74. Confortable anonymat

Comme ils l'avaient prévu, Lily et Scorpius mirent à profit les semaines suivantes pour visiter la région côté moldu comme côté sorcier. Maintenant qu'ils n'avaient plus le souci de trouver leur logement, ils pouvaient réellement découvrir les lieux, l'esprit tranquille. Et en profiter pour pratiquer autant que possible leur français avant la rentrée des classes.

Les jeunes époux appréciaient énormément de passer tout leur temps ensemble, de profiter pleinement de la présence l'un de l'autre. C'était clairement encore mieux que durant leurs années communes à Poudlard. Ils en profitaient d'autant plus que, lorsque leurs cours auraient commencé, à l'Académie de Magizoologie pour Scorpius et à l'Institut de Sortilèges pour Lily, ils auraient moins de temps libre en commun. Même si, évidemment, cela n'aurait rien à voir avec ce qu'ils avaient pu connaître jusque-là.

Bien trop vite, ce fut la rentrée. Contrairement à son mari, Lily avait la chance de déjà bien connaître l'une de ses camarades de classe. Mathilde Charmetant était la fille aînée de Gabrielle, la sœur de Fleur Weasley. Elle avait fait partie des demoiselles d'honneur de Lily, aux côtés de ses autres amies Ailis McGuire, Erin Finnigan, Drenka O'Reilly et Violet Young, et de la plupart de ses cousines.

C'était même Mathilde qui avait donné à Lily l'idée de devenir météomage, alors qu'elles étaient encore pour l'une à Beauxbâtons, pour l'autre à Poudlard. L'année précédente, elle avait effectué sa première année à l'Institut des Sortilèges provençal, tandis que Lily étudiait dans l'équivalent britannique, en Irlande.

Contrairement à Scorpius, qui était passé de l'École de Magizoologie britannique à l'Académie de Magizoologie française dans le cadre d'un programme d'échange proposé par ses professeurs et n'avait donc eu aucune démarche à effectuer, la jeune femme avait dû demander le transfert de son dossier d'un établissement à l'autre. Cela n'avait heureusement pas posé de problème particulier, d'autant plus qu'elle était bonne élève.

Lily n'était, en outre, pas la première à demander un transfert de ce genre. Il y avait aussi des élèves non francophones qui rejoignaient l'Institut de Sortilèges directement en première année. Elle bénéficiait ainsi du programme pour étudiants étrangers, qui offrait quelques cours supplémentaires concernant l'adaptation des sortilèges d'une langue à l'autre, ainsi que le soutien de tuteurs un peu plus avancés dans leur cursus. Certains avaient choisi cet institut parce qu'il n'y avait pas d'équivalent dans leur langue, d'autres par rapport à ses enseignements spécifiques, quelques-uns enfin, comme Lily, pour des raisons personnelles.

Les deux jeunes gens s'aperçurent très vite que leurs camarades prononçaient le nom Malefoy à la française, et décidèrent d'un commun accord de ne pas les corriger, afin de ne pas trop accentuer leur origine britannique. D'autant plus qu'ils avaient tous deux découvert dans leurs établissements respectifs les avantages d'un anonymat très confortable : la famille de Scorpius n'était pas vraiment connue en France, bien qu'elle y plongeât ses racines, et Lily ne portait désormais plus le nom de son père.

La jeune femme parlait d'ailleurs tellement bien le français que plusieurs de ses camarades s'étonnèrent en apprenant qu'elle avait été à Poudlard. Elle leur expliqua donc qu'elle était britannique, mais qu'elle avait de la famille française, dont son amie Mathilde faisait partie.

De son côté, Scorpius avait rencontré moins de difficultés que ce qu'il craignait, à l'académie de Magizoologie. Le programme d'échange était très bien rôdé et tout était préparé pour le recevoir. Il y avait des étudiants de pays comme le Brésil, le Japon, l'Australie, le Bénin, l'Ouzbékistan... Ils avaient rapidement lié connaissance les uns avec les autres, notamment en échangeant sur les créatures fantastiques typiques de leurs différents pays.

