75. L'art délicat de la communication
Scorpius constata que, malgré les paroles rassurantes et pleines de sagesse qu'elle lui avait dites, Lily sembla prise de frénésie jusqu'au week-end. Le jeune homme supposa que cétait parce que sa femme n'avait pu obtenir la moindre confirmation de l'identité de la personne qui devait accompagner son amie. D'autant plus que ses parents et son frère Albus ne semblaient au courant de rien. James prétendait, quant à lui, ne pas être davantage au courant de quoi que ce soit. Sa sœur ne le croyait évidemment pas une seconde.
C'était tout de même son hibou qu'Ailis avait utilisé ! Sans compter que celle-ci n'avait jamais été du genre cachottière, jusque-là. Du moins pas en dehors d'un seul et unique sujet... c'est à dire, justement, le frère aîné de Lily. Et comme, en plus, elle faisait ses études en Italie, aux abords de l'Etna, en vue de devenir vulcanologue... Le hasard n'expliquait certainement pas l'utilisation de ce hibou-là pour l'envoi de son message.
Le pauvre Scorpius en avait entendu parler chaque jour en long, en large et en travers. Et encore plus depuis la discussion qu'il avait eue avec sa femme ! Honnêtement, il commençait à regretter sérieusement d'avoir indiqué à Lily que son frère et son amie pourraient tout à fait envisager de se marier.
La veille de l'arrivée des fameux visiteurs, il s'était installé dans le fauteuil de leur chambre d'ami pour lire la Gazette du Sorcier. Du moins, pour tenter de la lire. Partagé entre inquiétude et amusement, le jeune homme observait sa femme organiser et réorganiser la pièce.
— Tu m'inquiètes un peu, tu sais, finit-il par reconnaître à mi-voix tout en repliant son journal.
— Ah bon ? Pourquoi ? s'étonna-t-elle en s'interrompant à peine dans sa tâche.
— Si je compte bien, ça fait trois fois que tu redécores totalement cette pièce.
— Je veux que tout soit parfait.
— Mais tout est déjà parfait, Lily.
La jeune femme fronça le nez en observant tout autour d'elle, avant de recommencer à agiter sa baguette dans tous les sens. Scorpius leva les yeux au ciel en souriant, bien conscient de son incapacité à changer quoi que ce soit, et sortit de la pièce pour préparer le thé. Il se demandait si Lily n'en faisait pas un peu trop, et espérait surtout qu'elle ne leur sauterait pas à la gorge le lendemain, malgré son assurance du contraire.
Ce fut donc avec soulagement et angoisse mêlés que le jeune homme se rendit — enfin ! — avec Lily à la salle des Portoloins internationaux pour accueillir Ailis... et le mystérieux invité de celle-ci. Mystérieux invité que, sans surprise... il reconnut immédiatement comme étant, ainsi que Lily l'avait deviné, le frère de celle-ci, James Potter lui-même.
Son appréhension revint néanmoins en force lorsqu'il sentit sa femme se tendre à ses côtés. Aussi serra-t-il la main de Lily dans la sienne, espérant ainsi l'inciter discrètement à éviter tout éclat. Le sourire carnassier qu'elle lui retourna ne le rassura pas le moins du monde.
De leur côté, Ailis et James n'en menaient pas large et, malgré leurs efforts pour le masquer, cela se voyait. Ils se tenaient à distance respectable l'un de l'autre, comme s'ils n'étaient que des amis arrivant ensemble par hasard ou presque, et chacun d'eux tenait sa propre valise à la main. L'un comme l'autre affichait un sourire un peu compassé, comme s'ils attendaient de savoir à quelle sauce ils allaient se faire dévorer, pardon, être mangés.
Lily les prit totalement au dépourvu. Bien loin de la réaction à laquelle tout le monde s'attendait, elle fit exactement comme si de rien n'était. La jeune femme sauta au cou d'Ailis, qu'elle n'avait pas vue depuis plusieurs mois, puis taquina son frère tout à fait comme elle avait l'habitude de le faire.
En réalité, c'était exactement comme si Ailis lui avait explicitement annoncé qui l'accompagnait et, surtout, comme si c'était absolument normal et totalement habituel de voir James et elle ensemble.
Scorpius fit de son mieux pour cacher son amusement. Il n'aurait pas fait mieux lui-même, et calqua très exactement son comportement sur celui de Lily. Clairement, sa femme aurait bien eu sa place à Serpentard, elle y aurait fait des étincelles.
Tandis qu'ils quittaient la salle des Portoloins internationaux, il nota qu'Ailis et James échangeaient un regard surpris, avant d'observer Lily suspicieusement. James cherchait clairement l'embrouille que sa sœur lui avait réservée. Ailis semblait moins inquiète que lui. En tout cas, elle ne lançait pas à sa meilleure amie des regards tantôt inquiets, tantôt furibonds.
Les deux jeunes gens s'étaient attendus à de l'étonnement, ou du moins à quelques questions de la part des Malefoy.
