Hello !
Contrairement à ce que j'ai annoncé sur le précédent chapitre, ce chapitre 3 ne sera pas le dernier. J'en rajoute un quatrième, histoire que celui-ci ne soit pas beaucoup trop long.
Un petit warning pour les personnes qui sont sensibles à tout ce qui touche à la violence conjugale : ce chapitre aborde le passé de Enji et Rei, et forcément, toutes les choses qu'il lui a fait subir.
Bonne lecture et rendez-vous pour le prochain chapitre.
Une fois ses enfants et ses stagiaires partis, Enji s'était de nouveau retrouvé seul dans sa grande maison. Natsuo et Fuyumi avaient rassemblé leurs derniers effets dans un silence glaçant avant de partir sans un regard en arrière. Shouto, lui, s'était éloigné la tête rentrée dans les épaules, tandis que Bakugou, toujours plié de rire, chantonnait à son camarade mortifié : « Je vais faire plus que te chatouiller, tu vas voir ». Avant de partir, il avait jeté un regard qu'Enji interprétait comme un cinglant : « Merci beaucoup de me foutre la honte ».
Enji avait appelé le bureau pour s'y faire porter pâle. Il n'avait pas beaucoup d'affaires en cours qu'il ne pourrait pas déléguer à ses subordonnés et il avait besoin d'être seul pour se remettre les idées en place. Il avait merdé. Sacrément merdé, même, et maintenant, ses enfants le détestaient encore plus qu'avant. Il n'aurait jamais dû passer la nuit avec Hawks. Natsuo avait raison, il n'était qu'un gamin, et Enji avait la désagréable impression d'avoir abusé de lui. Les images de la soirée qu'il venait de passer tournaient en boucle dans sa tête, sans qu'il puisse les arrêter. Et plus il y repensait, plus le désir remontait à la surface.
Enji se traîna d'un pas lent vers la chambre où ils venaient de passer la nuit. C'était celle de Natsuo, il s'en souvenait, maintenant. Pas étonnant qu'il ait été aussi furieux. Il s'allongea sur le futon où leurs deux odeurs mêlées commençaient déjà à s'évanouir. Quand il fermait les yeux, il sentait de nouveau Keigo ondulant au-dessus de lui, ses yeux plongés dans les siens, l'incisive plantée dans la lèvre inférieure. Il entendait ses gémissements de plaisir et ses supplications. Il le priait de ne pas s'arrêter, jamais.
Mais ils s'étaient arrêtés ; et ne recommenceraient plus jamais. Enji ne s'était accordé qu'une seule nuit, c'était très bien comme ça. Même s'il mourait d'envie de le rappeler, de le revoir, de le couvrir de baisers et de lui faire l'amour encore et encore, il tiendrait bon. Déjà parce que rien ne lui disait que Hawks avait une quelconque envie de poursuivre une relation avec lui. Quel homme de son âge voudrait s'embarrasser d'un vieux croulant ? Ce n'étaient pas les partenaires potentiels qui devaient lui manquer. Et puis, avait-il décidé, quand bien même ce serait le cas, il ne le méritait pas. Il avait passé toute sa vie à faire souffrir sa famille ; qu'est-ce qui lui disait qu'il ne lui ferait pas du mal à lui ?
De toute manière, il n'était pas prêt à exposer ce genre de tendances au grand jour. Certes, comme il n'était pas un héros spécialement apprécié par les enfants, les associations de familles bien pensantes lui ficheraient sans doute une paix toute relative. Bien plus que s'il avait été du genre d'All Might, en tout cas. Mais ça n'était tout de même pas une raison.
Penser à son vieux rival raviva ses blessures. Pas seulement parce qu'il avait accédé au titre de numéro un d'une façon aussi inacceptable mais parce qu'il lui rappela cette soirée, bien des années auparavant, alors que Fuyumi commençait à peine à faire ses nuits. Touya venait de manifester son Alter, quelques semaines auparavant, et Enji avait tout de suite su qu'il ne ferait pas l'affaire. Ses flammes étaient puissantes, mais elles ne servaient à rien s'il se blessait à chaque fois qu'il les utilisait. Et hors de question de faire de sa fille son héritière. Il lui fallait un garçon.
