C'est peu après que Midelia est, pour la première fois, appelée pour témoigner de ce qu'elle a vu.

-Seulement si tu le veux, précise Hyss à plusieurs reprises.

-Tu as toujours les images que j'ai prises, réplique Midelia. De quoi d'autre as-tu besoin?

-Tu as côtoyé ces créatures à deux reprises, dit-il en s'assoyant près d'elle. J'espérais, qu'avec ton don, tu puisses en avoir appris quelque chose.

Midelia en rirait. Elle le regarde, distraite, se souvenant de la première fois qu'elle l'a vu, sur l'Ilot. Déjà, à l'époque, malgré l'affection qu'il lui montrait elle savait qu'une part de lui n'était pas désintéressée, qu'il y aurait toujours quelque chose d'autre. Elle le savait depuis le début, bien sûr: elle l'avait toujours connu ainsi depuis les souvenirs de ses parents. Leur relation a évolué depuis, mais… elle se rend compte qu'elle se sent déçue. Et puisqu'elle a un don, elle lui fait ressentir l'espèce d'émerveillement mêlé d'horreur qu'elle a ressenti, la première fois.

-Elles étaient belles? répète-t-il, effaré.

Midelia hoche la tête. Elle se souvient encore parfaitement de ces créatures maigres, à peine humanoïdes avec leurs membres fins- et effilés- et leurs têtes qui ne semblaient avoir ni yeux, ni bouche ni oreilles, ce qui une fois ajouté à leurs peaux grises et les étranges lueurs bleues qui dansaient en dessous leur donnaient l'air d'être sculptées dans la pierre. On aurait dit de drôles de statues, mais il y avait quelque chose dans leur apparence qui les rendaient belles à regarder.

-Oui, elles l'étaient, dit-elle doucement. C'est sans doute le plus horrible. C'était des monstres- des monstres que l'évolution aurait doté de beauté- mais tout de même des monstres.

Elle parle ensuite de la première fois qu'Akira et elle les ont vues, sur cette colonie gamilon si peu dense qu'elle n'avait pas encore été baptisée, trois ou quatre ans gamilons plus tôt. Personne n'avait reproché quoi que ce soit aux survivants, mais l'expédition était revenue les mains vides avec des membres en moins. Les accidents arrivaient parfois, mais ce n'en était pas un. L'événement avait marqué les deux jeunes femmes tout autant que les autres survivants.

Elle ne parle pas de la deuxième fois. Hyss ne lui reproche pas.

-Pourquoi dis-tu "elles"?

À vrai dire, Midelia ignore pourquoi elle est persuadée qu'il s'agit de femelles. Elles ne portent pas de vêtements mais rien dans leur apparence ne ressemble à des organes génitaux, et elle ne saurait pas en quoi différencier un mâle d'une femelle.

-Je ne sais pas, répond-elle donc simplement.

-Ton père me disait qu'ils… qu'elles étaient intelligentes. Y crois-tu?

Midelia lui adresse un regard vide.

-Elles ont construit des navires et voyagent à travers le vide entre les étoiles. Bien sûr que si on me le demande, je répondrais qu'elles sont intelligentes. Mais elles n'ont pas d'émotions. Pas de joie, pas de colère, de tristesse, absolument rien. La seule chose qu'elles ressentent est la faim. Une faim dévorante, si forte que rien ne semble jamais pouvoir assouvir.

Le mariage de Midelia et de Fomto a lieu aussitôt que possible, en petit comité; Mariele et Luka, évidemment, puis Hyss, Hilde et Neredia. Midelia est surprise de la voir : c'est une femme rousse, exceptionnellement belle.

-Alors c'est toi, l'heureuse élue, lui dit-elle avec un charmant sourire.

Elle regarde Midelia avec attention, mais sans jugement, sans s'attarder sur ses "anomalies", les mêmes qui poussent les gens à l'appeler "jirelienne" alors qu'elle a cru si longtemps n'être que gamilon. La jeune femme aime ce regard.

-Je suppose que oui, répond-elle en riant.

-Enchantée, Midelia.

-Moi de même.

Neredia s'intéresse ensuite aux enfants, qu'elle appelle déjà ses neveux, même Mariele à la peau blanche. Midelia en est ravie.

La cérémonie est courte et simple comme le désirait le nouveau couple. Midelia s'en satisfait amplement : elle n'a rien eu de tout ça pour Akira ou pour Engel, aussi en profite-t-elle. Après leur mariage, comme convenu, elle se réinstalle chez Fomto. Cela lui brise le cœur, mais légalement, elle et ses enfants abandonnent le nom d'Harlock pour prendre celui de Berger.

-Mais tu conserves Celestella, note son mari.

-La loi ne dit rien sur le nom de ma mère.

