L'eau de la fontaine est froide, juste assez pour être rafraîchissante. Ciel y plonge les mains pour s'asperger le visage. À côté d'elle, assise sur le rebord de la fontaine, Akira la regarde d'un air dubitatif.
-L'eau n'est pas potable, rappelle-toi.
-Je n'en ai pas bu, se défend Ciel.
Akira pivote sur elle-même pour mettre ses pieds dans l'eau. Sa jupe de denim glisse quelques centimètres de plus sur ses cuisses. Ciel observe du coin de l'œil. La peau d'Akira est lisse, dénuée de tout poil, elle a l'air douce. Elle sent ses joues rosir même si elles sont seules, vient s'asseoir à côté d'elle. Elles restent en silence un bon moment, appuyées l'une contre l'autre. Ciel regarde leurs mains enlacées, sa chevelure blonde mêlée aux mèches bleutées d'Akira, écoutant le clapotis de la fontaine.
-Tu crois qu'ils vont rester? s'enquit Akira tout d'un coup.
-C'était une colonie récente, 'kira. Ils avaient sûrement de la famille ailleurs. Et puis il n'y a pas assez de gamilons sur l'Arche pour qu'ils s'y sentent bien.
Ciel baisse légèrement la tête vers leurs jambes du même bleu pâle. L'Arche compte cinq communautés distinctes, bien que souvent mixtes. Une poignée de gamilons y vivent dispersées, dont Ciel. Akira leur ressemble, mais ce n'est qu'une sorte de mimétisme pour ressembler à Ciel, pour que ni l'une ni l'autre ne se sente jamais seule.
-Sais-tu où est papa? s'enquit Ciel pour éviter de penser à ces deux peuples qu'elles ne connaîtront jamais.
Akira relève la tête.
-Il est avec un homme de Gamilas.
Le cœur de Ciel se contracte d'une bien drôle de manière.
-Un gamilon? Qui?
À ce moment, son communicateur se met à sonner. Ciel l'allume rapidement. Elle a à peine fini de lire qu'elle se lève, courant vers les appartements attenants de ce monde artificiel, sans même attendre sa sœur.
Son père est accompagné, comme promis. Ciel reprend son souffle, replace ses cheveux, lisse sa chemise avant de s'autoriser à lever les yeux. Il n'est pas beau : chauve, le teint violacé, les yeux injectés de sang. Ses vêtements sont ceux d'un noble, et si Ciel ne sent aucune arrogance, son visage est dur. Puis il l'aperçoit, et quelque chose dans son regard s'adoucit.
-Monsieur Hyss? tente-t-elle avec émotion.
-Toi? Tu…? Cele…
-Ciel, rectifie-t-elle avec une certaine nervosité, se retenant de jouer dans ses cheveux.
Il sourit.
-Tu as bien grandi, la complimente-t-il.
Hyss est sincère : elle est une belle jeune femme. Elle doit avoir l'équivalent d'une vingtaine d'années gamilons, même s'il ne s'en est écoulé qu'une dizaine. Il l'observe, tentant d'évaluer si elle ressemble plus à son père ou à sa mère. Elle est blonde, ébouriffée, de la même couleur que lui. Sa peau tire sur le grisâtre mais est tout de même d'un joli bleu, et et ses yeux en amande sont d'un doré-rose comme elle. Quand à son visage, eh bien… Il ne saurait dire. Elle a cette beauté un peu hautaine, le dos et la tête bien droits, mais un instant il voit le visage de sa mère, celui d'après elle ressemble davantage à son père.
-Tu es une jolie jeune femme.
Elle sourit à moitié, exactement comme Harlock.
-Veux-tu lui faire visiter, Ciel? lui demande alors celui qui est devenu son père.
Ciel acquiesce avant de lui sourire plus franchement. Dans le regard de la jeune femme, il n'y a ni haine ni dégoût. Hyss ose lui tendre un bras et Ciel glisse le sien en dessous sans hésitation. Elle l'entraîne au dehors de la partie "maison" pour lui montrer les jardins. Elle le sent émerveillé.
-C'est beau, n'est-ce pas?
-Oui. Il n'y a pas d'endroits comme celui-ci, sur Gamilas.
Ciel sourit, le regard un peu lointain. On dirait son père, quand il était beaucoup plus jeune et encore innocent.