Comme d'habitude, Rei avait accepté sans broncher qu'il la déshabille, qu'il se couche sur elle. C'aurait été une fois parmi tant d'autres, mais cette nuit-là, quelque chose était différent. Peut-être sa femme avait-elle été encore moins enthousiaste qu'avant, peut-être étaient-ce les stigmates que la grossesse avait laissés sur son corps et qui la rendait indéniablement femme, il ne le savait pas à ce moment et ne le saurait probablement jamais. Mais ce qui était sûr, c'était qu'il n'avait pas réussi à la désirer. Rien. Le point mort. Encéphalogramme plat. Et dans sa colère, il avait pensé à All Might, au fait que tout cela était sa faute et que c'était lui qui le forçait à en arriver là. Il l'avait vu en esprit, dans son tout nouveau costume, les muscles saillants et une vague de chaleur comme rarement il en avait connu l'avait submergé. Il ne l'avait jamais avoué à personne, pas même à lui-même, mais c'était All Might qu'il avait imaginé avec lui à la place de Rei et pour la première fois, il n'avait pas considéré son devoir conjugal comme une simple corvée vite expédiée. Il avait pris son temps, embrassé, caressé avec en tête la vision de ce corps si semblable au sien. Une fois la fièvre retombée, mort de honte, il ne l'avait pas touchée pendant plusieurs mois. Et jamais durant toutes leurs années de mariage Rei n'avait eu l'air aussi heureuse.
Enji resta longtemps à fixer le plafond, perdu dans ses souvenirs. Il avait été si persuadé d'avoir été un homme banal sur ce plan-là jusqu'à l'arrivée de Keigo, mais maintenant qu'il y repensait, les femmes ne l'avaient jamais attiré. Il ne voyait en elles que des créatures faibles mais essentielles s'il voulait s'assurer une descendance. En dehors de cela, il n'avait jamais apprécié leur compagnie et n'avait engagé des héroïnes comme acolytes que sous l'injonction de son conseiller en relations publiques — et parce que, depuis peu, c'était obligatoire, de toute manière. Même Rei ne lui avait jamais paru spécialement attirante. La première fois qu'il l'avait vue, pendant ce rendez-vous arrangé, il avait jaugé ses hanches larges comme on jauge les mamelles d'une vache au concours agricole. Celle-ci sera bonne pour faire des enfants, voilà ce qu'il avait pensé d'elle quand elle s'était levée pour le saluer. Dès qu'elle lui avait parlé de son Alter, il avait décidé d'en faire son épouse. Mais jamais il n'avait aimé son corps pour autre chose que sa capacité à lui donner les fils qu'il voulait tant.
Quand Enji se leva enfin, il était plus de quinze heures. Les draps étaient froids et ne portaient plus que son odeur. Il ne pouvait pas rester ainsi toute la semaine à se morfondre, mais il ne parvenait pas non plus à s'ôter toutes ces idées de la tête. Il fallait qu'il en parle à quelqu'un, quelqu'un qui pourrait le comprendre. Et au bout d'une intense réflexion, il ne pouvait penser qu'à une seule personne.
Enji n'avait pas mis les pieds dans ce restaurant depuis des années. De l'extérieur, il ne s'agissait que d'un izakawa des plus ordinaires, mais on n'y entrait pas comme dans un moulin. L'établissement était réservé aux héros ou anciens héros qui venaient chercher un peu de tranquillité. Un videur à l'entrée, colossale montagne de muscles, vérifiait les licences à la porte, et gare à celui qui n'avait qu'un permis provisoire. Enji, lui, n'avait même plus besoin de s'encombrer de telles formalités. Outre le fait que son statut de numéro un le rende reconnaissable entre mille, il avait au fil des années noué une bonne amitié avec le patron et aurait ses quartiers dans le bar même vingt ans après sa retraite.
Il trouva celui qu'il était venu chercher assis sur une banquette à l'étage, le même endroit où il avait séjourné tous les jeudis soirs du début à la fin de sa carrière. Il était encore plus mince que dans son souvenir — la rumeur parlait d'une longue maladie sans jamais nommer laquelle — et il portait ses lunettes noires même à l'intérieur. Ses cheveux avaient blanchi, aussi et se clairsemaient sur le haut de son crâne, où apparaissaient ici et là de petites taches brunes.
