Hilde est aussi présente aux premiers anniversaires de Mariele et de Luka. À chaque fois, Midelia a un choc : c'est aussi l'anniversaire de deux choses dont elle n'a pas particulièrement envie de se rappeler. Cela aurait fait à peu près deux ans, se souvient-elle ensuite, si elle était sur Archè. Heureusement, Mariele vieillit à peu près à la bonne vitesse, mais pas elle-même.
-Cela pourrait s'arranger, lui dit Hyss.
Ce serait une bonne idée, d'autant plus qu'à ce rythme elle ne verra pas les cinquante ans de ses enfants… mais ce serait abandonner une autre partie de sa vie d'avant. Elle finit par se soumettre au traitement, passant de l'âge légal de quinze ans à celui de trente ans.
-Tu as raison, dit-elle à Hilde en contemplant les corrections faites sur son acte de naissance. Le temps passe drôlement vite…
N'était-ce pas hier qu'elle passait sa vie à voler entre les mondes en compagnie d'Akira? Que s'est-il passé entretemps? Lorsque les larmes lui viennent aux yeux, Hilde la serre contre elle.
-Je sais que cela doit être déboussolant, au départ, lui glisse-t-elle à l'oreille.
-Ma vie d'avant me manque, Hilde…
-Je sais. Pleure. Tout va bien.
Et Midelia s'exécute, loin des regards de ses enfants et de leur "grand-père". Hilde ne sait rien de ce qui lui est arrivé, et pourtant elle ne la juge pas.
-Sais-tu si tu pourrais me renseigner sur un certain Engel Inogan? demande subitement Midelia.
Hilde lui jette un regard suspicieux, mais acquiesce.
-Où vit cet homme? Sur Gamilas?
-Plus maintenant.
-Tu ferais peut-être mieux de demander à Hyss.
-S'il te plaît, insiste Midelia.
Hilde finit par céder, lui montrant comment le retracer et l'y aidant. À priori, Engel a choisi une nouvelle colonie agricole pour y refaire son nid… et il a fait vite, comme le constate Midelia en regardant la femme et la fillette qui portent son nom.
-C'était le père, comprend Hilde.
-Non, il ne l'est pas.
-Luka lui ressemble tant.
-Ça ne lui donne pas le droit d'être son père. Son géniteur, tout au plus.
-Mais c'est une partie de lui-même, et cette fille est sa sœur.
-Mariele est sa sœur. Il n'a pas besoin de cette famille-là.
-Et tu penses qu'avoir un père ne lui manquera pas?
Midelia laisse échapper un soupir.
-Peut-être que me remarier serait une bonne idée, concède-t-elle finalement. Mais il faudrait déjà que je sache avec qui.
-Il y a plein d'hommes célibataires et tu es belle, douée, et tu as une bonne position. Tu as l'embarras du choix.
-Et combien de ces hommes épouseraient une jirelienne?
Le sourire d'Hilda flanche mais ne disparaît pas. Ciel sent d'elle une joie inhabituelle.
-Et si je te présentais quelqu'un, accepterais-tu de le rencontrer?
Décidant qu'elle n'a rien à perdre, Midelia accepte.
…
Le nom de son prétendant est Fommt Berger. Dès leur première rencontre, Midelia le trouve amusant. Il démontre une drôle de timidité, s'assoyant près d'elle avec de pâles salutations. Lorsqu'elle fouille un peu, elle découvre envers elle un profond respect, même un peu de crainte. Elle éclate de rire pour le rassurer.
-Moi aussi, je suis contente de vous rencontrer…
Il se détend aussi. Midelia prend la peine de s'attarder sur ses traits. C'est un homme début quarantaine, des cheveux violet-bleu, le nez busqué, pas désagréable à regarder. Une cicatrice lui barre la joue gauche et de la tristesse est piégée dans ses yeux.
-Dites, Fommt…
-Fomto, rectifie l'homme avec un sourire. Mes amis m'appellent Fomto.
-Fomto, répète Midelia avec amusement. Alors… Pourquoi êtes-vous ici?
-Je crains d'y avoir été forcé, confesse-t-il en riant. C'était l'idée de ma sœur. Je crois que Neredia veut me voir en couple à tout prix.
-Pourquoi... moi?
-Et pourquoi pas? lui retourne Fomto.
Midelia touche par réflexe la pointe de son oreille droite.
-Tes oreilles sont jolies, lui dit l'homme.
