73. Complicité

Scorpius était fasciné par l'une des photos que sa femme venait d'installer, harmonieusement disposées en nuage sur l'un des murs du salon de leur tout premier appartement.

Deux gamins, deux rouquins, se tenaient au centre du cliché. La fillette était indubitablement Lily, tandis que le garçonnet était très probablement Hugo, vu que les deux enfants semblaient avoir à peu près le même âge. Ils étaient tous les deux couverts de boue de la tête aux pieds, mais n'en paraissaient pas moins ravis l'un et l'autre et posaient fièrement en souriant de toutes leurs dents.

Sur la photo, Lily s'était accrochée au cou de son cousin, qui tenait fermement un balai d'une main et, de l'autre, un Vif d'Or prêt à s'envoler. Scorpius reconnaissait sans peine, sur le visage de celle qui allait devenir son épouse, le regard déterminé qui l'avait interpellé lorsqu'il avait vraiment fait sa connaissance à Poudlard. Sa jolie Lily était une femme de tête, et elle l'avait toujours été.

— Je vois que le Vif d'Or ne te résistait déjà pas, à l'époque ! s'exclama-t-il en riant.
— Détrompe-toi, Scorp : c'est Hugo qui l'avait attrapé, ce jour-là, pas moi. J'avais joué en tant que batteuse, moi, là.
— Oh ! Mais du coup, vous avez échangé vos rôles, plus tard, à Poudlard !
— Pas vraiment, non. Tu as bien vu que les postes sont rarement fixes, dans ma famille, quand on joue au Quidditch.
— Certes.
— Donc on a de toute façon eu l'occasion d'essayer chacun des postes bien avant d'entrer dans l'équipe de Gryffondor. Enfin... c'est plus complexe qu'un simple échange de rôles...

Elle s'interrompit quelques instants, fixant le cliché avec tendresse.

— Tu sais, Scorpius, entre Hugo et moi, c'est un peu particulier, reprit-elle sur un tout autre ton. On est très proches, pas de la même manière qu'avec mes frères, mais...
— Oui, j'ai vu ça. Et je sais que tu comptes beaucoup pour lui aussi. On a pas mal discuté, lui et moi, à une époque.
— Ah oui ?
— Euh... Bon, je crois qu'il y a prescription. À Poudlard, quand toi et moi avons commencé à nous entraîner au Quidditch ensemble, j'ai eu l'impression que toute ta famille s'intéressait brusquement à moi. Enfin l'ensemble de tes frères et cousins, ce qui fait déjà pas mal de monde, hein.
— L'impression ?
— Eh bien... ils ont fait ça de manière plutôt discrète, en général. Parfois moins, mais c'est surtout le fait qu'ils fassent tous ça quasiment au même moment qui m'a fait penser qu'il y avait strangulot sous roche. Et puis ça s'est rapidement calmé, au point que je me suis demandé, pendant un temps, si je n'avais pas rêvé, malgré tout.

Lily le fixa avec des yeux ronds. Elle ne s'en était absolument pas aperçue, à l'époque.

— Durant les deux années qui ont suivi, je n'ai rien remarqué de spécial. Mais lorsque nous avons commencé à sortir ensemble, j'ai brusquement eu l'impression qu'ils s'intéressaient à nouveau à moi et cherchaient à mieux me connaître. Ils ont tous voulu discuter avec moi, à un moment ou à un autre. Et tout particulièrement Hugo. Contrairement à la plupart des autres, il ne s'est pas contenté de me parler une ou deux fois. Il a pris prétexte de plusieurs occasions pour m'entretenir de choses diverses et variées. Le tout, d'ailleurs, sans jamais citer une seule fois ton prénom, en fait. Mais il était clair que c'était pour toi qu'il s'intéressait à moi, pas pour sa sœur ou pour une autre raison.
— Sacré Hugo ! remarqua-t-elle en riant. Il ne cherchait tout de même pas à te faire fuir ?
— Oh non, rassure-toi, ni tes frères, ni tes cousins n'ont jamais essayé. Et, de toute façon, ajouta-t-il en portant la main de sa femme à ses lèvres pour y déposer un baiser, je ne l'aurais pas fait. Tu es bien trop précieuse pour moi ! Mais tu vois, à sa manière discrètement insistante de s'intéresser à moi, j'ai compris qu'il y avait un lien spécial entre lui et toi. Et puis je vous ai vu interagir plus d'une fois, aussi.
— Oui, c'est vrai... confirma-t-elle avec émotion. Hugo... Hugo et moi... on est les deux plus jeunes, les petits derniers de la famille. On est nés exactement dix ans après la Bataille de Poudlard, nous deux, mais aussi dix ans après Teddy qui a été le premier de notre génération, même s'il n'était pas vraiment un Weasley. Et plus d'un an après Lucy, la plus proche de nous en âge. Alors tu vois, Hugo et moi, on s'est un peu ligués, depuis toujours ou presque, pour avoir le droit de faire comme les plus grands, pour ne pas être considérés comme des gamins. Quand les grands refusaient de jouer avec nous, quand ils nous repoussaient parce qu'ils avaient peur qu'on abîme leurs affaires... on se créait notre monde, rien que tous les deux. Tu vois ce que je veux dire ?

