77. L'art et la manière de surprendre
Il faisait déjà bien gris et bien froid, en Grande-Bretagne, lorsque Lily et Scorpius y débarquèrent. Cela n'entama pour autant pas le moins du monde leur humeur, excellente depuis la visite d'Ailis et James, deux semaines plus tôt. Pas davantage leur excitation à l'idée des réactions de la famille de Lily face à la grande annonce. Cela allait vraiment être un week-end mémorable !
La bonne humeur de Lily et Scorpius était telle que ce fut eux que l'on soupçonna d'avoir une annonce à faire. Lorsqu'ils le comprirent, cela déclencha chez eux un fou rire, qu'Ailis et James eurent le plus grand-mal à ne pas joindre.
En effet, la présence d'Ailis au Terrier n'était pas habituelle. Elle aurait dû surprendre.
Les jeunes gens avaient anticipé cela. Lily et James connaissaient parfaitement bien leurs familles. Ils savaient quelles réactions la présence d'Ailis au bras de l'aîné des Potter aurait pu provoquer. Le jeune homme était totalement prêt à l'assumer. Mais sa sœur avait argumenté tant et si bien qu'elle avait convaincu Ailis de biaiser, et James s'était incliné, sous le sourire goguenard de Scorpius, amusé de voir une fois de plus sa femme parvenir à ses fins.
Lily avait donc officiellement invité ses deux meilleures amies au Terrier, arguant du fait qu'elle les voyait peu. Cela n'avait évidemment posé aucun problème à Molly et Arthur Weasley.
Mais la présence des deux jeunes filles alimentait clairement l'idée que les Malefoy avaient quelque chose à annoncer. Et leur fou rire ne suffit absolument pas à écarter les soupçons. Bien au contraire.
Aussi, au moment du dessert, lorsque James se leva, personne ne fit particulièrement attention à lui. Après tout, il aurait tout à fait pu se préparer à se rendre à la cuisine, par exemple. Lorsqu'il se racla la gorge, il n'obtint pas beaucoup plus de succès, à cause du brouhaha ambiant dû aux nombreuses conversations. Ce n'est que lorsqu'il tapota son verre avec son couteau qu'il parvint enfin à capter l'attention générale. Au moins, se dit-il avec amusement en voyant toutes les têtes se tourner vers lui, il n'avait pas eu besoin de lancer des étincelles colorées avec sa baguette magique.
Lily se mordit les lèvres pour se retenir de rire à nouveau. De toute évidence, personne ne s'attendait à la moindre annonce de la part de James, et personne ne se doutait le moins du monde de ce qu'il allait dire. Ou presque. Vu la manière dont leur mère la regarda, la jeune femme réalisa que les nombreuses questions qu'elle avait posées à ses parents sur la venue d'Ailis chez elle avaient dû sérieusement lui mettre la puce à l'oreille. Mais Ginny Potter se garda bien de dire quoi que ce soit, afin de ne surtout pas gâcher le plaisir de son fils aîné.
Celui-ci ne s'était pas aperçu de l'échange de regards entre sa mère et sa sœur et ne se doutait de rien. Dès qu'il fut certain d'avoir l'attention de son auditoire, il prit la parole.
— Si Ailis est invitée ici aujourd'hui, ce n'est pas seulement en tant qu'amie de Lily, commença-t-il en se tournant vers elles avec un petit sourire tandis que l'assemblée commençait à s'agiter à ces mots. Elle et moi avons rendu visite à nos exilés provençaux tout récemment, et nous leur avons confié en avant-première ce que nous voulons vous annoncer ce soir. Ailis et moi, nous avons décidé de nous marier.
Des exclamations de joie s'élevèrent aussitôt, vite couvertes par un juron grossier, une exclamation de rage et le raclement d'une chaise tandis que quelqu'un se levait précipitamment. Les têtes se tournèrent aussitôt vers la source de cet éclat.
— Tu ne pouvais vraiment pas trouver un autre jour pour parler de ça, James ? Par le caleçon de Merlin, tu as vraiment un don pour me pourrir la vie, c'est pas possible !
— Non mais qu'est-ce qui te prend, Albus ? se défendit l'aîné des deux frères, interloqué. Qu'est-ce qui t'arrive ? C'est quand même pas comme si tu allais annoncer la même chose !
— À ton avis ? répondit-il sur un ton glacial. Et tu viens pourrir ça juste aujourd'hui ! Il y a des années que j'attendais ça. Et quand Anwenn accepte enfin, qui ne trouve pas mieux que de se pavaner devant tout le monde juste pour me couper l'herbe sous le pied ? C'est encore une fois James Potter, le grand frère le plus pénible que la Terre ait jamais porté !
