Chapitre 6 : Le monde sans lumière
Timidement, je me mis en route vers la petite venelle qui longeait le bâtiment principal de la neuvième division. Contre la bordure extérieure qui marquait les limites de la zone qui tombait sous notre juridiction, le capitaine possédait une grande maison typique de la fin de l'ère Sengoku qui ressemblait fort à celle de son homologue de la septième et que j'avais déjà vue. Ces demeures étaient à la fois des lieux de vie et de réception, la majorité des capitaines accueillant régulièrement famille ou amis. C'était aussi un beau havre de paix au milieu du tumulte du Seireitei. La maison donnait d'ailleurs sur un magnifique jardin kanresansui.
Malgré ses beaux atouts, cette demeure n'était presque jamais occupée par le capitaine Tōsen. Je n'aurais pas su dire si c'était parce qu'il était insensible à la beauté de ce jardin ou si c'était parce qu'il ne recevait presque jamais personne chez lui en dehors du capitaine Komamura ou, plus rarement, du capitaine Aizen qui fut un temps son supérieur, mais je savais que je ne le trouverais sûrement pas là. En dehors des rares jours qu'il prenait pour se reposer, il vivait quasiment exclusivement dans le petit logement de fonction qui jouxtait le QG et qui ressemblait vaguement au mien ou à celui de son plus gradé subalterne.
J'avais la boule au ventre. Les rares fois où j'étais venue dans cette partie de la division, c'était pour voir Shūhei dans ses quartiers. Au lieu de bifurquer à droite dans le corridor ouvert, je continuai tout droit. Au fond de la cour, une petite lanterne illuminait d'une faible lueur la porte qui indiquait le lieu d'habitation. Je me présentai devant la porte, ne sachant trop comment indiquer ma présence. Je n'avais jamais rien lu sur les règles de courtoisie qui s'imposaient quand on allait réveiller un des plus puissants chefs de guerre de la Soul Society au beau milieu de la nuit. Je pris une profonde inspiration, histoire de me donner du courage. Comment allait-il réagir ? Allait-il me réprimander pour être venue le déranger ? Pour ne pas avoir prévenu les autres capitaineries de la capture de Megumi ? Mon cœur s'accéléra substantiellement.
« Oui, Yoshihiro ? entendis-je depuis l'autre côté de la cloison.
- Euh, Capitaine, je suis désolée de vous déranger en pleine nuit, mais c'est assez urgent.
- Entre, je ne dormais pas de toute façon. Me proposa-t-il. En effet, sa voix n'avait pas l'air ensommeillée.
C'était à se demander s'il perdait parfois cette intonation calme que peu de choses semblaient capables de briser. Toujours hésitante, je poussai la porte coulissante. La pièce principale, celle qui se trouvait à l'entrée et permettait de recevoir les invités sans briser l'intimité de l'habitation, était plongée dans la pénombre et seuls les quelques rayons de lumière lunaire qui n'étaient pas occultés par les nuages ainsi que la petite lanterne de l'entrée me permettaient de me repérer dans l'espace. Ce n'était pas une surprise. Il n'avait pas besoin de lumière, lui. À ce que je pouvais constater, ses appartements étaient l'opposé même de ceux de son second. Tout était ordonné, rangé et je constatais qu'il possédait peu d'effets personnels, contrairement à Shūhei. En tout cas, il en laissait moins à la vue de ses visiteurs.
Tandis que je pénétrai dans la pièce, il quittait l'autre, celle qu'il occupait comme pièce de vie intime, en refermant minutieusement la porte derrière lui. J'étais mal à l'aise de me trouver telle une intruse dans sa maison. D'une manière ou d'une autre, il le perçut. Il me sourit. J'avais l'impression de me retrouver face à une personne différente du froid et austère capitaine Kaname Tōsen. C'était la première fois que je le voyais habillé autrement que dans son habituel uniforme de shinigami, surmonté du haori qui démontrait sa position de chef de la neuvième division. Il ne portait ni ses lunettes ni ses cheveux attachés. En somme, j'avais le sentiment de me trouver en présence d'une version plus jeune, moins troublée, de mon supérieur. C'était comme si, en ces lieux, il pouvait cesser de porter sur ses épaules toutes les contrariétés qui lui venaient de sa responsabilité de capitaine. Depuis l'autre côté du fin mur, je percevais un peu de jazz qui se jouait à volume doux.