— Warden, le salua-t-il en s'asseyant en face de lui.
— Ha ! S'il te plait, sois mignon et appelle-moi Maeda. Je suis en retraite maintenant, et grand bien m'en fasse.
Enji commanda une assiette de yakitori, qu'il grignota pendant que Maeda lui donnait quelques évasives nouvelles. Il avait été deux classes au-dessus de lui à Yuei, un senpai parmi d'autres mais avec qui il avait fini par se lier d'amitié à l'âge adulte. Il avait pris sa retraite de héros dix ans auparavant et travaillait maintenant comme consultant en sécurité pour des agences partout dans le pays. Mais surtout, il était celui de son groupe réduit d'amis qui assumait pleinement son homosexualité et qui ne s'en était jamais caché, même à une époque bien moins laxiste qu'aujourd'hui. Si quelqu'un pouvait comprendre ce qu'il traversait, c'était bien lui. Il se demanda tout de même s'il pourrait finir de la même façon, à enchaîner les amants sans jamais se poser, ne plus jamais avoir de relation stable. Il préférait autant faire voeu de célibat.
— Mais tu n'es pas venu seulement pour parler du bon vieux temps, je me trompe ?
Il finit par lui expliquer la situation, assez vague pour ne pas se trahir complètement. Maeda l'écouta attentivement, le visage posé sur ses mains jointes. Enji lui expliqua ses interrogations et sa détresse après ce qui s'était passé deux jours plus tôt.
— Ah, quel gâchis, soupira-t-il rêveusement une fois que Enji eut terminé. Si tu t'étais assumé à l'époque, j'aurais certainement pas passé ma vie à sauter de tocards en tocards comme je l'ai fait. Alors, qui est l'heureux veinard ? Tu ne peux pas me raconter tout ça et ne pas au moins me donner un nom.
Enji sentit l'embarras refaire surface. Il ne s'était jamais douté que Maeda nourrissait de telles pensées envers lui et se demanda ce qui se serait passé s'il l'avait dragué, à l'époque, quand il n'avait rien du squelette ambulant qu'il était devenu. Il se doutait qu'il aurait quand même épousé Rei, ne serait-ce que pour nourrir ses ambitions, mais peut-être lui aurait-il été un peu moins fidèle. Malgré les difficultés et même quand il s'était mis à la haïr si fort qu'il avait levé la main sur elle, il ne l'avait jamais trompé. C'était quelque chose qu'elle ne pouvait pas lui reprocher, du moins, jusqu'à très récemment.
— Tu me promets d'être discret ?
— A qui veux-tu que je le raconte, de toute façon ? s'esclaffa Maeda.
Son rire se transforma en une quinte de toux sèche, et il mit plusieurs longues secondes à se calmer, avant de se tourner de nouveau vers Enji, impatient.
— C'est… notre numéro deux, dit Enji en détournant les yeux.
Maeda mit plusieurs secondes à comprendre sa réponse. Puis, un large sourire se dessina sur ses lèvres et il lança un regard amusé à Enji par dessus ses lunettes. Ses yeux étaient cernés de noir et la sclérotique teintée d'un jaune inquiétant.
— Eh ben, mon cochon ! s'exclama-t-il, hilare. Ça va, on se prive de rien, à ce que je vois !
— C'était juste une histoire sans lendemain, ne nous emballons pas non plus.
Maeda profita du passage du serveur pour leur commander deux bières. Enji songea à refuser mais ne réagit que trop tard, le garçon était déjà parti.
— Ah mince… Enfin, te formalise pas trop là-dessus. Les jeunes sont pas enclins à se poser, de nos jours, c'est comme ça.
— C'est moi qui ne veux pas que ça continue.
Maeda tira une cigarette de l'étui qu'il avait posé sur la table. Normalement, il était interdit de fumer dans les lieux publics depuis quelques années déjà, mais le patron fermait les yeux quand il s'agissait d'habitués. Le lieu grouillait de héros, de toute manière, les contrôles étaient moins fréquents que dans les établissements ordinaires.
— Tu ne veux pas ou tu as peur ? Parce que c'est deux choses complètement différentes.
— J'en sais rien. Mais ça n'a aucune importance, c'est une mauvaise idée, un point c'est tout.
Maeda ricana de nouveau et redressa ses lunettes rondes sur le bout de son nez.