Le jeune homme opina gravement.

— On a toujours été là l'un pour l'autre, lui et moi. S'il y a bien une personne, à part toi, en qui j'ai confiance plus que tout, et sur qui je sais que je pourrai toujours compter, c'est vraiment Hugo. Plus encore que mes frères, d'une certaine manière, ou que mes autres cousins. D'ailleurs, tu parlais tout à l'heure du fait qu'il a été batteur à Poudlard. Tu sais quoi, Scorpius ? En fait, Hugo ne voulait pas du tout entrer dans l'équipe, il n'avait jamais voulu. Il refusait que les projecteurs soient encore plus braqués sur lui qu'ils ne l'étaient déjà à cause de son nom et de ses parents.
— Je comprends tout à fait...
— Je sais. J'avais toujours respecté ça, jusque-là, parce que je comprenais très bien ses raisons. Sauf que, cette année-là, il me manquait un deuxième batteur : personne n'avait été ne serait-ce qu'acceptable, lors des essais. Je savais ce que mon cousin vaut sur un balai, je savais comment il se débrouille au Quidditch, et notamment avec une batte entre les mains. Il était exactement le joueur qu'il me fallait. Alors j'ai tout fait pour le convaincre et, à mon grand soulagement, il a rejoint l'équipe. Mais je sais très bien que, si je ne le lui avait pas demandé, probablement aussi si je n'avait pas été capitaine, il ne l'aurait jamais fait. Il m'a très clairement dit qu'il ne l'aurait pas fait pour Rose ou pour l'un de mes frères, pas plus pour nos autres cousins, et je le crois volontiers.

Scorpius serra un peu plus fort la main de sa femme dans la sienne.

— Ta famille est vraiment chouette, Lily, tu as de la chance. Et donc, sur cette photo, vous aviez quel âge ?
— Nous avions dix ans, dix ans déjà, dix ans seulement. C'était pendant ce qu'on avait appelé « l'année la plus injuste de tous l'univers », lui et moi ! précisa-t-elle avec un petit rire.
— Pourquoi ? s'étonna Scorpius en fronçant les sourcils.
— Parce que c'était la pire de toutes : l'année où absolument tout le monde, même Lucy, avait eu le droit d'aller à Poudlard, sauf nous deux. Je ne sais pas si tu imagines, mais pour Hugo et moi, c'était vraiment horriblement injuste.
— Mmmh, je crois que je comprends. J'ai moi-même été très frustré lorsque mes cousines sont allées à Poudlard toutes les deux, alors que je n'y avais pas encore droit. Et pourtant, nous étions loin d'être aussi proches que vous ne l'êtes dans ta famille !

Les deux jeunes époux échangèrent un sourire nostalgique en songeant à leurs souvenirs de l'école de sorcellerie.