-Je suis jirelienne.
-Je sais.
-Je suis télépathe.
-Je sais.
-Et mes enfants le sont aussi.
Il acquiesce encore.
-Rien de ce que je viens de dire ne te dérange?
Il glisse alors sa main sous la sienne.
-Il y a quinze ans, j'ai rencontré un groupe de personnes qui m'ont enseigné une des leçons les plus importantes de ma vie. Deux d'entre elles avaient des traits saltzis…
Il jette un regard vers la porte où a disparu Hilde.
-... et la troisième avait la peau grise et les oreilles pointues.
Il se met à caresser sa main, très lentement.
-Je pense que pour vivre ici, tu dois être une femme exceptionnelle… et je peux donc retourner la question. Est-ce que tu voudrais de quelqu'un comme moi?
-Je ne sais pas, murmure Midelia en regardant leurs mains. Je… Je vais réfléchir.
Après son départ, Hilde la renseigne sur Fomto : il fait partie du groupe qui a vu, en premier et en dernier, le refuge des derniers jireliens.
-Il me l'a dit, se souvient Midelia. Qu'il en avait connu une autre… Tu crois que ce serait possible…?
Hilde la regarde d'un air désolé.
-Midelia, je suis tellement désolée… Personne n'a aperçu Shambleau depuis cet événement.
La jeune femme acquiesce en silence. Évidemment. Elle demande à revoir Fomto et l'homme revient avec plaisir. Au départ, Midelia réclame qu'il lui parle du peuple de Jirel, mais il n'a pas grand chose à dire. Elle finit par lui demander si sa sœur sait, pour elle.
-Bien sûr que si.
-J'ai une autre question bizarre. Hilde affirme qu'il n'y a pas de Neredia Berger.
Il rit alors, et Midelia en est surprise. C'est la première fois qu'il rit aussi franchement.
-Son nom est Neredia Rikke, et elle n'est pas… Enfin, si, d'une certaine façon.
Et il parle de Meria, la sœur de Neredia, qu'il devait épouser avant sa mort prématurée. Midelia en est bluffée, l'écoutant parler, voyant Meria à travers ses yeux et songeant seulement à Akira.
-Je comprends, murmure-t-elle distraitement.
Fomto la regarde avec compassion.
-J'ai entendu dire que tu vivais sur un monde qui a du être évacué.
Midelia regarde son reflet dans ses yeux. Ses cheveux ont largement eu le temps de repousser et ses vêtements sont semblables à ceux de n'importe quelle gamilon. Plus rien ne transparaît, pas comme la cicatrice de Fomto, mais pourtant la tristesse est encore présente.
-C'est vrai.
-Je suis désolé.
-C'est une drôle de façon de le dire, fait remarquer Midelia.
Il rit encore.
-Je suppose… reprend-il avant de changer de formulation. Qu'en est-il de ta famille?
-Ma sœur aînée est morte au tout début. Ma mère a trouvé le moyen de venir ici, mais elle n'a pas survécu plus de quelques heures, même si elle a eu le temps de me donner une autre sœur.
-Mariele, devine Fomto.
-Oui. Au moins, je l'ai, elle… et Luka… et Hilde et monsieur Hyss. Et toi, peut-être.
-Tu le voudrais? demande-t-il avec une pointe d'amusement, sans toutefois le prendre à la légère.
-Je le pourrais, souffle-t-elle. Mais il faudra que tu adoptes mes enfants- enfin, ma sœur et mon fils.
-Bien sûr que je le ferais.
-Et que tu me promettes de ne pas divorcer avant au moins dix ans. Ou encore mieux, que tu me promettes de ne pas mourir.
-Je vais essayer, la coupe Fomto avec un petit rire.
-Je suis sérieuse. Je ne veux plus perdre personne.
-Je comprends, chuchote-t-il.
Il la serre contre lui avant de réclamer un baiser. Midelia se blottit dans ses bras, profitant de sa chaleur. Il ne part pas, cette fois, et elle l'autorise implicitement à rester. Il vient dormir avec elle, juste dormir, même s'ils se livrent à quelques caresses. Les mains- et la bouche- de Fomto s'attardent sur ses épaules et sa nuque. Midelia se sent plus maladroite que lui mais elle essaie de faire en sorte que ce soit agréable.
Au matin, Hilde arbore un petit sourire.
-Je le savais, dit-elle avec amusement.