- Donc, Yoshihiro, pour quelle raison souhaitais-tu me voir ?
- Je euh…
- Pas besoin d'être aussi formelle, je t'ai dit que tu ne me dérangeais pas.
- Vous avez raison. J'ai retrouvé Megumi. Il a essayé de pénétrer en douce dans les geôles de la deuxième division pour s'entretenir avec sa sœur. Je les ai un peu laissés parler, mais j'ai fini par apprendre ce que j'avais jugé utile et je les ai arrêtés. Ils sont avec le vice-capitaine Hisagi dans la salle de briefing de la division.
Je lui fis succinctement part de ce que j'avais appris dans la prison.
- Bien, donne-moi deux minutes. On se retrouve là-bas. Les autres divisions sont-elles au courant de la capture de Megumi ?
- Non, Capitaine.
- Très bien, dans tous les cas, le Capitaine-Commandant avait bien stipulé que les initiatives individuelles étaient permises. »
Je rejoignis Shūhei dans la salle où il gardait le frère et la sœur. Les lieux étaient plongés dans un silence de mort. Sayuri, assise à la table, avait enfoui son visage dans ses mains. Tenshi fixait l'estampe qui décorait la pièce, mais je doutais du fait qu'il la voyait réellement. Ce dernier faillit d'ailleurs s'évanouir quand il sentit la pression spirituelle de notre capitaine se rapprocher. Immédiatement, les deux se couvrirent de chair de poule. Mon supérieur le faisait exprès. Il laissait volontairement une grande quantité de reiatsu l'accompagner pour créer ce climat qui invitait à la soumission. Mon capitaine était plutôt enclin à éviter ce genre de pratique, mais il était également adepte du proverbe selon lequel la fin justifiait les moyens. Le temps dont nous disposions pour agir avant que les renégats le fassent était compté. Il n'avait pas le temps d'amadouer les Megumi.
Quand il pénétra dans la salle de réunion, il était à nouveau paré de ses atours de capitaine. Il ôta Suzumushi de sa ceinture et le déposa sur la table. C'était assez théâtral, mais cela rappelait au fugitif et à sa cachotière de sœur qui il était et ce qu'ils encouraient à lui mentir.
« Bien, Megumi, je ne vais pas vous prendre pour plus bête que vous l'êtes en vous rappelant ce à quoi vous vous exposez si vous ne nous fournissez aucune information sur vos agissements et ceux de vos complices. Commença le shinigami aveugle.
- Capitaine… Se confondit l'homme en s'inclinant le plus bas que sa position debout lui permettait, comme l'étiquette le suggérait lorsque l'on cherchait à obtenir le pardon après une faute inqualifiable.
- Je veux juste savoir tout ce que tu sais. Le reste, nous verrons après. Balaya le capitaine.
Il n'avait pas le temps de faire de rondes-jambes.
- Ils sont en planque dans les anciens baraquements désaffectés de la section 121. Les zanpakutōs dont ils ne se servent plus sont dissimulés à l'autre bout du Seireitei, dans un local de l'institution pharmaceutique centrale.
- Tu veux dire que tous les zanpakutōs ne sont pas utilisés ? Mais quel est leur but ? S'informa-t-il.
En effet, leurs motivations étaient claires, mais leurs actions étaient assez incompréhensibles. Ils ne cherchaient pas à désarmer le gotei, c'était certain, puisqu'il leur aurait fallu des mois et des mois. Ils ne cherchaient pas non plus à taper à un seul endroit, sans quoi ils se seraient concentrés sur notre division… Cela avait-il un rapport avec Doku ? La substance du capitaine Kurotsuchi avait-elle un rapport avec cela ?
- Ce que vous avez pris pour la toxine mise au point par le département de développement technologique est en fait la source des recherches de Gonzaemon Senriki, le père des trois voleurs. C'est un ancien de la douzième division. À l'époque, il avait développé un prototype du produit que le capitaine Kurotsuchi a développé et rendu utilisable. Il est mort il y a sept ans.
