C'est à la fête des quatre ans de Luka, trois mois après la naissance de Jakob, que Fomto s'assoit à côté de Midelia pour lui annoncer qu'on lui a proposé un nouveau poste. Le cœur de sa femme se serre dans sa poitrine.
-Pourquoi maintenant?
Elle n'a jamais révélé à Fomto ce qu'elle a raconté à Hyss. C'était préférable, a-t-elle pensé. Mais maintenant, elle se demande si cela n'a pas un lien, aux oreilles de qui son témoignage s'est-il rendu.
-Je ne sais pas, réplique Fomto, la mâchoire serrée. Il a dû se passer quelque chose… Je ne suis pas au courant de tout.
Il regarde droit devant lui. Luka est assis sur les genoux de Neredia, riant à une blague de celle-ci tandis que Mariele s'accroche à sa blouse. Jakob, lui, est allongé sur un tapis de jeux sous la surveillance d'Hilde. Il est encore si petit mais, au vu de son visage et du duvet bleuté qu'il a désormais sur la tête, Midelia a l'impression qu'il ressemblera à son père- comme elle trouvait que Luka ressemblait à Engel-, même si Fomto réplique qu'il a ses yeux et qu'il tient déjà plus d'elle.
-Mais je peux encore refuser, poursuit son mari.
Midelia lui jette un nouveau regard.
-J'ai une famille, maintenant. Je peux prétexter à vouloir une retraite anticipée. Et si je le fais maintenant, mes supérieurs auront le temps de trouver quelqu'un d'autre.
-Et le veux-tu? demande judicieusement sa femme.
-Je ne sais pas, répond honnêtement Fomto. Une part de moi voudrait rester avec vous pour toujours, à profiter de cette vie-ci, mais…
-Mais...? le relance Midelia.
-Mais je sais que cela me manquerait, lui avoue-t-il.
Midelia sait de quoi il parle. Elle n'a jamais combattu mais elle se souvient avec nostalgie du temps passé dans l'espace.
-Où seras-tu assigné?
Le nom qu'il lui donne est vaguement familier, mais elle ne peut l'identifier. Sans doute l'a-t-elle entendu de la bouche d'un gamilon à l'époque où elle se servait d'un autre système que le leur. Devant eux, Mariele ramène l'attention en courant, ayant décidé qu'elle préférait jouer avec son bébé frère, tel qu'elle l'a surnommé, plutôt que Neredia. Passé la surprise, elle a aussitôt commencé à adorer Jakob, aimant le regarder et le toucher, loin de l'agacement qu'elle a éprouvé au départ.
Ils reprennent cette discussion le soir-même.
-Je ne veux pas t'empêcher de quoi que soit, fait-elle. Pas même ça. Mais je… Tu te souviens de ta promesse? Je ne veux pas que tu… Je ne veux pas me retrouver seule ici à nouveau.
Il la regarde avec sérieux, loin de nier son ressenti.
-Je n'ai pas l'intention de te laisser.
Midelia en profite pour glisser son idée folle.
-Certaines bases ont des populations civiles, fait-elle remarquer, lentement.
Fomto réagit vivement.
-Midi, je…
Le surnom n'est pas nouveau : il l'appelle ainsi depuis un moment, mais ne l'avait encore jamais prononcé.
-Je préférerais vous savoir ici, en sécurité sur Gamilas.
Midelia ne peut s'empêcher de sourire. Elle a passé sa vie dans les étoiles et elle n'est toujours sur Gamilas que depuis cinq ans. Fomto a beau répliquer qu'elle a eu des enfants entre-temps, ce sont aussi ses enfants... et ils ne seront pas moins en sécurité là-bas qu'ils ne le sont ici.
-Mais bien sûr que si, argue Fomto, indigné.
Midelia masque un sourire. Ce n'est pas le moment pour lui parler de son enfance sur un navire de guerre.
-Tu aimerais être séparé de nous pendant des mois?
-Je... Non, mais…
Il la regarde, l'air songeur, cherchant ses mots, tandis qu'elle se prend à regarder les nuances de bleu dans ses yeux, avec un anneau plus pâle autour de la pupille. Midelia a une drôle d'affection pour les yeux bleus, si courants sur Gamilas mais qu'elle a rarement vu sur Archè.
-Peut-être, finit-il par lâcher, toujours pas convaincu mais sachant bien qu'elle ne changera pas d'avis.
…
Quand Midelia se présente chez Hyss pour en discuter avec lui, il se montre aussitôt opposé à l'idée.
-Je pensais qu'il était préférable que je sois loin de Gamilas, fait-elle remarquer.
Le bureau d'Hyss est étonnamment sobre. Elle n'a pas besoin de le regarder pour deviner ses prochaines paroles.
-Je le pensais aussi. Mais malgré une ou deux rumeurs sur toi, ta présence ne pose aucun problème.
Midelia se permet, exceptionnellement, de jeter un coup d'oeil sur ses pensées. Rien de plus grave que de tendre l'oreille.
-Vous vous êtes attaché à moi?
-Oui, reconnaît-il, bien conscient que nier ne sert à rien.
