Hyss repart trois jours après, jugeant qu'il a assez prolongé son séjour pour les informations qu'Harlock avait à lui donner. Il a un peu fait connaissance avec le reste de la famille, avec Akira, Harlock et Clio, la mère de famille. Jusque là, il ne savait rien sur une éventuelle épouse. C'est une belle femme, blanche de peau, des cheveux noirs, le même type de charisme exotique que ses filles. Elle ne semble être de la même race que personne d'autre dans son entourage, mais aussi étrange qu'elle puisse sembler, il est visible qu'Harlock l'aime. Et au milieu de cette famille bizarre mais fonctionnelle, Hyss a la certitude que Ciel est heureuse, ici.
…
Quand il annonce son départ, Ciel semble carrément déçue de l'apprendre. Elle le questionne dès qu'elle le peut : au départ, ses questions portent sur Gamilas puis bien vite, Ciel se met à lui poser des questions sur sa vie et essaie d'en savoir davantage sur sa naissance. Il finit par lui raconter la façon dont ils se sont "rencontrés".
-Hilde Schulz était le nom de la servante de ta mère. Tes parents étaient des officiers loyalistes et ils ont fui la planète à la mort du roi. J'ignore totalement pourquoi elle t'a laissée derrière, mais elle avait assez confiance en Hilde pour qu'elle prenne soin de toi. Ensuite, Hilde a commencé à travailler pour moi, et un jour, elle a osé me faire une requête : il y avait une enfant sans identité qui vivait chez sa mère et elle depuis plusieurs semaines et elle avait besoin d'aide.
-J'ai vécu avec elles pendant plusieurs semaines et elles ne m'ont jamais donnée de nom?
Il laisse échapper un petit soupir.
-Hilde en particulier s'était attachée à toi. Elle t'avait donné un surnom… Midelia, je crois.
-C'est joli.
-C'est vrai. Hilde espérait en secret que tu sois baptisée Midelia Schulz. Raiza- sa mère- et moi avons fini par la raisonner : tu ne pouvais pas grandir sur Gamilas, tes origines auraient fini par se savoir, et Raiza n'était pas prête à tout quitter. Te laisser ici, loin de Gamilas, est la seule solution que j'ai trouvée, et Harlock a décidé qu'il prendrait soin de toi.
-Pourquoi n'ai-je pu rester? Parce que mes parents étaient des loyalistes?
-Si tu connais un peu l'histoire de Gamilas, tu sais tout ce qu'a causé l'ancien roi, et tes parents en étaient des partisans bien connus. Nous craignions que tu leur ressembles trop, surtout en grandissant.
-Et c'est vrai?
Il la fixe un peu distraitement, tout en s'efforçant de ne pas penser à eux.
-Oui, c'est vrai.
Si elle a "entendu" quoi que ce soit, elle n'en laisse rien paraitre. Elle marche un moment à côté de lui, toujours vêtue de ces habits mixtes. La façon dont son manteau est cousu semble très gamilon, mais en dessous, ses vêtements sont ajustés et sobres, sans décorations. Ses longs cheveux blonds flottent au vent.
-Je sais ce que le roi a fait, dit-elle soudainement. J'en ai entendu parler, il y a deux ans environ… Beaucoup de gens, même éloignés de Gamilas, savent qui est Abelt Dessler. Il a marqué les esprits, lâche-t-elle dans un petit rire.
-Que sais-tu de lui?
-Pas grand-chose, admet-elle. Beaucoup d'horreur. Et beaucoup de contradictions aussi. (…) C'est difficile de savoir ce qui est vrai quand la personne en face de soi est convaincue que ce l'est.
-Comment cela fonctionne-t-il? lui demande-t-il, réellement curieux. Ton don, précise-t-il maladroitement.
Elle rit.
-Je ne saurais pas répondre. C'est comme si un aveugle demandait ce que les gens voient. Je peux te répondre que quand vous pensez, des signaux se forment dans votre cerveau et que quelque chose dans le mien arrive à les capter et à les comprendre, mais ce que je ressens… Le mieux que je puisse dire, enchaine-t-elle en passant la main près de son oreille, est que j'ai l'impression d'entendre à deux niveaux. Mais encore là, ce n'est pas exact.
-Et qu'entends-tu... d'une personne?
Cela manque de subtilité mais peu importe. Ciel rit à nouveau.
-Pas tout, non. Que les pensées superficielles. Mon père y est plus ou moins sensible et il m'a appris ce qu'était l'intimité des gens. Je ne vais jamais au delà… même si j'en ai très envie, parfois.
-Quel message dois-je en comprendre?
-Que j'aimerais que vous me parliez de mes parents, répond-elle spontanément.
