69. La clef du mystère
Harry et Drago prirent place à une table libre. Ils se contentèrent tout d'abord d'observer les danseurs, pas plus décidés l'un que l'autre à discuter, à vraiment discuter. Après tout, ils avaient délégué avec soulagement l'organisation du mariage à leurs épouses, ce qui leur avait permis de limiter au maximum leurs contacts durant cette période délicate. Avec l'union de leurs enfants, les deux hommes savaient qu'ils seraient amenés à passer à nouveau du temps ensemble dans le futur, mais ils n'étaient absolument pas pressés d'y être.
Et puis de toute façon, qu'avaient-ils à se dire ? Pour autant, ils savaient qu'il ne servait à rien de se regarder en chiens de faïence, ou bien de ne pas faire l'effort de parler l'un avec l'autre. Si Astoria et Ginny avaient décidé qu'ils devaient discuter, elles ne les laisseraient pas tranquilles tant que ce ne serait pas fait.
— Si on nous avait dit, à Poudlard, que nous finirions par avoir les mêmes petits-enfants, toi et moi, on ne l'aurait jamais cru, remarqua brusquement Harry avec un soupir.
— Très exactement, j'aurais arraché les yeux et la langue de celui qui aurait osé proférer une telle énormité, confirma Drago avec acidité.
— Ah oui, tu n'as jamais été très diplomate, c'est vrai.
— Ah parce que tu l'es, toi ? Tu ne fonces jamais dans le tas, évidemment !
— J'ai appris à mettre de l'eau dans mon hydromel. Avec mon métier, hein... Il vaut mieux.
— Mouais, j'imagine...
Un silence passa encore avant que Drago ne reprenne la parole sur un ton un peu provocateur.
— Mais dis-moi, Potter ? Ta fille ne t'a pas dit ?
— Pas dit quoi ?
— Ce n'est pas des petits-enfants qu'on aura. Il n'y en aura qu'un seul. Un garçon.
Harry regarda son ancien condisciple avec irritation.
— Ah ça y est ? Ils sont à peine mariés que déjà tu t'immisces dans leur couple ?
— T'es lourd, Potter, et ça n'a pas changé, ça, depuis le temps ! T'as pas capté qu'il n'y a que des fils uniques, dans ma famille ? Scorpius, moi, mon père, mon grand-père, mon arrière-grand-père... On peut remonter loin, comme ça !
— Excellent moyen de préserver l'héritage, répondit Harry avec condescendance.
— T'es sérieux ? Tu crois vraiment que ce n'est qu'une question de pognon ? Ma mère a souffert de ne pas avoir d'autre enfant que moi ! Et...
— Je ne saurais l'en blâmer, le coupa Harry avec un petit sourire.
— Et bah heureusement que vous apprenez la diplomatie, chez les Aurors, dis donc. T'as séché les cours ou quoi ?
Harry soupira exagérément.
— Tu crois que j'ai envie de faire des efforts avec toi ?
— Faudra bien que t'en fasses.
Les deux hommes ne desserrèrent pas les dents avant un moment.
— D'accord, d'accord, je veux bien écouter tes explications ! s'écria Harry, qui n'en pouvait plus que Ginny lui fasse les gros yeux pour le pousser à reprendre la discussion, depuis la table à laquelle elle s'était assise avec Astoria.
— Tu es sûr ? ironisa Drago. C'est peut-être plus confortable de rester sur tes vieilles certitudes.
— Me cherche pas, Malefoy.
Harry appela un serveur et lui demanda deux bièraubeurres.
— D'accord, reprit Drago. Donc. Un seul enfant, un garçon, à chaque génération.
— Et ça sort d'où, cette tradition ?
Drago décocha un regard noir à Harry, mais s'abstint de répondre. Le serveur revenait avec les bièraubeurres. Il prit le temps de boire une gorgée avant de reprendre ses explications d'une voix grave.
— Ce n'est pas une tradition, Potter. C'est une malédiction.
— Tu te fous de ma gueule ?
Drago le toisa et répondit sur un ton doucereux :
— J'en ai l'air ?
Harry fixa Drago, puis les jeunes mariés, enlacés sur la piste de danse. Il se tourna de nouveau vers son voisin de table.
— Mais attends, il est au courant, Scorpius ?
— Bien sûr.
— Et Lily ?
— Tu crois sincèrement que Scorpius est du genre à demander ta fille en mariage sans lui en parler avant ?
Harry se reconcentra sur son verre. Il se moquait éperdument du nombre d'enfants que ses propres enfants auraient, mais savoir que sa fille n'aurait pas le choix le retournait. Et elle avait vraiment accepté en connaissance de cause ? Certes, il savait combien Scorpius et elle s'aimaient. Mais il était aussi conscient de l'impact qu'une telle contrainte pourrait avoir sur leur couple...
