Chapitre 7 : Le pouvoir du roi juge
Je sentis une vague glaciale me submerger et j'ouvris grand les yeux. La lumière du monde réel était aveuglante. C'était comme si tout était trop intense. Je transpirais et je grelottais. Si Suzumushi m'avait libérée de son monde, je supposais qu'il était d'accord pour me prêter sa force. Mon capitaine s'accroupit à côté de moi alors que je remarquai que Shūhei était de retour.
« Alors ? Comment ça s'est passé ? s'enquit le vice-capitaine.
- Je ne sais pas trop. Je n'ai pas passé un très bon moment. Répondis-je en luttant contre la nausée.
- Crois-moi, si Suzumushi avait refusé de t'aider, tu le saurais. Me rassura le capitaine.
- Je crois comprendre pourquoi vous ne vouliez pas le faire se matérialiser ici… Merci, Capitaine Tōsen.
- Tu me remercieras quand on aura récupéré Tamashī no Kagami. »
Je pris quelques minutes pour regagner l'usage de mon corps qui me paraissait un peu trop mou et Shūhei m'expliqua le plan du capitaine en détail. Je voyais quelques accessoires posés sur la table qui nous seraient utiles. D'après Megumi, les renégats connaissaient le visage du capitaine Tōsen, mais ils ne connaissaient pas l'identité de son vice-capitaine. Le chef de guerre suggéra donc que je me fasse passer pour le deuxième officier le plus gradé de la division. Il me tendit le top à col montant que les espions des forces spéciales revêtaient et qui occultait la partie basse de mon visage en remontant jusque sur mon nez. Avec un peu de chance et une coiffure différente, les frères Senriki ne reconnaîtraient pas la femme shinigami qui leur avait fait mordre la poussière. Après tout, ils ne m'avaient vue que quelques secondes et j'imaginais qu'ils avaient dû porter leur attention sur autre chose que ma plastique. Murazaki était revenu quelques secondes plus tôt, confirmant au capitaine que les trafiquants avaient accepté le duel.
Le reste du plan était plutôt simple, au premier contact entre Suzumushi et Tamashī no Kagami, le parasite nous transporterait dans mon monde intérieur pour délester l'esprit du miroir de sa présence et jeter son dévolu sur l'autre assesseur du roi juge. Je me demandai bien comment il s'y prendrait. La majorité des esprits de zanpakutō avaient une existence physique, une enveloppe corporelle palpable et visible, mais j'avais cru comprendre que ce n'était pas le cas de l'esprit de l'arme de mon capitaine. Doku pouvait-il prendre possession d'une telle créature ?
Je pris quelques poignées de minutes supplémentaires pour passer l'accessoire des forces spéciales sous mon shihakushō et attacher mes cheveux longs en un chignon strict, dégageant toute la partie supérieure de mon visage. Je troquai également le kosode sans manches que je portais généralement en cette saison pour sa version plus longue. Enfin, je parachevai le déguisement en plaçant l'insigne de Shūhei sur mon bras.
Quand je sortis de la pièce, Shūhei et mon capitaine m'attendaient.
« Alors ? De quoi j'ai l'air ? m'enquis-je.
- D'un vice-capitaine crédible. Allez Yoshihiro-dono, mettons-nous en route. » Répondit le vrai détenteur de ce titre en mettant les formes.
Mon capitaine se tint coi, me tendant simplement son propre zanpakutō. Je le pris et le passai à ma ceinture. Je me sentais comme une comédienne qui s'apprêtait à faire son entrée sur scène. À cet instant, j'étais un faux, une sorte de contrefaçon. Je portais deux attributs qui ne m'appartenaient et ne me définissaient aucunement. J'inspirai à fond, et me mis en marche. Shūhei, mon capitaine et moi pénétrâmes bientôt dans les baraquements abandonnés qui se trouvaient la lisière de la cinquième division, le long de l'allée principale Est qui menait à la porte du flot bleu. À quelques dizaines de mètres du bâtiment désaffecté, je vis Murazaki qui patientait, adossé à un mur ornemental. Il décolla son dos de la surface de pierre et vint à notre rencontre.
« Le secteur a été discrètement sécurisé par les forces du capitaine Aizen. Nous pouvons intervenir et tenter de détruire Doku de manière à éviter toute forme de violence inutile. En cas d'échec ou si les choses dérapent en bataille générale, il est prêt à intervenir personnellement. Nous informa Murazaki, en posant une main sur la poignée de son arme.
