La liste promise par Hyss est- ou semble- sacrément complète. Midelia la parcourt en la décortiquant, d'abord en regardant la planète d'accueil, puis le nom et l'origine. De nombreux gamilons ont tenté leur chance sur des colonies plus prospères, appartenant encore à la planète-mère, et Midelia grimace en voyant parmi eux le nom d'Engel. D'autres ont préféré devenir des citoyens terrons, et parmi eux surtout des saltzis beiges ou bruns et des coroniens dorés ou jaunes. Ils ne sont pas nombreux à avoir choisi de demeurer sur la Grande Gamilas. Midelia en dénombre une vingtaine: des gamilons et des deilhiens, à la peau plus turquoise que bleue et à la plus forte proportion parmi eux de chevelures blondes ou vertes pâles. Le nom de son père n'y est nulle part. Durant l'absence de Fomto, Midelia rencontre un à un ceux qui acceptent de la voir. Pas pour « recueillir des témoignages » mais parce qu'elle sent en avoir besoin.

-Mon père était un des fondateurs d'Archè, finit-elle par avouer à une deilhienne qui lui pose la question.

La femme la dévisage alors, comme si elle pouvait retrouver sur le visage de Midelia les traits de cet homme. Cela fait sourire celle-ci malgré tout.

-Je ne crois pas le connaitre.

-Il s'appelait Harlock.

-Je suis désolée.

La femme effleure son bras avec un air de compassion, et Midelia sourit sans rien lui dire de l'incertitude qui la ronge encore, dix ans après.

-C'était un beau rêve, poursuit-elle. Ça a duré aussi longtemps que possible.

-Vous croyez vraiment qu'Archè n'aurait pas tenu même si…?

-Je n'y ai jamais vécu, révèle la deilhienne avec un sourire triste. Mais on m'en disait beaucoup de bien. Mettre toutes les races sur le même pied d'égalité, c'était franchement idéaliste- pas stupide, non. Idéaliste. Vous n'avez même pas eu le temps de vous entendre sur la langue que vous deviez parler entre vous.

Midelia est sur le point de riposter quand la dame ajoute:

-... même s'il est vrai, qu'à l'époque, vous vous êtes imposés comme étant une vraie nation, l'espace de quelques années.

Et curieusement, Midelia n'arrive pas à trouver de réponse appropriée.

-J'espère que je ne t'ai pas choquée, conclut la femme, voyant que son interlocutrice ne reprendra pas la parole. L'espace est assez cruel pour que nous n'ayons pas à l'être entre nous.

Midelia ne s'abaisse pas à mentir.

-Je pensais à... À mes enfants. Ils ne sauront jamais à quoi ressemblait mon monde. Ce que ça faisait de vivre là-bas.

-Est-ce pour eux que tu remues le passé de cette façon?

-Je n'en sais rien, répond encore honnêtement Midelia. Pour mon père, peut-être, aussi... même s'il est improbable qu'il soit encore en vie.

La femme accepte cette dernière affirmation sans un mot. Cela fait si longtemps... même si cela ressemble à de la résignation. Midelia finit par se lever, remerciant la femme sans savoir pourquoi et la quittant. Elle retourne auprès de sa famille, laissant plus ou moins tomber sa quête désespérée. Ses enfants, bien sûr, mais aussi Hyss, Hilde et Neredia de qui elle est de plus en plus proche.

Cela fait déjà deux mois quand Midelia s'aperçoit qu'elle est enceinte à nouveau. Ce n'était pas prévu mais elle voudrait le garder. Midelia est convaincue que cet enfant, Fomto et elle l'ont conçu lors de la nuit qu'il ont passé sur le Wilde Rose.

-Et Fomto est d'accord? s'enquit Neredia.

-Je ne sais pas.

Sous la pression silencieuse de Neredia, elle contacte Fomto au plus vite. Il paraît heureux, bien sûr, mais il ne semble pas vraiment réaliser.

-J'ai hâte d'être avec toi, lui dit-il néanmoins.

-Moi aussi.

Midelia croit comprendre le message sous-jacent : ils en reparleront à son retour. Elle attend donc.

