Chapitre 5 : La pêche aux informations

Comme ordonné, je me procurai un asauchi et le passai à ma ceinture. Le simple fait de me balader en transportant ce sabre dépourvu d'esprit me donnait la désagréable sensation qu'un prédateur féroce me regardait dans l'ombre, prêt à m'étriper. Comme n'importe quel shinigami, j'étais entraînée à me battre autrement qu'avec ma lame, pourtant, savoir que la libération de celle-ci m'était impossible me laissait croire que j'étais aussi vulnérable qu'un nourrisson. C'était exactement la même sensation que celle que j'avais ressentie quand les pouvoirs de Tamashī no Kagami avaient, un temps, été bloqués quelques mois après mon intégration dans le gotei 13.

À l'entrée du complexe pénitentiaire, je croisai le capitaine Soi Fon qui dispensait des ordres à deux sections des forces spéciales. Elle n'avait pas l'air de bonne humeur. Un officier des corps d'espionnage m'indiqua la section où la jeune Sayuri était détenue. Ce n'était pas tout à fait une geôle de haute sécurité. D'ailleurs, elle se trouvait dans une cellule qui n'était même pas équipée de murs incrustés de seki, comme la petite pièce dans les tréfonds de la septième division. Quand j'interrogeai la sentinelle en place avant de prendre le relai, il m'expliqua que ces salles spéciales n'étaient destinées à recevoir que les criminels avérés avant leur transfert dans la tour Senzaikyu et les suspects dangereux. Sayuri n'était visiblement pas du tout étiquetée comme telle. À mon arrivée, je n'avais même compté que trois gardes qui faisaient une ronde devant le petit bâtiment. C'était un niveau de surveillance assez faible en comparaison des hordes de shinigamis et de membres de l'Omnitukidō que j'avais vu parader devant d'autres locaux de la division qui, eux, étaient des prisons de haute sécurité.

Je me postai devant la cellule de la recrue du capitaine Komamura. Elle était assise sur son lit, le regard perdu et rougi par les larmes. Elle était bouleversée. À force de passer sa main dans son abondante chevelure dorée, elle avait complètement défait sa queue de cheval serrée. Elle avait presque l'air d'une vagabonde qui n'avait rien en commun avec la jeune pousse très soigneusement présentée quelques jours plus tôt. Elle ne leva même pas les yeux sur moi. J'évaluai la situation. Elle n'était pas menottée et ses pouvoirs n'avaient pas été bloqués.

Comme elle ne m'adressa pas la moindre parole, ce fut moi qui le fis.

« Comment te sens-tu, Megumi ?

- Bien. Répondit-elle laconiquement.

- Tu sais, tout sera bientôt terminé. Ton capitaine mettra tôt ou tard la main sur ces voleurs et ils seront bien obligés d'admettre leurs actes. Tu retrouveras bientôt ta liberté.

- Sauf votre respect, ma liberté est bien le cadet de mes soucis.

- Tu t'inquiètes pour ton frère ?

Elle ne répondit pas. En revanche, l'évocation de Tenshi lui fit me lancer un regard empli de colère, de peur et de tristesse.

- Je me doute que vous devez être très proches tous les deux. Moi je n'ai pas de famille, alors je ne sais pas ce que ça doit te faire, mais je me doute qu'il est très important pour toi…

Créer une forme de connivence avec l'autre était une stratégie classique d'interrogatoire. Généralement, chez les personnes psychologiquement fragiles comme l'était Sayuri en ce moment, cela suffisait à faire se délier les langues. J'espérai sincèrement obtenir une information, n'importe laquelle, pourvu qu'elle me permette de retrouver Tamashī no Kagami.

- Il est innocent. Il va quand même être accusé. Ils s'en fichent bien, du sort d'un simple shinigami.

- Premièrement, ton frère et un officier, un très bon officier. Je l'ai entraîné pendant tout un semestre avant qu'il passe l'examen. C'est un garçon sérieux et travailleur. C'est un bon élément. Je ne sais pas dans quoi il a mis les pieds, mais tu peux être sûre que s'il est innocent de ce dont on l'accuse, il obtiendra gain de cause. S'il est innocent, mon capitaine le défendra. Tout comme moi, il croit en la justice du Seireitei.

La vérité était un peu moins rose que ça. J'avais certes juré de servir les intérêts de la Soul Society en intégrant le gotei, ma conception de la réalité était plus complexe qu'une foi aveugle en les décisions du Central 46 et des grandes familles nobles qui se faisaient la parole du roi des esprits. J'avais toujours été assez critique envers le système dans lequel je m'intégrais, mais j'en reconnaissais aussi les bons aspects. Après tout, était-il nécessaire d'adhérer à tous les grands principes d'une organisation pour souhaiter la défendre ? C'était une bonne question. J'espérais simplement que je ne me trompais pas sur ce dernier point. Si les Megumi n'étaient pas coupables de collusion avec les frères Senriki, je tablais sur le bon sens des juges du Central pour les déclarer innocents. De toute façon, ce serait tout ce que je pourrais faire.

