Chapitre 8 : La digne place de la peur

Je sentis la souffrance d'un cœur brisé, je sentis la douleur d'un autre, consumé par la folie et la haine. J'avais froid, j'avais peur, je ressentais tout et rien, comme un maelström de sentiments qui se mêlaient et se déchiraient. Outrepassant toutes les émotions qui semblaient vouloir se hisser au-dessus des autres, il y avait une chose qui emportait tout. C'était cette terrible géhenne d'un espoir irrémédiablement précipité dans la mort. Au loin, un supplice, le supplice d'un cœur bon et tragique, rejeté, qui tombait dans le tourment d'une rancœur que rien ne semblait pouvoir apaiser.


« Ai-je enfin réussi à laisser le désespoir s'emparer du regard de ma belle épouse ? Toi, avec tes idéaux naïfs et hypocrites ! Regarde-toi, les yeux remplis de larmes de colère et d'affliction !

- Tourne plutôt tes intentions meurtrières vers moi ! Chante, Suzumushi !

- Oh, alors tu peux brûler d'une fureur noire ! C'est une surprise. Tu veux que je tourne ma lame vers toi ? Tu vas maudire ta bonté !

Une lame fendant l'air, le froid, le ciel, le sang. Un pavot rouge s'épanouit sur le kimono aux reflets de colchique. Tout est noir.

- Je suis désolée… Je n'ai pas pu… Chasser tes nuages… »

« Jusqu'à la fin, tu n'as cessé de me regarder avec pitié et miséricorde ! Tu disais que je ne voyais pas les étoiles ! Que tu n'avais pas pu chasser mes nuages ! Tu répétais inlassablement ce genre de choses stupides. Depuis le début je chevauchais les nuages, non, depuis le début, j'étais les nuages ! Tu avais tort ! Les étoiles ? Celles qui font que ce monde est beau ? N'as-tu jamais vu la laideur des nébuleuses dans le ciel nocturne ? Si ce n'est pas le cas, alors c'est bien que tu finisses comme ça !

Je suis désolé, je voulais que tu voies à quel point ce monde est infâme. Je voulais t'apprendre qu'un cœur qui place la paix au-dessus de toute autre chose, aussi beau soit-il, est ridicule et insensé. Peut-être que si tu avais pu me voir repeindre le monde du voile rouge de ce que tu appelles le mal, on aurait pu dire que je t'avais vraiment ouvert mon cœur. Alors, à ce moment, peut-être… Que j'aurais pu t'aimer. »


La Mort était là. Elle me tendait la main, je la voyais nettement, cette main pâle et gracile. Elle était douce, sonnait comme une libération, comme une bulle de quiétude dans un monde en flammes.

Pelotonnée, j'attendais que la tendre étreinte de la mort vienne me délivrer de ces visions d'horreur. Que se passait-il ? Qui était-ce ? Mon corps ne répondait plus, mon cerveau refusait de comprendre ce qu'il percevait.

« Tamashī no Kagami ! hurlai-je comme si je parvenais enfin à faire entrer un peu d'oxygène dans mes poumons.

Je ne pouvais pas me résoudre à ouvrir les yeux. J'avais bien trop peur de cette chose qui, je le sentais, aurait pu me consumer jusqu'à me faire perdre la tête.

- C'est fini, Yoshihiro, c'est fini. Tout va bien. Tout va bien.

- Hikaru, ouvre les yeux. C'est fini.

Je sentis des bras autour de moi, des mains attentives et réconfortantes qui se pressaient contre ma peau, mais je ne pouvais pas me contrôler. J'étais comme prisonnière entre deux mondes. Comme si j'allais errer sans fin, dans cet océan de terreur, perdue, entre mon monde intérieur déchaîné et le plan dans lequel j'étais supposé vivre.

- Elle est sous le choc. C'est compréhensible. Murazaki, va chercher la quatrième division.

- À vos ordres, Capitaine.

Une nouvelle présence s'imposa à mon esprit, une aura que je n'avais pas sentie jusque-là. Elle ressemblait à celle de mon capitaine. Pourtant, elle n'était pas identique. Apaisée et rassurante, elle emplit tout le monde qui m'entourait.

- Capitaine Aizen ? s'exclama la voix de Shūhei.

- Je vois que mon intervention était inutile. Comment va-t-elle ?

- Ça va aller. Nous attendons la quatrième division. Pourriez-vous disposer de ces deux hommes, Capitaine Aizen ? demanda mon supérieur.

- Évidemment. Je vous laisse gérer le corps. Et je vous laisse gérer ce suspect également.

