76. À cœur ouvert
Les quatre jeunes gens se trouvaient dans une petite rue d'Aix particulièrement calme, et dont ils étaient les seuls passants. Tout à coup, Ailis et James s'arrêtèrent, comme s'il leur était devenu impossible d'avancer davantage. Les Malefoy se tournèrent vers eux, leur donnant manifestement toute leur attention.
— Écoute, Lily... commença James en se dandinant d'un pied sur l'autre. On voulait te l'annoncer avant d'en parler au reste de la famille, mais... on ne sait pas trop comment aborder le sujet.
Il prit une grande inspiration avant de continuer.
— Alors, voilà. Ailis et moi... On va se marier.
— On sait que tu n'es pas très fan de l'idée, enchaîna celle-ci, mais on est sûrs de nous, tu sais.
— Ça fait des mois qu'on y pense, ajouta James sans laisser le temps à sa sœur de placer le moindre mot. Depuis que j'ai demandé à Ailis si elle voulait être ma petite amie, en fait.
— Pour tout te dire, James m'a demandée en mariage avant même de me demander de sortir avec lui... Parce qu'il voulait vraiment me prouver à quel point il était sérieux.
— Et je le suis toujours, hein...
Lily les regardait tour à tour, et se rendit compte d'à quel point elle avait longtemps fait peser sur eux une culpabilité qui n'avait plus lieu d'être. Elle se mordit les lèvres, en les écoutant débiter toutes les justifications qu'ils avaient, manifestement, préparées de longue date. Ailis avait pris la main de James, pour se donner du courage, ou bien pour imposer l'idée qu'ils étaient ensemble.
James, lui, se tenait le plus droit possible et essayait de capter le regard de sa sœur dès qu'il le pouvait. Il parlait calmement, posément, et Lily le revit, enfant, se justifiant devant leurs parents de l'une de ses nombreuses inventions, qu'ils considéraient comme une bêtise. La jeune femme n'y tint plus, et avança vers son frère. Celui-ci eut un mouvement de recul, alors elle ouvrit les bras, et lui dit en riant :
— Allez, viens par là, toi !
James s'avança d'un pas hésitant vers sa sœur et referma les bras sur elle, tandis qu'elle faisait de même dans son dos. Lily étouffa un petit rire avant de laisser couler ses larmes de joie. Elle riait et pleurait en même temps, et ne savait plus bien ce qu'elle ressentait. Ils avaient vraiment besoin de parler, tous les trois. Scorpius avait raison.
— Ça fait longtemps qu'on se doute qu'il y a quelque chose entre vous deux, hein... Je suis désolée de vous avoir empêchés de voler en rond.
— Ouais, j'ai une vague idée de la raison, je dois dire, bougonna James en s'écartant un peu d'elle.
Lily en profita pour serrer son amie dans ses bras.
— J'aurais dû te faire davantage confiance, Ailis, je suis vraiment désolée. Est-ce que tu veux bien me pardonner ?
Ce fut au tour d'Ailis d'écraser une larme.
— C'est pas grave, Lily. C'est oublié.
— Vraiment ? Comme ça ? D'un coup de baguette ?
— Quasiment, oui... On sait bien pourquoi tu as fait ça.
Lily ne lâcha pas le bras d'Ailis, aussi James et Scorpius se placèrent-ils de part et d'autre des deux femmes et ils reprirent leur balade tous les quatre.
— Je ne sais pas si le comportement de goujat de James à Poudlard était vraiment une bonne raison pour réagir comme je l'ai fait, Ailis.
— Hé ! se récria vivement l'intéressé. Je n'ai jamais été un goujat, quand même !
Lily le regarda avec de grands yeux, avant d'éclater de rire.
— Attends, tu rigoles ? Tu passais d'une fille à l'autre avec une facilité déconcertante. Je ne compte plus le nombre de fois où j'en ai vu une pleurer à cause de toi, James ! Une toutes les deux semaines, c'était ta spécialité, non ?
— C'est ça, l'image que tu as de moi ? répondit son frère sur un ton blessé.
— Plus maintenant ! le rassura aussitôt la jeune femme.
— Non mais même ! C'est l'image que tu avais de moi ?!
— Ben, évidemment ! Tu ne vas pas me faire croire que tu étais un gentleman, quand même ?
Ailis et Scorpius firent la grimace. Quand ces deux-là commençaient sur ce ton, il était parfois difficile de les calmer. Scorpius prit la main de sa femme et la serra pour essayer de lui transmettre un peu de calme — en vain. Heureusement, Ailis eut une meilleure idée.
— C'est quand même un peu exagéré, Lily, dit-elle doucement en forçant son amie à avancer à nouveau. Rappelle-toi, quand nous étions en deuxième année, James est quand même resté presque toute l'année scolaire avec Annabel Douglas... C'est un peu loin des deux semaines... Et l'année suivante, il n'a eu que quatre copines.
Lily la regarda avec stupeur, avant de plisser les yeux et d'observer son amie attentivement.
— Mais dis donc, toi ! Tu tenais le décompte de la vie amoureuse de mon frère, ou quoi ?
— Ah, euh... Oui ? Possible...
Lily commença à taquiner gentiment Ailis, tout en avançant d'un pas plus guilleret vers la suite de leur programme.
De retour du côté sorcier, ils s'arrêtèrent dans l'après-midi pour manger une glace qu'ils dégustèrent tranquillement à l'étage du glacier, après avoir discrètement jeté un sort pour ne pas être entendus des autres consommateurs.
— C'est bon, mais ça ne vaut pas celles de Florian Fortarôme, déclara James.