- Attendez… Ce nom… C'est celui du shinigami renégat qui trafiquait la seki ? intervins-je.
Quand j'avais failli payer de ma vie une intervention musclée dans les locaux de la cinquième division quelques années plus tôt pour mettre fin à un détournement massif de minerai spirituel, j'étais tombée sur quelques shinigamis renégats qui s'étaient alliés à des magouilleurs de Rukongai. L'un d'entre eux, un immense guerrier, un vrai colosse, avait péri face à mon capitaine. Son nom était Gonzaemon Senriki, shinigami de la douzième division. Je n'avais pas fait le lien, mais maintenant, tout s'éclairait. Les trois fils cherchaient à se venger de celui qui avait mis à mort leur père. La cible était Kaname Tōsen.
- Si. Il a travaillé longtemps au sein du bureau de développement technologique. Quand son petit trafic a commencé, il a dû interrompre ses recherches. Mais il a laissé ses plans à ses fils à Rukongai. Tetsumaru a poursuivi ce que son père avait commencé et est presque arrivé au même stade que le capitaine Kurotsuchi. Cependant, la substance est un parasite spirituel, il ne peut habiter qu'une arme à la fois. Actuellement, c'est votre zanpakutō, Yoshihiro-dono. Il garde Hanabisuishō sur lui, mais il ne peut plus la libérer.
- Comment faire pour ramener Tamashī no Kagami ? Ce parasite doit-il obligatoirement fusionner avec un autre esprit ? s'enquit mon capitaine.
- Je ne suis pas sûr, mais, si j'ai bien compris ce que disait Tetsumaru, le parasite ne quitte une arme que s'il capte un esprit plus puissant. Un combat spirituel s'amorce dans le monde intérieur de celui qui tient l'arme et Doku tente de briser le lien qui unit un esprit à son maître d'origine.
- Si on élimine Tetsumaru, le département technologique ne pourra pas purger le zanpakutō infecté après ? supposa Hisagi.
- C'est là tout le problème. Si le parasite est en vie et que Tetsumaru est tué, Doku emportera l'arme parasitée avec lui. Il faut absolument détruire Doku avant de tenter quoi que ce soit qui puisse nuire à Tetsumaru. En plus, si le parasite reste trop longtemps dans le même esprit, il finit par le dévorer entièrement et le faire disparaître. Affamé, il mourra lui aussi. L'un des frères Senriki en a fait l'expérience. Il a gardé Doku dans son arme trop longtemps et le parasite a détruit l'esprit. Il s'en est tout juste sorti. Mais le frère porte désormais un zanpakutō mort à la ceinture.
Je me doutais que si nous attendions que le département technologique de Kurotsuchi trouve un moyen d'extraire Doku de mon arme, il se tourneraient, par facilité ou par sécurité, vers l'option qui consisterait à le regarder péricliter après avoir entièrement vampirisé Tamashī no Kagami.
- Comment faire alors ? m'enquis-je, terrifiée à l'idée que mon arme se fasse phagocyter au point de cesser d'exister. Nous ne pouvons pas prendre le risque que les divisions choisissent de sacrifier mon arme pour qu'elle emporte Doku dans sa chute ! Implorai-je.
- Quand ils ont soumis Tamashī no Kagami, le parasite a eu tellement de mal à l'asservir qu'il a failli s'autodétruire dans le processus. S'il tente de prendre l'ascendant sur un zanpakutō trop puissant pour lui, je suppose qu'il disparaîtra de lui-même.
- Obligeons ce parasite à tenter de s'en prendre à Suzumushi. Suggéra mon supérieur.
En cœur, la voix de Shūhei et la mienne s'élevèrent en une farouche protestation. Il n'était pas sérieux ! Il ne pouvait pas prendre ce risque !
- Capitaine ! S'ils réussissent à s'emparer de Suzumushi, tout sera perdu ! ajouta le vice-capitaine en posant un regard inquiet sur l'arme qui reposait sur la table.
Il avait raison, ça serait un vrai désastre. Non seulement pour mon capitaine, mais également pour tout le gotei. En plus, moi qui savais ce que cette arme représentait pour lui, n'osais à peine imaginer ce qu'il adviendrait de son âme si elle venait à être arrachée à ce zanpakutō. Ça serait comme perdre sa précieuse amie une seconde fois.