-Mon oncle a construit cet endroit pour y retrouver la femme qu'il aimait, raconte-t-elle. Puis elle est morte et il a offert cet endroit à mon père et à sa femme.
-As-tu grandi ici, Ciel?
-Cet endroit est une partie intégrante de l'Arche, mais nous n'y venons pas souvent. Il représente énormément de souvenirs pour mes parents et ils interdisent toute dégradation des jardins. Ce n'est qu'un endroit de détente : nous avons d'autres espaces verts à cultiver.
-Tu n'as jamais vécu ici?
Elle fait la moue. Encore lui.
-Quelquefois. Je n'ai pas aimé. C'était comme dormir à l'hôtel : il faillait ne laisser aucune trace de son passage pour le locataire suivant.
Il ne peut retenir une certaine déception. Il imaginait bien une petite Ciel vivre en cette maison et jouer dans ces jardins.
-Alors, où habites-tu?
-Sur l'Arcadia. Nous vivons sur des navires.
-Vous êtes auto-suffisants?
-Pas toujours. Certains d'entre nous commercent. C'est ce que ma sœur et moi faisons, explique-t-elle avec fierté, puis son expression tombe. Enfin, nous le faisions.
Cet air. Elle. Trahie et abandonnée.
Il faut qu'il change de sujet.
-Pourrais-je un jour aller sur Gamilas, monsieur Hyss?
La question l'étonne, plus qu'il ne le devrait. Il a besoin de quelques secondes pour se ressaisir. Secondes pendant lesquelles Ciel ne le lâche pas du regard. Ce n'est pas ce qu'il a déjà vu de ses parents ni ce qu'il se figure d'un Harlock plus jeune. Elle ne semble pas dire "Je vais te forcer à parler." ou "Tu ferais mieux de me répondre maintenant.", mais "J'ai posé une question et je peux attendre jusqu'à ce que tu me donnes une réponse convenable.".
-Pourquoi voudrais-tu aller sur Gamilas, Ciel?
-Parce que j'y suis née et parce que mes parents en étaient, répond-elle aussitôt.
Elle n'a pas détourné les yeux, pas même une seconde. Jusqu'où va sa patience?
-Tu es beaucoup mieux ici, Ciel. Tu n'es pas née d'une belle histoire.
-Est-ce que je suis votre fille?
Ses yeux s'écarquillent, et pendant quelques secondes, un blanc total se fait dans sa tête.
-Non, parvient-il à dire, rassemblant ses pensées. Non, pas du tout.
-D'accord. C'était juste pour être sûre.
Le rire de Ciel ne lui évoque rien non plus, mais il ne se souvient pas avoir déjà entendu rire l'un de ses parents.
-J'ai connu tes parents, poursuit-il. Des officiers de la cour. Ta mère travaillait directement pour ton père, elle était éperdument amoureuse et il la manipulait ainsi. Je ne savais pas qu'il aillait jusqu'à coucher avec elle, mais je ne pense pas qu'il te voulait, ni même qu'il n'a jamais eu conscience de ton existence : il est mort avant. Puis elle est morte aussi, et le hasard a fait que j'ai réengagé sa servante, qui m'a parlé de toi.
Elle hoche la tête avec sérieux. Harlock, cette fois-ci.
-Comment s'appelait-elle?
Il révèle son nom avec hésitation et une certaine gêne. À sa grande surprise, elle éclate de rire.
-C'est vrai? C'est vous qui m'avez nommée ainsi ou c'est elle?
-C'est moi.
Il songe à lui avouer qu'il ignore totalement quel nom aurait pu lui donner sa mère, mais elle n'en fait pas de cas. Elle doit le savoir. Si elle est comme sa mère, elle doit le savoir.
-C'est vrai, acquiesce-t-elle sobrement. Et euh, Idrun…
-C'est un prénom inventé. Pour avoir quelque chose à mettre sur ton acte de naissance.
-Oh.
Son ton contient une pointe de déception.
-J'ai toujours espéré que ça avait un sens caché, n'importe quoi… (…) Ma mère m'a toujours appelée Idrun. Pour elle, c'est mon premier et seul prénom.
-Alors, pourquoi as-tu préféré "Ciel"?
Elle se remet à sourire.
