- Qu'est ce que tu vas faire au sujet de Yuya ?
- He ?
Je le fixe sans comprendre. Pourquoi il me parle de son frangin alors qu'on vient de b… faire l'amour et qu'on est encore à poil ? Comme casseur d'ambiance il se pose là le Kazuya.
- Bah oui, je suis pas aveugle, j'ai bien remarqué de quelle façon il te regarde depuis ton retour. Il est dingue de toi, c'est évident. Je lui ai rien dit parce que c'est mon petit frère et qu'on commande pas ses sentiments, mais comme c'est ta faute, c'est à toi de résoudre le problème.
- MA faute ?! relevé-je, gavé. Tu te fous de ma gueule ?! En quoi j'y peux quelque chose si ton frère m'aime ?!
- Je sais que t'avais remarqué ses sentiments dès le départ, alors si tu l'avais repoussé clairement au lieu de lui laisser un espoir, on en serait pas là. Donc maintenant tu prends tes responsabilités et tu te démerde pour qu'il abandonne. Et sans le blesser encore, capish ?
J'ouvre la bouche pour répliquer un truc, mais rien vient. C'est vrai qu'à force de reporter ma conversation avec le gamin, je l'ai laissé croire qu'il pourrait se passer entre nous un truc que j'ai même jamais envisagé.
- Bah tu dis plus rien ?
- Tu veux que je dise quoi ? T'as raison, j'ai tort, fin de l'histoire.
Il me fixe alors avec l'air de se demander si je suis bien moi-même.
- Qui êtes-vous et qu'avez-vous fait de Jin ?
- Ah ah ah, super marrant…
- Nan mais sans déconner, d'habitude tu commence par gueuler et tu vois après. Du coup, t'entendre reconnaitre tes torts quasiment sans discuter, c'est choquant.
- Kazu, la ferme…
Ma phrase le fait marrer et du coup je rigole aussi.
- Bon je vais me doucher.
Il se lève et je détourne la tête, à la fois pour pas être tenté de lui sauter de nouveau dessus et pour pas voir que… ça continue à couler. Faut dire que je me suis tellement vidé aussi…
Le reste de la journée, on l'a passée à se raconter nos vies en long, en large et en travers (ce qu'on avait pas encore fait jusqu'ici et il a pas trop aimé ma période gigolo), si bien que quand Yuya est rentré en lançant un tonitruant "je suis rentré !", on a tous les deux sursauté comme des barrés.
- Vous allez tous les deux bien ? J'étais super inquiet ! nous dit-il.
Je jette un regard à mon petit ami genre "tu lui as raconté quoi pour le faire partir ?"
- Rien justement, répond Yuya comme s'il avait déchiffré notre échange visuel. Nii-chan m'a juste dit "pour ta sécurité il faut que tu ailles passer quelques jours chez to-san". Comme ça avait l'air important, je n'ai pas discuté et suis parti, mais maintenant je voudrais savoir ce qui s'est passé.
Sa demande est logique et légitime, mais je me vois honnêtement pas lui déballer la vérité, il serait trop choqué (et horrifié).
- Crois-moi Yu', il vaut mieux que tu sois au courant de rien, lui répond son frère. Sache juste que Jin est un héros et qu'on lui doit beaucoup, toi comme moi.
- N'importe quoi… fais-je en levant les yeux au ciel. Vous me devez que dalle. N'importe qui aurait fait pareil.
Il y a un gros silence et, d'un regard éloquent, Kazuya me fait comprendre que c'est le moment ou jamais pour une conversation. Sauf que je sais pas comment aborder le sujet. Je veux pas blesser le gosse. Avec mon petit ami c'est pas pareil, j'ai pas cette crainte à avoir vu qu'on a le même caractère de merde. Yuya est différent. Plus délicat, plus sensible. Plus gentil aussi. Avec lui je peux pas faire mon bourrin de première, je peux pas être cash comme avec son frangin.
- Heu Yuya, faut qu'on parle. T'as un moment ?
- Oui bien sûr. Pour toi toujours, Jin.
Aïe… Ce genre de réponse veut tout dire et m'aide pas du tout.
Je lui fais signe de me suivre dans la chambre de son frère, referme la porte derrière nous… et reste muet parce que je sais toujours pas comment lui en parler… Bordel.
Mon silence dure tellement longtemps en fait, qu'il m'interpelle.
- Jin ? Ca ne va pas ? Tu as l'air bizarre ce soir.