- Capitaine Tōsen, je pense que le parasite percevra votre pouvoir. Il ne tentera rien. Vous êtes trop puissant. Et votre relation avec Suzumushi est bien trop aboutie. Répondit calmement Tenshi.
- Alors, essayons avec Kazeshini ! proposa Shūhei.
C'était une encore moins bonne idée. Non seulement Kazeshini était moins puissant que Suzumushi, enfin, je l'imaginais, mais en plus mon vice-capitaine entretenait une relation des plus chaotiques avec l'esprit qui habitait son arme. C'était courir directement à la catastrophe. Une fois Kazeshini parasité, Doku aurait toutes les armes en main pour prendre Suzumushi.
- Si c'est mon pouvoir et mon lien qui empêcheraient Doku de s'attaquer à l'esprit de mon zanpakutō, alors il suffit que Yoshihiro le tienne dans sa main. Déclara le chef de guerre solennellement.
- Pardon ? nous exclamâmes-nous à l'unisson.
- C'est pourtant la meilleure chose à faire. L'écart entre la puissance de Suzumushi et Tamashī no Kagami est immense. Même si tu n'as pas de lien avec lui, Doku se sera pas capable de le contrôler. De plus, Tamashī no Kagami sentira ta présence puisqu'elle sera dans ton propre monde, cela renforcera inexorablement votre lien. Enfin, comme Suzumushi et ton propre zanpakutō sont sous le coup de la malédiction qui les sépare, les faire se retrouver tous les deux dans ton monde provoquera un phénomène de rejet qui pourrait prendre Doku dans un feu croisé.
La théorie de mon capitaine était logique et parfaitement valable. Pourtant, cette manœuvre risquée comprenait une inconnue.
- Mais je suis incapable de contrôler Suzumushi ! Il refusera de m'entendre ! Je ne suis pas son maître. Capitaine, vous n'y pensez pas sérieusement !
- Je suis on ne peut plus sérieux. Je peux lui demander de t'accorder sa puissance. Je suis convaincu qu'il y concèdera. Pas pour toi, pas pour moi, mais parce que la vie de Tamashī no Kagami est en jeu. Sache cependant que ça sera sûrement très dangereux. Tu as vu ce qui s'est passé quand un seul éclat de son pouvoir s'est retrouvé libéré en toi. Qui sait ce qui se passera si les deux viennent à se rencontrer entiers dans ton monde. C'est un risque, à toi de voir si tu souhaites le prendre.
- Capitaine je…
J'avais trop d'interrogations en tête, cette part de risque dont il me parlait était indéterminable. C'était comme sauter à pieds joints dans un trou sans savoir s'il était profond de 5 centimètres ou de 5 kilomètres. Et puis, rien n'était moins sûr. Suzumushi pouvait toujours refuser de me prêter sa force.
- Si jamais Suzumushi refusait de te rencontrer, je pourrais faire en sorte qu'il t'écoute, de force… Dans le pire des cas, le poison de Kurotsuchi l'obligera à se soumettre.
Ce que le capitaine Tōsen proposait lui arrachait visiblement le cœur. En arriver à une telle extrémité devait lui paraître monstrueux. Pourtant, il me l'avait quand même proposé. C'était dire le sens du sacrifice qui l'habitait.
- Merci. Même si j'espère que nous n'arriverons pas à employer des moyens aussi extrêmes. Concédai-je.
La vie de Tamashī no Kagami ainsi que la mienne reposaient désormais sur Suzumushi, un être sibyllin, comme tous les zanpakutōs, pour qui les notions de vie, de mort, de loyauté et de confiance n'avaient pas le même sens que pour nous, habitants de la Soul Society.
- Pas de quoi en faire une syncope, Yoshihiro. Megumi, de combien de temps disposons-nous avant que vos complices ne s'inquiètent de votre absence ?
À nouveau, il avait repris sa voix calme et sereine.
- Jusqu'au lever du soleil. Je devais les retrouver au baraquement abandonné.
