Après avoir fait mettre le corps de Clio en caisson hermétique et fait baptiser sa sœur, Ciel rentre chez elle avec dans les bras Mariele Aldar Harlock. Hyss sourit et semble même content d'accueillir la nouvelle venue, mais la réaction d'Engel n'est pas ce à quoi elle s'attendait.

-Tu veux le garder?

-La garder, rectifie-t-elle. Et bien sûr que oui. C'est ma sœur, Engel.

-Pourquoi lui as-tu donné ce prénom? demande encore son mari. On dirait que ce n'est pas gamilon.

Ciel le dévisage, incrédule.

-Je ne comprends pas où est le problème, dit-elle lentement. Je suis stérile, Engel, je ne te donnerais jamais d'enfants mais tu pourrais l'élever, elle... Est-ce que cela te fait seulement plaisir?

Il affirme que oui mais Ciel ressent ses paroles de travers, comme s'il n'y croyait pas lui-même. Le soir-même, Hyss la prend à part.

-J'hésitais à te parler, commence-t-il avec précaution. Mais je crois qu'Engel n'aime pas être ici.

Ciel regarde par la fenêtre la ville en contrebas. Personnellement, elle la trouve magnifique, mais elle se souvient du monde d'Engel, tout en nature et paysages bucoliques et elle comprend ce qu'il ressent.

-Et donc...?

-Tu viens de lui imposer cet enfant, Ciel, et je ne vois que deux solutions. Ou il accepte cette vie que tu lui offres, ici, sur Gamilas... ou bien il laisse tout tomber pour reprendre une vie telle qu'il l'a laissée, que tu le suives ou pas.

Ciel acquiesce, bien que légèrement surprise par sa lucidité. Elle continue à accomplir de petits travaux pour Hyss, pour payer le loyer, tout en observant le comportement d'Engel. Il n'arrive pas à s'adapter- ou refuse de le faire- et accorde peu d'attention à Mariele. Dans ces circonstances, qu'il finisse par demander le divorce n'a rien d'étonnant.

-Je n'en peux juste plus, lui confie Engel.

-Je comprends, murmure Ciel, ravalant ses larmes.

Elle signe les papiers nécessaires sans protester et finit par regarder son ex-mari quitter Gamilas sur le premier cargo disponible. Mariele a trois mois et elle s'est avérée être d'un châtain un brin plus pâle que celui de leur père. Son cerveau en construction limite encore son esprit, mais elle lui demande vaguement où est passé l'homme qui partageait leurs vies avant d'oublier bien vite la question.

-Tu l'as drôlement bien pris, lui fait remarquer Hyss.

-Je n'en suis plus à ça près, réplique Ciel.

La mort d'Akira, celle de leur mère, la disparition de leur père et maintenant le départ d'Engel. À cette évocation, Ciel sent les larmes lui venir aux yeux, et cette fois elle n'arrive pas à les retenir. Hyss la laisse pleurer, la consolant tant bien que mal.

Après ce jour, elle connaît une période de tristesse. Une dépression, peut-être, se dit Ciel. C'est compréhensible. Elle ne comprend que le jour où elle est réveillée par des douleurs horribles au ventre et où elle finit par accoucher du fils d'Engel.

-Je ne savais pas que tu étais enceinte, confesse Hyss, la seule personne qui a de l'intérêt à venir la voir.

-Je ne le savais pas non plus, lâche Ciel en regardant le berceau.

Le petit a un duvet noir sur la tête, la même couleur de cheveux que son père, et la peau bleue, au contraire de Mariele, plus âgée de cinq mois.

-Je pensais être stérile. Tu crois qu'il serait resté, s'il avait su?

-Je crois que tu ne devrais pas te poser ce genre de questions, Ciel, répond honnêtement Hyss.

-Je ne sais même pas si je veux...

Si elle le gardera.

-Il lui ressemble tellement! Que vais-je lui dire?

-Je trouve surtout qu'il te ressemble, répond l'homme.

Surprise, Ciel regarde à nouveau son fils. Quand elle prête attention, elle peut voir son teint d'un doux bleu grisâtre, ses oreilles pointues et ses yeux violets. C'est vrai, il lui ressemble.

-Comment vas-tu l'appeler?

-Je ne sais pas, fait Ciel, distraite. Avez-vous une idée de prénom?

Il s'en amuse.

-Si, mais avec le nom que je t'ai donnée, il vaut peut-être mieux que tu choisisses.

-Vous êtes sûr? Il n'y a pas un joli nom quelque part dans ma généalogie?

Il hésite, puis finit par céder.

-Peut-être Erik. L'oncle de ton père. Ou bien Luka. Son propre père.

Ciel se remémore alors la petite "comptine" qu'elle avait apprise d'Akira à propos de leurs frères et sœurs. Lukas, Mira, Ayla, Tadashi, Akira. Et pour la première fois, elle embrasse son fils.

-Luka, dit-elle joyeusement. Luka Ciel Harlock.