- Très bien. Alors nous allons pouvoir y aller dans les meilleures conditions qui soient. Comment trouves-tu Yoshihiro ?
- Méconnaissable. Un vrai vice-capitaine. Rassura le troisième lieutenant.
Incapable de juger cela par lui-même, mon capitaine avait préféré avoir un deuxième avis avant de me lancer dans la fosse aux lions. C'était vrai qu'il ne devait pas me trouver très différente, lui.
- Parfait. Yoshihiro, tu te sens prête ? s'enquit-il ensuite.
- Oui, Capitaine.
- Déploie un peu plus de pression spirituelle, tu es un vice-capitaine, plus tu en fais, plus tu seras crédible, c'est d'accord ?
J'avais mis tellement d'efforts à me grimer et à changer de façon de bouger pour brouiller les pistes que j'avais complètement négligé cet aspect de mon rôle. Évidemment, c'était le genre de détail que mon capitaine ne pouvait ignorer. Dans son immense mansuétude, Hisagi laissa paraître la sienne plus que d'ordinaire pour me donner une idée de ce que je devais faire. Je m'ajustai à la puissance que je percevais. Quand les trois hommes qui m'accompagnaient furent satisfaits de tous les préparatifs, nous pénétrâmes non sans dramaturgie dans l'antre des voleurs de zanpakutōs. Les trois hommes qui avaient attaqué Sayuri étaient tous là, prenant la pose, assis sur des caisses. Était-ce une forme de jeu pour eux ? Le leader, Tetsumaru, reconnaissable par son iroquoise décolorée, portait Tamashī no Kagami à sa ceinture. Un autre, celui qui n'avait pas fait long feu quand j'étais intervenu et dont le nom m'échappait, s'amusait à lancer Hanabisuishō et à le rattraper en le faisant tourner comme un bâton de majorette. Dans l'ombre, Megumi nous observait avancer, un air dubitatif sur le visage.
« Capitaine Tōsen ! Quelle joie de vous rencontrer en personne ! Si j'avais su que vous nous honoreriez de votre auguste présence, c'est contre vous que j'aurais demandé à me battre. Salua Tetsumaru en prenant des airs un peu trop cabotins.
Il m'avait suffi de le voir une fois pour me rendre compte que c'était son mécanisme de défense quand il n'était pas si à l'aise que ça. Mon supérieur ne daigna même pas lui répondre.
- Alors, voilà votre vice-capitaine. Votre gentil neuvième siège ne tarit pas d'éloges sur vous. Mais j'ignorais que vous étiez une femme. Je n'ai pas saisi votre nom ? reprit-il en se levant de ses caisses.
Quand il posa sa grosse main sur la poignée de magnolia ornée de soie bleu paon, j'eus un frisson. Il était répugnant et rien que l'idée de savoir qu'il avait joué au malin avec le miroir des âmes depuis tout ce temps me donnait envie de l'étriper. Immédiatement, je sentis, la pression spirituelle de mon capitaine m'inviter à me calmer.
- Junkō… Junkō Kagetsuna. C'étaient les premiers noms qui me venaient à l'esprit.
- Et lui, c'est qui ? S'informa-t-il en désignant Shūhei d'un geste du menton.
- Mon cinquième siège. Répondis-je instantanément.
Il s'était peut-être informé sur la position qu'occupait Murazaki dans notre organigramme et la mienne. Comme Motonobu était nouveau, il y avait peu de chances qu'il le connaisse.
- Voyez-vous, vice-capitaine Junkō Kagetsuna, quand votre subalterne m'a dit que vous souhaitiez me rencontrer, j'ai d'abord cru à un piège. Je me suis dit, si cette personne veut m'affronter, c'est parce qu'elle prépare un sale coup. Puis, maintenant que je vous vois, je me rends bien compte qu'en fait, vous êtes juste bien trop arrogante pour imaginer ce qui vous attend. Vous vous présentez comme ça, devant moi, avec votre cher capitaine, imaginant que je n'ai pas pris mes précautions ? Sachez, capitaine Tōsen, que ces caisses renferment du minerai de seki. Des kilos et des kilos de pierres de seki.