- Très bien. Hisagi, fais passer l'information par le réseau des vice-capitaines que nous tenons Megumi et que nous allons intervenir cette nuit. Demande également à ce que personne d'autre n'interfère. La neuvième division prend tout en charge. Reviens, dès que c'est fait. J'ai encore besoin de toi. Yoshihiro, amène-moi Murazaki et Motonobu, et briefe-les sur la situation. Je vais avoir besoin de leur concours.
- Bien capitaine. »
Shūhei fonça vers les locaux où nous conservions les papillons de l'enfer qui servaient à la transmission d'informations chiffrées. De mon côté, je me rendis dans le quartier résidentiel des officiers pour quérir la présence du troisième et du cinquième lieutenant. Rassembler ces deux hommes ne me prit qu'une quinzaine de minutes, le temps qu'ils se rendent prêts et disponibles. Bien qu'ils ne fussent pas de garde, ils ne discutèrent pas. Il était rare d'être dérangé au beau milieu de la nuit en dehors des cas de force majeure, surtout à ce niveau hiérarchique.
Quand je leur expliquai sur ce qui se tramait, ils me regardèrent avec des yeux écarquillés, surtout Tenma Murazaki qui était déjà en place dans notre division quand nous avions eu affaire à ces trafiquants de pierre spirituelle.
Enfin, nous arrivâmes dans la salle de réunion du rez-de-chaussée de la caserne centrale. Le frère et la sœur avaient disparu et mon capitaine méditait. Il devait être plongé au beau milieu d'une intense négociation avec Suzumushi. Il sortit de son dialogue interne quand je pénétrai dans la pièce.
« Bien, vous êtes là. Murazaki, prends Megumi avec toi et rendez-vous au baraquement abandonné. Essayez de négocier un duel avec le vice-capitaine de la neuvième division. Celui qui remportera le duel de Doku devra donner son zanpakutō à l'autre. La perspective de mettre la main sur un zanpakutō de vice-capitaine devrait les motiver. Ils sont tellement sûrs de leur parasite qu'ils ne pourront renoncer à une telle opportunité de se rapprocher de Suzumushi.
- Vous voulez qu'Hisagi mette Kazeshini en jeu ? s'alarma Murazaki.
- Non, bien sûr que non. Je veux que Yoshihiro se fasse passer pour le vice-capitaine. Je lui prêterai Suzumushi. Ils seront incapables d'en prendre possession. J'ai déjà expliqué le plan à Megumi. Veille simplement à ce que ça ne dérape pas et qu'il ne tente rien d'inconsidéré.
Je vis passer le doute dans le regard du troisième lieutenant et celui du cinquième. Toutefois, ils ne jugèrent pas bon de discuter les ordres. Moi-même, je ne saisissais pas tout le plan du capitaine.
- Motonobu, je te charge récupérer les zanpakutōs qui se trouvent un local inusité de la pharmacie centrale des quartiers nobles. Prends quelques personnes avec toi pour fouiller la zone, n'hésitez pas à tout retourner, mais faites cela le plus discrètement possible. Soyez sur vos gardes, l'entrepôt est peut-être gardé ou piégé.
- Nous avons l'autorisation d'utiliser la force, le cas échéant ?
- Oui, cependant, si on oppose la moindre résistance, tentez de ramener les personnes impliquées en vie.
- Compris Capitaine, je m'occupe de tout.
- Messieurs, vous pouvez disposer.
Les deux officiers rompirent. Je restai seule avec le capitaine Tōsen. Je savais ce qu'il allait me demander. Rien que la perspective que les choses se passent mal me fit avoir un désagréable frisson. J'étais terrifiée.
- Yoshihiro, je te conseille de te familiariser avec Suzumushi. Prenez une petite heure pour mettre au point votre stratégie. Je devrai me tenir à l'écart, je ne pourrai pas intervenir sans prendre le risque de détruire le miroir. Médite, tente de créer un lien. Le voici.
- Vous ne préfériez pas le matérialiser ? m'enquis-je.
- Certainement pas. Suzumushi n'est pas exactement le genre d'esprit que l'on matérialise sans un minimum de précautions. Il faudra tenter de le faire, mais dans ton monde intérieur. Expliqua-t-il.