- Ecoute Yuya, je sais que tu… as des sentiments pour moi.
- Ben oui, je ne m'en suis pas caché.
- Je sais… Mais le problème c'est que moi je ne te vois pas du tout comme ça.
- Parce que tu n'as pas essayé. Si tu y pensais, tu…
- Tu n'as pas compris… Même si j'y pensais pendant des jours, des semaines, des mois ou des années, ça ne changerait pas la façon dont je te vois. Yuya, tu es un mec bien, mais je non seulement je t'aime pas comme tu voudrais, mais je sors avec ton frère. Il est le seul à avoir pu m'approcher assez pour me guérir et c'est très important pour moi.
- Te guérir ? Je ne comprends pas.
- Je sais.
Il a l'air tellement triste, je me fais l'effet d'un beau salaud et je me sens atrocement coupable.
- Tu aime nii-chan à ce point ?
- Oui.
- Mais tu… tu ne crois pas que tu confonds l'amour et la reconnaissance ? Si vraiment nii-chan t'as aidé autant que tu le dis, c'est peut-être ça que tu ressens…
- Yuya… Je sais que je suis vachement moins intelligent que toi, mais quand même, me prends pas pour un con, je sais faire la différence. (je soupire et reprend) Mais tu sais, t'aurais pas été heureux avec moi : j'ai un caractère de merde, je veux toujours avoir raison et je suis pas souvent d'agréable compagnie. Nan crois-moi, tu te trouvera facilement un mec cent fois mieux que moi. Un qui méritera ton amour. Je suis prêt à parier que rien qu'à ta fac il y en a des tas qui crèvent d'envie de t'avoir comme copain.
Il a pas l'air convaincu mais il va falloir qu'il s'y fasse. Je crois avoir été diplomate pour une fois, mais j'en sais rien, il réagit pas des masses en fait.
- Ca va aller ? fais-je, un peu inquiet quand même.
Il hoche la tête. Il le prend mieux que je pensais, je le voyais déjà en train de fondre en larmes en me suppliant de lui donner une chance. Je parie que c'est la fameuse fierté des Kamenashi qui l'empêche de s'effondrer devant moi. Et tant mieux, parce que je sais vraiment pas comment j'aurais réussi à gérer un Yuya en pleurs.
Je quitte la pièce à sa suite et, alors qu'il va s'enfermer dans sa chambre, Kazuya s'approche de moi.
- Il l'a prit comment ? me demande-t-il, inquiet.
- Assez mal je pense, mais il a prit sur lui et a rien laissé paraitre. Vous autres Kamenashi, vous avez une sacré fierté, c'est moi qui te le dis.
Il hausse les épaules, puis se détourne pour aller à la cuisine et je me rends compte que je crève la dalle au moment où il sort des casseroles pour préparer le repas.
- Au fait Jin, to-san a demandé qu'on vienne le voir tous les trois dimanche. Yuichiro nii-chan et Koji nii-chan seront là aussi avec leur famille.
Revoir Yuichiro le casse-couilles et Koji qui s'en fout ? Il est sérieux là ? Je m'apprête à lui répondre que c'est hors de question quand une partie de sa phrase me revient.
- Comment ça "avec leurs familles" ?! relevé-je, halluciné. Tu veux dire que cet emmerdeur de Yuichiro a trouvé une femme assez folle pour non seulement le supporter mais aussi l'épouser ?!
- Ils ont même un petit garçon. Haruhiko a presque deux ans maintenant. Mais il s'est vachement calmé tu sais. Et Ana, sa femme, est tout simplement adorable. Tu pourras que l'aimer quand tu la connaitras.
Imaginer que le mec aigri qui passait son temps à me pourrir quand j'habitais chez eux, est devenu sympa, ça me parait un peu difficile à croire.
- Et pour Koji ?
- Lui et Reiko ont une petite fille. Elle s'appelle Seira, elle a presque cinq ans et elle m'adore. Elle m'appelle ChuChu-Ni.
Il a l'air tellement gaga de cette gamine, que je peux pas m'empêcher de me foutre gentiment de sa gueule.
- ChuChu-Ni hein ? rigolé-je. C'est trop mignon.
- Oi, la ferme, grogne-t-il. Bon je lui réponds quoi ?
- D'aller au diable.
- Jin !
- Ca va, ça va, on ira. Mais si ton frangin me fait la moindre remarque, je me casse, pigé ?
