantalons derrière le rideau.
Quelques instants plus tard, il le rouvre. Il a commencé par le slim. Il tourne pour regarder son derrière dans le miroir d'un air perplexe, puis se tourne vers moi, interrogateur.
- Ca donne quoi ? Je ne me rends pas compte.
Quel cul, putain, j'adore ! Mais évidemment, ça je peux pas lui dire, je dois rester pro. Mais c'est super dur là, j'ai grave envie de le toucher à cet endroit… et ailleurs. Bah oui, c'est pas parce que je suis bloqué à ce niveau, que je peux pas apprécier le spectacle et fantasmer.
- Ca… vous va parfaitement, balbutié-je d'une façon tout à fait inhabituelle.
- Si je vous dérange, dites-le moi surtout, fait alors sa voix, bien plus sèche.
- He ?
Il fait un geste vers le bas et je le suis du regard. Oh merde, je bande. C'est un peu gênant quand même, surtout que c'est la première fois que ça m'arrive avec un client. J'aurais du bol si ça m'attire pas d'emmerdes cette affaire.
- Désolé pour ça… fais-je dans un petit sourire désolé.
Coup de poker : ou il accepte d'oublier ce qu'il a vu, ou ce sera la merde.
- Avec un sourire pareil, comment voulez-vous que je vous en veuille ? dit-il finalement. Mais vous devriez faire attention, certains pourraient très mal le prendre et vous attirer de sérieux ennuis.
- J'en suis conscient. Et je vous remercie de si bien le prendre.
- Bah… vous ne m'avez rien fait alors…
Ca ça risquait pas même si j'avais vraiment envie de le toucher.
- Et si on faisait abstraction de mon… petit souci et qu'on en revenait à votre jean ? Vous devriez essayer les autres.
- Excellente idée, approuve-t-il en refermant le rideau.
Ouf, safe. Pour le moment du moins.
Finalement, il prend deux jeans et, le temps des essayages, mon problème a disparu, du coup je peux l'encaisser et le raccompagner à la porte sans avoir trop honte. Par contre, il faudrait pas que le cas se représente, ça craint. Ce qui craint aussi, c'est qu'au moment de partir, il me glisse une carte de visite dans la main avec un clin d'œil et me susurre "appelez-moi si vous vous sentez seul". Yamashita Tomohisa, indique le carton. Il est vraiment canon, mais y'a aucune chance que je le rappelle vu que je suis incapable de quoi que ce soit au niveau sexuel et que c'est clairement ce qu'il me proposait. Donc adieu Yamashita Tomohisa.
A dix-neuf heures, je quitte le magasin, les mains enfoncées dans mes poches. Des fois je me dis que je devrais voir un psy pour mon problème… et puis je me souviens que j'ai fuis les Kamenashi en partie à cause d'un psy. Conclusion, y'a aucune solution.
Un soupir franchit mes lèvres. Come chaque soir, je sais pas quoi faire de ma carcasse. Je vais probablement finir dans un bar, à noyer ma solitude dans l'alcool. Je devrais pas parce que je vais finir alcoolique en plus du reste, mais de toute façon ma vie est déjà tellement pathétique que rajouter "alcoolique à vingt-deux ans" ça change plus grand-chose.
Blasé, je rentre donc dans le bar où j'ai mes habitudes.
- Salut Jin ! me salue Koki, le patron. Comme d'habitude ?
- Salut Koki. Ouais. Ryo est là ?
- Evidemment, où veux-tu qu'il soit ? Ce pauvre gars passe sa vie ici à attendre que tu arrive. T'as l'intention de le faire poireauter encore combien de temps ?
Je lève les yeux au ciel.
- Mais je lui ai rien promis moi. C'est lui qui s'est fait des films tout seul.
- Je sais bien mais qu'est ce que ça te coûte de lui laisser une chance ?
- T'es gavant, arrête avec ça, lâché-je en me dirigeant vers le fond enfumé du bar.
Avachi sur une table, je repère rapidement Nishikido Ryo, mon compagnon de beuverie qui, apparemment, demanderait pas mieux qu'être plus que ça.
- Jiiiiiin ! braille-t-il dès qu'il m'aperçoit, en titubant dans ma direction, les bras tendus dans l'intention manifeste de me faire un câlin.
Que j'esquive. Comme tous les soirs. Et il se vautre. Comme tous les soirs. Il retient jamais.
- Ryo, qu'est ce que je t'ai déjà dis des dizaines de fois ?
- J'ai pas l'droit de t'toucher… marmonne-t-il comme un gosse à qui son père fait la leçon.
- Alors pourquoi tu continue à essayer ? T'es chiant.
- Mais j't'aime moi…
- Et bah pas moi, alors arrête de me coller comme ça. J'ai pas envie d'être obligé de changer de bar.
Bon je suis cash, mais comme il est bourré, il se souviendra probablement même pas de la "conversation" et on recommencera demain et ainsi de suite. Ma vie est vraiment, mais vraiment pathétique.