— Y a bien que toi pour refuser un mec pareil. Je suis sûr que les trois quarts des gays de Tokyo seraient prêts à tuer père et mère pour qu'il leur adresse un sourire. Et ça, c'est juste parce que le dernier quart sont des lesbiennes. Et toi, d'après ce que tu me dis, il t'a quasiment sauté dessus et tu décides de passer outre. Je te comprends pas.
— C'est pas si simple.
Le serveur leur amena leurs bières à ce moment et le silence retomba entre eux. Non, décidément, ce n'était pas si simple. Même dans l'hypothèse où Hawks voudrait encore avoir affaire à lui, il faudrait aussi affronter le regard de la société, de leurs familles, des médias. Si ces tracas s'envolaient par la fenêtre quand il se trouvait avec Keigo, il n'en était pas de même quand il se retrouvait seul et qu'il y réfléchissait pour de bon.
— Moi, je vois un truc très simple, Todoroki. T'as quoi, quarante-quatre, quarante-cinq ans ?
— Quarante-six.
— Ouais, eh ben, ça fait un sacré paquet de temps à passer dans le placard. Alors maintenant, t'as deux options : soit tu continues comme ça et tu finis seul et malheureux soit tu décides de vivre ta vie pour le temps qui te restes. Ce sera plus compliqué et ça plaira pas à tout le monde, mais tu seras toi-même. Tu as deux possibilités, ni plus, ni moins.
Enji soupira. Présentée ainsi, la situation paraissait si évidente. Il se remémora Keigo, debout à la porte de la chambre, sa brosse à dent coincée entre les lèvres, un peu de dentifrice sur le menton. Si cela n'avait tenu qu'à lui, il aurait passé le reste de ses jours à ses côtés.
Mais cela ne tenait pas qu'à lui. Déjà parce qu'il n'était toujours pas certain qu'il s'était agi d'autre chose que d'un coup d'un soir pour Keigo mais aussi à cause de Rei. Fuyumi avait raison, ils étaient toujours mariés, que cela lui plaise ou non.
L'enveloppe pesait une tonne entre ses mains. Pourtant, Enji n'avait jamais été aussi déterminé. Il aurait déjà dû le faire depuis des années ; c'était la seule façon de réparer ses torts, de les réparer vraiment.
Natsuo lui ouvrit la porte. Il portait un bandeau dans les cheveux et une paire de lunettes, comme il le faisait souvent durant ses révisions. Cette vision fit remonter encore un peu de nostalgie dans la poitrine d'Enji. Mais il se souvint bien vite qu'aucun moment dans leur foyer n'avait été heureux, pour aucun d'entre eux. Il n'y avait aucune nostalgie à avoir. Et c'était entièrement sa faute.
— Je viens voir ta mère, annonça-t-il sans ambages.
— Elle est pas là.
Au même moment, une voix de femme s'éleva dans le couloir. Enji ne l'avait pas entendue depuis des années, mais il la reconnaissait encore. Rei.
— C'est qui, mon chéri ?
— C'est personne !
Natsuo était sur le point de lui claquer la porte au nez, mais Enji la bloqua de son pied. Il l'avait déjà assez laissé exprimer sa colère contre lui, l'heure n'était plus à cela. Enji et Rei devaient avoir une conversation entre adultes.
Enji poussa la porte et son fils par la même occasion. Avec son Alter de glace, jamais Enji n'avait pris la peine de l'entraîner et le garçon était resté frêle, faible, tout comme l'était sa soeur. Il le regrettait désormais mais, durant toute son enfance, il avait regardé Natsuo avec le même mépris qu'il accordait à Rei.
Enji entra, remonta le couloir, Natsuo sur ses talons et se posta sur le seuil du salon, d'où il avait entendu venir la voix de sa femme. Elle était agenouillé au bord du kotatsu, vêtue d'une tenue informe. Tout autour d'elle, sur la table et sur le sol, des manuels scolaires étaient éparpillés et elle-même se penchait sur un cahier. Quand elle leva les yeux vers lui, Enji revit l'étincelle de terreur qu'il croisait tous les jours quand ils vivaient encore ensemble. Il avait brisé cette femme et, même si elle était parvenue à recoller les morceaux, les fissures étaient encore bien visibles. Pourtant, l'étincelle s'éteignit presque immédiatement, remplacée par un calme qui lui fit froid dans le dos.