Scorpius s'était rapidement aperçu qu'il parvenait mieux à se débrouiller en français que beaucoup d'entre eux. Le fait d'avoir pratiqué avec sa femme, entre leur installation en France et la rentrée, avait réellement aidé. Au final, seul le lexique sur les termes français de Magizoologie lui était réellement nécessaire au quotidien.

Le jeune homme avait aussi noué contact avec des étudiants francophones, sans grande difficulté, même s'il était loin de parler leur langue aussi bien que Lily. Et très vite, les groupes de travail, mêlant des étudiants de différentes origines, avaient aidé les amitiés à se nouer.

Une fois la période un peu intense de la rentrée passée, Lily et Scorpius avaient mis en place une routine satisfaisante. Ils déjeunaient ensemble puis prenaient chaque matin la poudre de cheminette pour rejoindre leurs établissements respectifs, et mangeaient généralement sur place avec leurs camarades de promotion.

Après les cours, ils se retrouvaient pour travailler côte à côte, soit chez eux, soit dans une bibliothèque si l'un ou l'autre avait besoin de références ou de consulter des ouvrages particuliers. Cela leur rappelait le début de leur relation amoureuse, et les très nombreuses heures qu'ils avaient passées à faire leurs devoirs de la même manière, à Poudlard.

Le soir, ils dînaient seuls vers dix-huit heures, au rythme britannique, puis passaient le reste de leur soirée à travailler ou à lire. Sauf s'ils passaient la soirée avec des amis, auquel cas ils prenaient le thé en rentrant des cours, avant de dîner plus tardivement, pour suivre les habitudes françaises.

Quelques mois se passèrent ainsi, sans rien de notable. Le jeune couple rentrait par portoloin en Grande-Bretagne à peu près une fois par mois pour voir leurs familles et leurs amis, comme ils l'avaient promis. Ces weeks-ends étaient denses et intenses, ils avaient un peu l'impression d'être pris dans un tourbillon. Ils le faisaient avec plaisir et, s'ils rentraient ensuite chez eux sans regret, c'était aussi avec le cœur rempli de tout l'amour de leurs proches. À l'occasion, c'était eux qui recevaient leurs amis ou leur famille, et leur faisaient découvrir la Provence lorsqu'ils ne la connaissaient pas déjà.

Ce matin-là, Lily et Scorpius étaient assis autour de la table de la cuisine, en train de prendre leur petit déjeuner, lorsqu'un grand bruissement d'ailes se fit entendre. Bruissement suivi presque aussitôt par le tapotement de becs au carreau de leur fenêtre. Scorpius se leva pour ouvrir celle-ci et plusieurs oiseaux de nuit se posèrent sur la table, comme quasiment tous les matins. Lily commença à détacher le courrier des pattes des volatiles.

— Tiens, c'est marrant, ça, constata-t-elle en levant un sourcil. C'est le hibou de James, pourtant la lettre n'est pas de lui.
— La chouette d'Albus est peut-être occupée ailleurs ou malade ? présuma Scorpius distraitement, occupé à détacher une autre missive de la patte d'un hibou récalcitrant.
— Ce n'est pas Albus, ni mes parents qui écrivent, précisa Lily en relisant attentivement son courrier.
— Ah bon ? Qui c'est, dans ce cas ?
— C'est Ailis. Elle demande si elle peut venir à la maison le mois prochain.
— En soi, rien d'extraordinaire, elle est déjà venue. Il faut qu'on voie pour caler les dates.

