Quand le moment de retourner au club arrive, je cherche un plan d'action depuis des heures et j'en suis toujours au même point. Je sais que Kazuya a bataillé dur avant d'obtenir de Yuya qu'il fasse un séjour chez leur père, mais au moins il a réussi et le gosse s'est tiré cet aprèm avec un sac de fringues et des bouquins. Le danger écarté de ce côté, j'ai plus à m'occuper que de Kazuya et ça va pas être une mince affaire.
- Jin, j'ai la trouille, me souffle-t-il en serrant ma main, alors qu'on approche de la porte. S'il est là, il va…
- Je sais Kazu. Et crois-moi, je cherche une solution.
- Tu vas me sauver, ne Jin ?
Il a tellement l'air de me croire tout-puissant… Je sais pas ce qui lui donne une telle confiance en moi, alors qu'en l'occurrence, j'en ai absolument aucune.
On entre dans le club, mais aucun de nous fait le fier là et un filet de sueur froide désagréable se met à couler le long de mon dos. J'ai un super mauvais pressentiment.
A peine arrivés, le barman se précipite sur nous, l'air franchement angoissé.
- Kazuya, il est là… Ca fait déjà une demie heure qu'il attend et il est furieux…
- Oh non…
Je sens sa main trembler dans la mienne alors que je sais que c'est pas une femmelette. Il doit vraiment over-flipper. Je peux pas supporter ça. Du coup, en une demie seconde, ma décision est prise.
- Kazu, rentre à la maison, fais-je d'une voix sourde.
- He ? Mais Jin, qu'est ce que tu…
- FAIS CE QUE JE TE DIS !
Il me fixe, interloqué, mais il doit capter que je blague pas, parce qu'après un dernier regard, il passe la porte en sens inverse et quitte le club.
- Bon, il est où le mec ? demandé-je au barman.
- Dans le… box numéro deux.
- Sankyu.
Me souvenant de la visite des lieux, je m'y dirige d'un pas qui semble assuré, voire conquérant, mais en fait je sais pas moi-même ce que je fous. Si ça se trouve, le mec il va me démonter, voire pire. Ou alors il va peut-être juste me buter et alors Kazuya sera toujours en danger. Nan je peux pas me permettre de crever. Pourtant, ma main tremble sur la poignée de la porte. Allez Jin, montre que t'es un vrai bonhomme !
J'ouvre la porte et vois un homme de taille modeste occupé à faire les cent pas dans la pièce. A l'ouverture de la porte, il arrête ses allées et venues et tourne brusquement la tête vers moi. Il me fixe de haut en pas et à l'air encore plus vénère. Moi par contre, je me décompose littéralement. Ce mec, je le connais. J'ai jamais pu oublier ce nez épaté, ces yeux enfoncés et rapprochés ni ce regard sournois, cruel et libidineux parce qu'il avait déjà le même étant gosse et je le vois encore dans mes cauchemars. Ce mec c'est Shibutani Subaru, un des "Grands". Lui, par contre, a pas l'air de m'avoir reconnu, il m'a sûrement oublié depuis le temps. Ca doit être pratique d'avoir une mémoire sélective et aucune conscience. Je sens la haine et la rage monter en moi comme la lave dans le cratère d'un volcan sur le point d'entrer en éruption… mais faut que je me calme. C'est pour Kazuya que je suis là, faisant face à l'un de mes anciens tortionnaires.
- Qu'est ce que tu fous là toi ?! me crache-t-il agressivement. Il est où Kamenashi ?!
Mes poings sont tellement serrés que la marque de mes ongles va s'imprimer sur mes paumes mais peu importe. Du calme, Jin, du calme. Si tu perds ton sang-froid face à lui, tu aideras pas Kazuya.
- Il est malade. On l'a demandé de le remplacer, fais-je.
- Malade, ne ? Je diras plutôt qu'il a eu la trouille, dit-il en rigolant grassement.