— Bonsoir, Rei.
Elle ne répondit pas et se contenta de baisser les yeux vers la grande enveloppe en papier kraft qu'il tenait.
— Natsuo ? demanda-t-elle en regardant son fils qui s'efforçait de sortir Enji de la pièce. Amène-moi donc un peu de saké chaud.
Il s'arrêta et la dévisagea un moment, hébété, mais obtempéra quand elle lui adressa un signe de tête entendu.
— Assieds-toi.
Enji s'avança et s'agenouilla lui aussi sur l'un des coussins près du kotatsu, à l'opposé de Rei pour conserver une distance de sécurité. Maintenant qu'il s'était approché d'elle, il voyait à quel point elle avait vieilli. Il gardait d'elle le souvenir de la toute jeune femme au visage lumineux et au regard plein d'espoir. Tout cela s'était envolé depuis longtemps.
Elle ferma son cahier et empila les manuels sur le sol à côté d'elle. Il posa l'enveloppe devant lui.
— J'aimerais que tu signes ça.
Son avocat avait tout fait pour lui faire changer d'avis. Il n'était héros numéro un que depuis peu et son image était encore fragile auprès du grand public ; un divorce n'allait pas arranger les choses, d'autant plus que des gens fouineraient forcément pour en trouver et pourraient déterrer des épisodes peu glorieux de sa vie. « Épisodes peu glorieux ». Maître Togekai avait employé ce terme mot pour mot et Enji avait eu envie de le passer par la fenêtre.
— Je me doutais que tu viendrais. Fuyumi m'a raconté ce qui s'était passé l'autre jour.
Enji ne répondit pas. Il se contenta de sortir les documents et de les faire glisser vers Rei. Natsuo arriva à ce moment avec une petite bouteille de saké et un seul verre, qu'il déposa devant sa mère. Alors, ils allaient la jouer comme ça… Le regard du jeune homme s'arrêta sur l'en-tête du document. « Divorce par consentement mutuel ». Il tourna vivement la tête vers son père.
— Tu… souffla-t-il entre ses dents.
— Natsuo, laisse-nous discuter, d'accord ?
Rei posa une main douce sur celle de son fils et lui adressa un sourire tendre. Mais quand elle se tourna de nouveau vers Enji, tout cela s'était envolé.
— Tu vas refaire ta vie, alors ? C'est bien. Au moins ce pauvre garçon a la chance de ne pas pouvoir enfanter.
— Non, pas du tout. Ce qu'ils ont vu la dernière fois, c'était… rien du tout.
Rei remplit son verre à ras bord. Quelques gouttes tombèrent sur la table.
— Sage décision. C'est sans doute bien mieux ainsi.
Sur ce point-là, ils étaient d'accord. Durant toute la semaine, Enji avait été tenté de rappeler Keigo, de lui dire qu'il avait fait une erreur monumentale en le laissant partir. Il s'était maudit de ne pas avoir pris sa défense devant le tribunal de sa descendance, de ne pas avoir su stopper Natsuo à temps, de peur de le perdre pour de bon. Sans qu'il s'en soit rendu compte, Hawks avait pris une place à part dans sa vie, bien avant cette fameuse soirée. Et il lui manquait. Son air nonchalant, sa façon de le taquiner, son sourire lui manquaient. Mais il lui avait déjà fait du mal alors qu'ils n'étaient pas encore ensemble. Les choses ne pouvaient qu'empirer.
— Ainsi, c'est ce que tu as choisi. Tu pourrais facilement prendre un nouveau départ, mais tu préfères rester croupir tout seul dans ta vieille maison.
— Dit comme ça, on dirait que tu le déplores.
— Pas vraiment.
Elle aspira du bout des lèvres quelques gouttes de saké, le regard toujours plongé dans celui d'Enji.
— Tu as bien changé… soupira-t-il.
— Dix ans d'internement, ça donne le temps de réfléchir.
Elle reposa le verre, renversant au passage encore quelques gouttes.