Tout en parlant, Scorpius se retourna vers le buffet et attrapa la boîte de Miamhibou. Bien loin de se calmer à cette vue, Horus, le grand-duc de sa mère, continuait de sautiller partout sur la table en hululant de plus belle. Il observa l'oiseau, ne comprenant pas pourquoi il refusait la friandise. Jusqu'au moment où il déploya ses ailes pour s'installer sur le buffet — manquant d'éborgner le sorcier au passage — et taper du bec sur le tiroir juste en-dessous.

Scorpius sourit. Il posa le Miamhibou sur la table de la cuisine, à disposition de sa femme, et sortit la boîte de Bisc'ourrier, l'équivalent français des friandises pour volatiles. Il nota mentalement d'en apporter un stock à ses parents lors de leur prochain passage en Grande-Bretagne.

Lily avait regardé la scène avec amusement, et profita du calme revenu pour reprendre la discussion.

— Oui, mais elle n'avait jamais utilisé le hibou de James jusqu'à présent, en tout cas pas pour nous écrire...
— Ah oui, c'est le hibou de James, répondit Scorpius en récupérant enfin sa propre lettre. Tu penses qu'il y a du nouveau, depuis notre mariage ?
— On dirait. D'autant plus qu'elle veut venir accompagnée, regarde son post-scriptum...
— Ha ! s'exclama-t-il joyeusement. Eh ben, c'est pas trop tôt, ils ont pris leur temps !
— C'est sans doute un peu ma faute, reconnut Lily sur un ton penaud tout en se passant la main sur la nuque.
— Tu n'avais pas de mauvaises intentions, ma chérie, la rassura-t-il. C'est vrai que tu es allée un peu loin, à un moment, mais je comprends les inquiétudes que tu avais.

La jeune femme soupira.

— Je les aime beaucoup, tous les deux... Je voulais seulement qu'ils ne se fassent pas de mal. C'est pour ça que j'ai eu si peur. Surtout que je suis bien placée pour savoir qu'Ailis avait déjà eu le béguin pour James, quand on était plus jeunes. J'ai eu peur que ça la rende plus fragile, du coup, par rapport à lui, et qu'il n'en profite...
— Tu sais... J'ai l'impression qu'Ailis a toujours eu la tête sur les épaules. Si James avait risqué un tant soit peu de la blesser, aussi amoureuse soit-elle, elle t'en aurais sûrement parlé. Ou au moins à Erin, qui aurait probablement proposé d'en parler toutes les trois.
— Oh... oui, tu as sans doute raison, reconnut-elle en fixant piteusement ses souliers. Mais... James était tellement...
— Mal dans sa peau ?
— Ce n'est pas le terme que j'aurais utilisé, contra-t-elle en fronçant les sourcils sous l'effet de la réflexion.
— En tout cas, depuis qu'il y a strangulot sous roche avec Ailis, il a changé. Il est plus posé, tu ne trouves pas ? Plus adulte, aussi, peut-être.
— Peut-être... Maintenant que tu le dis, je crois que je retrouve le James de mon enfance, enfin celui d'avant qu'il n'aille à Poudlard.

Quelques jours avant l'arrivée d'Ailis et de son pas si mystérieux accompagnateur, Scorpius rentra tard d'une session de travail en groupe. Il retrouva Lily lovée sur leur canapé, des boîtes de photos de son enfance et adolescence autour d'elle. Elle ne l'avait pas entendu arriver et semblait rêvasser. En se penchant pour l'embrasser, il remarqua qu'elle avait principalement sorti d'un côté des photos d'Aïlis, de l'autre des photos de James. Il sourit.

— Tu crois qu'ils vont nous annoncer qu'ils vont se marier ?

Bouche bée et les yeux écarquillés, Lily sembla figée.