Je n'avais jamais entendu parler d'une telle difficulté, mais s'il me disait que le faire venir dans notre plan était dangereux, je le croyais sur parole. Il me tendit son arme avec une certaine forme de cérémonie. Mes mains tremblantes se posèrent sous son fourreau. Il me paraissait beaucoup plus lourd que Tamashī no Kagami. C'était logique. La puissance de l'esprit était fonction de celle de son maître. Si nous étions incapables de la canaliser, nos sabres feraient tous la taille d'un immeuble. Même si, dans les faits, Tamashī no Kagami pesait environ 900 grammes, la manier m'était possible comme si elle ne pesait rien, parce que mon énergie spirituelle passait au travers de sa lame. Je n'avais pas créé de connexion avec Suzumushi, je ressentais donc le kilo de métal avec bien plus de réalisme. Rêve ou réalité, quand les doigts sombres du capitaine quittèrent l'étui, j'eus l'impression que le poids de l'arme tripla.
Après m'être délestée de l'asauchi passé à ma ceinture, je m'accroupis, m'assis en tailleur, le dégainai et le posai sur mes genoux. Je fermai les yeux et inspirai longuement. La douce odeur des arbres fruitiers en fleurs me fit comprendre que j'étais dans mon monde intérieur. J'ouvris les yeux. Ce que je vis, ou ne vis pas, en l'occurrence, me surprit. Depuis que j'avais développé le lien que j'avais avec Tamashī no Kagami, les ténèbres absolues s'étaient peu à peu dissipées, éclairées par la lumière des étoiles. L'esprit du miroir m'avait expliqué que ces astres étaient les connexions que j'avais avec les gens qui gravitaient autour de moi. Incapable de voir en moi-même, c'était comme si je ne pouvais considérer ma valeur qu'à travers leurs yeux. En clair, mon monde était supposé ressembler à un petit lac paisible, aussi lisse que la surface d'un miroir, bordé d'arbres odorants. Plongé dans un immuable crépuscule, la météo y était variable. Tantôt douce, tantôt tourmentée, comme ce que je percevais de moi-même.
Sauf qu'en cet instant précis, je ne voyais rien du tout, même pas les petites étoiles que j'avais été capable de percevoir, même dans le plus profond néant que mon monde semblait représenter jusqu'à sept ans plus tôt. Je pouvais sentir le petit chemin de pierre lisse qui traversait l'herbe sous mes pieds, mais c'était à peu près tout. Si j'avais été incapable de percevoir les odeurs, je me serais crue prisonnière de l'Enma Kōrogi du capitaine Tōsen. Comme lorsque mon monde ressemblait à cela, j'avançai dans le néant, tremblante de terreur. C'était inutile, me dis-je. Mon monde n'avait pas d'existence finie. Si je n'étais pas capable d'y percevoir un lac, alors il n'y avait pas de lac. Si je n'étais pas capable de percevoir la source d'un son ou d'une lueur, il n'y en avait pas. Alors je m'agenouillai et fermai les yeux, même si ce geste ne changeait pas grand-chose à ce que j'étais capable de deviner.
Je tendis l'oreille. Je ne m'étais pas trompée. Au bout de quelques secondes, j'entendis un doux son qui me revenait du plus profond de mes souvenirs. Je l'avais entendu toute ma vie depuis que j'avais été capable de sentir la présence de Tamashī no Kagami. Pendant de longues années, je l'avais associé à l'esprit du miroir des âmes. Puis, sept ans plus tôt, il avait définitivement disparu de mon monde intérieur. Tout simplement, car c'était le fruit des cymbalisations de Suzumushi, pas de Tamashī no Kagami. J'avais bêtement cherché à apercevoir l'esprit qui servait le capitaine Tōsen, or, Suzumushi avait d'abord et avant tout une signature sonore, alors que Tamashī no Kagami, sa deuxième moitié, avait principalement une manifestation visuelle. En y songeant davantage, elle l'était même exclusivement puisque le sens de ses mots parvenait directement dans mon cerveau. Elle n'avait pas véritablement de voix, c'était juste mon encéphale qui l'avait traduit en tant que tel. En poussant la théorie un peu plus loin, je postulai que Suzumushi n'avait peut-être pas d'existence visuellement interprétable, comme s'il n'était que son quand Tamashī no Kagami n'était qu'image. Quelque part, je me demandai si Suzumushi et mon capitaine n'étaient pas destinés à s'associer. À quoi bon être capable de percevoir la lumière si c'était pour ne rien pouvoir discerner.
