On leur redonne la permission de partir deux semaines plus tard, lorsqu'apparait la menace de manquer de vivres. Ciel et Akira reprennent avec plaisir les commandes du Wilde Rose. Elles sont accompagnées par deux autres navettes, en tout cinq personnes, toutes inconnues.
-Sena me manque, confie soudain Akira.
-À moi aussi.
La prudence étant de mise- plus que d'habitude-, elles inspectent la surface de la planète avant de se poser. Ce sont les deux femmes qui s'occupent de traiter avec les habitants, parlant leur langue. Elles arrivent à se procurer quelques dizaines de kilos de légumes et de fruits, ainsi qu'une sorte de pain sec, de la viande et d'autres aliments protéinés, qui se retrouvent répartis principalement entre les deux autres appareils. Le Wilde Rose est beau, solide et peut parcourir de longues distances, mais il n'est pas conçu dans ce but.
-C'est un beau navire, lui fait d'ailleurs remarquer un des fermiers.
Ciel sourit, le remerciant.
-Comment l'avez-vous obtenu? N'êtes-vous pas des archéennes?
La jeune femme ose un rire, appréciant le terme malgré le fait que l'homme juge le bleu pâle de sa peau.
-Oui, mais la mère de ma femme est née parmi la noblesse de son pays. Quand elle a été exilée, sa propre mère lui a offert ce navire pour qu'elle se taise et ne revienne jamais.
-Étaient-elles gamilons?
-Non, mais moi, si.
-Oh, fait l'homme.
Il lui tend la main.
-Engel Inogan, se présente-t-il.
-Midelia Ciel Harlock.
Ce n'est pas la première fois qu'elle ment sur son nom, mais cette fois, ce n'est pas réellement un mensonge.
-C'est bon de voir une compatriote, Midelia.
La jeune femme sourit, repensant aux paroles d'Akira. Celle-ci est la personne qu'elle aime le plus au monde, et leurs parents sont tout aussi importants pour elle, mais cet homme... Elle ne le connaît même pas, mais elle sent qu'elle est comme lui.
-Moi de même, Engel.
Elles revoient Engel à plusieurs reprises. Lui et sa famille (ses parents et son épouse) sont de bons fournisseurs et Ciel apprécie leur compagnie. Akira n'est pas aussi ''impliquée'' mais elle apprécie ces rencontres. Leur père n'est pas au courant, mais il leur arrive de prolonger un peu leur séjour. Ciel aime entendre la moindre parcelle d'information qu'ont les Inogan sur leur planète d'origine.
-Tu n'y as jamais mis les pieds, c'est ça, ma fille? croit un jour comprendre l'épouse d'Engel, Deila.
Le diminutif est un peu bizarre- Deila semble à peine plus vieille que Ciel- mais la jeune femme décide de ne pas lui faire remarquer.
-J'y suis née.
-C'est vrai? Sur la planète-mère? Comment es-tu devenu archéenne? Il y avait déjà des dizaines de colonies possibles que tes parents auraient pu choisir.
Ciel baisse les yeux sur la table. Devrait-elle le dire...?
-Je sais... Je m'en doute, corrige-t-elle. Mais ma mère était une loyaliste.
-Et elle a trouvé refuge sur Arché? la questionne Engel, soudain un peu nerveux.
-Non, il y a très peu de gamilons sur l'Arche. Elle m'y a simplement laissée avant de reprendre son voyage.
-Elle t'a laissée? répète madame Inogan- la mère.
À vrai dire, Ciel ne sait même pas s'il s'agit de la mère d'Engel ou celle de Deila, mais elle n'arrive pas à se souvenir de son nom.
-Oui.
-À ma famille, intervient alors Akira. Je m'en souviens. Elle est à peine restée. Elle ne nous a jamais dit qui était le père de Midelia ni pourquoi elle était si pressée, mais elle a laissé sa fille dans les bras de ma mère et nous ne l'avons plus jamais revue.
-C'est triste, déclare à nouveau la vieille femme.
-Pas tellement. Je ne me souviens pas d'elle, au contraire d'Akira.
Engel lui adresse un regard confus.
-Quel âge avais-tu?
-Un an, peut-être deux. Akira est plus vieille de quatre ans.
-Dessler est mort il y a onze ans, réplique Engel. Tu n'as certainement pas treize ans.
-J'en ai vingt-deux- selon la chronologie de mon père adoptif. Les races ne vieillissent pas toutes au même rythme.
-Tu n'es donc pas gamilon? s'étonne Deila.
Ciel se mordille la lèvre, soudain consciente de sa bourde.
-Ma mère ne l'était pas, révèle-t-elle alors. Enfin, si, mais pas de naissance.
-De quelle race était-elle?
-Je ne sais pas.
C'est vrai, pour une fois. Elle sait que sa mère avait la peau très pâle et les oreilles pointues, mais rien de plus.
-Ils étaient plus rares, les conquis qui soutenaient Dessler, l'informe madame Inogan.
-Il y avait cette femme jirelienne, se souvient Engel. La ministre de la propagande.
-Miezella Celestella? tente Ciel.
-Oui, elle. Comment le sais-tu?
Elle pourrait mentir, encore une fois. Ils la croiraient sans doute. Mais à cet instant, Ciel croise le regard d'Akira.
-Parce que Celestella est aussi mon nom.
Toute la famille a alors la même réaction de surprise. Ce sentiment finit par passer, mais pas le malaise. Cependant, après le repas, avant le départ des deux femmes, Engel prend Ciel à part.
-Je pensais à ce qui s'est dit, commence-t-il.
-Je sais. Je n'aurais peut-être pas du…
-Ce n'est pas un reproche. Je voulais juste te demander si tu avais déjà vu ta mère- en photo ou en hologramme.
-Non, jamais.
Il tend vers elle un appareil.
-C'est tout ce que j'ai trouvé, dit-il avant de l'activer.
La scène qu'il lui montre se déroule dans une salle pleine. Miezella est facile à reconnaître. Ciel l'observe un instant, fascinée.
-Je vois la ressemblance, maintenant, lui dit Engel.
La jeune femme approuve machinalement, étudiant chaque visage jusqu'à trouver celui d'un homme dans la trentaine, blond, souriant avec un air de conquérant et une noblesse évidente.
-Tu lui ressembles à lui aussi, chuchote Engel, nullement surpris.
Ciel, elle, l'est.
-Qui est cet homme?
-Dessler! répond-il d'un ton un peu étrange. Tu ne le savais pas?
Ciel en reste saisie. C'est donc de lui que parlait Hyss. De sa réputation dont elle devait à tout prix être protégée. Cela fait du sens, maintenant. Elle tend la main et éteint l'hologramme.
-Non, je ne le savais pas, murmure-t-elle doucement.
Engel et elle restent en silence, un peu intimidés, à la fois par cette idée et par celle que l'autre sait. C'est plus qu'étrange, et pourtant ce qu'elle ressent de son nouvel ami, quand elle le regarde, la conforte dans l'idée qu'elle est en bonne compagnie et qu'il gardera son secret. Elle repart confiante.