Une sueur froide me prit par surprise. Je ne l'avais pas du tout prévu. Comment Senriki pouvait-il avoir accumulé autant de minerai ? Cela datait-il du temps de son père, Gonzaemon ? Ou était-ce tout simplement du bluff ? Si les choses venaient à tourner au vinaigre, il allait sans dire que la bande de voleurs allait déverrouiller les coffres et la pierre bloquerait toute forme d'énergie et de pression spirituelle. Cela impliquait également que mon capitaine serait probablement particulièrement vulnérable si cela venait à se produire. D'autant plus qu'il n'était pas armé puisque c'était moi qui possédais son zanpakutō. On était loin de l'unique caisse qui fut renversée par Senriki-père à nos pieds sept ans plus tôt. Même la prodigieuse puissance de mon capitaine ne suffirait pas pour contrecarrer les propriétés gênantes de ces minéraux. Je jetai un coup d'œil discret au principal intéressé. Il avait l'air parfaitement calme.
- Allons, capitaine… Ne faites pas comme si je ne connaissais pas vos failles. Surenchérit Senriki en faisant clairement allusion à l'infimité de mon supérieur.
Obnubilé par son désir de vengeance, il faisait presque passer notre duel au second plan, trop obsédé par l'homme qui lui faisait face, aussi stoïque qu'une statue. Sa cible numéro 1 était Kaname Tōsen, il n'y avait plus que lui qui comptait. Encore une fois, il ne répondit pas, croisant simplement les bras sur son torse pour lui montrer à quel point cela n'avait pas d'importance. Je ne savais plus quoi penser. Je savais évidemment que l'homme était le roi incontesté de l'impassibilité, mais j'ignorais si oui ou non il se sentait potentiellement en danger. Quand je portai le regard sur Murazaki et Hisagi, ils avaient tous les deux discrètement rapproché leurs mains gauches de leurs sabres. Toutefois, je pouvais sentir dans le reiatsu de mon vice-capitaine qu'il était aussi détendu qu'il puisse l'être dans ses fonctions. En dépit de ce bon signe, j'étais quand même très soucieuse.
- Quand j'aurai volé l'arme de votre second, cher Capitaine, soyez sûr que votre sabre sera bientôt le mien. Je vous détruirai. Je vous détruirai, vous, et je détruirai tout ce que vous avez construit.
- Allons bon. Si vous parliez moins et que vous agissiez plus, peut-être que Suzumushi serait déjà à vous. Rétorqua le shinigami aveugle en laissant un sourire profondément ironique s'ancrer sur son visage sombre.
Je sentis les trois hommes quelque peu décontenancés par la réplique acerbe de mon capitaine.
- Vous avez raison. Pardonnez mes mauvaises manières. On ne fait pas attendre une dame. Procédons, si vous le voulez bien. Dit le leader en effectuant une petite courbette théâtrale.
Je dégainai Suzumushi et me déplaçai de quelques pas pour m'éloigner de mes collègues. Je me plaçai en garde, les deux mains étreignant solidement la soie ocre du zanpakutō de mon capitaine.
- Voyez le verre à moitié plein, vice-capitaine Kagetsuna, quand je vous aurai pris votre arme, je pourrai rendre cette petite effrontée à votre ravissant quatrième siège. Et quelle tête fera-t-elle quand, avec l'arme de ce capitaine qu'elle semble tant admirer, je la couperai en deux ?
- Tu parles trop. En garde.
- Saigne-là, Doku. »
Le combat commença et la grosse brute fondit sur moi. Au premier contact de nos lames respectives, le parasite nous transporta dans mon monde intérieur. Je m'étais attendu à ce que celui-ci soit plongé dans d'insondables ténèbres puisque Suzumushi était censé m'accompagner. Pourtant, je pouvais nettement voir l'herbe verte, le ciel nocturne paré de constellations, les arbres fruitiers et le lac scintillant. Il n'y avait aucune trace de Suzumushi. Pas un bruit, pas un son, rien du tout.
