Chapitre 2 : Le plan du capitaine Komamura

Ces dernières années, j'avais pris beaucoup de plaisir à participer à l'élaboration de cette gazette et j'avais même fini par y obtenir une chronique littéraire trimestrielle que j'alternais dans nos numéros réguliers avec celles de notre troisième lieutenant Murazaki et celles de Nanao Ise, la vice-capitaine de la huitième division. Si chaque article était validé par notre éditeur en chef ou son assistant, la conception globale et le design demeuraient entre les mains expertes de Kaede Kobayashi qui clamait à qui voulait bien l'entendre qu'elle possédait sur les presses à impression le pouvoir que les capitaines possédaient sur le champ de bataille. Tout le monde adorait Kaede, même si je devais bien avouer qu'elle me faisait parfois un peu peur, surtout à l'approche des deadlines imposées par notre exigeant capitaine.

Je fus dérangée dans la relecture d'un article qui devait paraître sur l'élection du nouveau bureau de l'association des femmes shinigamis par un militaire juvénile qui avait l'air de porter toute la misère du monde sur ses frêles épaules. Il leva un regard vers moi qui paraissait si apeuré que j'avais presque le sentiment qu'il allait se casser en mille morceaux si je brisai le silence.

« Euh bonjour, euh Yoshihiro-dono ? C'est bien ça ?

J'hochai la tête, mais ne pipai mot.

- Je suis Hanatarō Yamada, de la quatrième division. C'est le capitaine Unohana qui m'envoie. Il faudrait que vous vous présentiez à l'hôpital général le plus vite possible. Euh… S'il vous plaît.

J'oscillai entre la pitié que le pauvre hère m'inspirait et le soupçon de frayeur qu'une requête aussi tardive laissait entrevoir. Je me levai et contournai le bureau, doucement pour ne pas effrayer Yamada et répondis :

- Bien, vous pouvez prévenir vos supérieurs que j'arrive tout de suite. Je passe rapidement en informer les miens et je vous rejoins.

- Merci… Euh, à très vite alors. » Conclut la frêle silhouette vêtue de noir avant de prendre congé. Le pauvre avait vraiment l'air terrifié.

Moi-même, je commençais à m'inquiéter. Le capitaine Unohana avait-elle mis la main sur l'antidote ? Ou avait-elle fait une autre découverte si préoccupante que cette information ne pouvait attendre le lendemain pour être délivrée ? En traversant le corridor principal du QG qui menait au bureau des opérations stratégiques où se trouvait probablement les deux plus gradés de la neuvième division en ce moment, je croisai justement Shūhei.

« Hikaru ? Où diable cours-tu comme ça ?

- Je venais te voir, toi et le capitaine. Je viens de recevoir la visite d'un shinigami de la quatrième division qui me demandait de me rendre le plus vite possible à l'hôpital général. Ça avait l'air vraiment urgent. Le capitaine est dans son bureau ?

- Quoi ? Euh, vas-y, file, file, file, je m'occupe de prévenir le capitaine Tōsen.

Le vice-capitaine fut interrompu par la main de son supérieur qui se referma sur son épaule.

- Un problème ? S'informa-t-il avec cette sempiternelle voix grave et calme.

- Je dois me rendre à la quatrième division. C'est une demande expresse du capitaine Unohana alors je venais vous demander de…

- Vas-y. Hisagi, accompagne-là. Je termine ça et je vous rejoins. »

Tout au long du chemin qui nous séparait de la quatrième division (heureusement celle-ci jouxtait la nôtre), je luttai contre l'irrépressible envie de courir comme une dératée. J'avais à la fois la désagréable sensation de marcher vers ma mort et le sublime espoir de savoir que toute cette histoire fût bientôt derrière moi. Quand nous pénétrâmes sur le parvis de la structure sanitaire, je distinguai la petite silhouette voûtée et fragile de Yamada. Celle-ci était accompagnée de celle d'une femme, particulièrement grande, qui portait les cheveux courts. Il s'agissait d'Isane Kotetsu, la vice-capitaine. Shūhei me devança de quelques pas et s'adressa directement à ladite shinigami.

« Isane-san, tu voulais voir Hikaru ? Comme à son habitude Shūhei exsudait l'inquiétude. Fidèle à lui-même, on savait sans souci ce qu'il ressentait au plus profond de lui-même rien qu'en s'attardant sur son visage.