La gorge nouée, Harry se demanda si Ginny était au courant. L'une de ses amies, Gayatri Devarsi, qui avait fait partie des Harpies de Holyhead avec elle, n'avait pas pu avoir d'enfant. Il savait combien cela avait été douloureux, pour son mari et elle. Avant qu'il n'ait le temps de demander davantage de précisions à Drago, une voix tranquille s'éleva derrière les deux hommes.
— Vous avez essayé de la conjurer ?
Harry et Drago se retournèrent d'un même mouvement pour voir qui venait de parler.
— Lovegood. Tu nous espionnais ?
— C'est Scamander, maintenant. Et non, je vous ai juste entendus. Vous n'êtes pas vraiment discrets, là.
Luna s'assit à côté de Drago et le fixa, attendant sa réponse.
— Je peux savoir au nom de quoi je t'en parlerais ? grogna-t-il sur un ton condescendant.
— Ta belle-fille est ma filleule, répondit-elle comme si cela expliquait tout.
Drago leva les yeux au ciel, avant de soupirer.
— Évidemment qu'on a essayé. Ça fait des dizaines de générations que ma famille essaye de lever cette fichue malédiction. On a même ouvert un registre à ce propos. On y a consigné tout ce qui a été testé. Et vous pouvez me croire, depuis le temps, tout a été testé. Tout.
— D'accord. C'est triste pour Lily et Scorpius, ils étaient faits pour avoir plein d'enfants. Bon, je vous laisse. Au fait, c'est marrant : si on m'avait dit, à Poudlard, que vous seriez les meilleurs amis du monde un jour, je ne l'aurais pas cru.
Drago manqua de recracher la bièraubeurre qu'il buvait, tandis que Harry s'étranglait. Après avoir beaucoup toussé, le Serpentard finit par s'adresser au Gryffondor.
— Potter... ? C'est moi ou, en dehors de sa conclusion foireuse, j'ai eu une discussion à peu près normale avec Lovegood ?
— C'est Scamander, maintenant. Et oui, la discussion était à peu près normale. Que veux-tu ? Elle aussi, elle a changé.
— Je dois le prendre comment ?
— Mmmh, laisse tomber. Tiens, nos épouses reviennent. Il faut croire que notre punition est levée. Bonne soirée, Malefoy.
Harry se leva et rejoignit Ginny, tandis qu'Astoria s'asseyait à côté de Drago.
De son côté, Scorpius parvenait tout juste à entamer la discussion avec Anwenn, dans un coin relativement tranquille de la salle. Tout d'abord, il ne réussit pas à tirer grand-chose d'elle. Oui, sa vie en Allemagne était intéressante et son boulot lui plaisait. Non, elle ne comptait pas y finir sa vie. Mais elle avait appris des choses très intéressantes sur la conception et la réalisation des balais là-bas, différentes de ce qu'elle avait vu en Grande-Bretagne auparavant.
Elle assurait être vraiment heureuse pour Lily et lui. Mais honnêtement, la joie ne rayonnait pas particulièrement de sa personne. Or, Scorpius l'avait suffisamment côtoyée durant leurs nombreuses années communes à Poudlard pour la connaître, même si ils avaient été répartis dans deux Maisons rivales et n'avaient jamais été amis. Il n'était donc pas difficile pour lui de voir combien elle semblait différente de la camarade de classe dynamique et foncièrement joyeuse qu'il avait connue à l'école de sorcellerie.
Au bout du deuxième verre qu'ils partageaient, Anwenn finit par lui demander impulsivement si ça n'avait pas été trop dur, l'article scandaleux de Rita Skeeter. Scorpius sursauta puis fronça les sourcils.
— Bah, j'ai connu mieux. Heureusement, Ginny a très vite réagi pour régler le problème. Elle m'a épaté !
— Ouais, j'imagine... soupira la jeune femme en baissant la tête.
Elle garda ensuite le silence pendant un moment et Scorpius la regarda en se pinçant les lèvres, hésitant sur ce qu'il devait faire. Finalement, il préféra prendre le risque de foncer, quitte à se tromper. Après tout, foncer, face à des Gryffondor, c'était parfois la manière la plus efficace d'obtenir un résultat.
— Euh... C'est par rapport à Lily et moi, que tu me demandes ça... ou bien par rapport à Albus ?
Anwenn tressaillit et rougit. Elle ne dit pas un mot, mais toute son attitude corporelle parlait pour elle.
— Alors c'était ça... c'était ça, le problème... souffla Scorpius, la gorge noué.