Putain ça le fait marrer en plus cet enfoiré, j'hallucine. Il a vraiment pas changé. Déjà à l'époque mes cris de détresse l'amusaient. C'est ça, marre-toi, connard… Rira bien qui rira le dernier…
- Pourquoi la trouille ? fais-je de mon plus bel air innocent.
- C'est pas tes oignons, m'aboie-t-il. Tu m'intéresse pas, tire-toi avant que je me fâche vraiment et va chercher Kamenashi.
- Je vous répète qu'il n'est pas là, il est malade. Mais je peux parfaitement le remplacer vous savez.
Il me fixe d'un regard torve qui me fout les jetons et je le sens me déshabiller du regard. Je me sens mal mais faut que je tienne le coup.
- On va voir ça. Vire tes fringues.
Ah ouais, direct… Putain…
- Je vous demande pardon ? fais-je mine de m'offusquer.
- Tu m'as très bien compris. J'ai dis… vire… tes… fringues. TOUT DE SUITE !
Vu qu'il a l'air furax, je retire ma veste et commence à déboutonner ma chemise mais je suis dans la merde parce que pour le moment, j'ai aucun plan qui pourait sauver mon cul.
Comme je vais pas assez vite à son goût, il s'approche soudain de moi et, saisissant les deux pans de tissu, tire dessus comme un barbare, faisant sauter les boutons et manquant la déchirer.
- Pas mal… T'es plus musclé que lui… C'est quoi ton nom ?
L'instant de vérité. Est-ce que mon nom va lui parler ?
- Akanishi. Akanishi Jin, fais-je d'une voix plus sourde que j'aurais voulu.
Il y a un blanc. Super long et malaisant au possible. Le désagréable filet de sueur froide se remet à couler le long de ma colonne vertébrale alors que mon souffle se fait rare. J'ai la trouille. Une putain de trouille comme à l'époque et je me sens perdre pied avec l'instant présent.
- Akanishi ? Comme… le gamin de l'orphelinat ? Et bah putain… Si j'avais su que tu deviendrais aussi canon et aussi sex… (il se lèche les lèvres en parlant. J'ai envie de gerber) Tu faisais déjà vachement l'affaire à l'époque, je pense que c'est encore mieux maintenant. Termine de te désaper.
Instinctivement et dans une vaine tentative de sauvegarde, je recule vers le mur, le cœur battant d'affolement. Je suis de nouveau un môme.
- Magne-toi avant que je perde mon calme, Akanishi, me menace-t-il en s'approchant dangereusement.
Acculé contre le mur, je me fige comme une biche prise dans les phares d'une voiture. J'étais prêt à me sacrifier pour Kazuya et voilà que ça va se produire de la pire façon qui soit.
Soudain, sa main se met à caresser mon torse alors que, de la seconde, il empoigne mes cheveux pour m'imposer un répugnant baiser. Sa langue fouaille ma bouche avec tellement de brutalité que je me sens de nouveau violé alors qu'il fait que m'embrasser. Mais j'ose pas me rebeller, j'ai trop peur de ce qu'il pourrait me faire ou faire à Kazuya en représailles. Oui, moi Akanishi Jin qui suis tellement fier de ma virilité, je flippe comme une fillette et pourtant j'ai bien compris que la suite est inévitable.
Mais soudain, alors que je me crois perdu, la porte s'ouvre brusquement, livrant passage à un homme que je peux pas faire autrement que reconnaître et que je pensais jamais revoir.
- Doc ! m'exclamé-je.
Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il a prit un sacré coup de vieux, mais c'est bien le père de la fratrie Kamenashi. Je sais pas ce qu'il fout là mais il tombe à pic .
- Jin, mon garçon, tu vas bien ? me demande-t-il du même ton concerné qu'autrefois, comme si les années écoulées n'avaient pas existé.
Je crois qu'à l'époque, j'étais trop remonté contre n'importe quel adulte pour remarquer sa bienveillance à mon égard.