- Mon capitaine vous attend. Elle va tout vous expliquer. »

Contrairement à celle de son homologue de la neuvième division, la voix de la vice-capitaine était d'une neutralité déconcertante. Moi, qui mourais chaque seconde de besoin de savoir ce qui se passait, j'avais l'impression de me retrouver face à un mur de glace, lisse et infranchissable. Quand bien même j'avais pris l'habitude de ressentir cela quand je me retrouvais en face de mon capitaine, cela me frustrait toujours autant quand cette attitude émanait de quelqu'un d'autre. Nous suivîmes donc Isane Kotetsu jusqu'au bureau du capitaine Unohana.

Celle-ci était en train de travailler sur une montagne de paperasse quand nous débarquâmes dans son antre. Elle ne leva pas les yeux des piles de feuilles et ne pipa mot. Nous avançâmes donc dans la pièce, nous pliant à la gestuelle encourageante de sa subordonnée, sans briser le silence. Après un interminable laps de temps, le capitaine Unohana ouvrit la bouche.

« Comment vous sentez-vous, Yoshihiro-san ?

- Bien, mais, je suppose que vous ne m'avez pas fait venir ici maintenant pour vous enquérir de mon état de santé ? répondis-je.

On sentait clairement une pointe de sarcasme dans ma voix. J'étais inquiète et fatiguée, je n'avais pas pu me retenir. Intérieurement, je priai pour que la médecin en chef ne prenne pas cela comme de l'irrespect.

- Non, en effet. Vous aviez bien parlé d'un zanpakutō nommé Doku, n'est-ce pas ?

Même si son intonation était assez sévère, elle n'avait pas plus irrité que cela par ma remarque.

- Oui, oui c'est bien ça, Capitaine Unohana.

- C'est bien ce que je pensais. Je me suis rendue dans les locaux de la douzième division cet après-midi et le département d'enregistrement des zanpakutōs de type poison n'a aucune trace d'une telle arme.

J'eus l'impression de recevoir un coup de poignard en plein estomac. Si le zanpakutō n'était pas dans la base de données du capitaine Kurotsuchi, il n'y avait pas non plus d'antidote. Était-ce là ce que l'officier était en train de m'apprendre en prenant sa voix de soignante ?

- Je suis certaine que cet homme l'a appelé ainsi, je…

J'étais davantage en train de nier la réalité que de protester. C'était mon cerveau qui refusait d'admettre quelque chose d'aussi injuste. Comme j'étais plus ou moins incapable de maîtriser ma pression spirituelle étant donné l'état de mon saketsu, Hisagi dut sentir ma détresse. Il posa une main réconfortante dans mon dos.

- Quoi qu'il en soit, Yoshihiro-san, le capitaine Kurotsuchi a insisté pour observer la neurotoxine. Je lui ai donc procuré un échantillon.

- Et ? Capitaine Unohana ! La pressa Shūhei.

- Il connaît cette substance. Il possède également un antidote. Il est actuellement en train d'en fabriquer. Je pense pouvoir vous dire avec un degré d'assertivité élevé que demain, on devrait pouvoir vous injecter ce contrepoison. Tout va bien se passer.

Je poussai un soupir de soulagement qui aurait pu rendre chauve quiconque me faisait face. Toutefois, quelque chose m'échappait. Cette interrogation capta aussi l'attention de mon vice-capitaine, car il demanda :

- Vous aviez dit que cette souche était inconnue ! Si Doku n'est pas un zanpakutō enregistré, comment le capitaine de la douzième division peut-il connaître cette substance ?

- Oui, elle l'était. Oh, entrez, Capitaine Tōsen.

L'homme pénétra dans la pièce dans un tel silence que même ses pas ne semblaient pas faire de son quand ils touchaient la surface carrelée. Son visage, impassible, et ses bras croisés sur son torse, ne laissait rien transparaître de ce qui pouvait lui passer par la tête.

- En fait, cette substance est répertoriée depuis une dizaine de jours. Reprit Unohana.

- Je ne suis pas sûr de saisir. Intervint mon supérieur d'une voix grave.