Dès qu'elle le peut, elle rentre chez son nouveau chez-soi avec Luka, qu'elle élèvera comme le frère de Mariele. Ciel y croit sincèrement : elle veut refaire sa vie avec ses enfants, au sein de cette société-ci. Et elle y met vraiment tout ce qu'elle peut, travaillant pour Hyss et faisant petit à petit connaître le nom de Midelia Ciel Harlock, tout en élevant tant bien que mal Mariele et Luka. Un jour, Hyss lui présente Hilde. Dès le premier coup d'œil, la femme la reconnaît.

-Midelia...! Tu es magnifique.

La jeune femme- qui préfère de plus en plus ce prénom- en est émue. Hilde, une jolie femme saltzie d'à peine une trentaine d'années, s'assoit près d'elle pour lui poser des dizaines de questions sur sa vie. Midelia répond honnêtement et va jusqu'à lui présenter ses enfants.

-Ils sont adorables, lui dit Hilde.

Elle regarde surtout Mariele, qui a la peau blanche- réellement blanche, mais cela ressemble tout de même au teint d'Hilde.

-Où est leur père?

-Ils n'en ont pas.

-Oh, fait simplement Hilde, comprenant.

Midelia en est rassurée : elle ne tenait pas à expliquer à Hilde le désastre qui s'est passé avec Engel.

-As-tu déjà envisagé de te marier? Leur donner un père?

La jeune femme hésite, regardant ses enfants. Mariele est déjà âgée de plus d'une dizaine de mois, et Luka en a sept. Si, elle y a déjà pensé, mais l'envie n'y est pas.

-Ce serait adorable, poursuit Hilde. Enfin, c'est une idée absurde, mais que tu te maries aussi le jour de ton anniversaire.

Le jour de son... Sans blague?

-J'ai donc...?

-Quatorze ans.

-Non, non, fait Midelia. J'ai...

Quel âge a-t-elle? Elle tente de calculer un instant, avant de simplement doubler ce chiffre.

-Je préfère dire vingt-huit ans.

Hilde lui sourit.

-Je peux comprendre, dit-elle. Même s'il me semble que c'était hier... Tu es une belle femme.

Midelia rit avant de la remercier.

-C'est vrai, pourtant. Tu étais si petite, et maintenant...

-Ma mère m'a-t-elle tenue dans ses bras, Hilde?

La saltzie hésite une fraction de secondes.

-Bien sûr qu'elle l'a fait. Mais tu dois savoir que l'histoire qui entoure ta naissance n'est pas belle.

-Hyss m'a appris.

-Que t'a-t-il dit?

-Que mon père manipulait ma mère.

Hilde acquiesce sobrement.

-C'est peu le dire. Toute la cour savait ce qu'elle ressentait, mais moi, à l'époque, je n'avais que treize ans. Quand je me suis aperçue qu'elle était enceinte, j'ai pensé, naïvement, qu'elle avait trouvé un compagnon qui l'aimait. Mais ton père...

-Je sais son nom.

-D'accord. Mais je préfère ne pas le prononcer. Ton père, donc, était pour sa part amoureux d'une femme... Connais-tu Starsha d'Iscandar?

Midelia fait non de la tête.

-Elle est la souveraine de notre monde-jumeau. Et ton père en était fou. Il aurait tout fait pour elle, et je dis bien tout, mais il avait quand même plusieurs maîtresses.

-Dont ma mère?

-Hum... Oui et non. Celles dont je parle étaient ses gardes du corps, que la reine Yurisha a restituées à leur rôle premier. C'était des femmes choisies par Abelt Dessler lui-même au sein de la Garde Royale et qui partageaient son lit de temps à autre.

-Ma mère était de la Garde royale?

-Non. Ta mère avait été nommée ministre de la Propagande par ton père. Comme elle était jirelienne, beaucoup de gens la détestaient, mais elle devait sa vie à ton père et elle croyait... Elle voulait croire qu'il l'aimait. Peut-être que c'était le cas. Mais peu importe ce qu'il ressentait, il t'a bien conçue.

Hilde marque une pause.

-J'ai suivi avec elle l'évolution de sa grossesse. Miezella était comme une tante ou une cousine... Au départ, crois-moi, elle était réellement heureuse : imagine, elle portait en elle l'enfant de ton père. Mais peu à peu, son sentiment a changé pour les mêmes raisons.

-Et quand je suis née, qu'a-t-elle fait?

-Midelia, elle t'aimait, je le sais.

-Qu'a-t-elle fait? insiste la plus jeune des deux femmes.

-Elle t'a embrassée une première et une dernière fois et elle est partie en te laissant chez moi.

Midelia opine avec un sourire.

-M'a-t-elle donnée un nom?

Hilde fronce les sourcils.

-Midelia, dit-elle. Son prénom était Miezella et celui de sa sœur était Mirenel. Midelia est un prénom jirelien.

À cet aveu, Midelia sourit. Elle ne sait comment remercier Hilde de ce cadeau. Son aînée lui retourne son sourire, pose sa main sur la sienne avec tendresse. Elles restent ainsi un long moment.