— Gagné ! C'est ce que Papa nous a dit la dernière fois qu'il est venu.
— Ma mère ne l'a pas dit de la même façon que Harry, mais elle a l'air plutôt d'accord avec lui, indiqua Scorpius.
— Bon, mais c'est pas tout ça... Vous devez tout nous raconter, maintenant ! Ça fait combien de temps qu'il y a strangulot sous roche, entre vous ?
— Oh... Tu te souviens de la fête pour tes dix-sept ans ? Quand Papa m'avait expressément imposé d'accepter ton invitation ?
— La fête pour laquelle il m'avait imposé de te donner une invitation, tu veux dire ?
— Celle-là même. On a eu l'occasion de discuter, Ailis et moi, ce soir-là. Et... Elle m'a dit que je n'avais pas à faire le joyeux drille à tout bout de champ.
Il sourit à sa fiancée, qui lui retourna le même sourire heureux, avant de fixer le tableau des ramasseurs d'olive qui se trouvait sur le mur derrière Scorpius.
— C'est bête à dire, reprit-il sur un ton terriblement sincère, mais c'était la première fois que, dans une fête, je me suis senti autorisé à faire autre chose qu'attirer l'attention et faire rire le monde.
Au fur et à mesure des explications de James, Lily se décomposait. Elle avait eu du mal à accepter les changements de son frère après son arrivée à Poudlard, et elle se rendait seulement compte que lui aussi, quelque part, il en avait souffert.
— Mais... Pourquoi est-ce que tu t'es cru obligé de mettre de l'ambiance en permanence ?
James grimaça.
— James. Sirius. Potter. Je suis fier de cet héritage, mais il est parfois un peu lourd à porter, je crois. Sans parler de mes oncles, les célèbres jumeaux Weasley, farceurs impénitents dont on parle encore à Poudlard... Au moins, en agissant comme ça, je ne me sentais pas trop nul par rapport à eux...
— Mais... Pourtant, tu aimes ton travail, à la boutique de Farces et Attrapes ? demanda Scorpius.
— Oui, pourquoi ?
— Et bien, tu as l'air de dire que ce n'est pas ton truc...
— Oh ! En fait... commença James en étouffant un petit rire. Moi, ce qui me plaît par-dessus tout, c'est l'incroyable liberté que la boutique m'offre pour créer. Créer de nouveaux sorts, de nouvelles façons de les imbriquer dans les objets, pour qu'ils se déclenchent au bon moment, créer ou adapter des potions, créer de nouveaux produits...
Ses mains mimaient les gestes cent fois répétés à la boutique en même temps qu'il parlait, dénotant son professionnalisme et son expertise en la matière.
— Bien plus que la recherche de blagues en elles-mêmes ou la vente, finalement, conclut-il en haussant les épaules.
L'explication de James laissa tout le monde silencieux.
— On a commencé à échanger des lettres après cette fête, Lily, reprit Ailis après un petit moment pour en revenir au sujet qui les préoccupait. On était tous les deux mal à l'aise. Je savais très bien que James n'était pas forcément le petit ami le plus fiable qui soit — oui, mon chéri, c'est ce que je pensais à l'époque — donc je m'exhortais à ne surtout, surtout pas retomber amoureuse.
Lily rougit de honte rétrospectivement : manifestement, Ailis n'avait pas eu besoin d'elle pour savoir à quoi s'en tenir avec son frère...
— Moi, de mon côté, je ne voulais surtout pas brusquer Ailis. Au départ, j'avais avant tout besoin de son amitié, elle m'a tellement apporté... Avec elle, j'avais l'impression que je pouvais enfin être moi.
— Et puis, je suis partie faire mes études en Sicile. Échanger était plus compliqué, nous n'avions plus la possibilité de nous appeler par cheminée ni de nous voir sur le Chemin de Traverse... Nous n'avions que nos hiboux, qui mettaient parfois plusieurs jours à faire l'aller-retour entre l'Italie et l'Angleterre. Du coup, on a biaisé par le côté moldu et leur fameux internet. On a créé des adresses mail et des comptes de chat pour discuter plus facilement. C'est pratique mais, crois-moi, on a dépensé des fortunes dans les cybercafés !
— Finalement, on a convenu de se voir pendant les vacances d'Ailis. Mais c'était trop loin...
— James a débarqué un vendredi soir en Sicile. On a passé la soirée à discuter, et le lendemain, je l'ai emmené en haut de l'Etna. C'était magnifique... Il s'est alors agenouillé devant moi et m'a demandée en mariage.
— Je ne savais pas comment lui dire que je l'aimais et que j'étais totalement sérieux. J'étais même prêt à trouver un mage pour nous marier dans la soirée, si elle l'avait voulu...
— J'ai préféré la solution des fiançailles à la moldue : on s'est promis de se marier, sans fixer de date ou de condition. Et ce n'est qu'après qu'il m'a embrassée pour la première fois.
Ailis avait les yeux dans le vague, à ce souvenir. Lily fit le tour de la table et, les larmes aux yeux, les serra tous deux dans ses bras.
Elle finit par reculer et Scorpius, qui s'était levé pour la suivre, posa une main sur son épaule en guise de soutien. Les Malefoy se rassirent et Lily prit la parole, la voix enrouée.
— Et du coup, vous comptez annoncer ça quand à la famille ?
— Ben je me disais que ce serait pas mal lors du prochain repas au Terrier, dans quinze jours, vu que vous êtes censés être là, indiqua James. Enfin, si ça vous va, hein.
— Bien sûr ! assura Lily avec un large sourire.