— Ne te moque pas, s'il te plaît... soupira-t-elle d'une voix chargée d'émotion.
— Tu me connais, Kendal, ce n'est pas mon genre ! se récria-t-il avant de lui faire un sourire qu'il espérait réconfortant. Tu sais... je comprends, je comprends vraiment. Cette famille est impressionnante en soi, et leur célébrité n'aide vraiment pas...
— Je ne suis pas surprise que tu aies réussi à passer outre, toi, soupira-t-elle. Déjà avant que vous sortiez ensemble, Lily et toi, ça se voyait qu'il y avait quelque chose de très fort entre vous deux.
— Oh, euh... Déjà à l'époque ?
Gêné, il se passa une main sur la nuque.
— Ouais, ça se voyait comme le calmar géant au milieu du lac de Poudlard ! Enfin quand on était un peu attentif, quoi. Même si, à un moment, tu as essayé de prendre tes distances avec elle.
Scorpius voyait très bien à quoi elle faisait allusion. Quand il avait réalisé qu'il aimait Lily, celle-ci avait déjà un petit ami. Entre ça et sa famille, elle lui avait semblé totalement inatteignable, inaccessible, bien qu'ils soient amis. Il était donc sorti avec la première volontaire venue afin d'essayer de l'oublier. Sans le moindre succès, de toute évidence. Ce qu'il ressentait pour Lily était bien trop fort.
— Je ne regrette pas un seul instant la suite de mon histoire avec elle, assura-t-il d'une voix ferme.
— Et c'est toi le Serpentard et moi la Gryffondor ! s'esclaffa Anwenn. Je crois que tu es bien plus courageux que moi, Malefoy, termina-t-elle sur un ton fataliste.
— Eh bien... Je vais te confier un secret, mais ne le répète pas, s'il te plaît... Le Choixpeau voulait me placer à Gryffondor, en fait.
— Non ! T'as failli être avec nous !
La jeune femme rit franchement cette fois-ci et, pour la première fois de la soirée, Scorpius eut réellement l'impression de retrouver un peu de sa condisciple de Poudlard. Sentant un regard appuyé dans son dos, il se retourna pour croiser fugacement les yeux verts d'Albus, qui venait de se tourner. Scorpius sourit, ravi de la tournure que prenaient les choses.
— Tu sais, Kendal, je ne suis pas sûr que ce soit vraiment du courage, faire le choix d'être heureux... souffla-t-il finalement, ce qui fit grimacer la jeune femme.
— Je ne sais pas... Moi, tu vois, je n'ai pas eu le courage de dire oui à un Potter... Quand Albus m'a demandée en mariage, je me suis enfuie sans même lui répondre... Crois-moi, c'est la plus grosse bêtise que j'ai faite de toute ma vie...
Scorpius déglutit, profondément touché par sa détresse. Alors c'était donc ça, le grand drame de ces deux-là ? Quel gâchis...
Ils discutèrent encore un moment, avant que le jeune marié n'allât retrouver sa femme. En se dirigeant vers sa place, il remarqua que James discutait avec Catriona, l'actuelle petite amie d'Albus, et se demanda ce qu'ils pouvaient bien se dire.
Comme après son échange avec Albus, Lily et Scorpius retournèrent rapidement sur la piste de danse. Lorsqu'il lui résuma sa discussion avec Anwenn, la jeune femme en eut les larmes aux yeux. Il lui indiqua alors ce qu'il avait vu en revenant vers elle et ils se tournèrent dans cette direction.
Mais c'était désormais avec Albus que Catriona parlait. Celui-ci semblait particulièrement surpris par les mots de la jeune femme. Finalement, elle le salua de la main et quitta la réception. Lily et Scorpius échangèrent un regard intrigué. James aurait-il poussé Catriona à rompre avec Albus ?
Les jeunes mariés n'eurent pas le fin mot de l'histoire ce soir-là. Fatigués, ils ne tardèrent pas à partir. S'installant dans un coin relativement discret de la salle, ils sortirent le portoloin que Hannah et Neville leur avaient fourni afin de rejoindre leur suite nuptiale. Jetant un dernier regard autour d'eux, ils aperçurent Rose et son mari Alec, qui n'avaient pas encore vraiment profité de la piste de danse jusque-là, probablement à cause du monde. Un peu gênés dans leurs mouvements par le ventre très rond de la cousine de Lily, ils riaient de leurs maladresses.
Non loin d'eux, Albus et Anwenn commençaient tout juste à danser ensemble. Leurs gestes étaient un peu compassés mais, au moins, ils se parlaient à nouveau. Enfin ! Lily et Scorpius échangèrent un sourire, juste avant d'activer leur portoloin. Tout n'était peut-être pas perdu, pour ces deux-là...