J'ouvris les yeux. Après tout ce temps passé dans le monde sans lumière du compagnon du roi juge, j'étais submergée par toutes ces couleurs. Je vis vaguement la haute silhouette aux cheveux bruns du capitaine de la cinquième division puis ce fut le noir.

Je repris connaissance dans une petite pièce dépouillée. Immédiatement, mes idées se remirent en place. L'hôpital de la quatrième division. Je tournai la tête vers Shūhei, dont je sentais la pression spirituelle à mes côtés. Ma vue mit une petite poignée de secondes pour se focaliser sur son visage balafré, mais je pouvais désormais le discerner sans souci. Le vice-capitaine se leva du banc qui jouxtait la porte et vint prendre place sur la chaise vide, au plus près du lit où j'étais allongée. Je me redressai.

« Comment te sens-tu ? Me demanda-t-il, sincèrement concerné par la perception que j'avais de mon état de santé.

- J'ai mal à la tête. Tamashī no Kagami ! Réalisai-je soudain.

J'avais le vague souvenir de m'être évanouie, mais tout le reste était très flou. Je ne savais plus distinguer le rêve de la réalité, le vrai du faux.

- Hé, doucement. Tout va bien. Tiens, regarde.

Il quitta sa chaise un instant pour se diriger vers la commode à l'autre bout de la chambre. Il sortit du meuble un sabre. Je posai les yeux sur celui-ci quand Shūhei me le tendit. Mon zanpakutō. Tamashī no Kagami, l'arme, semblait préservée. Je sentis à peine le poids du métal sur mes cuisses quand je le posai, faisant glisser mes mains sur le fourreau. Jamais je n'avais été si soulagée de pouvoir observer sa garde en double arc brisé qui la faisait ressembler à une pupille de chat en laiton. Jamais je n'avais été si soulagée de pouvoir ressentir le toucher de la soie sarcelle sous mes doigts. Jamais je n'avais été si extatique de percevoir la vie dont j'avais posé l'empreinte sur cet objet d'acier, de magnolia, de laque et de tissu, se mêlant à ma propre énergie spirituelle.

- Que s'est-il passé ? m'enquis-je.

- Je ne sais pas exactement en ce qui concerne Testsumaru, mais tu l'as tué. Ils avaient bien préparé un sale coup. Pour les autres, quand il s'est mis à crier, ils ont mis leur plan à exécution avant que nous ne puissions les arrêter. Ils ont renversé la seki partout, mais nous les avons arrêtés sans grande difficulté. Le Capitaine Aizen a débarqué quand il a senti la décharge spirituelle causée par le minerai qui repoussait ta pression spirituelle, mais le temps qu'il arrive, on les avait mis hors d'état de nuire.

- Comment vont Murazaki, le capitaine Tōsen et Megumi ?

Shūhei sourit. C'était comme s'il s'était attendu à ce que je m'informe de leur santé.

- Très bien. Pas de casse. Tu as raté un grand moment de hakuda version Tōsen-Taichō. Tu aurais pu en prendre de la graine. D'ailleurs, tu vas. Dès demain, je reprends ton entraînement. Il n'y a pas de raison que tu sois moins bonne que lui alors qu'il a démonté ces types sans même pouvoir percevoir l'énergie spirituelle.

Il me connaissait par cœur. Il savait que c'était tout particulièrement pour notre supérieur que je m'en étais fait. Je ne répondis pas, pensant aux deux frères de Tetsumaru qui, apparemment, avaient survécu.

- Je sais à quoi tu penses. Le capitaine Aizen s'en est chargé. Ils seront jugés par le central 46 dans les plus brefs délais.

- Je suis désolée. Soufflai-je, contrite.

- Pourquoi es-tu désolée ?

Je vis passer une sincère surprise sur ce visage si facile à lire.

- J'ai dû vous inquiéter. Je ne sais pas si je suis vraiment digne de ma place dans une division aussi extraordinaire. Tentais-je de formuler malhabilement.

Il fallait dire que je l'admirais, cette capitainerie. Nous, gens de la neuvième, nous étions presque tous des outsiders. Même parmi les officiers, nous retrouvions des profils qui ne rentraient pas vraiment dans les canons du gotei 13, de l'académie Shino et encore moins de ceux des autres divisions. Il y avait bien quelques hétérodoxes dans les autres sections, mais la neuvième division était une agglomération de personnalités et d'habilités atypiques qui faisaient à la fois notre force et notre réputation. Même l'image de notre division véhiculait quelque chose de fondamentalement différent des autres. La neuvième division était résolument pacifiste et brandissait la plume bien avant de brandir l'épée. Le quidam moyen qualifiait volontiers ce crédo de naïf et ses défenseurs de lâches, mais c'était très différent de ce que moi je voyais quand je regardais tous ces hommes et toutes ces femmes extraordinaires qui m'entouraient. J'avais foi en la vision qu'avait impulsée mon capitaine pour cette division. Je croyais fermement que l'information, la connaissance et le dialogue étaient des armes bien plus puissantes que nos zanpakutōs. À chaque fois que je repensais à ma place au milieu de toutes ces personnes incroyables, je me sentais petite, fragile et indigne de ma place de quatrième lieutenant. Une fois de plus, j'avais failli courir à la catastrophe ne sachant ni comment traiter le problème ni comment savoir si je prenais les bonnes décisions. Une fois de plus, c'était mon capitaine qui avait pris l'affaire à bras le corps et qui avait géré ça de main de maître.