— Pardon ? Attends, tu ne vas pas un peu vite, là ?
— Peut-être...
— Ça s'est bien passé, votre travail, au fait ? demanda-t-elle pour changer de sujet.
— Yep. Mais figure-toi que j'ai fait une partie du trajet retour à pied.
— Besoin de prendre l'air, j'imagine ?
— En fait, c'est parce qu'Aleksander, tu sais, le norvégien, voulait me parler.
— Ah bon ? Ce n'est pas lui qui est du genre taciturne ?
— Si, mais il voulait me demander quelque chose d'assez particulier. Ça faisait un moment que je le sentais tourner autour du chaudron, alors j'en ai profité pour l'inciter à parler, sans les autres autour.
— Et qu'est-ce qu'il te voulait ? s'enquit-elle, sa curiosité piquée.
— Figure-toi qu'il voulait que je lui raconte comment nous avons décidé de nous marier, toi et moi, expliqua Scorpius tout en prenant place à côté de Lily.
— Oh !
— En fait, il m'a avoué qu'il aimerait bien que sa petite amie et lui se marient, mais qu'il ne sait vraiment pas comment aborder le sujet avec elle. Donc on a un peu discuté, et figure-toi qu'ils sont ensemble depuis un peu moins longtemps que James et Ailis, enfin que le début de ce qu'on a remarqué entre ces deux-là. Et du coup, bien sûr, j'ai pensé à eux. Ça fait quand même un sacré bout de temps qu'on se pose des questions sur ce qui se passe exactement entre eux...
— Oh... finit-elle par souffler d'une petite voix. Tu crois vraiment qu'ils en sont déjà là ? Alors qu'il n'y a encore rien d'officiel ?
— Ce ne sont que des suppositions, répondit-il en haussant les épaules. Peut-être qu'ils veulent simplement ta bénédiction pour sortir ensemble ?
— Euh... Tu crois vraiment qu'ils ont besoin de me demander la permission ? contra-t-elle en levant les yeux au ciel.
— Ce n'est pas ce que j'ai dit. Franchement, Lily... Je crois que je peux les comprendre. Tu n'as pas très bien accueilli leur rapprochement, au départ.
— Et on me le reprochera toute ma vie ! soupira-t-elle exagérément.
— Lily, ce n'est pas ce que je voulais dire, soupira Scorpius en se rapprochant d'elle et en posant ses mains sur les épaules de sa femme.
— Je ne voulais pas leur faire de mal, tu sais... souffla-t-elle finalement tout en fixant ses genoux.
— Je sais, reconnut-il sur un ton apaisant. Et je suis sûr qu'ils le savent aussi.
— Tu crois ? vérifia-t-elle en le regardant avec un air misérable.
— Je ne te le dirais pas si ce n'était pas le cas, confirma-t-il avant de déposer un baiser sur son front.

Lily se blottit contre son mari, qui referma ses bras sur elle tendrement.

— Ils n'ont pas besoin de demander ma permission... souffla-t-elle finalement. De toute façon, ils sont adultes tous les deux...
— Lily... j'ai supposé qu'ils voulaient te demander ta bénédiction. Pas ta permission. Ce n'est pas pareil.

Elle soupira à nouveau.

— Ils l'ont. C'est évident.
— Ce n'est peut-être pas si évident que ça pour eux, souffla-t-il avant d'embrasser tendrement les cheveux de sa femme. Enfin, peu importe pour l'instant, ce n'est qu'une supposition de ma part. Si ça se trouve, ce n'est même pas James qui viendra avec Ailis !
— Scorpius, c'était le hibou de mon frère, rappela-t-elle sur un ton d'évidence.
— Elle viendra peut-être avec Erin ? la taquina-t-il.
— Elle me l'aurait dit !
— Hum, oui, tu marques un point. Son frère ? Sa mère ?
— Scorpius ! s'insurgea-t-elle.
— D'accord, d'accord, j'arrête ! répondit-il en riant. Au fait, tu lui as rappelé combien Sphinx est sauvage avec tout le monde, y compris les membres de ta famille... ?
— C'est très Serpentard, ça, remarqua-t-elle en riant à son tour. Dommage que tu ne me l'aies pas suggéré plus tôt, j'aurais pu la taquiner innocemment... ou presque.