- Vous savez aussi bien que moi que tous les shinigamis qui sont incorporés dans une division du gotei 13, dans les corps d'espionnage ou de kidō, doivent faire enregistrer leur zanpakutō dès lors que celui-ci est libérable. Si celui-ci est consigné de type poison, la douzième division a la charge de l'entrer dans une base de données spécialement prévue à cet effet et l'emprunte dans le but de créer un sérum. Ainsi, le shinigami, s'il venait à empoisonner un allié par mégarde ou même lui-même, pourrait bénéficier d'un soin adapté. L'accueil des nouvelles recrues a eu lieu il y a deux semaines, parmi ces recrues, il y en avait une qui possédait une arme empoisonnée. Exposa la médecin en chef.

- Mais je pensais que Doku n'existait pas, c'est bien cela, Capitaine Unohana ! demandai-je.

- En effet. Le fait est que ce zanpakutō n'a pas été répertorié. Cependant, il y a eu un nouvel enregistrement. Comme je vous le disais, une recrue s'est présentée avec l'arme en question. Le zanpakutō a été prêté à la douzième division juste avant que cette shinigami ait pris ses fonctions dans les rangs de la septième division.

La division du capitaine Komamura. Je longeais justement celle-ci quand j'étais intervenue pour mettre un terme à l'escarmouche.

- Attendez une seconde. Il s'agit bien d'"une" et non d'"un" shinigami ? M'informai-je.

Mes supérieurs étaient pendus à mes lèvres.

- C'est exact. Cela vous évoque quelque chose, Yoshihiro-san ?

- Vous avez vu sa photo, Capitaine Unohana ? M'empressai-je de demander.

- Eh bien oui, oui, j'ai pu consulter sa fiche.

- Une fille d'apparence juvénile, blonde, les yeux sombres ? Tentai-je.

La cheffe de division approuva d'un hochement de tête.

- C'est elle. La fille qui se faisait agresser par la bande de Senriki quand je suis intervenue, celle que je transportais quand je me sous évanouie. Celle qui a disparu. Mais ça ne m'explique pas comment j'ai pu être empoisonnée.

- Tu es certaine que cette fille ne t'a pas touchée dans l'échauffourée ? suggéra mon capitaine.

- Oui, elle se défendait à mains nues et était déjà à terre quand je me suis lancée dans la rixe. Je ne suis même pas sûre qu'elle ait eu son arme sur elle. Assurai-je.

- Contamination par inhalation ? Tenta mon vice-capitaine.

- Non. Le zanpakutō doit impérativement toucher un nerf, même superficiel, mais il doit y avoir contact. Expliqua Unohana.

- Ne devrions-nous pas nous rapprocher de la septième division ? Il faut absolument éclaircir ce point. La shinigami aura peut-être fui de peur d'être réprimandée et sera retournée au sein de ses locaux ? Même si je dois bien admettre qu'elle était plutôt mal en point quand je l'ai récupérée… Suggérai-je.

- Je m'occupe de demander rendez-vous avec le capitaine Komamura. Mais restons-en là pour aujourd'hui. » Conclut mon capitaine.

Nous rentrâmes dans nos pénates avec un esprit un peu allégé. Clairement, cette histoire travaillait encore chacun d'entre nous, mais, au moins, mes supérieurs n'avaient pas à réfléchir à qui faire monter en grade pour me remplacer. J'avais beau tourner et retourner le problème dans ma tête, le souvenir du heurt se faisant encore très net dans ma tête, je ne voyais pas comment j'aurais pu être empoisonnée. Il y avait forcément un élément dont nous ne disposions pas encore. Avec un peu de chances, le capitaine Komamura et la shinigami détentrice du zanpakutō empoisonné pourraient nous apporter quelques réponses.

Le lendemain, je commençai par me rendre dans l'enceinte de la quatrième division pour y recevoir le sérum préparé par les scientifiques du département technologique. J'avais toujours une petite méfiance quant à ce qui provenait de cette section, on disait que le capitaine de la douzième division était un peu fou, mais le vice-capitaine Kotetsu m'affirma qu'il n'y avait rien à craindre de ce produit. Au pire pouvais-je m'attendre à un peu de fièvre où à quelques difficultés à ressentir l'énergie spirituelle dans les heures qui suivraient, mais ces effets indésirables ne semblaient pas l'inquiéter plus que ça. Me priant de repasser la voir si je sentais quoique ce fût d'anormal, elle me laissa ensuite disposer. Je n'attendis pas davantage pour rejoindre mes supérieurs au QG de la division du capitaine Komamura, ceux-ci m'ayant fait savoir qu'ils s'y rendaient.

