52. Le secret de Charlie
Cela faisait longtemps qu'elle le connaissait, pourtant Lily n'avait jamais vu un air aussi attendri sur le visage de Scorpius. Elle savait clairement que, là, elle ne pouvait pas lutter. Pas contre une bande de bébés dragons. Le jeune homme portait un grand seau rempli de morceaux de viande, ce qui attirait donc irrésistiblement ces petites bêtes.
Malgré leur jeune âge, les dragonneaux étaient dangereux. Leurs petites dents et leurs petites griffes pouvaient blesser, et certains d'entre eux savaient déjà cracher du feu. Leurs mères, heureusement, étaient retenues de l'autre côté d'une solide barrière magique, et ne risquaient donc pas de s'attaquer aux humains qui venaient nourrir et soigner leurs petits.
Pour autant, il ne fallait pas négliger les bébés dragons. C'était pour cela que, comme tous ceux qui travaillaient à la réserve, Lily et Scorpius portaient de solides vêtements protecteurs. Ceux de la jeune fille avaient déjà bien servi, à elle comme à plusieurs de ses cousines. Elle les avait retrouvés chez son oncle. Ceux de Scorpius étaient flambant neuf, puisqu'il les avait achetés pour ce séjour, sur les conseils de Charlie.
Bien que cet équipement soit assez lourd, le jeune homme se mouvait sans difficulté apparente au milieu des dragonneaux. Lily le regardait distribuer aussi équitablement que possible la nourriture. Son petit ami était quasiment aussi fasciné que son oncle par eux, ce qui n'était pas peu dire. La principale différence entre eux, c'est que Charlie ne jurait que par les dragons, alors que Scorpius était attiré par toutes sortes de créatures magiques.
En tout cas, les deux hommes étaient parfaitement sur la même longueur d'ondes, et Lily était ravie de leur complicité. Charlie avait tout de suite mis Scorpius à l'aise, refusant de se faire appeler Mr Weasley par lui, arguant du fait que, à la réserve, tout le monde s'appelait par son prénom et était sur un pied d'égalité. Un peu dérouté au début, le jeune homme s'était vite adapté.
Le second jour, Scorpius s'était étonné à voix haute : seuls les stagiaires et les visiteurs de passage devaient porter un lourd équipement pour s'occuper des dragons. Il était perplexe de voir Charlie et ses collègues simplement protégés au niveau du torse. L'oncle de Lily se mit à rire, avant de se lancer dans une explication.
— Tu vois, Scorpius, l'un des trucs intéressants, avec la magie, c'est que ce n'est pas parce que l'on ne voit pas quelque chose que ça n'existe pas. Nos protections à nous, elles sont beaucoup moins encombrantes, d'un certain côté, mais elles sont aussi présentes en permanence, et à vie.
Sur ces mots, le dragonnier releva sa manche droite, laissant apparaître l'image d'un œuf. Et pas n'importe quel œuf : un très caractéristique œuf de Dent-de-vipère du Pérou. Charlie passa un doigt sur le tatouage qui s'anima aussitôt. L'œuf se craquela en plusieurs endroits, tout en gigotant. Le bout du museau, puis la tête toute entière d'un bébé dragon apparut, peu avant que son corps se libère à son tour de l'œuf, dont la coquille disparut dans un effet artistique.
Progressivement, le petit dragon se mit à grandir, crachant du feu, chassant des proies de plus en plus grosses, apprenant à voler. Alors que le Dent-de-vipère avait majestueusement atteint l'âge adulte, il pondit un œuf. Déployant ses ailes, il s'envola alors plus loin qu'il ne l'avait fait jusque-là, disparaissant de l'autre côté du bras de Charlie, laissant le tatouage tel qu'il était au début.
— C'est de la très belle magie, apprécia Scorpius. Le dragon est toujours présent de l'autre côté, ou il a fait comme la coquille ?
— Il disparaît totalement, et heureusement, sinon j'en serais couvert ! remarqua Charlie avec humour.
— Et ce tatouage te protège, alors ? reprit le jeune homme, impressionné.
— C'est ça. Celui-là me sert particulièrement avec les bébés dragons, un peu avec leurs mères.
Il leur expliqua comment fonctionnaient les tatouages de protection, et le réel plus qu'ils apportaient à ceux qui pratiquaient son métier. Puis il leur détailla le fonctionnement et l'utilité de chacun d'entre eux. Lily était aussi fascinée que Scorpius : son oncle ne lui en avait jamais dit autant sur le sujet jusque-là. Ils évoquèrent ensuite les tatouages liés des deux jeunes gens, et Charlie admira leurs constellations.
— Le seul de mes tatouages qui n'est pas en rapport avec les dragons... c'est un souvenir... finit-il par glisser d'une voix sourde, visiblement ému.