Je hoche la tête en rapprochant les pans de ma défunte chemise pour essayer de cacher ce qui me reste de dignité, mais mes jambes me portent plus et je m'écroule. Il me jette un regard inquiet puis, constatant que je semble indemne, se tourne vers mon agresseur qui a l'air d'être devenu une statue en cire vu qu'il bouge plus du tout. Il se passe quoi ?
- Allez Shibutani-san, il faut rentrer maintenant, d'accord ? lui dit-il du ton qu'on prend habituellement avec un jeune enfant.
Rentrer ? Rentrer où ? D'où il connait cette ordure ? Je capte que dalle.
- Non, j'y retournerais pas ! Je suis pas dingue !
- Personne n'a dit que vous l'étiez. Mais vous souffrez d'un profond déséquilibre qu'il faut soigner. C'est pour ça qu'il faut rentrer avec moi à l'institut. Vous ne vouliez pas vraiment faire de mal à Jin.
Tout s'explique, il était enfermé chez les fous et s'est fait la malle ! Faut que je dise tout au doc !
- Mon viol à l'orphelinat, c'était lui et ses potes m'exclamé-je, des larmes roulant sur mes joues malgré moi. Ce fils de pute m'a parfaitement reconnu et il a dit qu'il allait kiffer encore plus maintenant ! Il a… Il a violé Kazuya pendant des jours ou des semaines en menaçant la vie de Yuya et en lui faisant croire qu'il était un Yakuza ! C'est un taré, il faut l'enfermer à vie !
Au fur et à mesure que je balance la vérité, le visage du doc a viré au crayeux. Faut qu'il pige la réalité et vite même si parler de tout ça me fait un mal affreux.
Mais avant qu'on ait eu le temps de dire ouf, Shibutani se met à courir vers la porte pour s'échapper. Ah non, cette fois je le laisserais pas faire ! Pas moyen ! Faut que cette ordure dégénérée retourne là où il pourra plus nuire à personne ! Reprenant du poil de la bête, je me redresse vivement et, avec ma vitesse dont je me serais pas cru capable étant donné les circonstances, me jette sur lui. On tombe tous les deux à terre et on roule en échangeant une collection conséquente de coups. Il se défend pas mal, mais avec toute la haine que j'ai accumulée contre lui et ses potes toutes ces années, il fait pas le poids et je finis juste par l'assommer proprement. Le doc en profite pour lui filer des tranquillisants et fait signe à deux mecs en blouse blanche apparus derrière lui d'embarquer son patient récalcitrant.
- C'est fini, Jin, tu es sauvé. Yuya et Kazuya aussi, dit-il dans une ombre de sourire parce qu'il doit être pas mal secoué par ce que je lui ai appris. Plus personne ne vous fera de mal.
Je suis tellement soulagé que j'éclate vraiment en sanglots silencieux, alors il me prend dans ses bras en me caressant les cheveux. Pendant de longues minutes, il me laisse pleurer sans rien dire et je me rend vraiment compte à quel point j'ai été injuste envers lui à l'époque, en lui prêtant de mauvaises intentions sans lui laisser la moindre chance.
- Je suis désolé, doc ! Je suis désolé ! Je suis désolé ! m'excusé-je sans fin, rongé par le remord.
- Shhhhhht… Tu n'as à t'excuser de rien, mon garçon. Je comprends. Tu vas enfin pouvoir commencer à vivre normalement. Et si tu veux parler de tout ça, tu pourras venir me voir quand tu voudras. Et surtout… merci d'avoir sauvé mes fils.
Je le fixe avec stupeur.
- Comment vous…
- Je te connais mieux que tu ne le pense, dit-il en m'aidant à me relever. Les années ont eu beau passer, tu es resté le même au fond. Et après ce que tu m'as révélé tout à l'heure, il ne fallait pas être grand clerc pour déduire que tu te sacrifiais pour les sauver tous les deux.