- Si ton frère est innocent, il sera épargné. Mais, tu sais, il a volé mon arme. Tu sais, même s'il avait de bonnes intentions, les actes sont là. Ce qu'il a fait est très grave. Tu sais quelque chose Sayuri. Si tu sais quoi que ce soit, parle ! Beaucoup de sang va couler pour rien si tu ne dis pas ce que tu sais. Ce n'est pas en restant dans ton perpétuel mutisme que cette affaire va sérieusement avancer.

- Laissez-moi.

- Bien. Si tu y tiens vraiment, continue de mentir et de ne rien dire. J'espère que les conséquences ne seront pas irréversibles. Dans ton intérêt.

Alors que j'allais me retourner, je sentis une infime quantité de reiatsu se rapprocher de la prison. Le possesseur de cette aura spirituelle était juste derrière le mur. Il était clair que cette personne tentait de masquer son énergie. Je gardai ma petite joie de voir que mon acuité commençait à revenir à la normale pour plus tard et je me concentrai là-dessus. Comme je n'étais ni devin, ni mon capitaine, je n'étais jamais parvenue à un niveau de maîtrise qui me permettait d'identifier formellement qui que ce soit grâce à son reiatsu en dehors des personnes dont j'étais proche et que j'avais l'habitude de côtoyer régulièrement. En revanche, je pouvais au moins la caractériser. À première vue, une faible quantité comme celle-là pouvait appartenir à n'importe qui chez des shinigamis de bas étage, mais quelque chose, dans sa nature, dans la façon qu'elle avait de se mouvoir autour de moi, me laissait à penser qu'elle était occultée. Et cette manœuvre était un peu brouillonne. On était loin du niveau de professionnalisme des capitaines ou des quelques espions super-entraînés de l'Onmitsukidō qui parvenaient presque à se rendre spirituellement invisibles.

Quoi qu'il en soit, cette personne n'avait pas à se trouver là. Ce n'était pas un garde ni une sentinelle. On ne masquait pas sa pression spirituelle sans une bonne raison. Je me retournai donc et fis comme si je n'avais rien remarqué. Une paire de secondes plus tard, je me rendis compte que la personne mystérieuse utilisait un hakufuku, une technique basée sur le kidō censée rendre confus, voire, faire perdre connaissance à quiconque ne possède qu'une faible quantité d'énergie spirituelle. C'était un bakudō assez difficile à bien maîtriser, mais, pas de chance pour l'intrus, j'étais plutôt douée dans ce domaine et le capitaine Tōsen avait mis un point d'honneur à faire ne sorte que je devienne vraiment experte en la matière.

Je fis mine de m'effondrer pour en apprendre plus sur l'identité et les motivations de cet antagoniste. Bien que j'eusse les yeux fermés, je fus capable de distinguer que le visiteur avait fait une brèche dans le mur de la cellule. Je tendis l'oreille, prête à intervenir.

« Sayuri-chan ! Je suis désolé de ne pas être venu plus tôt. Pardonne-moi, petite sœur.

- Tenshi, tu n'aurais pas dû venir. Tu n'imagines même pas ta situation ! J'ai cru comprendre que plusieurs divisions étaient à tes trousses.

- Je sais. Je vais quitter la Soul Society. Je voudrais que tu viennes avec moi. Je peux nous procurer des corps d'emprunt, il faut partir. La pressa l'officier.

- Alors c'est vrai ? Tu… Tu es un traître ? Tu as vraiment volé le zanpakutō de ta collègue ?

Sayuri semblait sincèrement choquée. Elle n'était visiblement pas au courant des motivations de son frère.

- Oui, je l'ai fait.

- Tu m'avais juré que tu n'avais rien à voir avec eux !

- C'était après que je sois venu te voir. Ils ont dit qu'ils nous tueraient tous les deux. Ils m'ont ordonné de voler le zanpakutō du capitaine Tōsen. Je n'ai pas été capable de lever la barrière spirituelle à l'armurerie. J'ai déjà eu bien du mal à voler Tamashī no Kagami de toute façon.

- Je… Je ne peux pas venir, Grand-Frère. Je suis désolée. Pas après ce que tu as fait. Qui va s'occuper de Père ? Comment va-t-il survivre quand il apprendra que son fils est un traître et que sa fille est une fugitive ?

- Si tu ne veux pas venir, tout ce que tu as à faire, c'est tout dire au capitaine commandant pour sauver ta peau. Ne tente en aucun cas de me défendre. Ils ne te croiraient pas. Mais méfie-toi de la neuvième division, mon capitaine est un homme très perspicace. S'il sent que ton histoire ne tient pas debout, il ne te lâchera pas.