Junno, l'associé de Koki, m'amène alors ma première commande de la soirée et me fait un clin d'œil aguicheur. Lui aussi a des vues sur moi, je le sais, mais avec lui non plus ça va pas être possible. Pourtant c'est pas l'envie qui m'en manque, parce que le Junno c'est grave mon genre contrairement à Ryo. Et il a un de ces culs en plus… à damner un saint. Mais encore une fois, c'est mort à cause de mon problème. Je crois que je devrais me faire moine, parce qu'à force de me la mettre derrière l'oreille…
Il est presque deux heures du mat quand je quitte le bar. Je suis pas bourré, mais ce serait un mytho de dire que je suis sobre vu la quantité d'alcool que j'ai ingurgitée. Heureusement que je peux rentrer à pieds, par contre, j'avoue que je marche franchement pas droit Et je me sens pas hyper bien non plus J'ai la nausée, je crois que je vais gerber.
J'ouvre les yeux et me les fais bousiller par le soleil. Le soleil ? Bordel quelle heure il peut être ? Si je suis encore à la bourre, je vais me faire virer, c'est sûr.
Je tente de me redresser, mais tout semble tanguer autour de moi comme un bateau pris par la houle et on dirait qu'un régiment de marteaux-piqueurs a élu domicile dans mon crâne. Je grimace en portant les mains à mes tempes et me rends en même temps compte que le décor me dit rien du tout. Je suis où et j'y suis arrivé comment ? Mon dernier souvenir c'est d'avoir gerbé bien comme il faut, mais après c'est le trou noir. Je devais être vachement plus beurré que je croyais.
- Ah tu es enfin réveillé, fait alors une voix inconnue.
Je tourne la tête, mais son possesseur est en contrejour, donc je le vois pas.
- Je suis où ? Vous êtes qui ?
Un petit rire accueille mes questions pourtant logiques. Il se fut de ma gueule ce mec ? Sérieux ?
Je m'apprête à lui dire ma façon de penser, quand il s'approche. Hé mais c'est un môme. Il doit même pas être majeur. Un môme sacrément canon, mais un môme quand même.
- Tu me reconnais pas ?
- He ?
- Je sais que j'ai pas mal changé en cinq ans, mais quand même.
En cinq ans ? Changé ? Mais de quoi il… Je m'interromps dans mes réflexions et le fixe en clignant des yeux. Est-ce que… Nan, ce serait trop gros comme coïncidence…
- Yuya ? tenté-je, plus qu'incertain.
- Bingo.
- Mais comment… ?
- C'est moi qui t'ai ramassé ce matin en sortant de mon baito au combini. Je t'ai reconnu tout de suite même si tu as pas mal changé toi aussi, mais tu étais dans un sale état. Qu'est ce qui t'as pris de boire autant ?
- Bah j'ai… Attends une minute… Comment ça "ce matin" ? Il est quelle heure là ?
- Un peu plus de quinze heures, me répond-il après avoir regardé son portable.
- Merde ! juré-je alors en donnant un coup de poing sur le matelas, tout en me rallongeant brutalement, les bras gauche sur les yeux. Cette fois, j'ai vraiment perdu mon boulot, le boss avait dit qu'il me virerait si j'étais encore à la bourre… Fantastique, il manquait vraiment plus que ça…
Il y a un blanc de quelques secondes, puis il déclare :
- Je t'ai mis un anti-douleur sur la table de chevet. Je me suis dis que tu en aurais besoin.
- Sankyu, fais-je avant d'avaler le cachet avec le verre d'eau fourni. T'as quel âge maintenant ?
Il rigole de nouveau.
- A ton avis ? J'avais quatorze ans quand tu es parti. Fais le calcul.
- Mais comment t'as pu prendre cet appart à seulement… dix-neuf ans ?
- Ne sois pas bête, c'est impossible. J'habite avec nii-chan évidemment.
A ce mot, je sens un filet de sueur froide couler le long de mon dos. S'il parle de ce con de Yuichiro, je ferais bien de me barrer fissa avant qu'il se pointe. J'ai aucune envie de voir sa tronche.
- Tu sais, reprend Yuya en s'asseyant près de moi sur le lit, il a beaucoup souffert quand tu t'es sauvé.
- Tu veux parler de…
- Kazu nii-chan bien sûr, qui d'autre ? Vous vous aimiez tellement tous les deux, je n'ai jamais compris pourquoi tu étais parti comme ça.
- ON s'aimait ? relevé-je.
Il rigole de nouveau.
- Oui oui. Tu n'en avais peut-être pas conscience, mais j'avais bien remarqué que tu étais aussi dingue de lui qu'il l'était de toi, même si vous vous cachiez de nous. Mais je vous observais tout le temps, alors c'était évident pour moi et j'étais content pour vous. Mais… (il s'assombrit) après ton départ, il a beaucoup changé.
- Comment ça ?
- Tu verras toi-même, je pense que c'est mieux.
- Il… est où là ?
- Il dort dans sa chambre. Il… bosse de nuit.
- De nuit ? Il fait quoi ?
Mais mon ex "petit frère" a pas le temps de m'expliquer, parce que le sujet de la conversation s'encadre dans la porte. Kazuya. Encore plus sublime adulte que l'ado de mes souvenirs. Et clairement fringué comme un hôte. Merde…
- Tiens tiens tiens, mais qui je retrouve dans ma chambre d'ami ? Ne serais-ce pas mon lâcheur d'ex petit ami Akanishi Jin ? Alors t'étais vivant ?
Ce cynisme et cette dureté dans sa voix… C'est vraiment Kazuya ?