— Au début, tu me terrifiais, tu sais. J'avais l'impression d'avoir tout raté, d'être une moins que rien et que tout était de ma faute. Que toi, tu maîtrisais tout, toi. Que tu prenais exactement ce que tu voulais, quand tu le voulais. Mais, au bout d'un moment, à force de cogiter, cogiter et cogiter, je me suis dit que quelque chose ne tournait pas rond. Qu'il y avait eu une ombre entre nous pendant tout ce temps. Je me suis demandé ce que c'était, cette chose qui te faisait me regarder avec autant de dédain. Je me disais que même le pire des salauds avait au moins une fois un geste tendre ou un de ses regards qui trahit de l'attirance. Mais pas toi. Toi, je te dégoûtais et je ne comprenais pas pourquoi.
Enji lutta pour ne pas baisser la tête. C'était ce qu'elle voulait, lui faire peser de tout son poids la culpabilité de ce qui s'était passé, le faire s'écrouler à ses pieds comme il l'avait écrasée sous les siens. Il sentait de nouveau la palpitation brûlante au creux de sa main après une énième claque. Il ne l'avait pas frappée souvent. Mais pas souvent, c'était déjà trop souvent. Il s'imagina porter ainsi la main sur Keigo et l'idée lui retourna l'estomac. Rei avait raison. Elle le dégoûtait, elle et toutes celles de son sexe. Il les détestait parce que malgré tous ses efforts, il n'avait jamais réussi à les aimer.
— Et puis, quand Fuyumi m'a raconté cette situation tellement embarrassante, j'ai compris. La lumière s'est faite, d'un coup. Je me suis sentie bête de ne pas avoir compris avant. Mais maintenant, je me sens simplement triste. Parce que contrairement à ce que je pensais, tu as été aussi malheureux que nous.
Elle esquissa un sourire mais ses yeux ne reflétait que de la résignation.
— Je te souhaite beaucoup de chance pour la suite. Le public va s'en donner à coeur joie quand ça se saura.
— Je ne prévois pas que ça se sache.
— Ça ne m'étonne pas. Mais c'est dommage. Si tu avais eu le courage d'être toi-même, on n'en serait pas là aujourd'hui.
Enji serra le poing sous la table, mais efforça tout de suite de se calmer. Il sentait dans sa voix toute la colère qui s'était peu à peu muée en pitié et bouillonnait d'être ainsi pris de haut. Il ne voulait pas s'énerver, mais simplement que Rei signe les documents. Si elle en profitait pour lui déballer toute la rancoeur qu'elle avait accumulée au fil des années, alors soit. Et puis, qu'allait-il faire ? Frapper une femme qui faisait à peine un tiers de son poids ? Il comptait bien enterrer pour toujours celui qui le faisait sans aucune hésitation.
— Natsuo ? appela Rei après une gorgée de saké. Au lieu d'écouter aux portes, est-ce que tu veux bien m'apporter mon sceau, s'il te plaît ? Il est dans le premier tiroir de la commode, dans ma chambre.
Il y eut un long silence, puis le bruit des pas de Natsuo résonnèrent dans le couloir. Il reparut bientôt avec, en main, une petite boîte rouge qu'il tendit à Rei. Elle en sortit le cachet et, sans jamais quitter Enji du regard, l'apposa sur toutes les pages. Ses yeux brillaient d'une lueur étrange, comme si elle était sur le point de fondre en larmes. Pourtant, elle n'en fit rien et se contenta de tasser la pile de papier avant de la remettre à Enji.
Sur le pas de la porte, il sentit un poids quitter ses épaules. Enfin, c'était terminé, il avait fait ce qu'il fallait. L'idée qu'il serait dorénavant aussi seul aux yeux de la loi qu'il l'était en réalité était amère, mais il ne la chassa pas. Bientôt, il s'y ferait. Il oublierait tout de sa vie de famille et passerait le reste de ses jours seul, pour ne plus jamais faire de mal à qui que ce soit.
Il avait reçu plusieurs messages du bureau, un vocal et trois textuels, la plupart de Burnin. Elle le connaissait bien ; elle avait tenté de l'appeler d'abord puis, se souvenant qu'il répondait rarement, s'était replié sur des sms, bien plus susceptibles d'être lus.
✉ 10-230 FLP-A. 33 id au moins. A et D go. 10-24 recontact.