— Et du coup, j'imagine que vous passiez beaucoup de temps à jouer ensemble, Hugo et toi ?
— Oh oui, et cette année-là plus encore que toutes les autres ! On a passé presque tous nos après-midis à jouer ensemble, comme sur cette photo. Le plus souvent chez nos grands-parents, parfois chez ses parents, parfois chez les miens. Et pas qu'au Quidditch, bien sûr, mais ça faisait évidemment partie de nos jeux préférés. Là, tu vois, en fait, le balai qu'il tient sur cette photo, ce n'était pas le sien mais le mien. C'est pour ça qu'il le tenait aussi loin de moi. En fait, juste avant la photo, j'essayais de le lui reprendre et je n'arrêtais pas de lui dire : « Rends-moi mon balai ! ».
— Et il ne l'a pas fait ? s'étonna Scorpius.
— Tu sais, on riait tellement, en même temps, tous les deux, que je n'étais sûrement pas très crédible. J'ai même essayé de forcer Hugo à m'obéir en faisant mine de l'étrangler, seulement pour rire bien sûr, lorsque Maman nous a interpellés pour nous prendre en photo avec son vieil appareil. Et juste après la photo, j'ai trouvé une astuce et j'ai finalement pu parvenir à mes fins !
— Ah oui ?
— Oui, j'ai fait semblant de changer d'avis et d'attraper le Vif d'Or qu'il tenait, juste avant de faire un croche-patte à Hugo. Il a fait une sacrée chute, tu aurais dû voir sa tête ! indiqua-t-elle avec un nouveau rire. Malheureusement, Maman a refusé de le photographier à ce moment-là, disant que ce n'était vraiment pas sympa pour lui.
— Euh, je peux la comprendre, hein...
— Mais c'était de sa faute, aussi, un balai c'est précieux ! se défendit-elle en tirant la langue à son mari avec une touche de provocation.
— Tu aurais vraiment fait une parfaite Serpentard, ma Lily ! assura-t-il en riant.
— Peut-être, mon chéri, peut-être... Dans une autre vie... Mais je ne regrette pas d'avoir été l'attrapeuse de Gryffondor, rétorqua-t-elle avec un sourire en coin.
— Tu ne regrettes même pas un tout petit peu de ne pas avoir été dans la même Maison que moi ? la provoqua-t-il avec le même sourire en coin.
— OK, ça aurait sûrement été sympa, par certains côtés.
— Genre la Salle Commune.
— Oui, aussi. Mais si j'avais été à Serpentard et toi à Gryffondor, tous les deux attrapeurs... tu imagines ? demanda-t-elle avec un grand sourire malicieux.
— J'ai toujours trouvé que le vert t'allait à merveille, ma jolie rouquine. Mais je ne suis pas certain que le rouge aurait pu m'aller aussi bien... Ça aurait été dommage, si j'avais eu l'air d'un vampire, non ?
— Parce que tu crois que ce genre de détail aurait pu m'éloigner de toi ? pouffa-t-elle. Et peut-être que la Maison de Godric t'aurait apporté des choses intéressantes.

Il haussa les épaules, le sourire en coin toujours présent sur son visage, comme à chaque fois qu'ils jouaient à se provoquer.

— Peut-être, peut-être pas... On ne peut pas refaire le passé, de toute façon. En tout cas, ça aurait effectivement été intéressant de s'opposer sur le terrain aux places inverses de celles de nos pères... Leurs réactions auraient probablement été savoureuses. Surtout que je suis certain que ça aurait de toute façon terminé de la même manière, conclut-il en portant la main de sa femme à ses lèvres pour y déposer un baiser.

Lily lui sourit tendrement tout en opinant à ses paroles.

Les jeunes époux tenaient d'autant plus à ce que leur appartement soit bien installé et accueillant que leurs parents devaient rapidement venir leur rendre visite. Ce serait notamment l'occasion de leur amener leurs animaux, qui les auraient encombrés durant leur voyage de noces, et n'auraient pas forcément apprécié d'être emmenés par la famille de Gabrielle avec le reste de leurs affaires.

Oh, bien sûr, les Potter et les Malefoy avaient fixé des dates qui ne se chevauchaient pas. Ginny et Astoria auraient pourtant voulu prendre au moins un repas en commun chez le jeune couple, mais Lily et Scorpius avaient préféré accéder à la demande de leurs pères. Non pas pour leur faire plaisir, mais parce qu'ils n'avaient aucune envie de subir des conflits potentiels dans leur nouveau domicile.

Les Potter furent donc les premiers à venir les voir. James et Albus étaient venus avec leurs parents mais, à la grande frustration de Lily, aucun de ses deux frères n'était accompagné. Évidemment, sa réaction n'échappa pas à Scorpius qui lui donna un léger coup de coude et lui fit un clin d'œil complice. Si les frères Potter avaient besoin de temps, il ne fallait vraiment pas les pousser. Lily lui fit une petite grimace en retour. Il ne connaissait les relations fraternelles que de l'extérieur, après tout, et elle savait très bien comment les gérer tous les deux.