« Hikaru Yoshihiro. Prononça doucement une voix bien connue derrière moi.
Par réflexe, je me retournai et laissai ma pression spirituelle sonder les environs à la recherche de la trace d'une autre. C'était parfaitement inutile, car il n'y en avait pas, dans mon monde intérieur. C'était la voix calme et froide de mon capitaine. Mais c'était comme si elle résonnait dans tous les sens. J'étais incapable de percevoir exactement d'où elle provenait. J'ouvris grand les yeux, comme si je pouvais capter le moindre photon. Encore une habitude qui était parfaitement superflue dans ma situation.
- Hikaru Yoshihiro. Pourquoi es-tu ici ? Pourquoi te présentes-tu devant moi, toi qui as négligé mon autre, toi qui n'as pas su l'écouter, toi qui n'as pas su la comprendre, toi qui n'as pas su la garder auprès de toi ? observa la voix, glaciale, désapprobatrice, désenchantée.
Ce n'était pas une vraie question. Elle était purement rhétorique. C'était davantage un chef d'accusation qu'une véritable enquête sur mes motivations. J'avais l'impression d'entendre mon capitaine me lancer à la figure tout ce que je pensais de moi-même dans mes moments de doute. C'était horrible à entendre. Parce que je n'avais pas de réponse à lui donner. Il avait complètement raison. J'avais négligé Tamashī no Kagami pendant des années, ne cherchant ni à la comprendre, ni à écouter ce qu'elle avait à m'enseigner. Je n'avais jamais pris te temps de réfléchir à ses inchiffrables questions qui tenaient davantage des grandes errances philosophiques que de réalités simples et pragmatiques. Combien de fois m'avait-elle conseillé de me montrer un peu moins intransigeante avec celui qui se trompait ? Combien de fois m'avait-elle demandé de cesser de tout voir sur un schéma manichéen et simpliste ? Combien de fois m'avait-elle exhorté à percevoir le monde comme un panel de nuances de gris et non de noir et de blanc ? Combien de fois lui avais-je demandé de cesser de tenter de m'enseigner quelque notion abstraite quand je venais la consulter avec une interrogation beaucoup plus pragmatique ? Je n'avais, effectivement, jamais vraiment cessé de me voir comme un maître et elle comme un vassal de bon conseil, même si je tentais instinctivement de me convaincre du contraire. Ce n'était digne ni de cette femme shinigami qui posséda un jour Suzumushi, ni de Junkō, ni même de tous ces hommes à qui je servais les grands principes d'honneur, de chevalerie, de justice et de sens du sacrifice alors que moi-même je n'avais jamais pris le temps de chercher à comprendre le sens véritable de ces mots. J'avais vraiment tout raté, sur toute la ligne. Et pas qu'avec Tamashī no Kagami. Parce que je m'étais complue dans la vacuité des idéaux que je prônais à longueur de journée, j'en avais perdu de vu l'essentiel. Et Suzumushi me le faisait bien comprendre.
- Vous avez raison. Oui vous avez raison. Je suis fautive de tout cela. C'est juste… Que je ne voulais pas l'admettre. Avouai-je.
- Il n'est pas plus aveugle que celui qui ne veut pas voir. Et toi… Tu es la personne la plus aveugle que je connaisse.
Je serrai les dents. Suzumushi avait pu subrepticement lire les intentions de quiconque avait croisé le fer avec lui. Cela me comptait donc moi, et les centaines, voire les milliers, de propriétaires de sabres qui se battirent contre Kaname Tōsen et son amie qui posséda cette arme avant lui. Savoir que j'étais au sommet de sa liste ne me faisait pas le plus grand bien. J'ignorais beaucoup de choses, certes, mais je ne pensais pas être aussi perdue que cela. Pour un assesseur que Tamashī no Kagami avait toujours décrit comme la part tendre et clémente du roi juge, je le trouvais extrêmement dur. C'était à se demander comment Tamashī no Kagami me voyait, elle qui était supposément la plus intransigeante des deux !