Fomto parait un peu perdu, les premiers jours, comme s'il avait perdu l'habitude d'être avec eux. Le voyant bien tenter de reprendre ses marques, Midelia laissa passer quelques jours avant de lui parler de ce qu'elle a fait.

-As-tu retrouvé des gens que tu connaissais? est sa première réaction.

-Non. Je t'avoue que je ne sais pas exactement ce que je recherchais parmi eux… Si mon père est encore en vie, il devrait être du côté de la Terre.

-De la Terre?

-De Terron, rectifie Midelia, un peu confuse.

-Hum.

Il serre les poings brièvement, fixant ses doigts. Il a visiblement envie de fumer.

-Tu parles au conditionnel, souligne-t-il soudain.

-Hyss n'a pu le retracer.

-Et... crois-tu toujours, réellement, qu'il soit encore vivant?

Midelia penche la tête sur le côté. Elle n'a même pas besoin de répondre.

-Ma mère m'avait fait promettre que…

-Je sais. Tu m'as déjà raconté cette histoire.

Il la serre dans ses bras, même si le geste est maladroit, et sans un mot il lui évoque sa propre tristesse- simplement en le voulant- et la colère qui a suivi pendant si longtemps.

-J'y ai réfléchi, reprend-il à voix haute. Et il y a... des parties de l'empire qui sont physiquement près de Terron… ou de d'autres frontières. Si jamais cela peut te faire sentir mieux…

Mieux que je ne l'ai été, comprend Midelia. Elle sourit, toujours blottie contre lui.

-Je vais y réfléchir.

Elle aimerait bien. Pas seulement pour elle, mais aussi pour Mariele, Luka et Jakob, sans oublier celui à naitre- qui le fait ici, sur ce monde. Midelia l'attendait avant de vouloir même prendre une décision. Fomto, présent à l'accouchement, est le premier à le tenir dans ses bras.

-Elle, corrige-t-il, lui tendant la nouvelle-née.

Leur fille. Midelia en a les larmes aux yeux comme elle pense à Akira tout comme à Meria.

-Aurais-tu trouvé un prénom, cette fois-ci, ou…?

Bien sûr que si. Elle a le prénom parfait: Cacilia. Il ira merveilleusement à une petite fille dont les origines se situent dans le ciel, entre les étoiles.

Cacilia a deux ans quand Hyss se présente à leur porte. Les jumeaux, Mariele et Luka, le reconnaissent, mais la visite étant rare, la curiosité est de mise. Mariele prend dans ses bras Cacilia, blonde elle aussi. Mari n'a légalement que dix ans mais elle pourrait en avoir onze ou douze: c'est une jolie adolescente, aux traits délicats comme ceux de leur mère dont Fomto a vu le visage une fois. Luka reste à côté d'elle, lié à elle par un lien que Fomto comprend à peine. Ils dépareillent tous les deux. Au moins, Luka a la peau bleue, mais à chaque année, ses parents voient de plus en plus son père en lui. Jakob reste un peu derrière, bien que manifestement curieux.

-Pourquoi as-tu fait tout ce chemin? s'étonne Midelia.

-N'es-tu pas heureuse de me voir?

Si, bien sûr. Elle essaie d'en savoir davantage mais il concentre la plupart de ses pensées sur le voyage en lui-même. À défaut, Midelia l'invite à table avec eux.

-Grand-papa ment, déclare Mariele, une fois attablée.

Sans aucune subtilité. Midelia pose une main sur celle de sa fille aînée.

-Chut, fait-elle. Pas si fort.

Fomto les regarde avec un sourire amusé, incapable de le retenir.

-Alors, pourquoi êtes-vous venu? lance-t-il à tout hasard à son "beau-père".

Les enfants voient Baren comme un grand-père et Neredia comme une tante, mais Hyss continue à être à leurs yeux le père adoptif de leur mère. Même pour Cacilia, la plus jeune, qui ne peut se souvenir de lui. Fomto suppose qu'elle doit partager avec ses frères et sa sœur un lien mental particulier. Il en entend parfois des bribes, bien qu'il en soit généralement incapable.

-Cela concerne Midelia, répond aussitôt Hyss.