Sphinx était donc du voyage. Il n'avait pas du tout apprécié le portoloin et avait manifesté sa désapprobation par de nombreux feulements. Mais lorsqu'il découvrit que Lily se trouvait face à lui, il se précipita aussitôt vers elle, se frottant à ses jambes durant de longues minutes. Il accompagna ses manifestations de joie de longs miaulements modulés, comme s'il lui racontait tous ses malheurs par le détail. La jeune femme s'était penchée vers l'animal pour le caresser et il finit par sauter dans ses bras pour se blottir contre elle.

— Ben dis donc, Sphinx, tu n'es pas aussi affectueux, d'habitude ! plaisanta-t-elle tout en lui gratouillant le menton.
— C'est clair que ce n'est pas avec nous ou avec les parents que cette sale teigne risquait de se comporter ainsi ! remarqua Albus sur un ton sarcastique. Il est très bien avec vous, il ne va pas nous manquer.

Tandis que Harry et Ginny protestaient en disant que ce n'avait pas été une charge si lourde que ça, Lily, Scorpius et James éclatèrent de rire. Il était vrai que ce chat n'avait jamais été sociable. Il tolérait à peine la famille et les amis de Lily et ne supportait pas les étrangers.

Néanmoins, il posa possessivement une patte sur le bras de Scorpius, qui s'était rapproché. Ce qui n'échappa à personne et incita les deux frères de Lily à lever les yeux au ciel, tandis que Harry ouvrait la bouche avec surprise, avant de sourire en comprenant que ce comportement était loin d'être nouveau et que le reste de sa famille était déjà au courant.

Sans que personne ne sache vraiment pourquoi, Sphinx avait adopté d'abord Lily, lorsqu'il était encore un chaton, puis Scorpius lorsque les deux jeunes gens avaient commencé à sortir ensemble. Mais pourquoi seulement Lily et Scorpius, et personne d'autre ? Personne n'avait de réponse à cela.

Tout ce que l'on savait, c'était que ce genre de comportements était plus courant chez les fléreurs que chez les chats ordinaires. Ces créatures magiques étaient particulièrement intelligentes, au point qu'il était nécessaire d'obtenir un permis pour avoir le droit d'en posséger un comme animal familier. Cela n'était cependant pas nécessaire pour leurs descendants croisés avec des chats, comme c'était le cas de Sphinx. Néanmoins, Lily et Scorpius se demandaient régulièrement si son taux de sang fléreur n'était pas particulièrement élevé, malgré les croisements, voire à cause de ceux-là.

Les Potter complimentèrent le jeune couple sur leur appartement, qu'ils trouvaient charmant et bien aménagé. Avant que la famille de Lily ne repartît en Grande-Bretagne, ils visitèrent ensemble les environs et convinrent sans peine qu'ils avaient choisi un excellent coin pour s'installer.

Les Malefoy vinrent à leur tour deux jours plus tard. Ils n'avaient finalement pas emmené avec eux la chouette effraie de Scorpius, afin qu'elle ne souffrît pas du trajet en portoloin comme le chat de Lily. Le plus simple avait donc été de l'envoyer préalablement, droit vers son propriétaire, avec une lettre à son intention qu'elle avait été ravie de lui remettre.

Astoria avait chaleureusement félicité les jeunes époux sur leur installation dès son arrivée. Drago s'était montré beaucoup plus réservé, comme à son habitude, mais les discussions avaient néanmoins été suffisamment détendues. Il était bien conscient du bonheur manifeste de son fils et de sa bru, et n'avait aucune intention de le gâcher. Trop vite, cependant, comme les Potter, ils avaient dû repartir en Grande-Bretagne.

Lily et Scorpius devaient encore prendre leurs marques sur place, en attendant la rentrée des classes, dans leurs tous nouveaux établissements. Avec des cours qui auraient lieu exclusivement en français. Le jeune homme travaillait donc activement ses capacités en la matière. Il ne voulait pas dépendre uniquement des sortilèges de traduction. Et pour cela, quoi de mieux que de visiter la région, et de discuter avec des personnes du coin ? Qu'elles soient sorcières ou moldues, d'ailleurs, la région étant aussi riche d'un côté du Secret Magique que de l'autre.