- Que cherches-tu, toi ? M'interrogea soudain Suzumushi.
Comme il s'exprimait toujours avec la voix de mon capitaine, c'était extrêmement perturbant. Je me demandai si du temps de son amie disparue, il avait sa voix à elle. Sur le fond, c'était une bonne question. Une question que Tamashī no Kagami m'avait posé un millier de fois. Une question que moi-même je n'étais posée. Une question que j'avais involontairement laissée sans réponse depuis qu'elle ne mettait plus la subsistance de l'esprit du miroir en danger. Tout ça parce que j'étais sans cesse accaparée par d'autres questions bien plus urgentes, bien plus triviales. Je ne savais pas quoi répondre, tout simplement parce que je n'avais rien à dire. C'était comme enchaîner les fautes à un examen ou foncer droit dans le mur tout en sachant qu'on ne pouvait pas freiner. Je voulais gagner la confiance de Suzumushi, pas par fierté ou par satisfaction de créer quelque chose avec l'entité qui répondait à un capitaine, mais juste parce que si je ne le faisais pas, seules deux options s'ouvraient à moi. La perte de Tamashī no Kagami ou le recours à la toxine du capitaine Kurotsuchi. La première possibilité était tout simplement inenvisageable et la seconde, quand bien même elle aurait permis de sauver le miroir des âmes, reviendrait à trahir une éthique que je n'étais pas prête à parjurer. Ça aurait été comme renier pour de bon toutes mes convictions et me tâcher d'une trace immonde et indélébile. Parti comme c'était parti, nous nous dirigions à toute vitesse vers ce choix aussi cornélien qu'abominable.
- Que cherche-t-elle, elle ? Cette fois, sa voix était d'une douceur que je n'avais jamais entendue en provenance de la bouche de mon capitaine.
Il y avait dans cette simple question une tendresse, une affection, une mélancolie, qui me prit immédiatement aux tripes. Je ne savais pas l'expliquer, mais c'était comme si je l'avais entendu parler à un être cher qui allait mourir ou partir pour toujours. C'était presque comme une prière. Et, encore une fois, je n'avais pas de réponse à donner. Pourtant, je ne ressentais plus ni frustration, ni colère, ni peur. Je ressentais uniquement une grande tristesse. Si Suzumushi ne me prêtait pas sa force, je pouvais être sûre que je n'aurais soit jamais l'opportunité de la connaître, soit je serais obligée d'employer un moyen d'espérer atteindre cette vérité tellement avilissant à mes yeux, que je serais à tout jamais incapable de m'adresser de nouveau au miroir des âmes.
- Je l'ignore, Suzumushi. Je l'ignore, parce que tout ce que vous m'avez dit est parfaitement vrai. Seulement, si vous ne me permettez pas de créer ce lien, jamais je ne pourrai connaître la réponse. Je vous en prie, aidez-moi à la sauver. Ne m'obligez pas à la sauver au prix d'une corruption telle que plus rien ne saurait la purifier. Je suis peut-être complètement aveugle, mais je vous ai entendu, j'ai entendu vos paroles. J'ai entendu votre jugement. Je me suis trompée… Un nombre incalculable de fois. Donnez-moi la chance de vous montrer que je suis capable d'apprendre. Donnez-moi la chance de le montrer au miroir des âmes. Alors peut-être qu'à ce moment-là, je serai capable de comprendre ce qu'elle attend de moi. »
Si tant est qu'on puisse qualifier un esprit de perspicace, Suzumushi avait parfaitement compris mon problème, plus vite et plus finement que moi-même, et me l'avait exposé sans prendre de gants en quelques répliques chrono. Il n'avait même pas eu à le formuler. Ses questions, savamment posées dans un ordre et un contexte précis, m'avaient obligée à m'introspecter et à me rendre compte du point de perdition auquel j'en étais arrivée. J'avais certes l'impression d'être minable et de ne rien avoir accompli, mais, au moins, j'avais également la sensation de pouvoir m'améliorer. Restait à savoir si la parure de grelot du roi juge me laisserait la possibilité de le faire.