Les mois et les années se suivaient et se ressemblaient. Nous vieillissions, nous maturions, nous prenions tous de la bouteille, mais une chose dans ce monde semblait être aussi immuable que le cours du temps, l'ambiance qui régnait dans cette partie du Seireitei. Tout était ordonné, strict, formel et rigoureusement organisé. Le temps m'avait appris que ce n'était valable que dans le cœur des opérations militaires, le reste des quartiers sous la juridiction du capitaine Komamura étant bien plus grouillant et désinvolte. Je me présentai devant le bâtiment principal et le vice-capitaine Iba m'accueillit avec sa légendaire bienveillance. L'homme était un peu macho, mais son tempérament débonnaire et un peu paternel avait fait que nous nous étions immédiatement très bien entendus. Hisagi était ce grand frère modèle, sage avec une pointe de folie. Iba était cet oncle un peu bizarre qui finissait par nous offrir ses conseils tirés du saké dans nos moments de doutes. Même si parfois on sous-estimait la sagesse de celui qui clairvoyait dans l'alcool, force était de constater qu'il se plantait rarement dans son analyse des situations. Ces dernières années, le Seireitei était devenu mon monde, et ses habitants, un peu comme ma famille. Je souris en y repensant. Si j'avais pu dire le fond de ma pensée à celle que j'étais quelques années plus tôt, elle ne m'aurait pas crue.

Le vice-capitaine me fit entrer dans la salle de réunion où discutaient déjà les trois autres officiers supérieurs. Cela faisait des lustres que je le côtoyais, mais la stature du chef de la septième division m'impressionnait toujours autant à chaque fois que je le voyais. Pourtant, il était probablement la personne la plus douce que je connaissais parmi mes collègues. À mes yeux, Sajin Komamura était bien plus qu'un chef de guerre. Il était un mentor, un modèle. Je souhaitais ardemment que tous les shinigamis qui rentraient dans nos rangs fassent en sorte de lui ressembler ne serait-ce qu'un peu. Je le percevais comme quelqu'un d'aussi bienveillant que Testuzaemon Iba, mais plus sage, d'aussi exigeant que Kaname Tōsen, mais moins austère, d'aussi inspirant que Shūhei Hisagi, mais plus sûr de lui. En somme, Sajin Komamura était un officier que je respectais hautement, pas parce qu'il était capitaine, mais parce qu'il avait ces qualités qui faisaient de lui une personnalité des plus inspirantes.

Je pris place à côté de mon vice-capitaine pour me joindre à la conversation.

« Eh bien Yoshihiro, quelle histoire. Désires-tu du thé ? Me proposa le capitaine au casque de bambou.

- Volontiers, Komamura-Taichō. Je vous remercie.

Iba servit le fond de liquide qui restait dans la théière dans une délicate porcelaine et me le tendit. Ça ne faisait pas beaucoup de boisson, mais je n'insistai pas. C'était déjà assez gentil qu'on me le propose.

- Tetsuzaemon, dis à Sayuri de ramener un peu de thé au jasmin par la même occasion. Sinon, nous allons tous finir par nous déshydrater.

Le vice-capitaine s'inclina et s'éclipsa. Je passai un regard perplexe sur les visages de mes deux supérieurs et sur celui, dissimulé, de l'immense chef de guerre de la septième division.

- Hikaru, la shinigami en question, Sayuri Megumi, n'est pas au courant de la raison de sa convocation. Nous allons tenter de la prendre la main dans le sac. M'expliqua Shūhei.

Je lui fis entendre que je comprenais et que je me tiendrais coite tant que je ne serais pas spécifiquement invitée à parler. Une conversation désinvolte à propos du transfert d'officiers entre divisions reprit. Le capitaine Tōsen déplorait le départ de son troisième lieutenant survenu six mois plus tôt, mais était assez satisfait du nouveau cinquième siège qui avait été incorporé au sein de notre division juste après ma montée en grade. Il fallait dire qu'on avait rarement vu plus professionnel que Hideo Motonobu. Dans une division où nous avions tous l'art et la manière de douter de tout, Motonobu faisait office d'outsider. Il avait l'air d'avoir en permanence un sens de la direction qui le maintenant dans une voie toute tracée. L'homme, taciturne et froid, était d'une efficacité redoutable dans tout ce qu'il entreprenait. Si une chose devait être faite, quelle que soit la difficulté, il faisait en sorte de remplir sa mission avec rigueur et autodiscipline. Originellement issu de la division du capitaine Shiba, il avait fait un passage de quelques années, après la disparition de celui-ci, au sein de la sixième, avant d'atterrir chez nous. En somme, il ressemblait assez à Yukisada, notre actuel sixième siège, avec qui il s'entendait d'ailleurs très bien.