- Tu as été plus digne de nos valeurs que beaucoup d'entre nous, Hikaru. C'est un honneur pour moi d'être ton supérieur.

- Vraiment ?

- Vrai de vrai. Et je suis sûr que c'est aussi ce que pense le capitaine Tōsen.

- Mais, j'ai passé mon temps à courir dans tous les sens sans savoir quoi faire puis, quand, enfin, Tōsen-Taichō nous a trouvé un plan, j'ai juste… eu peur. Tout le temps que j'ai passé dans mon monde intérieur avec Senriki, Doku et les zanpakutōs… Je n'ai jamais cessé d'être terrifiée. J'avais peur de Doku, de ce que Testumaru ferait si je disais ou faisais quoi que ce soit de menaçant, de perdre Tamashī no Kagami, de ne pas savoir ce qui se passerait dans notre monde si tout dérapait dans le mien, j'avais peur du noir quand j'eus invoqué Suzumushi… J'avais peur, juste peur. Pendant les longues minutes que j'ai passées dans le miroir…

Je frissonnai. Seule ma motivation de protéger les dernières chances de Tamashī no Kagami et de pouvoir prouver à l'autre assesseur du roi juge que j'étais capable d'apprendre m'avait permis de tenir. Rien que d'y repenser, je me demandai comment j'avais fait ou si je serais capable de réitérer cet exploit.

- À mon sens, c'est ce qui fait que tu es une grande shinigami. Parce que cette peur que tu ressens, elle naît dans les grands enjeux. Tu dois être prête à perdre beaucoup s'il y a beaucoup à gagner. Tout ce que tu me décris, protéger autrui, honorer une promesse, sauver une vie, finir ce que tu avais commencé… Tout ça, c'est tellement important qu'il est évident que tu puisses avoir peur. C'est le jour où tu n'auras plus peur face à ce genre de situation que tu seras bonne pour la retraite. Cela voudra dire que tu ne seras plus capable de discerner tes limites.

Même si ce discours sonnait très Shūhei Hisagi, un shinigami littéralement guidé par la peur, quelque chose, dans son monologue, aurait indéniablement pu sortir de la bouche de Kaname Tōsen.

- Comment tu fais, toi ? Comment fais-tu pour la surmonter ? L'implorai-je de m'éclairer.

- Je ne le fais pas. Hikaru, n'essaie pas de la supprimer ou de la surmonter, ni lors d'un combat ni dans le reste de ta vie. Tu te souviens de Kanisawa, de ce que je t'ai raconté ? J'ai peur, Hikaru. J'ai peur et je n'ai jamais été aussi en danger que les rares fois où j'ai tenté de la tuer dans mon esprit. L'apprivoiser est une chose, la surmonter… Ferait de nous des machines de guerre.

Cette réplique me toucha. Il avait formulé sa dernière phrase comme il parlait parfois de son propre pouvoir ou de son zanpakutō. Il y avait, dans ses mots, quelque chose d'équidistant entre mépris et résignation.

Durant ces années de service sous les ordres du vertueux vice-capitaine Hisagi, j'avais toujours senti qu'il avait peur de quelque chose de profondément enfoui dans son âme. Il y avait de multiples formes à ce que nous appelions la peur et Shūhei en avait montré de nombreuses facettes. En revanche, j'avais toujours imaginé qu'au prix d'une rigueur et d'un travail d'autodiscipline drastiques, il parvenait à complètement la réprimer en combat ou quand les situations de crises exigeaient de garder la tête froide. Ce qu'il me confiait là était en totale contradiction avec la perception de lui que j'avais eue jusque-là. Avec Botanmaru, mon ancien camarade de promotion, Shūhei était mon ami le plus proche. Et je venais de prendre conscience du point auquel je ne le connaissais pas. Cette chose qui faisait son essence même m'avait échappé. Suzumushi avait entièrement raison. J'étais effectivement parfaitement équipée pour percevoir la lumière et les couleurs, mais au-delà de cet aspect terre-à-terre de la compréhension que j'avais du monde qui m'entourait, j'étais complètement aveugle.