- Pourquoi Tenshi ? Quel est leur but ? Pourquoi ?

- Ils sont à la tête d'un immense réseau de contrebande. Il y a sept ans, il a été presque entièrement démantelé par ma division. Ils veulent se venger. Maintenant qu'ils peuvent s'emparer des zanpakutōs d'autrui et s'en servir, ils veulent faire payer la division qui les a fait tomber dans l'ombre.

Je repensai aux trafiquants de pierre de seki qui sévissaient autrefois dans nos murs. J'avais eu la lourde responsabilité de démanteler leur réseau avec mon ami Botanmaru. Ça avait failli mal finir, mais mon capitaine était intervenu et m'avait sauvé la mise. J'en gardai encore une belle cicatrice sur l'abdomen, héritée de la lame d'un naginata qui s'était enfoncé profondément dans mes entrailles.

- Je ne peux pas te laisser te sacrifier pour moi. Tu es un plus grand shinigami que je ne le serai jamais. Ne gâche pas ta chance.

- Sayuri-chan, suis-moi ou reste là, mais il faut faire un choix je…

Je n'attendis pas qu'il s'échappe pour intervenir. En un shunpō, je me retrouvai dans son dos, lui plaçant mon asauchi sous la gorge.

- Pas un geste. Murmurai-je tandis que la sœur étouffait un petit cri aigu.

- Le hakufuku ne fait déjà plus effet ? questionna Tenshi, ostensiblement surpris.

- Il n'a jamais fait effet. Tu aurais dû faire plus attention.

- Yoshihiro-dono ?

- Dans le mille. Bon, Megumi, ils sont où ces loustics ?

- Je ne peux rien dire, sinon, nous sommes morts, ma sœur et moi.

- Tu ne sembles pas bien cerner la situation. C'est si tu ne parles pas que ça va mal finir pour vous deux.

- Non, ils sont trop dangereux, surtout depuis qu'ils possèdent votre pouvoir. Résista-t-il.

- Très bien. Sayuri, Tenshi, vous allez venir avec moi au QG de ma division. Vous vous expliquerez avec mon capitaine. Il saura quoi faire. Ne tentez rien, car si vous essayez de vous échapper, je n'hésiterai pas une seconde à vous couper les tendons des jambes. »

Nous nous mîmes en route sur-le-champ. Nous commençâmes par traverser les allées de la division du capitaine Soi Fon puis nous longeâmes le cordon intérieur dans un silence presque religieux. Avant que nous puissions atteindre le centre névralgique de nos locaux, Hisagi nous arrêta.

« Hika… Waouh ! La pêche a été bonne on dirait ? Mais, attends deux secondes, tu n'étais pas censée garder la cellule de… Et que ? Bégaya Shūhei tout en bâillant.

- Je gardais effectivement la prison de Sayuri quand elle a reçu une petite visite impromptue. Je les amène tous les deux voir le capitaine Tōsen. Il faut qu'on discute.

- Tu veux que je prévienne les autres que nous l'avons retrouvé ? C'est un peu l'ébullition chez les vice-capitaines !

- Je préférerais voir avec le capitaine avant. Je ne suis pas convaincue qu'ébruiter sa capture soit une très bonne idée… Du moins, pour le moment. Plaidai-je.

- Euh, il est deux heures du matin, Hikaru. Je ne sais pas si tu en as conscience, mais les capitaines sont comme nous, ils ont parfois besoin de dormir.

Je me tins coite, en le fixant d'un regard qui voulait tout dire.

- Oh non, ne compte même pas sur moi pour aller réveiller le capitaine Tōsen. Tu peux aller te brosser. Ça ne peut vraiment pas attendre demain matin ?

- On est déjà demain matin, s'il te plaît Shūhei, plus nous perdons de temps, plus ils risquent de s'alerter que Megumi ne revienne pas. Oh, et t'ai-je précisé qu'il s'agit de la même cellule de trafiquants que celle que nous avions soi-disant réduite à néant il y a sept ans ?

- L'affaire de la pierre de seki ?

- Celle-là même. Et ils sont motivés pour se venger. Shūhei. Il faut réveiller le capitaine Tōsen. Maintenant. Si tu préfères les garder à l'œil pendant que je m'en charge ça me va tout aussi bien.

- Oh, parfait. Compte sur moi.

Il dégaina Kazeshini et prit le relai. Tenant fermement le bras de son septième lieutenant derrière son dos, il commença à les conduire à l'intérieur.

- Bonne chance avec le capitaine ! Me lança-t-il de loin.

- Oui, merci. »

Pas de chance, moi qui avais espéré voir mon cher et courageux vice-capitaine insister pour y aller, je me retrouvai fort embêtée.