Intrigués, les deux jeunes gens le fixèrent sans oser l'interroger. En les observant, tendus par la curiosité, il ne put s'empêcher de faire un mince sourire. Il leur montra alors un magnifique phénix, qui ne cessait de naître, tournoyer, dépérir, se consumer et renaître, sans qu'il le touche pour déclencher le phénomène.
— L'Ordre du Phénix... souffla Lily aussitôt.
— Oui mais... reprit Charlie. Ce tatouage, c'est pour une personne en particulier. Edna...
Il se tortilla aussitôt sur lui-même, semblant regretter ses paroles.
— Edna ? releva Lily avec surprise.
— C'est quelqu'un que j'ai connu il y a bien longtemps... soupira Charlie.
Il leur fit alors l'éloge d'une jeune femme qui se nommait Edna Carter. Elle faisait partie de l'Ordre du Phénix, durant la seconde guerre des sorciers. Malheureusement, lors d'une mission, elle avait été découverte et tuée par les Mangemorts. Lily et Scorpius ressentirent à quel point Charlie était encore profondément touché par cette histoire. Bien qu'il ne le précise pas, ils comprirent qu'il l'aimait et qu'il lui était resté fidèle.
— Enfin bon... Ça reste entre nous, hein, glissa le dragonnier dans un nouveau soupir.
Les deux jeunes gens se hâtèrent d'opiner.
La vie à la réserve était rude mais conviviale. Les logements des humains étaient construits autour d'un bâtiment central qui servait aussi bien de réfectoire que pour les discussions, les temps de pause ou pour les fêtes. Et grâce à Teddy, il y avait là un assortiment très varié de jeux de société ! Scorpius avait été ravi de retrouver certains de ceux que son cousin lui avait fait découvrir lors des vacances passées avec Lily chez Victoire et lui, même s'ils étaient souvent trop fatigués pour jouer longtemps le soir.
Les dragons étaient répartis sur plusieurs grandes zones, et les adultes pouvaient facilement chasser leurs repas. Le territoire de la réserve était très vaste, profitant du fait que les montagnes des Carpates étaient difficiles d'accès et donc peu fréquentées par les Moldus. Bien sûr, il y avait de nombreux sortilèges, et pour empêcher ceux-ci de rentrer, et pour empêcher les créatures magiques de sortir.
À propos de créatures magiques, une colonie de Vélanes était située près de l'une des extrêmités de la réserve. Bien que ce peuple soit surtout présent en Bulgarie, il y en avait des colonies dans la plupart des Pays de l'Est. Elles entretenaient quelques rapports avec les dragonniers, qui portaient généralement tous un tatouage immunisant contre leurs pouvoirs de séduction.
Charlie indiqua à Lily et Scorpius que les stagiaires et autres personnes de passage ne devaient jamais aller là-bas. Les Vélanes avaient d'excellents rapports avec les dragons que, contrairement aux sorciers, elles étaient capables d'apprivoiser. Elle s'en servaient notamment pour chasser pour elles, en véritables symbiose avec ces animaux fantastiques.
Les deux jeunes gens avaient revu sur place l'homme qui était parti de Londres en même temps qu'eux. Ils apprirent qu'il s'appelait Samuel Thornton et qu'il appartenait au Département des Créatures Magiques du Ministère de la Magie britannique. Il était venu en Roumanie pour participer à une étude sur les dragons. Il y avait aussi plusieurs stagiaires à la réserve, venant de différents pays. Comme Scorpius, ils étaient généralement étudiants en magizoologie.
Le jeune homme était d'ailleurs là, lui aussi, avec le statut de stagiaire. Ce n'était pas l'intention de Charlie lorsqu'il avait invité Scorpius à venir avec Lily. Son invitation avait été totalement spontanée, parce qu'il s'était dit que cela ferait plaisir au petit ami de sa nièce de voir des dragons, vu qu'il était passionné par les créatures magiques.
Mais Lily lui avait écrit, quelques temps plus tard, pour lui demander ce que Scorpius pourrait faire, sur place, avec les dragons. Et Charlie s'était dit que, puisqu'il était étudiant en magizoologie, ce serait sympa de lui proposer de faire un vrai stage. Et tant qu'à faire, en grande partie avec la vétérimage de la réserve, puisque c'était son projet professionnel.
Le jeune homme avait accepté avec enthousiasme. C'était encore mieux que sa visite de Dragon Valley, aux États-Unis, cette proposition ! D'autant plus que ce stage pouvait entrer dans le cadre de ses études. Certes, il envisageait plutôt de travailler en Grande-Bretagne, à terme, et d'avoir un cabinet comme le mage Podmore, celui chez qui il avait fait des stages sur le Chemin de Traverse. Ce serait probablement la seule occasion pour lui de travailler auprès de dragons. Une telle opportunité ne se refusait pas.