— Mais enfin...
— Te défends pas, c'est pas la peine, c'est une cause perdue. Tu sais ce qu'il va faire, le pauvre petit Albus à qui rien ne réussit jamais ? Il va se barrer d'ici, pour ne plus voir ta sale tronche. Comme ça, ça va vous faire des vacances, et tu pourras faire le coq tant que tu voudras !
Totalement sidérés, les autres convives n'avaient su ni pu réagir, jusqu'au moment où le jeune homme quitta précipitamment la table, faisant tomber sa chaise au passage. Tandis qu'il approchait de la porte à grands pas, Arthur s'exclama, d'une voix bien plus forte et bien plus ferme que ce dont sa famille avait l'habitude : « Albus ! Un instant, s'il te plaît, mon garçon. ».
Si cela avait été ses parents, sa sœur ou n'importe qui d'autre, Albus aurait continué son mouvement et serait parti pour de bon. Mais son grand-père ? C'était suffisamment inhabituel pour le faire hésiter, pour dissiper un tant soit peu sa colère, pour le faire réfléchir. Il s'interrompit, la main sur la poignée, sans se retourner pour autant le moins du monde vers sa famille.
Le silence était total, dans la pièce, tandis qu'Arthur prenait son temps pour se lever et pour rejoindre son petit-fils.
— Tu sais, mon garçon, j'avais des frères. J'ai eu deux frères. Je comprends ce que tu ressens. C'est vraiment dommage que ce soit tombé le même jour pour James et pour toi. Mais crois-moi, je me réjouis tout autant pour toi que je me réjouis pour lui. Je sais combien Anwenn est importante pour toi, et je suis certain que tout le monde ici est ravi pour vous deux.
Albus se mordit la lèvre, incertain, ne sachant plus comment réagir. La colère était très loin d'être une émotion fréquente, chez lui, et il se sentit brusquement honteux, la pression commençant à retomber. Arthur le perçut et posa une main réconfortante sur son épaule.
— Est-ce que tu peux contacter Anwenn pour lui proposer de venir se réjouir avec nous ? reprit le patriarche.
— C'est ce qui était prévu... soupira Albus. Elle devait me rejoindre ici. Mais maintenant, c'est trop tard. Il a tout gâché... et j'ai tout gâché aussi.
James se permit alors de s'approcher de lui, doucement, et posa les mains sur les épaules de son frère. Albus grimaça brièvement mais ne recula pas.
— Je suis désolé, Al, vraiment désolé... Si j'avais su... On l'aurait dit plus tard, Ailis et moi, on aurait attendu. Surtout qu'on n'a pas encore fixé de date. On aura besoin de temps pour voir comment on peut s'organiser, vu qu'on est dans deux pays différents actuellement, et qu'on ne sait pas encore comment on va s'adapter professionnellement, après ses études.
Le cadet des Potter fixait ses pieds, les lèvres pincées. Il entendait bien que les excuses de son frère étaient sincères, mais il était encore trop blessé pour être capable de faire le moindre pas vers lui.
— Du coup, continua James sans vouloir s'arrêter à l'attitude d'Albus, si j'efface tout et que je te laisse faire ton annonce comme tu avais prévu de le faire, est-ce que...
— Comme si ça suffisait, James ! contra Albus sur un ton exaspéré. Non, les choses ne s'effacent pas comme ça. J'entends bien que tu es désolé, mais... Personne ici ne va oublier ni ton annonce, ni mon éclat de voix. Alors à quoi bon ?
Le malaise était palpable, dans l'assemblée.
Avant que qui que ce soit n'ait eu le temps de faire quoi que ce soit, un bruit inattendu retentit. Trois coups venaient d'être frappés à la porte. Les frères Potter sursautèrent tous deux mais n'eurent pas le temps de réagir. Leur sœur venait de passer à côté d'eux à grands pas, comme si de rien n'était, et s'apprêtait à ouvrir.
Le temps semblait être figé, dans l'assemblée, et l'attention de chacune des personnes présentes au Terrier était tournée vers cette fameuse porte.
Lily faisait comme si de rien n'était, comme si la tension de la pièce n'était pas à couper au couteau à ingrédients de potion. Elle ouvrit la porte en grand, attrapa le bras de la personne qui se trouvait sur le seuil et la fit aussitôt entrer à l'intérieur, car il faisait très froid dehors.
Dans le silence encore plus énorme qui accompagna son geste, le léger gazouillis d'un des arrières-petits-enfants Weasley fut le seul bruit qui s'éleva.
Sans sembler y prêter attention, Lily avait attrapé la jeune femme dans ses bras et s'écria sur un ton sincère :
— Félicitations, Anwenn, je suis tellement contente pour vous deux !