La femme de Fomto fronce les sourcils, l'air intriguée mais nullement surprise. Elle incline légèrement la tête, comme dès qu'elle essaie d'entendre.

-D'accord, dit-elle finalement. Nous en reparlerons.

À la fin du repas, Midelia prend son mari par le bras.

-Emmène les enfants dans le salon, chuchote-t-elle. Et essaie de les distraire.

Chose plus facile à dire qu'à faire, mais Fomto obéit. Le salon est en réalité ce qui devait être une salle à manger, peu à peu réaménagée par ses enfants, entre les jouets et les dessins. Luka s'installe aussitôt sur un siège pour se mettre à dessiner tandis que Mariele s'assoit à côté de lui, Cacilia sur les genoux, pour jouer sur un écran. Jakob, lui, récupère un camion et quelques figurines pour organiser une course. Fomto prend le siège à la droite de Mariele, là où il voit le mieux chacun d'entre eux.

-Qu'est-ce que c'est, Archè? demande soudain sa fille aînée.

-C'est l'endroit où maman est née, élude-t-il. Pourquoi?

La jeune fille prend un instant avant de répondre, occupée à faire une petite tresse dans les cheveux de sa petite sœur chérie, sur son visage la même expression que sa mère. Il y a longtemps que Fomto s'est fait à ses bizarreries et sait bien qu'elle ne répondra pas. Il parait que Clio était pareille.

-Maman n'est pas née sur Gamilas? demande alors Luka.

-C'est l'endroit où maman a grandi. Je parlais à ta sœur.

-Cacilia dit qu'elle a vu ce mot dans l'esprit de grand-papa.

Ouf. Il aurait aimé savoir comment Harlock avait fait avec ses filles, comment il avait pu leur apprendre à ne pas fouiller les têtes des gens à leur guise. Il les trouve tous magnifiques, évidemment, et ce don a une valeur réelle, mais ça lui semble tout de même indiscret.

-Tu es fâché? fit prudemment Luka.

-Non, je ne suis pas fâché.

C'est plus flagrant pour Jakob qui lui ressemble particulièrement ou Cacilia, si petite mais en qui il reconnait déjà ses propres mimiques, mais il lui suffit de voir les larmes venir aux yeux de l'un d'entre eux pour que sa colère ou son énervement retombe. Et ils le savent pertinemment.

-Et vous pouvez le faire sur moi. Mais pas sur grand-papa.

-Pourquoi? tente Jakob.

Même en détournant la tête, Fomto arrive à voir la 'carte' des paillettes roses dans les yeux violets de son fils. Le petit monstre le manipule.

-Parce que grand-papa sait des choses qu'il aimerait mieux que vous ne sachiez pas.

-Comme quoi?

-Justement, je ne sais pas.

-Ah, fait simplement Jakob. Veux-tu venir jouer avec moi, papa?

Il se lève pour accepter, s'agenouillant près de son fils cadet.

Midelia ne revient qu'une heure plus tard, manifestement bouleversée. Mariele se précipite aussitôt pour l'accueillir. Sa mère l'embrasse avant de rejoindre Fomto.

-Rentrons, suggère-t-elle en posant la main sur son épaule, son corps si près du sien.

Son expression indique même à lui qu'elle masque ses pensées. Après huit ans de vie commune, il la connait par cœur. Il attrape Jakob et vérifie que Mariele tient bien la main de Cacilia. Les enfants bombardent Midi de questions, mais elle refuse de répondre, que ce soit d'une manière ou d'une autre.

Ce n'est qu'au soir, une fois les enfants couchés et en espérant qu'ils dorment, il ose lui demander ce qui la perturbe à ce point. Assise en face de lui, Midelia hésite visiblement.

-Hyss dit que mon père a réussi à rentrer sur Gamilas.

Fomto rate une inspiration avant de comprendre de qui elle parle. L'homme qui l'a élevée. Le père de ses sœurs. Il sourit, rassuré, mais Midelia continue à le fixer d'un regard perçant, attendant vraisemblablement qu'il réalise. Il s'aperçoit en retard de son choix de mots: que son père est de "retour".

-Tu veux dire que…?

Et elle opine, très lentement, l'air sous le choc autant qu'il doit l'être.

-Oui. C'est exactement ça.