- Il ne s'est pas trompé… Je ne comprends vraiment rien à rien.

Hisagi ne prononça pas un seul mot, mais leva un sourcil en signe de perplexité.

- Je crois que je n'ai jamais rien compris à la peur. Tu viens de m'ouvrir les yeux sur quelque chose de capital.

Ce qui était étrange, c'était que cet homme que je considérais volontiers comme la quintessence même du shinigami parlait de concepts qui déviaient complètement des grands préceptes qui nous étaient dispensés à l'académie Shino. C'était comme s'il était à la fois très critique des axiomes mêmes sur lesquels notre mode de vie reposait et néanmoins prêt à donner sa vie pour le protéger. C'était une question à laquelle je n'avais pas encore trouvé la réponse. En ce qui le concernait, il avait l'air de savoir exactement où il allait et comment.

- Tant que tu empruntes ce chemin, suivant la voie du shinigami, protégeant le monde lui-même, tu dois embrasser ta peur. Parce qu'il viendra un temps où tu ne sauras pas quel chemin prendre, où tu ne comprendras pas ce qu'est la fierté, où tu seras confronté à un monde que tu ne connaîtras pas, alors, à ce moment-là, tu poseras le pied dans un monde où tu ne seras pas en sécurité. Si tu n'as pas peur, alors tu as déjà perdu.

Cette citation, dont la provenance était évidente, résumait parfaitement ce que je venais de vivre, à ma petite échelle. Le choix cornélien que j'avais dû faire avait été guidé par la peur, je l'avais fait parce que je voulais avoir la possibilité de demander le pardon de Tamashī no Kagami, moi qui avais confondu fierté et orgueil. J'avais fait ce choix dans mon monde intérieur, un monde qui était mien et que pourtant je ne comprenais pas. Un monde dans lequel je ne m'étais jamais sentie en sécurité. Si je n'avais pas eu peur, j'aurais sombré encore davantage dans les affres de la vanité. Jamais Suzumushi ne me serait venu en aide, jamais Tetsumaru n'aurait pu être vaincu, jamais le miroir n'aurait pu être sauvé. J'aurais déjà perdu avant même de m'en rendre compte.

- Kaname Tōsen.

- C'est l'une des premières choses qu'il m'ait apprises après qu'il m'a demandé de devenir son vice-capitaine. Quand il m'a demandé si je savais pourquoi il avait souhaité que je devienne son second, je lui ai naïvement répondu que c'était parce qu'il savait que je comprenais ce qu'était la peur. Il a baissé la tête et m'a juste dit que j'étais arrogant. Que je ne connaissais rien à la peur. Mais que je pouvais apprendre. Nous sommes partis dans la forêt, à l'endroit même où je t'ai emmenée après notre premier combat d'entraînement. Et il m'a montré son bankai. Il m'y a tenu enfermé une heure et demie. Crois-moi ou pas, là j'ai compris… Ce qu'était la peur.

Dire que son regard était hanté eut été un peu extrême, mais je sentais qu'il se souvenait de cet évènement avec un vrai frisson. Sept ans plus tôt, le capitaine m'avait très brièvement enfermée dans l'espace de privation sensorielle que constituait le jardin du criquet du roi Enma. Cela avait duré à peine quelques dizaines de secondes et j'avais perdu connaissance tellement j'avais été terrassée par l'effroi. Imaginer Hisagi prendre une leçon d'humilité dans cet enfer pendant plus d'une heure me fit grincer des dents. Je le croyais. Je le croyais vraiment. En plus, c'était la marque de l'immense confiance que Tōsen-Taichō devait avoir en lui, car montrer la plus ultime de ses techniques de combat était un risque énorme. Je doutais sérieusement que nous fussions plus de trois ou quatre à connaître la nature du bankai du capitaine Tōsen.

Je veux bien te croire. J'ai encore tant de choses à apprendre.


Hello!

J'ai essayé d'intégrer au mieux les informations que nous avons pu avoir dans le tome 3 de CFYOW sur la mort de Kakyō ainsi que sur les paroles de (cette énorme enflure / cette abominable petite ordure / ce vilain vilain monsieur / Tokinada Tsunayashiro - rayez mention inutile) à ce moment là. C'est une traduction non littérale de l'anglais (la version de Scheneizel sur Reddit) elle-même non littérale du japonais, donc il se peut qu'elle diverge un peu de ce que la version originale exposait. Dans ce cas je m'en excuse !

J'espère en tout cas que tout vous plait jusque là puisqu'il ne reste qu'un chapitre après celui-ci et un épilogue.

KptnZephi