-Parce que c'était plus joli… Et mon père disait que dans une langue qu'il avait déjà entendue sur sa planète natale, cela signifiait ciel (1) et que c'était drôle pour une enfant à la peau bleue qui ne venait pas de ce monde.
Il acquiesce. Dans un sens, Harlock a raison.
-Vous voulez toujours voir l'Arche, monsieur Hyss? l'interroge-t-elle alors, changeant volontairement de sujet.
Lorsqu'il accepte, Ciel le fait revenir sur leurs pas et continue jusqu'à un dock. Un navire s'y trouve.
-L'Arcadia, précise Ciel.
Hyss s'y connaît assez pour reconnaître un vaisseau de guerre, autant racé et élégant que sombre et dangereux.
-C'est ça, l'Arcadia?
Toujours accrochée à lui, Ciel le regarde étrangement.
-Oui.
-Et vous êtes nombreux à y vivre?
-Nous sommes cinq : moi, ma sœur, nos parents et notre oncle. Parfois plus, mais jamais longtemps.
-Te sens-tu seule, parfois?
-Papa est un solitaire. Maman et lui nous ont élevées avec l'ombre et le silence.
Oui, sauf que ce n'est pas une réponse à sa question, ça. Mais avant qu'il ne puisse dire quoi que ce soit, elle le laisse pour aller chercher un plan. Elle revient quelques minutes après avec un appareil et ils retournent dans les jardins. Ciel l'entraîne plus loin qu'avant, jusqu'à une table à pique-nique dissimulée entre des massifs de fleurs. Une jeune femme les y attend : elle est un peu plus vieille que Ciel, environ la trentaine.
-Akira, la présente Ciel en souriant. Ma sœur.
À la grande surprise de Hyss, Akira est également une gamilon. La deuxième chose qu'il note est sa beauté, la troisième, que sa peau a la même teinte grisâtre que celle de sa sœur. Et puis elle se lève et elle sourit, s'approchant tandis que son teint pâlit à vue d'œil pour se colorer à nouveau d'un magnifique vert.
-Je suis sylvidre, s'explique-t-elle tandis que sa peau redevient bleutée. Vous êtes l'homme qui a amenée Ciel à nos parents?
-Oui, acquiesce-t-il, abasourdi, incapable d'identifier le mot avec lequel elle s'est qualifié.
Akira le pousse à s'asseoir. Elle reste à sa droite tandis que Ciel prend la place en face de lui. Elle allume l'hologramme, qui représente une carte, et elles présentent l'Arche, parsemant leurs descriptions d'anecdotes. Hyss se fait la réflexion qu'elles parlent énormément, pour des jeunes femmes "élevées avec le silence".
À l'heure du dîner, elles lui proposent de partager leur repas.
-Sur l'Arcadia?
Ciel répond que non.
-Le Melba est stationné sur l'Îlot depuis une dizaine de jours.
-La bouffe est meilleure, renchérit Akira. Faut dire qu'ils ont des cuisiniers, eux.
Le Melba se trouve un peu plus loin et est plus animé. Les couleurs de peaux des membres d'équipage\habitants sont variées, mais hormis deux personnes croisées brièvement, Hyss et les deux jeunes femmes sont les seules personnes à la peau bleue qu'il voit. Arrivés dans un réfectoire, devant le comptoir de nourriture, Ciel se met à fouiller dans ses poches en marmonnant.
-As-tu quelque chose? lui demande sa sœur.
-Si, déclare finalement Ciel en sortant de sa poche un caillou bleuté, à semi-transparent.
Elle le donne à une femme, s'adressant à elle dans une langue aux accents doux. Celle-ci l'échange contre trois billets. Ciel en remet un à Hyss et un autre à Akira.
-J'aurais pu me l'offrir, fait remarquer l'homme.
-Ça me faisait plaisir.
-Qu'est-ce que c'était, cette pierre?
-Du quartz brut de bonne qualité. C'est une pierre assez courante, mais lorsqu'elle est pure, sans incrustations, elle peut servir à plusieurs choses. Je l'ai trouvée lors de notre dernière sortie.
Les deux femmes lui nomment ensuite les aliments un à un. Hyss se choisit ce qui semble le plus appétissant, puis ils partent s'installer à l'écart. Il remarque qu'Akira a évité la viande avec soin mais pas Ciel.
-Tu me parlais de sorties, commence-t-il pour débuter la conversation. Et sur une vidéo que votre père m'a montrée, on vous voyait sur le sol ferme.