En revanche, mon regard dut s'illuminer quand celui-ci se posa sur l'humanoïde de cristal en tenue d'Ève qui se trouvait près du lac à l'opposé de ma position. Tamashī no Kagami avait changé, sa chevelure transparente avait noirci et même son corps translucide avait perdu de son éclat. C'était comme voir la corruption avec les yeux. À ses côtés se tenait le colosse à l'iroquoise bicolore. Je ne savais pas si c'était une sorte d'instinct ou autre chose, mais j'avais une plutôt bonne intuition quant à ce que je devais faire. Empruntant le chemin de marbre froid qui allait jusqu'à l'étrange miroir lacustre, je sentis peu à peu le rejet que provoquait la malédiction des deux assesseurs du roi juge en moi. À chaque pas, j'entendis un léger son métallique, comme celui de milliers de doux petits tintements. Je regardai ma poitrine sur laquelle je sentais un poids inhabituel. Autour de mon cou, je portais l'attribut qui venait compléter le miroir des âmes, la parure de grelots. Visiblement, le voleur ne sentait ni la tempête énergétique, ni n'entendait le son qui m'accompagnait. Je posai un pied sur le miroir d'eau, puis l'autre et ainsi de suite. Il avait l'air de s'impatienter, mais, en même temps, il était curieux de voir la suite.
Quand je fus à mi-distance, je vis une forme mouvante et visqueuse s'extirper du corps de l'esprit du miroir. Elle sortait partiellement puis revenait à sa position originelle encore et encore dans un bruit de succion désagréable, s'extrayant toujours davantage du corps de Tamashī no Kagami. Instinctivement, je regardai à mes pieds, de l'autre côté de la surface du lac. Je ne voyais pas mon reflet, juste les ténèbres, les pures ténèbres du néant. Je tendis l'oreille. Je ne m'étais pas trompée. Je pouvais percevoir les stridulations de Suzumushi. Le parasite devait aussi le sentir, car il était déjà en train de quitter son hôte pour tenter de jeter son dévolu sur le suivant. J'observai Tetsumaru tout en ne quittant pas les cymbalisations de la créature de l'autre côté du miroir d'une oreille. Il regardait Doku s'extirper, telle une immonde chose collante et noirâtre, de cet esprit dont il ne voulait plus.
« Tamashī no Kagami ! C'est moi ! Tamashī no Kagami ! hurlai-je.
Pas de réaction. Elle semblait complètement envoûtée, hypnotisée par Doku et son maître.
- C'est inutile ! Elle ne t'entend pas ! Elle ne peut entendre que son maître ! cracha le colosse non sans une pointe de jouissance.
Il avait raison, Tamashī no Kagami était les yeux du juge, pas ses oreilles, dans les faits, elle était aussi sourde que Suzumushi était aveugle. Elle ne pouvait entendre ou se faire entendre que de son maître. Et elle ne me reconnaissait plus en tant que telle. De ma position, j'avais beau me concentrer, j'étais incapable de percevoir ce que le grossier personnage était en train de lui susurrer à l'oreille. J'avançai encore, avec une infinie prudence.
- Alors ! Où se cache cet esprit ? Aurait-il peur de se montrer ? Sache qu'il est inutile de tenter de gagner du temps. Quand Doku nous emmène dans un monde, il n'est possible d'en sortir que quand celui-ci a fini de parasiter sa prochaine victime. Si tu t'obstines à planquer ton timide ami, tu resteras coincée ici, dans ce monde intérieur.
- Il ne se cache pas. Cet esprit qui m'accompagne n'est pas le genre d'esprit qui s'invoque sans un minimum de précautions. Citai-je. Il suffit de regarder de l'autre côté. Répondis-je pour rester volontairement évasive.
Si Tamashī no Kagami n'était pas capable de m'entendre, il était temps de lui rendre l'audition. Je tapai du pied sur la surface cristalline du lac et mon monde intérieur bascula dans les ténèbres. J'étais passé de l'autre côté du miroir des âmes. Dorénavant, j'étais dans le monde du roi juge, celui qu'il partageait avec son autre assesseur. Aveugle, je portai ma main droite à mon cou. Je ne sentais plus la parure. C'était inutile. Suzumushi était partout autour de moi. Les énergies des deux esprits jumeaux qui bravaient l'interdiction de se côtoyer créaient comme une déflagration spirituelle aussi silencieuse qu'invisible. C'était à la limite du supportable. Le temps pressait.
- Quelle est cette mascarade ? Où sommes-nous ? Doku ! Doku ! hurla Senriki avec une belle part de terreur dans la voix.
- Nous sommes exactement au même endroit qu'une seconde plus tôt. Simplement nous ne sommes plus dans le même plan. Expliquai-je en occultant ma propre peur.
- Doku ! Doku ! Nourris-toi de cet esprit et fais-nous sortir de là !
L'homme ne prêtait aucune attention à ce que je pouvais bien raconter. Il était complètement prisonnier de son incommensurable effroi.