-Tu veux la vérité? Je ne sais même pas ce que je peux te dire sans que tu tentes de partir à leur recherche.
-Mes parents sont encore en vie? s'étonne-t-elle.
-Je... Non, je ne crois pas.
-S'il vous plait, reprend-elle. Vous m'avez dit le nom de ma mère… Quel est celui de mon père?
Sachant qu'il ne pourra lui mentir, il préfère rester silencieux. Et ne penser à rien. La mine de Ciel tombe lorsqu'elle comprend qu'il ne répondra pas.
-Je ne comprends pas, continue-t-elle lentement, pourquoi vous m'avez donné son nom de famille si vous espériez que je passe inaperçue.
-Je sais: c'est absurde. Mais je me voyais mal répondre Midelia Schulz quand Harlock m'a demandé ton nom.
Ciel renifle.
-À moi ça ne m'apparaît pas- pas juste- comme un fantasme enfantin.
-Tu es fâchée?
-Je ne sais pas.
-Je suis désolé.
-Ne le soyez pas.
Après un instant d'hésitation, Ciel sort de sa poche un bijou ciselé : un objet vaguement triangulaire aux angles doux, qui semble fait en… en os, et gravé de minuscules symboles. Hyss le prend dans ses mains, fasciné.
-Les sylvidres disent que ce genre d'objets portent chance, explique-t-elle.
Elle lui montre le sien : un lourd sautoir composé d'un croissant de lune, gravé lui aussi, ''blotti'' contre une jolie pierre ronde et bleue.
-Akira et moi nous sommes mis en tête de trouver de tels bijoux après avoir appris qu'Ayla et Mira en portaient. Nous avons fini par en trouver sur une colonie. L'artisane qui nous les a vendus affirme qu'il n'en existe pas deux pareils.
-Et celui-ci…
-Je voulais vous l'offrir depuis que je l'ai trouvé.
-Pour quelle raison?
-Je ne sais pas. Une intuition me disait qu'il était approprié.
Elle sourit encore, d'un sourire qui lui est propre, cette fois. Il glisse le bijou dans sa poche.
-Merci.
-Gardez-le toujours sur vous, dit simplement Ciel.
…
Depuis l'Ilot, Ciel et Akira regardent le navire gamilon s'éloigner puis faire un saut warp.
-Il est parti, dit doucement Akira.
Elle tend la main pour passer ses doigts entre ceux de Ciel. La sensation du scaphandre est bizarre, mais la couche de plastique est relativement mince et si elles serrent assez fort, elles peuvent sentir le contour de la main de l'autre.
-Tu es triste?
-Je ne sais pas.
La porte extérieure se referme. Les deux femmes, connaissant par cœur l'endroit, le quittent par des chemins détournés. Sans avoir à retourner aux jardins, elles regagnent l'Arcadia. Ce n'est qu'une fois à l'abri des regards qu'elles enlèvent complètement leurs scaphandres et qu'Akira la serre dans ses bras.
-Je sais que tu es triste, dit-elle en l'embrassant.
Ciel savoure le baiser tout en l'enlaçant. Elles ne le se permettent jamais devant une tierce personne.
Leur chambre est en réalité une pièce annexe du hangar où est entreposé le Wilde Rose. Les murs sont d'un gris métallique, mais les deux jeunes femmes les ont dissimulés sous des tentures ou des tapis et installés des lampes aux couleurs chaudes des années plus tôt. Ciel s'allonge sur le lit et Akira vient se pelotonner contre elle, dans la chaleur.
-Je crois que tu as raison, murmure alors Ciel.
-Bien sûr que j'ai raison. Tu es née là-bas, Midelia (et entendre ce nom fait frissonner Ciel à chaque syllabe). Tu ne peux t'en souvenir consciemment mais tu sais que ta maison est et restera là-bas.
Ciel se met à jouer avec une mèche noire tout en observant le cocon qu'est devenu la pièce au fil des années, tout en rose et en pastel. L'Arcadia est son domaine, elle en connaît les moindres recoins, et elle est la bienvenue partout sur l'Arche, mais pourtant elle se demande encore sans cesse à quoi ressemble Gamilas.
-Penses-tu donc que je ne suis pas à ma place, ici?
Akira l'embrasse dans le cou.
-Je n'oserais jamais dire ça, chuchote-t-elle juste sous son oreille, chaque son résonnant dans la peau de Ciel. Mais je sais à quel point savoir est important, pour toi.
Regardant dans les yeux bleus d'Akira, Ciel lui transmet ce qu'elle a appris. Akira opine avant de l'embrasser à nouveau. Frissonnante, la jeune gamilon se laisse aller aux caresses de son amie, oubliant tout le reste pour un instant.