La conversation fut interrompue une poignée de minutes plus tard. Tetsuzaemon devançait une petite silhouette qui apportait un plateau garni d'une théière en lourde fonte et des kakis séchés. Ça, me dis-je, c'était la spécialité du capitaine Ichimaru. Quand l'envie lui en prenait, il se mettait à distribuer ces fruits un peu partout dans le gotei. Même si mon capitaine qualifiait régulièrement les talents culinaires de son homologue de « médiocres » voire de « dangereux », il ne pouvait nier qu'il était difficile de résister à ses kakis quand bien même ils étaient loin du niveau de complexité gustative que mon supérieur mettait dans le moindre de ses plats. Sans laisser paraître mon intérêt pour la jeune recrue, je la décrivis brièvement. Elle était encore toute contusionnée sur les avant-bras et, surtout, au visage.

Iba reprit sa place à côté de son capitaine et Sayuri resta stoïque, à l'entrée de la pièce. Un profond mal-être était perceptible.

- Vous m'avez fait demander, Capitaine ?

- Mais que diable t'est-il arrivé, Megumi ? s'exclama Komamura, feignant la surprise.

- J'ai eu quelques problèmes avec… Euh… Pardonnez-moi Capitaine ! Je ne voulais pas me battre, mais ils m'ont prise à parti je… Elle laissa son explication en suspens quand elle posa les yeux sur moi et me reconnut.

Elle posa précipitamment le plateau sur la table et recula, comme si elle avait peur que le chef de guerre lui saute à la gorge. En dépit de son impressionnante carrure, le capitaine Komamura était la personne la plus douce que je connaissais. C'était le genre de shinigami que j'imaginais très mal se laisser dépasser par un accès de colère.

- Megumi, tu es dans un état épouvantable. Je sais qu'il peut être difficile de s'intégrer, a fortiori dans une division aussi martiale que la nôtre. Mais je ne saurais tolérer mes hommes se battent comme des bêtes sauvages. En as-tu fait part à ton officier référent ?

- Non. Non, Capitaine.

- Tu aurais dû. Tout comme il serait déplacé de ma part de ne pas tenter de faire quoi que ce soit pour résoudre ce problème. Le dialogue est un moyen qui permet de résoudre n'importe quel différend dans la plupart des cas. Tu es d'accord avec moi, n'est-ce pas, Capitaine Tōsen ?

- Oui, oui, bien évidemment. Tu connais mon avis sur la question.

Son attitude se fit soudainement si maladroite que je trouvai cela charmant. Notre indescriptible capitaine était toujours si sérieux que, quand nous le voyions ainsi gêné, nous ne pouvions nous retenir de sourire. Il fallait dire que mon supérieur m'avait réservé un accueil tout sauf chaleureux et que notre mutuelle incapacité à communiquer nous avait fait mettre des mois à résoudre notre problème alors qu'un bon dialogue nous aurait fait gagner bien du temps et nous aurait permis de nous épargner bien des tracas.

- Alors, je t'écoute, jeune fille. Gronda presque Komamura.

- Capitaine Komamura ! N'est-il pas un peu malvenu que je vous parle de cela maintenant ? Je ne voudrais pas me répandre devant vos invités !

Elle avait reculé d'un pas sans même s'en rendre compte. Elle était terrifiée et tripotait nerveusement sa ceinture. Encore un mot pressant de la part de son responsable et elle allait probablement se transformer en amas de particules spirituelles élémentaires.

- Absolument pas. Répondit l'immense shinigami avec fermeté.

Elle inspira et se lança dans sa narration avec une voix monocorde. Nous étions tous contraints de tendre l'oreille si nous voulions saisir ses paroles.

