Epilogue : Le crépuscule du mentor
Quand le rapport prioritaire arriva entre mes mains, j'étais dans le monde des humains. Je passais en revue le déploiement des nouvelles recrues de ma division dans cette zone. Depuis peu, j'avais été nommée formatrice suppléante à l'académie Shino et je remplaçais Tenma Murazaki quand celui-ci était appelé ailleurs par le devoir. J'avais entendu des bruits de couloirs, parmi les nouveaux venus, selon lesquels la Soul Society était sous le coup d'évènements peu courants. On parlait d'une invasion d'âmes errantes et de dégâts matériels importants. C'était le contenu de la première partie du rapport.
Quand mon regard passa sur la seconde, mon cœur rata un battement.
« Le décès du capitaine de la cinquième division, Sōsuke Aizen, a été confirmé hier par le capitaine Retsu Unohana. Les circonstances de sa mort restent à élucider, mais les premiers éléments de l'enquête ne semblent pas relier son assassinat à l'invasion des âmes errantes actuellement en cours ou à la décision du central 46 concernant l'exécution de la shinigami Rukia Kuchiki. Nous demandons à tous les officiers de rang supérieur à celui de sixième lieutenant actuellement en poste dans le monde des humains de revenir au sein de leurs divisions le plus vite possible. »
Le capitaine Aizen ? Mort ? Ce n'était pas possible ! Je repensai à l'homme qui m'avait enseigné la stratégie militaire en dernière année, à celui qui m'avait aidée à surmonter mon blocage quand je n'arrivais pas à comprendre Tamashi no Kagami. Je posai ma main sur la poignée de soie bleu paon de mon zanpakutō. Refoulant le bouleversement dont j'étais victime au plus profond de moi-même, je fis se rassembler les recrues et les autres shinigamis du secteur. Je leur délivrai l'information, provoquant une clameur généralisée. Comme moi, tous ne pouvaient pas le croire. Il était le capitaine Aizen, une présence aussi ancienne qu'immuable dans le Seireitei. Il avait vu la plupart d'entre nous défiler devant lui à l'académie Shino. Il en avait accueilli certains dans sa division avant qu'ils ne rejoignent la neuvième. Je pensai à mes deux supérieurs. Shūhei Hisagi et Kaname Tōsen devaient tous les deux beaucoup à cet homme. Le capitaine de la cinquième division avait sauvé la vie de Shūhei quand il était en sixième année. Il avait également pris mon capitaine sous son aile du temps où il était encore vice-capitaine. C'était même lui qui avait été le premier à le recommander pour qu'il passe l'examen de capitaine. Les deux devaient être encore plus affectés que moi par cette nouvelle. J'avais beau l'avoir déclaré devant toutes les troupes que j'étais venue voir, je ne parvenais pas à le réaliser. Sōsuke Aizen était mort. Et pourtant, j'avais l'impression que ce n'était qu'un rêve. Un rêve dont il fallait que je me réveille.
Je ne m'attardai pas davantage et ouvris un Senkaimon. Le spectacle qui s'offrait à moi était dantesque. Les dégâts matériels dépassaient de loin ce que j'imaginais. De simples âmes errantes pouvaient-elles faire autant de ravages en si peu de temps ? Combien étaient-elles pour parvenir à s'infiltrer dans les murs de la cour des âmes pures et lui infliger de telles blessures ? Je cheminai en silence, le regard un peu perdu, jusqu'à la caserne principale de ma division.
Il m'était difficile de ne pas céder à la paranoïa. J'avais l'étrange sensation que tous les shinigamis qui étaient en poste dans les corridors de ma capitainerie me regardaient bizarrement, comme s'ils cherchaient à évaluer ma vision de la situation.
Je pénétrai dans le centre névralgique de ma division, dépassant la solide double porte qui menait au parvis qui séparait le QG militaire de la maison d'édition du journal du Seireitei. Je compris immédiatement que quelque chose de terrible planait sur tous ces lieux. Le bâtiment journalistique était fermé. Il n'était jamais fermé. Quelle que soit l'heure du jour ou de la nuit, il y avait des shinigamis et des assistants qui grouillaient là-dedans.
