Salut ! 5 mois se sont écoulés... l'attente vaudra-t-elle le coup ?
(Non)
Mais voici quand même le nouveau chapitre... bien plus long parce que pourquoi rester cohérente avec ma volonté de faire des chapitres de 4k franchement
Merci à Sherma83 pour la bêta et aussi à AsterRealm, Aeliheart974 et liuanne pour les encouragements et le soutien :)
Also big up à mon prof d'histoire de prépa qui serait plus que ravi d'apprendre que j'utilise mes souvenirs de ses cours pour des fanfictions gays lmao
Allez, bonne lecture !
— Bokuto, je te présente mon cher partenaire, associé de longue date et chauffeur occasionnel…
L'intéressé soupira. Les présentations énergiques et enthousiastes de Kuroo semblaient l'agacer ; il secoua la tête, dissimulant quelques instants ses yeux derrière des mèches blondes, dont le noir naturel se laissait apercevoir au niveau des racines. Un air désabusé lui traversa subrepticement le visage.
— Tu peux abréger, s'il te plaît.
— … Kenma, finit-il sans que sa jovialité en pâtisse. Et donc voici Bokuto, un grand joueur international de volley et l'ami qui va nous aider à récupérer la chimère.
Bokuto tendit la main, un grand sourire aux lèvres. Il découvrait le fameux associé de Kuroo avec une curiosité aiguisée par le mystère entretenu jusqu'alors : il avait passé la soirée, entre autres, à se demander quelle personne incroyable avait pu côtoyer son meilleur ami dans toutes ses aventures autour du globe. Après ses maigres explications d'hier, Kuroo n'avait rien voulu ajouter d'autre que des rictus évasifs dont il avait le secret ; Bokuto n'avait donc pas eu d'autres choix que de laisser libre cours à son imagination.
Et il avouait sans mal que l'homme qui se tenait devant lui dans cette chambre d'hôtel n'était que peu fidèle à tout ce qu'il avait pu envisager.
Il l'aurait pensé plus grand, peut-être.
Au premier abord, il apparaissait comme quelqu'un d'ordinaire, fatigué et peut-être un peu grincheux aussi, sans doute. Mais Bokuto avait surtout remarqué la fierté que ce Kenma semblait inspirer à son meilleur ami, et le sérieux de ses yeux dorés lui donnait un air important.
C'était plus que suffisant pour que Bokuto veuille apprendre à le connaître davantage.
— Merci de nous aider Bokuto, déclara alors Kenma en s'inclinant légèrement. C'est vraiment très important pour nous, j'espère qu'on ne te dérange pas avec cette demande assez soudaine.
Il lui serra respectueusement la main.
— Aucun souci ! Ça me fait plaisir de pouvoir aider Kuroo après tout ce temps !
— Tu es son meilleur ami depuis le lycée, c'est bien ça ?
Bokuto hocha la tête, tout sourire, avec une profonde fierté qu'il ne chercha à aucun moment à dissimuler.
— Tu dois avoir des tonnes d'histoires embarrassantes sur lui, reprit alors Kenma avec une nonchalance étonnante.
Kuroo parut scandalisé.
— Oh, ça oui ! s'empressa de répondre Bokuto. On a fait pas mal de conneries à l'époque…
— Oh, ben ça n'a pas vraiment changé de son côté, je te rassure.
Cette remarque désabusée fut accueillie par un rire exagéré de la part de Kuroo, qui plaça son bras autour des épaules de son partenaire.
— Mais c'est quand même un plaisir de travailler avec moi, intervint-il. Kenma m'adore.
— Je le supporte, rectifia Kenma en secouant la tête.
Il se permit un discret clin d'œil lorsque Kuroo l'avisa d'un air faussement blessé.
Bokuto l'adorait déjà.
— Dis, au lieu de comploter contre moi, tu veux bien expliquer à notre ami pourquoi il est ici ?
— Évidemment.
Kenma se dégagea finalement et partit récupérer l'ordinateur portable posé sur le grand lit. C'était, à vrai dire, le seul effet personnel qui trahissait leur présence dans cette pièce ombreuse et parfaitement rangée. L'attention de Bokuto se perdit quelques instants dans ce constat.
Cette inspection curieuse lui fit conclure que la vie menée par Kuroo et Kenma leur imposait d'être prêts à quitter les lieux et disparaître à n'importe quel moment.