- Aurait-on peur du noir ? Tetsumaru Senriki ? ironisai-je.
- Qu'est-ce que ? Doku ! Doku, où es-tu ? Paniqua le colosse.
- Quand je pense que tu ne m'as même pas reconnue. C'est désolant. Si tu m'avais prêté un peu plus d'attention, au lieu de te vautrer comme un porc dans la haine que tu voues à Kaname Tōsen, tu m'aurais sûrement reconnue. Commençai-je en vagabondant dans le noir.
Il y avait bien une chose qui pouvait me faire retrouver l'usage de mes yeux, une seule chose qui pouvait me permettre de voir dans ce monde sans lumière. Il n'y avait qu'un esprit dont le regard était aussi absolu que cette obscurité. Je devais tenter ma chance. En tourmentant le voleur, je profitais de son état de bouleversement pour errer à la recherche de ces yeux parfaits, uniquement guidée par la sensation de rejet que je ressentais. C'était comme le jeu du chaud et du froid auquel jouaient les enfants, mais en beaucoup moins plaisant.
- Oui, Senriki, tu m'aurais reconnue. Je suppose que tu comprends maintenant, que je ne suis pas Junkō Kagetsuna. Junkō n'existe même pas. Je ne suis pas le vice-capitaine de la neuvième division. Je suis Hikaru Yoshihiro. Et ceci, ce que tu vois tout autour de toi est Suzumushi, l'esprit du zanpakutō que tu convoites.
- Quoi ? Ordure ! Espèce de petite… Doku !
- Tout ceci n'est qu'un terrain de jeu pour un grand gaillard comme toi ! Il y a bien une paire d'yeux qui peut percer ces ténèbres. Le premier qui la trouve verra l'autre.
À cet instant précis, ma main entra en contact avec celle de Tamashī no Kagami. Je la voyais, elle devait probablement m'entendre, puisque même si je n'étais pas son maître, je la touchais. La masse informe, Doku, était encore accrochée à elle, cherchant vainement où se trouvait Suzumushi. Quelques mètres plus loin, le long du lac, Tetsumaru avançait à l'aveuglette en tremblant comme une feuille, cherchant désespérément une présence à laquelle s'accrocher.
- Tamashī no Kagami ! m'exclamai-je. Elle tourna la tête vers moi et plongea ses deux grands yeux aux proportions inhumaines dans les miens.
Quand le voleur entendit ma voix, il se retourna dans ma vague direction en écarquillant grand les yeux, comme s'il cherchait à me voir.
- Ne l'écoute pas ! Ne l'écoute pas, ô esprit du miroir des âmes ! Cette fille n'est pas ton maître !
Elle détourna son attention vers le colosse errant. Même s'il ne la touchait pas, elle le reconnaissait comme celui qui l'avait asservie. Elle pouvait donc l'entendre et lui aussi.
- Mon maître…
Il changea de direction pour se rapprocher de sa présence. Il se servait de sa voix pour guider son pas.
- Non ! Tamashī no Kagami ! Cet homme t'a assujettie !
- Doku… Dans ma tête… Je… Je ne vois rien !
Il fallait que je détruise le parasite et vite. J'avais compté sur son incapacité à vampiriser un être aussi démentiellement puissant que Suzumushi pour qu'il s'évapore de lui-même, mais comme il n'avait pas d'existence physique propre, l'abomination gluante ne savait pas où aller. Je sentais le pouvoir de Tamashī no Kagami la quitter petit à petit au travers du lien que ma main créait avec la sienne. Il fallait que j'abrège le combat. Mais comment procéder ?
- Elle te ment ! Elle te ment ! Regarde autour de toi, toi dont le regard est absolu ! Elle complote avec cette chose dans les ténèbres. Elle complote pour t'anéantir. Gronda Tetsumaru.