Ce qui, traduit des codes de communication utilisés par les héros, donnait : « Attaque de justiciers sur le QG du Front de Libération du Paranormal. On dénombre au moins trente-trois suspects sur les lieux. J'ai envoyé les équipes A et D sur place. On a besoin de renforts, recontacte-moi dès que possible ». L'autre était une copie d'un message général envoyé aux coordinateurs terrains de l'agence. Un très sobre « 10-78 4/10-79 1 » qui fit grimacer Endeavour. « Besoin d'une ambulance pour quatre membres de l'agence. Notifier le convoi mortuaire pour un ».
Le troisième message n'en était pas vraiment un non plus. C'était une alerte qu'une balise de détresse avait été activée par un héros qui demandait son assistance. Enji fronça les sourcils. Son agence n'employait pas ces balises, et il comptait sur les doigts d'une main ses collègues qui l'avaient renseigné comme contact de confiance. Les coordonnées GPS l'envoyaient directement au QG du Front de Libération du Paranormal. Tout en sortant au pas de course hors de la maison, et comme l'identifiant 33148 ne lui disait rien, il le tapa dans sa base de données. Malgré l'urgence de la situation, il s'arrêta net en plein milieu de la rue dès qu'il vit le visage s'afficher à l'écran, la respiration coupée comme après un coup de poing.
Hawks.
— Tu m'expliques ce que c'est que ce bordel, Burnin ?! cria-t-il alors que la voiture fonçait vers les lieux.
A l'autre bout du fil, il entendait le vacarme des combats et les sirènes des ambulances qui arrivaient enfin. Il faudrait encore cinq bonnes minutes à Enji pour y être, malgré le gyrophare qui hurlait à pleine puissance.
— J'en ai aucune idée, figure-toi ! D'après ce que je sais, les justiciers ont attaqué le manoir vers dix heures et demi ce matin. La police a été notifiée mais pas nous et quand ils sont arrivés, ils ont commencé à attaquer les membres du FLP qui étaient là. On a été alerté par un héros qui faisait sa patrouille dans le coin.
Enji jura entre ses dents. Il savait exactement ce qui s'était passé. Ayama, le préfet de police actuel, qui avait toujours eu tous les maux du monde à coopérer avec les héros professionnels, se savait sur la sellette depuis quelques temps et avait décidé de frapper un grand coup avant la retraite anticipée. Ses petites manigances n'avaient pas échappé aux héros. Depuis plusieurs semaines, la police arrêtait des justiciers pour les relâcher quelques heures plus tard, sans jamais être inquiétés de quoi que ce soit. Bien que les concernés aient répondu qu'il ne s'agissait que de contrôle de routine et qu'on avait rien trouvé d'incriminant envers les suspects, personne n'était dupe. Quelque chose se tramait. Mais jamais Enji ni personne dans le camp des héros n'imaginait que cela prendrait cette forme. C'était de la folie. Ils n'avaient pas encore les armes adéquates, ils n'étaient pas prêts.
Il descendit de la voiture à peine celle-ci arrêtée et arriva en plein milieu du chaos. Si Burnin disait vrai, alors l'affrontement durait depuis plus de huit heures. Cela n'avait rien d'étonnant. Ces derniers temps, un groupe de justiciers avait mis au point une tactique de siège qui consistait à enserrer lentement leurs adversaires jusqu'à ce qu'ils n'aient plus nulle part où se replier. Cela se révélait d'une efficacité monstre et moins voyant que les coups d'éclat auxquels ils avaient habitué les héros. Ils pouvaient garder un groupe de vilains acculés pendant des jours, jusqu'à ce que la faim et la soif les force à sortir du bois.
Enji regarda aux alentours mais ne trouva aucune trace de Hawks. Partout où il regardait, il voyait des héros, quelques justiciers essayant de quitter la scène sans se faire repérer et des policiers qui coffraient le moindre contrevenant qui passait dans des fourgons pleins à ras-bord. Mais nulle part il ne voyait le héros ailé.
— Toi là ! cria-t-il en direction d'un héros non loin.
Le jeune homme était une nouvelle recrue de Mirko, sans doute pas beaucoup plus vieux que Shouto. Il l'avait choisi plutôt qu'un autre à cause de son Alter, qui lui conférait une ouïe hors normes, mais se demandait s'il avait bien fait. Il le dévisageait d'un air terrifié, comme si Enji pouvait s'en prendre à lui à tout moment. Enji se retint au dernier moment de ne pas lever les yeux au ciel. Comment pouvait-on s'encombrer d'empotés pareils ?