- Je finissais ma garde, j'avais dans l'intention d'aller rendre visite à mon amie qui est dans la cinquième division, quand j'ai bousculé un groupe d'hommes. Je me suis excusée, mais ils n'ont rien voulu entendre, je ne voulais pas me battre, je… Je n'ai fait que me défendre, je vous assure !

- Ne tourne pas autour du pot. Où était-ce ?

- À l'Est du cordon Nord. Je m'apprêtais à quitter le secteur, ma garde venait de finir.

- Et tu n'as pas répliqué ? Tu n'as pas essayé de te défendre ?

- Je n'étais pas armée et puis j'étais seule et ils étaient trois alors… J'ai bien essayé de fuir, mais ils m'ont encerclée. Je n'ai blessé personne, Capitaine Komamura.

- Tu mens, Sayuri Megumi. Intervint mon capitaine.

Ce n'était ni une hypothèse ni un coup de poker. Kaname Tōsen était absolument sûr de ce qu'il disait. En effet, je n'avais pas fait le lien immédiatement, mais la raison qui l'avait poussé à délivrer ce verdict me percuta l'esprit. Shūhei avait également compris puisque je vis le coin de ses lèvres se soulever en un léger sourire. Pourtant, jusque-là, sa description des évènements était cohérente avec ce que j'avais vu. Quelque chose clochait.

- Je ne mens pas, pourquoi le ferais-je, Capitaine Tōsen ?

- Il y a mille et une raisons qui peuvent pousser une personne à se parjurer. Délicatesse, manipulation, timidité, fierté, colère ou même culpabilité…

J'avais beau être temporairement incapable de percevoir l'énergie spirituelle avec finesse, Megumi était complètement prise au piège. Je le voyais dans son langage corporel, je l'entendais à sa respiration tremblante.

- Quelque chose n'est pas cohérent dans tes dires. Tu nous as dit finir ta ronde et te rendre chez ton amie qui se trouve dans la zone dédiée à la division du capitaine Aizen. Tu te trouvais bien à l'extrémité Est du corridor interne. Tout ceci est-il exact ? résuma mon capitaine.

- Oui, oui. C'est exactement ce que j'ai dit.

- Pourquoi mens-tu sur le fait que tu étais armée ? Tu avais forcément ton zanpakutō sur toi !

Échec et mat. Me dis-je. Pourtant, j'étais sûre qu'elle ne l'avait pas sur elle.

- Je ne l'avais pas ! Si ! Si je l'avais ! Mais je n'ai blessé personne ! cria-t-elle avant de couvrir sa bouche avec ses mains contusionnées. Elle avait complètement perdu les pédales.

- Bon, Megumi… S'énerva ostensiblement mon capitaine.

- Capitaine Tōsen. Coupa son ami.

- Tu as raison, je te présente mes excuses. Elle a à répondre de cela devant toi. Admit mon supérieur.

- Sayuri… Pourquoi t'obstines-tu ? Alors, tu étais armée ou non ?

- J'étais armée, mais je n'ai voulu blesser personne, je ne voulais pas me battre.

- Faux. Objectai-je. Tu n'étais pas armée quand je suis intervenue. C'est moi qui t'ai trouvée et qui ai mis en déroute tes agresseurs. Je rejoins ton capitaine. Quelle que soit la nature de ton problème, le dialogue peut le régler. Je sais d'expérience que garder ce genre de choses pour toi ne mène à rien si ce n'est à de grandes angoisses.

Mon capitaine comprit tout de suite à qui je faisais allusion quand je racontais cette anecdote. Il posa sa main sur mon épaule, comme pour me demander pardon une fois de plus. Mais je ne lui en voulais pas, cela faisait bien longtemps que je lui avais pardonné. Même s'il ne pouvait me voir, je lui souris.

- On… Ils m'ont pris mon zanpakutō.

La jeune pousse s'effondra sur place, ses mains tremblantes couvrant son visage. C'était par miracle qu'elle tenait encore sur ses jambes.

- Quoi ? tempêta le capitaine Komamura.

- Je me suis battue, c'est vrai, mais ils étaient trois et je n'ai rien pu faire. Ils m'ont désarmée et l'un d'entre eux a pris mon zanpakutō.

- C'est très grave. Megumi, pourquoi n'es-tu pas venue me voir, moi ou l'un de tes officiers référents ? Nous parlons d'autre chose que d'une simple dispute !