- Cette chose ? Je… Je l'entends… Je…
Elle porta sa main libre contre sa tempe. Elle entendait Suzumushi. Elle l'entendait et elle semblait très troublée de pouvoir y parvenir. Je sentais également que Senriki commençait à s'habituer à ne rien voir. La terreur le quittait peu à peu, lui permettant d'être à nouveau capable d'un minimum de discernement. La situation commençait à se compliquer. Je perdais chaque seconde un peu plus mon avantage. En plus, cette fois, mon capitaine ne pourrait rien faire pour me sauver la peau. J'imaginais déjà mon corps tomber au sol et les truands libérer la seki partout. Sans Suzumushi et sans possibilité de se repérer à l'énergie spirituelle, j'avais un très mauvais pressentiment concernant mon capitaine. Je n'avais pas peur pour sa vie ou celle de mes collègues, mais je me doutais que si Tōsen-Taichō se retrouvait en difficulté, il ne se permettrait pas de faire dans la dentelle. Si Tetsumaru venait à s'en prendre à lui, et il le ferait sans l'ombre d'une hésitation, mon supérieur n'aurait pas de cas de conscience à employer les grands moyens pour protéger sa vie, la mienne et celle de ses hommes en prenant la vie du voleur, comme il l'avait fait avec son père sept années plus tôt.
Je n'avais pas le choix, je devais jouer mon dernier atout sans même savoir s'il était effectivement dans ma manche.
- Suzumushi ! Je vous en prie ! Aidez-moi !
Si Doku ne pouvait pas le trouver, peut-être que Suzumushi le pourrait. Et la débauche de pouvoir que la parure de grelots pourrait mettre dans cette attaque détruirait sûrement Doku. Mais le parasite était encore attaché à Tamashī no Kagami.
- Petite Hikaru, si je frappe, je pourrais la détruire. Non pas parce que cette chose est en elle, mais parce que nous ne pouvons nous rencontrer. Souviens-toi de ce que mon cœur avait provoqué quand il était en toi. Résonna la voix du capitaine Tōsen.
La situation était critique. S'il n'attaquait pas, elle allait mourir de toute façon. Mais s'il attaquait et qu'il la détruisait, il précipiterait peut-être les choses et nous empêcherait de tenter quoi que ce soit d'autre. Enfin, si je laissais la situation m'échapper davantage, nous tombions inexorablement dans le scénario où le maître de Suzumushi tuait Senriki, emportant dans sa chute le miroir des âmes.
- Écoute-moi, ma chère petite, je ne te veux aucun mal, je vais te protéger de cette sorcière qui abuse de toi et de son ami ténébreux ! Repousse-la ! Répète ! Yoshihiro et son allié du néant sont mes ennemis ! Ils pervertissent ta justice !
- Hikaru… Ennemis… Les détruire. Il faut détruire ceux qui ont perverti la justice !
La créature cristalline ôta violemment sa main de la mienne. Je me retrouvai à nouveau dans les ténèbres.
- Suzumushi !
- Rappelle-toi ta promesse, petite Hikaru. Montre-moi que tu es capable d'apprendre. Prononça la voix grave avec cette froideur qui la caractérisait.
- Je vous le promets. Je vous en fais le serment !
Au même instant, je sentis la décharge énergétique doubler d'intensité puis tripler. J'étais dans un blizzard, une tempête de sable, je ne pouvais même plus respirer. C'était comme si je recevais de plein fouet la pression spirituelle de tous les capitaines en un seul point.
- Toi qui es mon autre, pardonne l'errance de celui que j'accompagne. Un jour, nous retrouverons notre place. Un jour… Nous serons en paix.
Cette fois, la voix glaciale et hostile s'était mue en une intonation douce et tendre, comme lorsque j'avais rencontré Suzumushi la première fois et qu'il avait évoqué la quête de Tamashī no Kagami. La puissance démentielle de la malédiction frappa encore plus fort. Je tombai à genoux, mes bras soutenant par miracle mon corps avant qu'il ne s'effondre complètement sur le sol.
- Ferme les yeux, petite Hikaru Yoshihiro. Kaname, prête-moi ta force, aide-moi à chasser les nuages qui nappent le cœur du miroir. »
Incapable de me remettre sur mes pieds, j'obéis au zanpakutō de mon capitaine. Fermant les yeux de toutes mes forces, mais tentant de rester consciente, j'entendis des hurlements pris dans cette tempête silencieuse. Il y avait la clameur de Tamashī no Kagami qui résonnait dans ma tête, les beuglements terrifiés de Tetsumaru et une sorte de crissement atroce qui devait provenir du parasite qui trouvait enfin sa proie. Sauf que Suzumushi était bien trop puissant pour lui. Bien que je ne sache pas précisément ce qui se passait, je me sentis mourir, dans de terribles souffrances, comme happée par une chose monstrueuse, froide, comme si toute ma joie me quittait définitivement. Jamais, jamais je n'avais éprouvé une telle peur, une telle peur de mourir.