— Donne-moi ta balise !
Il obtempéra, tremblant, et tendit des deux mains l'appareil à Enji.
— Comment tu fais fonctionner le mode « repère » sur ces machins ?
Il avait conscience de se montrer abrupt, sans doute plus qu'il était raisonnable, mais une sensation désagréable lui nouait l'estomac. Hawks devait se trouver ici, c'était une évidence. Qu'il ne se soit pas montré à ses collègues quand ils étaient arrivés sur les lieux ne présageait rien de bon.
Le gamin lui montra sur quel bouton appuyer et où imputer le numéro d'identification pour faire sonner l'autre balise. Dès qu'il l'eut enclenché, l'autre héros leva la tête et regarda en direction du bâtiment, dont toute l'aile gauche était en miettes, victime d'un Alter particulièrement dévastateur.
— Sentinel ! appela Mirko alors qu'ils s'élançaient tous les deux vers la source du bruit. Où est-ce que tu vas ?! Il faut qu'on y aille, on a une inter en v…
— Rappelle une ambulance ! l'interrompit Enji. On a un autre héros à terre !
Il espérait de tout coeur se tromper et que Hawks n'était que bloqué mais il préférait être trop prudent que pas assez. Son côté superstitieux préférait de toute manière demander une équipe médicale plutôt qu'un corbillard.
Il entendit enfin la sonnerie sous une pile de décombres et s'y jeta comme un forcené. Il les dégagea un par un, sans faire attention à la petite foule qui s'était accumulée derrière lui. Enfin, une silhouette ailée se dessina en-dessous de lui. Il retira, frénétique, jusqu'au moindre petit caillou, l'esprit seulement rempli d'une pensée : sois en vie. S'il te plait, s'il te plait, sois en vie.
Il extirpa le corps, minuscule par rapport au sien, de sa gangue de gravats. Le visage de Hawks était couvert d'une fine poussière blanche et il ne bougeait plus du tout. Un débris l'avait atteint à la tête, dont la blessure avait abondamment saigné, inondant ses cheveux d'une pâte rougeâtre. Quand Enji passa sa main au creux de son cou, il ne sentit aucun pouls.
— Non, non, non… me fait pas ça… me fait surtout pas ça.
Il posa Hawks sur le sol à côté de lui et commença le massage cardiaque. Ses mains lui semblaient bien trop grandes et, sous la pression, il sentit une de ses côtes se briser. Tant pis, tant qu'il restait en vie. Enji voyait flou et ne savait pas si c'était dû au stress ou s'il s'était mis à pleurer. Il répétait toujours les mêmes mots, sous son souffle, sans pouvoir s'arrêter. Respire, respire. Pitié, respire.
— Elle vient cette équipe médicale, oui ou merde ?! hurla-t-il à la cantonade.
— C'est que… tenta Sentinel… Ils sont tous occupés avec…
Enji lui lança un regard mauvais, qui glaça le garçon sur place. Qu'est-ce qui pouvait être plus important que Hawks ?
— Tu vas aller me les chercher tout de suite, ordonna Enji en reprenant ses compressions. Et tu leur dis bien que s'ils ne viennent pas dans la minute, c'est moi qui vient et je serai beaucoup moins gentil que toi.
Il repartit et revint à peine trente secondes plus tard flanqué de deux secouristes. Enji leur laissa le champ libre. Il les observa de loin, ceint par une terreur sourde. En moins de trois minutes, Hawks fut installé sur une civière. L'ambulancier qui tenait le respirateur lui adressa un large sourire et un pouce en l'air quand Enji les suivit jusqu'à l'ambulance.
— Il a eu beaucoup de chance que vous soyez là. Une minute de plus, et c'était trop tard.
Il lui expliqua rapidement que si ses jours n'étaient pas hors de danger, ils arriveraient sans doute à le stabiliser.
Enji sauta dans sa voiture dès qu'il se fut assuré que Mirko avait la situation bien en main et partit vers l'hôpital, sur les talons de l'ambulance. Il n'allait plus le lâcher d'une semelle.