Pas à ce que ces derniers agissent exactement comme si la situation était normale, même banale.
Scorpius savait toute la fierté de sa femme d'avoir percé les amoureux à jour et, surtout, de les déstabiliser autant. Cela semblait totalement mérité à Lily, après tout le mystère qu'ils avaient fait autour de la venue de James. Il n'était pas loin de partager l'opinion de son épouse, même s'il espérait qu'elle n'abuserait pas trop longtemps, d'autant moins qu'elle avait sa part de responsabilité dans la situation.
— Je vais poser vos valises dans la chambre, indiqua le jeune homme en faisant léviter les bagages sans laisser l'opportunité à ses invités de rétorquer quoi que ce soit.
Il se rendit aussitôt dans la chambre d'amis, qu'il n'avait pas vue terminée. Il fit se poser les valises au pied du lit et apprécia à sa juste valeur le génie de sa femme.
Lily avait, en peu de temps, transformé cette pièce en un résumé de la vie de leurs invités. Elle avait soigneusement choisi les revues sur le buffet en fonction de leurs centres d'intérêt, mis au mur une sélection des photos qu'elle avait triées quelques jours auparavant, et ajouté quelques clins d'œil, comme un dragon en peluche qui, Scorpius n'en doutait pas, était une exacte réplique de celui que James avait fait exploser quand Lily était petite.
Décidément, sa femme ne laissait pas passer le moindre détail, en particulier quand elle voulait quelque chose. Elle aurait tellement eu sa place à Serpentard !
Il revint ensuite dans le salon, où Lily servait le thé en parlant de tout et de rien. James et Ailis étaient assis dans le canapé, chacun dans un coin différent. Ils faisaient vraiment tout pour ne pas avoir l'air d'être ensemble, mais ils n'étaient pas totalement crédibles pour autant.
— Qu'est-ce que vous voudrez faire, demain ? On a pensé se promener à Aix, côté sorcier ou côté moldu, comme vous voulez.
— Plutôt sorcier, pour ma part, répondit James. J'aime bien être dans le monde de la magie sans que personne ne se retourne sur nous, ça change...
Lily opina.
— Je comprends... C'est quelque chose qu'on apprécie énormément, ici. Surtout après le battage publicitaire autour de notre mariage, organisé par cette chère Rita... Même les sorciers britanniques qui vivent dans le coin ne viennent pas nous embêter. On en profitera pour vous faire découvrir les trucs sympas qu'on a découverts depuis la dernière fois que vous êtes venus.
— Volontiers ! répondit Ailis.
Cette dernière observait sa meilleure amie à la dérobée chaque fois qu'elle le pouvait. Son appréhension était palpable, bien plus que celle de James, qui jouait sur sa rivalité de grand frère avec sa sœur pour masquer ses inquiétudes.
Scorpius se joignit à eux et ensemble, ils établirent un programme pour le lendemain. Puis il sortit des jeux de société ensorcelés par Teddy Lupin, et l'attention de tous fut détournée au profit des dés, des stratégies et des pions récalcitrants, jusqu'au moment du coucher.
— Je donnerais cher pour voir leurs têtes en découvrant la décoration de leur chambre ! s'exclama Scorpius.
Lily, qui venait de fermer la porte de leur propre chambre, éclata de rire.
— Je les ai peut-être mis sur des charbons ardents, les pauvres, répondit-elle. Tu crois qu'ils m'en veulent ?
— Je crois surtout qu'ils ne savent pas comment aborder le sujet. Il va falloir les aider, demain...
— Clairement, je ne les ai jamais vus aussi mal à l'aise, ni l'un, ni l'autre... Tu as raison, si ça continue comme ça il faudra effectivement qu'on fasse quelque chose.
Scorpius sourit à sa femme, rasséréné par son état d'esprit.
Ils se dirigèrent vers Aix en Provence dès le lendemain matin, parcourant ensemble les échoppes magiques de la capitale française. Ailis découvrit notamment un petit artisan de statuettes magiques du monde entier qui avait étudié la lithothérapie à la moldue. Elle passa plus d'une heure à discuter pierres, roches, propriétés magiques et vulcanologie, et repartit avec tellement de livres sur le sujet qu'elle dut leur faire subir un sort de rétrécissement pour pouvoir les transporter.
Le midi, après avoir hésité entre les deux côtés, ils mangèrent dans un petit restaurant sympa côté moldu, situé dans l'une des petites rues touristiques d'Aix. Comme durant toute la matinée, les invités restèrent physiquement distants l'un de l'autre, mais les Malefoy ressentirent clairement leur complicité, bien différente d'une simple amitié. Malgré leurs efforts, le repas ne suffit malheureusement pas à dénouer la situation. Les dits efforts étaient trop subtils, peut-être ?
Au final, c'est durant la balade qui suivit, toujours dans les petites rues de la ville moldue, qu'Ailis et James se décidèrent — enfin — à aborder la raison de leur venue.