Leurs regards s'éclairent en même temps, de la même façon, et c'est vraiment bizarre, la première seconde, de voir la même chose dans les yeux roses de Ciel que dans ceux couleur d'encre d'Akira.
-C'est parce que nous sommes des... Des intermédiaires.
-Ah?
-Nous nous rendons sur les planètes environnantes pour négocier les ressources de l'Arche.
-C'est un bon moyen de voir l'extérieur, approuve Akira.
-L'Arche est vaste et plusieurs cultures s'y mêlent, poursuit Ciel. Mais quand des gens viennent vivre ici, ils perdent contact avec l'endroit d'où ils viennent. La plupart l'acceptent très bien, mais parfois, ceux qui arrivent jeunes ou qui naissent sur l'Arche...
Elle regarde ostensiblement sa sœur.
-Ou simplement ceux qui le veulent, partent de temps en temps et en profitent pour se renseigner. Akira et moi parlons votre langue et vous ressemblons, nous ramenons de la nourriture, des vêtements, des médicaments et de l'actualité des colonies gamilons.
-C'est pour ça que tu as paru aussi déçue, se souvient-il.
Ciel fait une mimique à la fois triste et un peu agacée. Sa mère.
-Nous n'avons pas le droit de quitter l'Arche depuis notre dernière expédition.
-Mais nous ne désespérons pas de pouvoir repartir.
-Ils ne le permettront pas, 'kira, la contredit sombrement Ciel. Pas vu comment ça s'est terminé la dernière fois.
-Qu'est-il arrivé, la dernière fois? ose demander Hyss.
Ciel dépose aussitôt ses ustensiles. Les yeux baissés, elle regarde ce qui reste de son assiette, et après quelques secondes, Akira fait la même chose, mais la première paraît fâchée tandis que la deuxième paraît résignée.
-Nous avions deux navettes, commence Ciel en relevant la tête. Le Wilde Rose, qui nous appartient, à Akira et moi, et le Ilenai qui appartenait à une coronienne du nom de Sena Idrao. Nous avons pu revenir, mais pas l'Ilenai.
Elles respectent un court instant de silence à cette évocation. Ciel continue à le regarder tandis qu'Akira garde la tête baissée, sur le côté. Il est drôle de constater quelle relation elles ont : depuis le début de leur rencontre, c'est à peine sir Akira a parlé pendant cinq minutes. C'est pratiquement toujours Ciel qui parle, mais elle le fait souvent pour sa sœur d'adoption. Elles sont très tactiles l'une envers l'autre, et on dirait qu'elles ont leur propre langage.
-Êtes-vous vraiment des sœurs? s'interroge-t-il soudainement.
Elles s'esclaffent.
-C'est impossible, répond Akira en souriant. Je suis née ici, sur l'Arche- je ne suis pas gamilon, et oui, je suis télépathe.
Il se sent involontairement rougir, ce qui les fait encore plus rire. Ciel prend alors la main de sa sœur.
-Nous le sommes toutes les deux, précise-t-elle, portant sur Akira un regard presque amoureux. C'est relativement rare, même sur l'Arche.
-Alors, d'où vient Akira?
La belle brune hoche la tête puis hausse les épaules, comme si elle s'y attendait.
-Notre père a eu d'autres enfants avant nous. L'aîné s'appelait Lukas, mais il a succombé à sa maladie à l'âge de huit ans. Il a ensuite élevé la demi-sœur de Lukas et sa cousine, Mira et Ayla, avec un garçon, Tadashi. Ayla est morte de la même maladie, onze ans plus tard, et Tadashi et Mira se sont mariés et sont partis. À priori, je suis la fille d'Ayla- et tout ce que je sais d'Ayla est qu'elle était sylvidre.
-Et ton père?
Elle soupire.
-Peut-être Tadashi- mais aujourd'hui, c'est Harlock, et ma mère est Clio. D'où je viens n'a pas d'importance.
Clio, c'est donc le nom de l'épouse d'Harlock. Ciel acquiesce à son tour. Elle lui a pourtant semblé bien intéressée par ses origines, au petit matin, mais il n'en dit rien. Elles lui demandent ensuite s'il veut bien dîner avec leurs parents, dans la soirée, ce qu'il accepte.
(1) "Ciel" means sky or heaven.