La voix de l'immense capitaine se faisait la moins agressive possible, mais il était évident pour tout le monde qu'il luttait contre la colère.

- J'avais peur, Capitaine Komamura. J'avais peur ! Je ne voulais pas vous embêter avec mes problèmes ! Tout comme ces personnes !

Lorsque la jeune shinigami prononça ces paroles, Shūhei et moi nous regardâmes pensifs. C'était exactement le genre de réaction que j'aurais pu avoir dans une telle situation quelques années plus tôt. Lui-même savait que c'était aussi dans sa nature à lui de se replier sur lui-même quand il était confronté à ce genre de situation. Le capitaine Tōsen l'avait guidé dans ce travail qu'il fit sur lui, tout comme Shūhei l'avait fait pour moi.

- C'est parce que tu avais peur de la réaction du capitaine Komamura, que tu as fui quand je me suis évanouie à l'entrée de la quatrième division ? demandai-je.

Elle fit rapidement mine de ne pas comprendre ce dont je parlais.

- Je sais que tu m'as reconnue… Ajoutai-je alors.

C'était étrange. Elle était certes jeune et inexpérimentée, mais elle réagissait vraiment de manière puérile.

- Oui. J'avais peur du regard de mes supérieurs, mais aussi du capitaine de la quatrième division.

- Tu as laissé Yoshihiro gisante, sans même donner l'alerte ! Te rends-tu compte de la gravité de tes actes ? Elle aurait pu mourir, Megumi. La réprimanda mon capitaine.

Contrairement à son ami, il n'essayait même plus de cacher son exaspération. Il était vraiment furieux. C'était même la première fois que j'entendais mon supérieur élever la voix à ce point. Le froncement de sourcils de mon vice-capitaine confirmait que c'était une situation assez exceptionnelle.

- Kaname ! Cette jeune fille est ma subordonnée, pas la tienne ! C'est à moi de lui faire comprendre ceci.

C'était la seconde fois que le capitaine de la septième division rappelait le mien à l'ordre. Il en était même arrivé à l'appeler par son prénom, ce qui n'arrivait jamais, surtout devant ses subalternes.

- Accepte mes excuses. Mais c'est l'un de mes hommes qui aurait pu y rester. Toujours est-il que Yoshihiro, Hisagi et moi connaissons l'identité de l'un des trois agresseurs. C'est lui qui est parvenu à empoisonner Yoshihiro. J'imagine que c'est lui qui a volé l'arme et que, d'une manière ou d'une autre, il est parvenu à utiliser le pouvoir du zanpakutō de Megumi.

- Un zanpakutō de la forme d'un tantō, garde oblongue et poignée rose ? Par ailleurs, j'aurais dû m'en douter, quand j'ai vu ce zanpakutō délicat entre les mains de cette abominable personne, cela m'a interpellée.

La jeune recrue approuva, cachant des mains derrière son dos.

- Megumi, peux-tu nous laisser ? Retourne dans ton baraquement et n'en sors sous aucun prétexte sauf ordre contraire émanant de moi ou de mes supérieurs. Tu es consignée tant que tout ceci n'a pas été élucidé.

- Bien, Capitaine.

Elle prit congé, partagée entre soulagement d'enfin pouvoir quitter cette pièce et peur d'être sévèrement sanctionnée pour son comportement des plus étranges. La salle de briefing tomba dans un silence et une immobilité un peu gênante que le chef de guerre de la division aux iris brisa en poussant un redoutable soupir. Même le discipliné Sajin Komamura pouvait perdre le contrôle de ses nerfs apparemment.

- Vous savez qui a fait ça ? s'enquit l'officier supérieur de la septième.

- Un certain Tetsumaru Senriki. Je me suis renseigné et il est incorporé dans les rangs de la douzième division. Je dois passer voir Kurotsuchi demain. Je n'ai pas pu le rencontrer plus tôt puisqu'il est « au beau milieu d'une expérience qui devrait probablement révolutionner notre compréhension de je-ne-sais-plus-précisément-quoi ». Livra mon capitaine.

- Alors nous ne pouvons rien faire de plus aujourd'hui. Si tu me le permets, j'aimerais beaucoup t'accompagner.

- Bien entendu. Yoshihiro, Hisagi, venez aussi. Je pense également qu'il serait utile que Megumi nous rejoigne. Le capitaine Kurotsuchi aura peut-être des questions à lui poser. »