- Mais j'ai pas su voir ce qui arrivait à Kazuya avant qu'il soit trop tard… J'ai pas vu au-delà des apparences…
- Tu n'as pas de super pouvoirs, Jin et tu n'es pas surhumain non plus. Comment aurais-tu pu deviner une chose pareille ? Tu as fais ce que tu pouvais quand tu le pouvais et c'est déjà quelque chose que tout le monde ne ferait pas. Tu les as sauvés sans penser à ta propre sauvegarde. Sois fier de toi, mon garçon, car tu le mérite. Allez viens, je te ramène chez les garçons. Kazuya doit attendre celui qu'il aime avec une angoisse très compréhensible.
- He ?
Il rigole un peu et me regarde avec tendresse.
- Voyons Jin, tu ne pensais quand même pas que je n'avais rien vu ? Vous vous disputiez souvent et vous battiez même parfois, mais votre affection l'un pour l'autre était visible, surtout quand vous veillez l'un sur l'autre malgré tout. Pour moi, il était évident qu'avec le temps, cette affection deviendrait de l'amour.
- Et ça vous pose pas de problème que votre fils soit maqué avec un autre mec ?
- Et bien… je mentirais si je disais que ça ne me dérange pas mais… si Kazuya est heureux comme ça, c'est l'essentiel à mes yeux. Et puis tu n'es pas n'importe quel "mec". Malgré ce que tu semblais penser à l'époque, je t'aimais réellement comme un fils et si tu ne t'étais pas enfui, je t'aurais adopté. J'attendais juste que tu te sois vraiment adapté.
- Si vous m'aviez adopté, j'aurais jamais pu sortir avec lui, ne.
- C'est vrai, mon garçon, c'est vrai.
Je quitte le club à sa suite sans que personne quiconque m'en empêche, donc je suppose qu'il a du expliquer la situation au boss.
Une fois dans la bagnole (toujours la même, j'ai l'impression d'être revenu au jour où il m'a sorti de l'orphelinat), il me semble que toutes mes forces me quittent brutalement et je m'endors sans m'en rendre compte.
A notre arrivée à l'appart, Kazuya se précipite vers moi, apparemment vraiment mort d'angoisse.
- Jin ! Dieu soit loué, tu vas b… To-san ? Comment ça se fait que tu ramène Jin ?
- C'est une longue histoire, fils, répond le doc. Pour le moment ton petit ami a besoin de repos et d'attentions. Le reste peut attendre.
- Oui bien sûr. Appuis-toi sur moi, me dit-il en passant mon bras sur ses épaules,et le sien autour de ma taille.
Je vais pour le suivre, mais une question me taraude, du coup je m'immobilise et m'adresse au doc qui allait repartir.
- Attendez doc... comment vous m'avez retrouvé ?
Il se retourne et m'observe.
- Pour être honnête, mon garçon, ce n'est pas toi que je cherchais mais mon patient qui s'était enfui. Mais je t'ai immédiatement reconnu quand même.
- Et donc comment vous avez su où il était ?
- Je suis son thérapeute depuis presque six ans, donc je connais ses penchants. Les hôtes sont son pêché mignon, il me l'a toujours dit. Il n'y a pas tant de clubs que ça dans les environs de l'institut et il n'est pas assez stable psychologiquement pour s'en éloigner beaucoup, alors nous les avons écumés un par un avec sa photo, jusqu'à arriver dans celui où vous travaillez Kazuya et toi. Le hasard a voulu que tu sois avec lui et en mauvaise posture au moment de notre arrivée.
- Bah je peux remercier le hasard. Et vous aussi, doc.
- Oublie ça, mon garçon. Je suis heureux que mon intervention t'ait évité de revivre ton pire cauchemar.
Sur ces mots, il me tapote l'épaule, recommande à son fils de prendre soin de moi et quitte l'appartement pour rejoindre Yuya.
- Jin, qu'est ce que to-san... J'interrompt mon petit ami.
- Kazu, pas maintenant s'te plait. Je suis claqué.
- D'accord, désolé.
Il m'aide à aller jusqu'à sa chambre et je m'écroule sur son pieu sur lequel je m'endors aussitôt.