Il reste droit sous l'inspection, sachant pertinemment qu'elle écoute. Il ne pourra jamais la considérer comme une fille, à l'instar d'Hilde : un simple regard sur sa chevelure blonde lui rappelle qui elle est réellement, qui elle a failli être. Mais son affection pour elle est bien réelle. Midelia se doutait de tout ça, bien sûr, depuis son arrivée, mais en avoir la preuve la rend émue.
-Y a-t-il autre chose? lui demande Hyss, voyant qu'elle ne dit plus rien.
Midelia hésite quelques longues secondes.
-J'ai réalisé que… Ça faisait longtemps que je n'avais pas pensé à mon père. S'il devait revenir…
-Je lui donnerais sa nationalité aussitôt, Midelia.
-Je sais, dit-elle avant même de penser à dire merci. Mais je… Je voudrais être là pour l'accueillir.
Hyss baisse alors les yeux.
-Cela fait longtemps, tu sais…
-Quatre... Cinq ans?
Le temps se perd vite, pour elle.
-Neuf ans pour lui, murmure Hyss, manifestement à contrecœur.
Neuf ans, répète Midelia dans un hoquet. Elle n'avait pas pensé à ce décalage depuis tellement longtemps.
-Est-ce que quelqu'un a déjà inspecté les ruines d'Archè?
Il n'arrive même pas à la regarder quand il rouvre la bouche.
-C'est plus complexe que ça… Les rares navires qui se sont approchés ou ont frôlés cette zone ont tous rapporté n'avoir découvert aucun signe de vie, mais il n'y a pas eu de fouilles approfondies… Ce secteur a été abandonné pour de bon depuis quelques années déjà aux mains des Desals- des créatures, si tu préfères. (1)
Midelia opine machinalement.
-Admettons que je veuille vérifier de mes propres yeux.
-J'avais peur que tu dises ça.
-Le Wilde Rose m'appartient toujours, non?
À priori, il n'a jamais quitté le hangar où il a été entreposé.
-Tu as déjà eu de meilleures idées, réplique-t-il. Tu sais ce que me disait Harlock, à l'époque? D'abandonner et de préserver ceux qui étaient encore en vie.
Il marque une pause avant d'ajouter:
-... et si tu promets de ne pas le faire, je peux t'obtenir une liste de survivants et de leur nouveau lieu de résidence.
Midelia accepte en souriant, réfrénant une curieuse envie de rire. Elle verra.
…
-C'est génial, Midelia.
Fomto regarde d'abord la coque, presque sous tous les angles, puis il demande à entrer, ce que Midelia lui accorde volontiers. Il observe l'entrepôt- une petite salle inutilisée qui sert aussi de salle commune si besoin est-, les deux cabines, la salle d'eau, la petite cuisine et enfin le poste de pilotage. C'est manifestement cette partie qui l'intéresse le plus. Il s'assoit dans un des deux sièges- Midelia s'abstient de lui faire remarquer que c'est le sien- et se met à inspecter le tableau de bord d'un œil expert. Finalement, il exprime son premier commentaire. Sa femme sourit, bien qu'elle ne sache toujours pas exactement pourquoi elle l'a emmené ici.
-Que fait-il… elle… ?
-Le Rose, répond Midelia, amusée.
-Que fait le Rose ici? Et comment l'as-tu obtenu?
Elle aurait du s'attendre à ces questions.
-Il était à Akira. Sa grand-mère, Lessia, était une femme noble dans son pays. Ayano en a été bannie parce qu'elle a pris le parti de notre père. Quand elle est morte, elle en a hérité.
-Et puis ç'a été ton tour, complète Fomto.
Le décalage entre le ton de sa voix et son état mental sidère Midelia.
-Tu penses à Meria.
Ce n'est pas une question. Fomto garde son regard rivé droit sur un point devant lui.
-Parfois.
-T'a-t-elle… laissée quelque chose?
Il caresse la cicatrice sur sa joue- un tic récurrent.
-Neredia. Et quelques images d'elle.
Midelia contourne la chaise et s'assoit sur ses genoux, l'enlaçant. Il referme les bras autour de sa taille et enfouit son visage dans son épaule.
-Je me sens un peu ridicule… Moi qui veux en savoir plus sur toi, je ne t'ai qu'à peine parlé d'elle… Mais tu… tu sais, pas vrai?
-En partie, reconnaît-elle.
Il rit mais Midelia sent qu'il voudrait pleurer. Elle le serre un peu plus fort.
-Tu vivais ici, avec Akira? reprend-il péniblement.
-Oui. Nous étions des marchandes. Elle avait commencé bien avant moi, mais je l'ai rejointe dès que j'ai pu… de mes quinze ans jusqu'à mes vingt-quatre ans.
Il s'écarte pour la regarder. Ses yeux sont en larmes, même s'il lutte pour ne pas le montrer. Il regarde autour de lui, encore une fois, avant de ramener son attention vers elle.
-Tu me fais vraiment confiance?
Et elle répond par l'évidence.
-À qui d'autre pourrais-je faire confiance?
Il rit tout en sanglotant avant de réclamer un baiser. Midelia en pleurerait, elle aussi, devant la force de ses sentiments. Il l'aime si fort maintenant… Et elle aussi, tellement.
(1) Ceci est une tentative de ma part de créer quelque chose qui ressemblerait phonétiquement à "Dessler" sans trop y ressembler non plus.