Tous les jours, Scorpius participait donc à diverses tâches dans la réserve. Et bien qu'elle soit censée être en vacances, Lily avait fait le choix de le suivre à chaque fois. Sauf un matin : Charlie avait réveillé le jeune homme tellement tôt, ce jour-là, pour l'emmener à l'autre bout de la réserve voir un mâle blessé, que Scorpius avait proposé de la laisser plutôt dormir.
Lorsque les deux hommes étaient revenus à la maison de Charlie, Lily n'était plus là. Ils la cherchèrent au réfectoire, mais elle avait déjà déjeuné. Tandis qu'ils prenaient une petite collation, pour tenir jusqu'à midi, ils s'enquirent de la jeune fille auprès des personnes présentes. Un des collègues de Charlie finit par leur dire qu'il l'avait vue se diriger vers la zone des ateliers.
Effectivement, ils retrouvèrent Lily au milieu de quelques-uns des artisans de la réserve. Elle était en pleine conversation avec une femme vêtue de cuir de dragon, toutes les deux assises en tailleur au centre de la pièce. Autour d'elles, il y avait de nombreux objets en cuir et plusieurs pièces de peau tannée. Scorpius s'approcha avec intérêt et sa petite amie l'invita à s'asseoir à ses côtés.
Elle lui présenta Ludmilla Dragoman et lui expliqua que c'était elle la responsable de l'atelier de fabrication des articles en cuir. La jeune fille attrapa plusieurs des morceaux qui se trouvaient autour d'eux et lui indiqua leur provenance. Ceux qui étaient en cuir de dragon étaient faciles à reconnaître, ils avaient des écailles. C'était un cuir très résistant, mais difficile à tanner et quasiment impossible à teindre.
C'était un autre atelier qui s'occupait de ces tâches, où la magie était indispensable. Elle l'était moins pour le travail du cuir qui provenait des vaches et des moutons qui servaient à nourrir les humains et les dragons, mais elle était clairement utile. Lily avait visité cet autre atelier juste avant, et en parlait avec enthousiasme.
La vente de ces produits, non seulement en Roumanie, mais à travers le monde entier, apportait à la réserve un complément de revenu utile. La jeune fille n'avait jamais vraiment pris le temps de se pencher sur l'artisanat local, lors de ses précédents séjour. Charlie se fit donc un plaisir de leur en faire faire le tour et de leur présenter les différents artisans.
Bref, ce fut une semaine intense, physiquement éprouvante, mais réellement enrichissante pour Scorpius comme pour Lily. À la fin de leur séjour, lorsque le jeune homme tendit à Charlie le rouleau de parchemin qu'il avait soigneusement rempli, en guise de rapport de stage, le dragonnier l'écarta d'un geste.
— Je le lirai plus tard. Ce qui m'intéresse, là, c'est plutôt ce que tu as pensé de tout ça, et comment tu as vécu ces quelques jours à la réserve.
— C'était vraiment formidable ! s'exclama Scorpius avec un large sourire. J'ai appris plein de choses passionnantes, et pas seulement avec la vétérimage. Franchement, maintenant, je comprends totalement ceux qui, comme toi, consacrent toute leur vie aux dragons.
Charlie sourit de contentement, avant de reprendre :
— Et ça te tenterait ?
— Oh... Pas plus que ça, en toute franchise. J'aime la variété d'un cabinet de ville. Mais travailler à la fois en ville et avec une réserve de dragons, ce doit être génial.
Le voyage de retour se passa sans encombre, et Lily et Scorpius retrouvèrent la Grande-Bretagne bronzés mais, surtout, avec des souvenirs plein la tête.
Durant le mois d'août, une actualité particulière passionna le monde des sorciers : la Coupe du Monde de Quidditch. Cette année-là, elle avait lieu en Finlande. Ginny Potter couvrit l'ensemble de l'événement et sa nombreuse famille la rejoignit pour la finale, qui opposait l'Australie à la Suisse. La journaliste sportive avait aussi envoyé des invitations à Scorpius et ses parents.
Au grand plaisir de Lily et Scorpius, nettement moins de leurs pères, les deux familles campèrent côte à côte la veille et le lendemain du match. Les deux jeunes gens se firent un plaisir d'aller se confronter l'un à l'autre sur les terrains de Quidditch improvisés aux abords du camping. Comme quatre ans auparavant, lors de la même occasion, alors qu'ils ne sortaient pas encore ensemble.
La finale fut longue et particulièrement disputée. Lily et Scorpius commentaient entre eux le jeu des deux équipes. Très vite, cette discussion devint générale, chacun ayant un avis sur la question. Ce fut donc un moment chaleureux et convivial, bien que Drago eut énormément de mal à paraître réellement à l'aise, contrairement à sa femme et à son fils. Lorsque la Suisse l'emporta, ils se joignirent tous aux cris enthousiastes de ses supporters.