— Est-ce que Kuro t'a déjà parlé de la mission ? s'enquit Kenma, quittant l'écran des yeux pour retrouver ceux de Bokuto.
Celui-ci acquiesça, puis se répandit en de plus amples détails lorsqu'il remarqua l'air attentif qui l'incitait à continuer.
— Il m'a dit que vous vouliez récupérer la chimère chinoise d'un collectionneur privé. Par contre, j'ai pas trop compris pourquoi on doit la voler à un musée.
— C'est un peu plus compliqué que ça, précisa Kuroo qui s'était apparemment décidé à lui fournir davantage de renseignements.
Il s'était adossé à l'une des commodes et le sérieux de Kenma se reflétait maintenant sur son visage ; à les observer tour à tour, Bokuto comprit que l'heure n'était plus aux plaisanteries. Il ferait mieux d'écouter assidûment : Kuroo et Kenma lui dévoilaient une facette très professionnelle, et ce n'était pas sans l'intimider quelque peu.
— En fait, notre collectionneur vient tout juste de transférer cette chimère au Japon. On avait l'intention de la récupérer avant-hier dans l'entrepôt où elle venait tout juste d'être acheminée, mais…
— … mais on a eu un contretemps, le coupa rapidement Kuroo en secouant la tête.
Kenma adressa à son acolyte un regard désabusé, mais n'ajouta rien à ce propos.
— On a quand même réussi à suivre leur piste, continua-t-il malgré tout. Ils ont déchargé la cargaison dans un petit musée en bordure de la ville.
Il fit pivoter l'ordinateur vers Bokuto, pour qu'il puisse observer l'écran : une localisation géographique et plusieurs photos du bâtiment apparurent sous ses yeux.
Cet endroit lui était inconnu, mais il hocha tout de même la tête, tâchant de témoigner de ce même sérieux professionnel.
— Et, quoi, ils comptent l'exposer ? Je croyais qu'ils faisaient ça illégalement. Ça finirait par se savoir, non ?
— On pense que le collectionneur se sert juste de cet endroit comme d'une couverture temporaire pour ne pas éveiller les soupçons, du moins jusqu'à ce que les gens comme nous abandonnent les recherches.
— C'est vrai, ajouta Kuroo, qui penserait à aller chercher un objet volé dans un musée ?
Kenma sembla approuver silencieusement
— L'endroit est sûr, ça leur évite une trop grande surveillance. Et ils ont sûrement pu stocker la chimère dans la réserve. C'est plutôt bien pensé, confirma-t-il.
— Mais c'était sans compter ton génie. Ils n'avaient aucune chance.
L'intéressé secoua la tête non sans tenter de dissimuler son sourire.
Bokuto tâcha de se concentrer sur autre chose que la grande complicité qu'il percevait entre les deux hommes : ces quelques minutes lui demandaient d'assimiler beaucoup d'informations à une vitesse effrénée.
— Donc si j'ai bien compris, tenta-t-il de résumer, on va devoir prendre la chimère avant qu'ils ne la changent à nouveau d'endroit ?
— C'est ça.
— Aujourd'hui ?
— Le plus tôt possible, oui.
— Euh… J'y connais sûrement rien, mais ce ne serait pas plus pratique d'attendre la nuit pour la voler ? Il y a toujours beaucoup de monde dans un musée, ce sera pas très discret…
Kenma tendit l'ordinateur portable à Kuroo avant de s'en aller près d'une des armoires murales de la chambre. Il l'ouvrit délicatement et en sortit un petit sac de sport, qu'il posa sur le lit. Ces gestes précis et rapides capturèrent l'entière attention de Bokuto, qui trouva le suspens de cette mise en scène particulièrement haletant. Il avait l'impression de regarder un film.
— La nuit, commença finalement Kenma, il y aura plus d'hommes de main dans le secteur. Ils ne peuvent pas patrouiller de jour sans se faire remarquer, et ils n'ont pas à le faire puisque la sécurité du musée surveille déjà assez l'endroit. Ce sera bien plus facile à contourner. En clair, si on veut être efficace, on doit s'en occuper lorsque le musée est ouvert.
Une grimace dut lui échapper, puisque Kuroo s'empressa d'ajouter :
— On a un plan, ne t'en fais pas pour ça. Kenma va tout t'expliquer.
L'intéressé ouvrit le sac puis se tourna vers Bokuto. Il s'assura de croiser son regard avant de prendre une profonde inspiration. Parler autant semblait lui déplaire.
— Tu es prêt ?