Il rit tout en l'enlaçant. Il fait preuve de la même tendresse avec elle- pas amoureuse, mais c'est suffisant.

Le premier soir, ils couchent les deux enfants dans leur chambre avant de rejoindre la leur. Et curieusement, Midelia appréhende ce moment. Pourtant, ce n'est ni la première fois qu'ils dorment ensembles ni la première fois qu'ils se touchent. C'est juste que… c'est un peu bizarre, sans que Midelia puisse dire en quoi. Elle en a envie, elle sent bien que lui aussi. Peut-être est-ce la fatigue, se dit Midelia, s'assoyant sur le bord du lit et dénouant, enfin, les attaches dans le dos de sa robe. Fomto remarque son hésitation.

-Nous ne sommes pas obligés, dit-il rapidement.

Face à lui, Midelia lève un sourcil dubitatif.

-Et où dormirais-je?

-Prends le lit. Je vais dormir dans le salon.

Elle secoue la tête.

-Non, ça ira.

Et, se relevant, c'est elle qui initie le contact entre eux. Ce qu'elle connait avec Fomto est si différent de ce qu'elle a connu avec Engel ou même Akira, comme elle s'y attendait, mais Midelia aime ce qu'elle ressent de lui. Dans ses yeux, elle est si belle. Il la serre dans ses bras, l'embrassant, et elle se prend à anticiper, déjà, la nuit qui va suivre.

Durant les jours qui suivent, Fomto et elle règlent les derniers détails et réorganisent leur quotidien. Mariele, qui parle bien avant Luka, est la première à appeler Fomto papa. D'eux tous, c'est Midelia qui semble la plus perdue.

Très vite, Mariele et Luka ont deux ans.

-Comme ils changent vite, lui fait remarquer Fomto.

Midelia acquiesce tout en saluant Hilde, venue à la date choisie entre les anniversaires des deux enfants.

-Je ne t'ai jamais demandé, poursuit-elle, plus tard dans la soirée. Quelles sont les institutions pour les enfants, sur Gamilas?

-Des garderies, répond son mari avec une brève grimace- Midelia ne sait même pas s'il a dit "garderie" ou "école". Mais je n'ai pas tellement confiance.

-Ah? Et qui s'occupera de nos enfants quand nous serons tous les deux occupés?

Fomto considère la question un instant avant de lui demander ce qu'il en était, sur Archè. Midelia se doute de son intention mais décide quand même de répondre.

-Si tu veux savoir, les différentes communautés ne s'entendaient pas sur la question. Mon père… je n'ai jamais su de quelle espèce il était mais il avait la peau beige, comme un saltzi, et s'était fait adopter par leur communauté, et ma mère n'en avait rejointe aucune qui lui convienne. Ils ont opté pour un compromis : m'élever comme ils pouvaient et confier le reste à d'autres.

-Et ça marchait? Ils n'avaient pas peur pour toi?

-Oh, non. Ça marchait déjà très bien sur leur fille aînée.

-Et tu penses que ça fonctionnerait pour les petits?

-Oui, je le crois. Ce seront toi et moi qui leur transmettront les valeurs qu'il faudra, même si nous faisons ce choix.

Fomto marque une pause, pensif.

-Ta sœur, comment s'appelait-elle?

-Akira, répond aussitôt Midelia, surprise. Je ne te l'avais jamais dit?

-Non. Tu ne m'as jamais parlé de ta famille… avant, précise-t-il. Ni tes parents, ni ta sœur, ni qui tu as fréquenté avant moi.

-Tu es jaloux du père de Luka?

-Non, riposte Fomto, un brin crispé. Je sais qu'il a disparu de ta vie, et de celle de Luka… mais tu ne crois pas qu'il mériterait de savoir que…

-Que tu n'es pas son père?

-Bien sûr que je suis son père, se braque Fomto. Mais cet homme aussi.

-Je ne veux pas m'engager sur cette pente, Fomto. Il m'a abandonnée. Il ne mérite pas Luka.

À cette annonce, son mari garde un moment de silence. Midelia sait qu'il n'abordera pas le sujet à nouveau. Il lui demande plutôt à quoi ressemblait Akira.

-À moi, je suppose. Nos parents le disaient tout le temps.

-Je voulais dire physiquement, précise Fomto en riant. Ressemblait-elle à Mariele?

-Non. Notre père, Harlock, avait plusieurs enfants.

Et elle se met à raconter : Lukas, sa demi-sœur Mira et leur cousine Ayla, puis Tadashi. Ensuite, Akira, la fille d'Ayla et de Tadashi, et elle-même, Ciel.

-Mariele est la seule enfant biologique qu'il a eue avec ma mère. Ayla était la fille de… De Lessia, et la mère de Tadashi s'appelait Yumi. Akira ressemblait beaucoup à Lessia et ne tenait rien de notre père, son grand-père.