Alerte, je cherchai les pressions spirituelles de mes deux supérieurs. Silence radio. Je ne percevais ni l'une ni l'autre. Je balayai la cour du regard, à la recherche du premier shinigami qui passait par là. Je bondis sur un régulier qui sortait du centre de commandement les bras chargés de rapports.
« Où est le capitaine Tōsen ? Je dois lui faire mon rapport. Lui demandai-je sans prendre la peine de le saluer.
Il resta coi, se contentant de me regarder avec un regard de poisson mort.
- Soldat ! Répondez-moi ! Où sont le capitaine Tōsen et le vice-capitaine Hisagi ?
Un autre shinigami nous rejoignit, évitant à son collègue que je me mette à le secouer comme un pommier.
- Vous devriez vous rendre à la septième division, Yoshihiro-dono. Suggéra-t-il.
J'étais tellement bouleversée que je ne cherchai même pas en savoir davantage avant de quitter mes locaux. Je traversai les allées aux sols crevassés, aux murs effondrés et bordées de bâtiments éventrés, mue par l'énergie du désespoir. J'enchaînai shunpōs sur shunpōs, luttant contre toutes les sombres conjectures qui s'imposaient à mon esprit. Exténuée, je me présentai devant le QG partiellement détruit du capitaine Komamura. Deux sentinelles me barrèrent la route en croisant leurs naginatas.
« Laissez-moi passer ! Je dois voir le capitaine Komamura ! hurlai-je en peinant à reprendre mon souffle.
- Personne d'extérieur à la septième division ne passe. C'est la loi.
Le stoïcisme du garde qui contrastait avec ma pitoyable protestation devait donner un spectacle plutôt ridicule.
- Je suis Hikaru Yoshihiro ! Quatrième siège de la neuvième division ! Je vous ordonne de me laisser passer !
Je n'avais pas d'ordres à lui donner, mais je dus être tellement autoritaire qu'ils décroisèrent leurs lances. Dès que la voie fut libre, je me précipitai, à bout de souffle, devant le pavillon principal de la capitainerie. Oubliant toute forme de courtoisie de base, j'ouvris la cloison coulissante avec la violence d'une tempête.
Mon vice-capitaine était attablé, les épaules voûtées, faisant face à un immense shinigami semblable à un canidé anthropomorphe couvert de bandages. Le haori immaculé me prouvait que celui qui me faisait face était bien le chef de la septième division. C'était donc cette apparence que le capitaine Komamura avait cachée aux yeux de tous pendant toutes ces années.
- Vice-capitaine Hisagi… Capitaine… Komamura. Haletai-je.
- Yoshihiro, cette attitude n'est pas très appropriée en ces lieux. Gronda le chef de guerre.
- Capitaine… Souffla Shūhei en tournant son visage vers moi.
Ce que j'y vis était presque insoutenable. C'était plus fort que la peine, plus fort que la douleur, plus intense qu'une indicible désolation.
- Où est le capitaine Tōsen ? Je ne sens pas sa pression spirituelle. Les interrogeai-je en tentant vainement de réprimer toute trace de panique dans ma voix.
Les deux shinigamis se regardèrent, mais ne dirent rien. Seuls les yeux ambrés du capitaine de la division aux iris captèrent à nouveau le mien. Je ne sentais plus rien du tout. C'était comme si j'étais happée par un néant total.
- Où… est… mon… capitaine ? répétai-je. Ma gorge serrée et la boule que j'avais dans le ventre laissaient à peine passer ma voix.
Shūhei se leva et se plaça devant moi. Il eut alors une attitude qu'il n'avait jamais eue auparavant. Il me prit dans ses bras. J'étais complètement enveloppée par sa musculature, étreinte par ses bras athlétiques, pourtant, j'avais la sensation de ne pas me trouver dans le même plan que lui.
- Hikaru… Il est parti. Dit-il.