- Ca je m'en doutais, merci.
Du coup, le dimanche suivant, c'est pas tellement de bon cœur que je prends le chemin de la maison du doc avec Kazuya et Yuya. Le gamin me regarde plus vraiment maintenant, mais ça me soulage en fait.
- Jin, tu pourrais arrêter de faire la gueule ? Je sais que tu es pas ravi mais c'est que pour quelques heures et ça fait plaisir à to-san d'avoir tous ses garçons sous le même toit même si c'est temporaire.
- Je sais, je sais… Tu me l'as répété toute la semaine, je suis pas complètement con, ne.
Mon problème c'est pas le doc ni Koji, il le sait très bien.
- Et arrête de t'en faire au sujet de Koichiro.
Derrière, je sens Yuya s'agiter. Je suis sûr qu'il voudrait dire un truc, mais depuis que je l'ai repoussé pour de bon, on dirait qu'il ose plus rien dire ni faire quand je suis là.
- Dis-le, lui dis-je en me retournant sur le siège avant.
Il sursaute et me fixe avec de grands yeux comme s'il m'avait jamais vu de sa vie ou qu'il m'était soudain poussé des entennes.
- De… quoi tu parle ? bafouille-t-il, le regard toujours aussi fuyant.
- Ce que tu crève d'envie de dire depuis tout à l'heure. Tu te retiens parce que je suis là, alors accouche.
- Je ne vois pas de quoi tu parle, dit-il.
- Jin, laisse-le s'il te plait. Tu sais bien que Yu' est pas super bavard.
Je soupire mais insiste pas. Après tout s'il veut agir comme un gamin de douze ans, grand bien lui fasse.
Du coup le silence s'installe dans la voiture et chaque tour de roue me met un peu plus mal à l'aise. Je me sens mal de jouer au gentil fils prodigue enfin de retour, alors que j'ai coupé les ponts sans aucun état d'âme il y a cinq ans. Je suis plein de trucs mais je suis pas un mytho et ce qui sort de ma bouche est toujours ce que je pense.
- Jin…
La main de Kazuya se pose sur la mienne qui s'est crispée.
- C'est pas juste la présence de Koichiro qui te pose problème, pas vrai ?
Merde, il me connait trop bien ce con-là…
- Hum…
- Quoi alors ? Parle-moi. Fais pas comme à l'époque, te referme pas.
- Je sors, fait alors la voix de Yuya, assortie du bruit de la portière qu'on ouvre puis claque.
Ah on est arrivés…
- Jin ?
- Je peux pas Kazu.
- De quoi ?
- Raconter des mythos, parler normalement à ton père et à tes frères comme si de rien était alors que je me suis barré sans un regard en arrière il y a cinq ans. Alors que j'ai failli être ton frère.
- Ah mais c'est que ça ? Tu m'as fais peur couillon.
- Merci de prendre mes préoccupations si au sérieux, ironisé-je, vexé.
- Nan mais le prend pas mal. Je veux dire… c'était il y a cinq ans. Tout le monde a tourné la page depuis. Surtout to-san. Il t'aimait déjà beaucoup à l'époque, mais depuis que tu nous as sauvés Yuya et moi il t'adore littéralement. Tu auras pas besoin de mentir, parce que tout ça est de l'histoire ancienne. Crois-moi.
Il a l'air tellement sûr de lui, que j'ai envie de le croire. Parce qu'après tout en me mettant en couple avec Kazuya, j'ai fais de sa famille ma famille pour de bon et d'une manière plus significative que si le doc m'avait adopté.
- Allez viens. Si on reste plus longtemps dans la voiture alors que Yu' est déjà entré, to-san va finir par venir nous chercher.
Sur ces mots, il se penche et m'embrasse, puis me sourit. Maintenant, j'ai l'impression que derrière les yeux de l'adulte d'aujourd'hui, c'est l'adolescent plein de joie de vivre qui me sourit. Après toutes ces années, tous ces tourments, j'ai vraiment retrouvé mon Kazuya.
- To-san, on est là ! clame mon compagnon en entrant dans la maison, sa main dans la mienne.
- Bienvenue à la maison les garçons, fait le doc en souriant.
Je vois alors des visages familiers bien que vieillis s'encadrer dans la porte : Yuya, Koji… et Koichiro. Ils me sourient tous
- Je suis rentré, dis-je en souriant, cette fois du fond du cœur.
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