Après un instant d'hésitation, Midelia lui tend une des rares photos qu'elle a gardé d'Akira. Fomto l'observe un long moment.

-C'est drôle : elle me fait penser à Neredia. La chevelure lourde, les traits fins, une beauté qu'aucun homme ne renierait.

C'est bizarre mais pas insultant : il prête à Neredia, et à Akira, un charme plus ''agressif'' et préfère la beauté de Midelia… et de Meria. Mais c'est un autre sujet.

-Mais c'est vrai, ajoute-t-il. Vous vous ressemblez. Vous avez le même sourire. Le même regard.

-C'est gentil.

-C'est vrai, surtout.

Il regarde encore Akira.

-J'ai toujours un peu peur qu'on vienne me dire que nos enfants ne me ressemblent pas. Mais je suppose que dans quelques années, ils le feront.

Midelia ne lui dit pas immédiatement et se contente de sourire.

-C'est vrai.

-Tu devrais la faire encadrer, lui dit-il en lui rendant la photo.

-Je le ferais, sourit Midelia. Mais tu ne m'as toujours pas répondu.

Il roule des yeux, et dans sa tête résonne des rires.

-Éventuellement, admet-il. Quand nous serons tous les deux pris par notre travail et que nous n'aurons pas d'autre choix, alors...

-Et ce sera peut-être même bénéfique.

-Peuh! Mais si j'avais voulu que tu partages mes théories sur l'éducation je n'aurais pas épousé une femme extraterrestre.

-Je suis convaincue que c'est une bonne idée… Pour eux et les suivants.

-Tu veux beaucoup d'enfants? demande-t-il avec une réelle curiosité, malgré son contentement de changer de sujet.

-Au moins un autre, dit Midelia en caressant son ventre encore plat.

Son mari réalise quelques secondes en retard. Fomto ouvre la bouche, incrédule, puis la nouvelle fait enfin du sens et sa joie éclate. Elle transparaît à retardement sur son visage et il la serre dans ses bras avec rien d'autre que cette pensée en tête. Ils vont avoir un autre bébé.

Sa deuxième grossesse est, pour des raisons évidentes, beaucoup plus longue et pénible. Midelia supporte néanmoins chaque insomnie, chaque saute d'humeur, chaque nausée pour cet enfant, le premier qu'elle a réellement désiré. À peine un mois et demi avant l'anniversaire de Mariele, elle donne naissance à un autre enfant aux oreilles pointues et au teint pâlot.

-Un garçon, dit Fomto en se penchant au dessus du berceau.

Il lâche un petit rire en caressant sa joue. Il a l'air épuisé par avance, mais il sourit. Il lui demande ensuite si elle a une idée de prénom.

-Non. Je n'ai même pas réussi à trouver pour les deux plus vieux.

-Ah bon?

-Non. Mariele était le prénom de la femme qui me l'a donnée, et Luka a été choisi par Hyss.

-Le prénom de ton frère, se souvient Fomto.

-Celui de mon grand-père, surtout.

-C'est vrai, murmure-t-il. J'ai tendance à oublier.

Il propose Abel. Midelia proteste après avoir découvert que ce n'était pas une blague: ce prénom ressemble beaucoup trop à celui de son père.

-Alors, que proposes-tu? relance son mari.

Indécise, Midelia joue avec les sonorités des prénoms de son entourage.

-Jakob, propose-t-elle finalement.

Fomto semble trouver que c'est un peu bizarre mais il accepte tout de même.

-C'est joli.

Ce sera donc Jakob. Neredia vient les voir en premier, puis Hilde, et enfin, Hyss avec Mariele et Luka.

-J'aurais aimé qu'il y ait une autre fille, se plaint Mariele en regardant ses frères.

Mariele n'a pas encore trois ans mais elle paraît déjà plus vieille, et elle a déjà bien compris qu'elle était différente. Tant qu'à choisir, Midelia préfère qu'elle se juge sur son sexe plutôt que sur la couleur de sa peau… même si le mieux serait qu'elle ne le fasse pas, évidemment.

-Peut-être un jour. Mais tu as un autre frère magnifique. N'es-tu pas heureuse?

Après un instant, Mariele acquiesce. Ses beaux yeux clairs sont limpides. Elle est un peu petite, selon les standards gamilons, mais elle paraît si mature. Regardant son cadet, elle se penche et le tire de son berceau. Fomto se tend, comme s'il craignait que Mariele l'échappe, mais la petite le tient bien et reste appuyée contre le berceau avant de poser un baiser sur son front. Tout doucement, Midelia tend la main pour caresser les cheveux d'un joli caramel de sa fille. Ils sont une famille, maintenant, tous les cinq. Il ne lui reste plus qu'à espérer que cela dure.