C'était à peine plus fort qu'un murmure. Si je n'avais pas senti le souffle porté par sa voix contre mon oreille, j'aurais juré avoir halluciné cette dernière réplique. Mes neurones se connectèrent soudainement. La mort du capitaine Aizen, le corps meurtri du capitaine Komamura, le désespoir que les yeux de Shūhei ne savaient cacher, les scènes apocalyptiques dont j'avais été le témoin en rentrant, tout ceci ne pouvait signifier qu'une chose.
- Le capitaine Tōsen… Est mort ? M'étranglai-je.
Je ne pouvais pas le croire. Pas lui, pas Kaname Tōsen. Je repoussai doucement le torse de mon supérieur pour pouvoir voir son visage, ainsi que celui du capitaine Komamura. Le premier avait fermé les yeux, comme si cela avait pu lui permettre de nier les derniers évènements. Le second prit la parole.
- Non, Yoshihiro. Ce n'est pas ce que tu penses. Il nous a trahis. Il a trahi la Soul Society. Il a trahi les shinigamis.
- Non, c'est impossible. Le capitaine… Protestai-je.
- Kaname Tōsen nous a tous trahis, Yoshihiro. Répéta le chef de guerre comme pour se convaincre que ce qu'il disait était effectivement vrai. Il semblait sous le choc, lui aussi.
- C'est lui qui a tué le capitaine Aizen ? postulai-je.
Mon esprit perdait complètement les pédales. Il m'assaillait de mille questions terre-à-terre, comme si elles avaient pu détourner mon attention de la géhenne qui prenait possession de mes entrailles.
- C'était un stratagème. Aizen n'est pas mort. Il a échafaudé cette histoire de A à Z. Il a éliminé l'intégralité du central 46, a feint sa mort, a failli tuer Hinamori et a grièvement blessé le capitaine Komamura et le capitaine Hitsugaya. Les capitaines Ichimaru et Tōsen étaient ses complices depuis le début. Ils se sont alliés au Menos. Ils se sont échappés au Hueco Mundo.
J'entendais les mots de mon vice-capitaine atteignaient mes oreilles, mais mon cerveau refusait de traiter l'information. Il refusait d'accepter ce que Shūhei déclarait. Il y avait forcément une explication, le capitaine Tōsen ne pouvait pas être coupable de ce dont on l'accusait.
- Je… Non… Je ne peux pas le croire.
- C'est pourtant la vérité. Hikaru, je sais à quel point tu l'estimais, mais il en est ainsi. Je suis désolé que tu l'apprennes de cette façon.
Malgré les répétitions de mon lieutenant en chef et celui du capitaine de la septième division, je ne parvenais pas à réaliser. Kaname Tōsen était un homme loin d'être exempt de défauts, mais il était droit, juste, perspicace et réaliste. Il n'aurait jamais pu tous nous berner de la sorte ! Je ne pouvais tout simplement pas l'accepter. Nous faisant prendre congé du chef de guerre convalescent, Shūhei posa sa main sur mon épaule, m'intimant de le suivre. La dernière personne qui avait eu ce geste avant lui était désormais inaccessible. Elle était si loin et si proche à la fois que j'avais la sensation qu'elle avait cessé d'exister ailleurs qu'en moi. C'était comme une personne disparue, comme si désormais je chérissais un souvenir. Mille scénarii se pressèrent en moi.
- Nous reverrons-nous, Shūhei ?
- Je l'espère. Parce que j'étais là quand il est parti. Je sens encore son poignet dans ma main. Je sens encore sa pression spirituelle tout autour de moi. C'est à ce moment-là, quand la negación est tombée sur lui, que j'ai réalisé que celui en qui j'avais le plus confiance était une personne que je ne connaissais pas. Peut-être même, qu'elle n'a jamais existé. »
Ce soir-là, on ne voyait pas les étoiles. Partout dans le ciel, elles étaient recouvertes par de sombres nuages.
FIN
Et voilà! Nous y sommes! Ainsi se termine le deuxième tome des tribulations d'Hikaru. On la retrouvera bientôt dans le dernier tome de cet "arc narratif" qui va être un gros gros morceau.
KptnZephi