Il acquiesça, déterminé.
— Bon, première chose, vous ne serez que tous les deux sur place. Je vous attendrai un peu plus loin dans la voiture pour qu'on puisse partir rapidement. Et je vous préviendrai si je vois quoi que ce soit.
— Par téléphone ? s'enquit Bokuto.
Ses interlocuteurs échangèrent un regard amusé, comme si sa remarque était particulièrement candide.
— Non, répondit enfin Kuroo avec un sourire dont Bokuto se serait passé, on va te passer une oreillette pour communiquer. C'est bien plus discret. Regarde.
Il se défit à son tour de l'ordinateur en le posant sur la commode, puis sortit de sa poche une petite boîte rectangulaire. Un discret dispositif et plusieurs oreillettes couleur chair se trouvaient à l'intérieur.
— Trop cool ! s'exclama-t-il alors, enthousiasmé par ces accessoires dignes de films d'espionnage. Ça veut dire qu'on va tous pouvoir s'entendre ?
— Eh ouais, t'as vu ça ? Et c'est des modèles dernier cri, le top du top.
— Bref, reprit platement Kenma. Il y aura sûrement des fouilles de sécurité à l'entrée, donc vous n'allez pas pouvoir prendre l'équipement avec vous. Kuro rentrera en premier, pendant que toi, Bokuto, tu feras le tour par l'extérieur du bâtiment. Kuro, montre-lui les plans, s'il te plaît.
Celui-ci s'exécuta, non sans avoir d'abord fait examiner à Bokuto les incroyables oreillettes sous toutes les coutures. En quelques clics, il lui présenta plusieurs cartes satellites et plans de ce qui devait être le musée en question.
— Il y a des toilettes de ce côté du bâtiment, lui indiqua Kenma en montrant une des images du doigt. En reconnaissance on a vu qu'il y avait une ouverture, c'est par là que tu feras entrer le sac à l'intérieur.
— Mais…
— Je serai là pour le récupérer, le rassura Kuroo.
— Et après tu rentres pour retrouver Kuro, d'accord ? On sera là pour te guider, ce sera simple.
Bokuto acquiesça, apaisé par l'assurance dont témoignaient ses deux futurs acolytes. Ils lui expliquaient chaque étape avec une étonnante nonchalance, comme si ces modes opératoires étaient excessivement banals. Ce comportement trahissait toute leur expérience, et cela le rassurait beaucoup. Il avait affaire à des professionnels, et à les entendre, il était à présent persuadé que tout se déroulerait sans accroc.
— Et c'est quoi qu'il y a dans le sac ? demanda-t-il, curieux, en croisant les bras.
Kenma plongea sa main dans ledit sac ; il en récupéra un imposant boîtier noir, incrusté de plusieurs LED.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Un dispositif pour déverrouiller les serrures magnétiques. Ce sera pour entrer dans la réserve. Kuro sait l'utiliser… normalement.
L'intéressé lui tira la langue.
— Et si jamais il y a beaucoup de mercenaires sur place…
Lorsque Kenma sortit deux armes à feu du sac, aussi banalement que s'il eut s'agit d'une paire de chaussures, Bokuto ne put s'empêcher de reculer.
— C'est des vrais ? s'enquit-il en retenant son souffle.
— Oui.
— T'inquiète, Bokuto, ils seront chargés avec des tranquillisants. C'est juste au cas où.
Cette réponse ne le rassura guère. Il fixa les deux pistolets intensément, et frissonna en se demandant avec appréhension comment Kuroo avait pu acquérir toute cette panoplie d'armement illégal.
— Je ne veux pas toucher à ça, déclara-t-il après un moment.
— T'as déjà fait du laser game, non ? Dis-toi que c'est presque la même chose.
— C'est pas ça… Je veux juste pas tirer sur des gens, tranquillisants ou pas.
— Eux ils n'hésiteront pas, tu sais.
Bokuto secoua la tête. Les arguments de Kuroo ne le convaincraient pas, peu importe sa détermination : l'aider ne lui posait aucun problème, mais avoir recourt à des méthodes aussi dangereuses lui nouait d'avance l'estomac.
Il ne voulait pas d'incidents de ce genre sur la conscience.
— Bon, fit Kuroo en comprenant que son avis ne changerait pas. De toute façon, on n'aura peut-être pas à les utiliser. Je m'en occuperai, au pire.
— Je peux continuer ? s'impatienta Kenma.
— Vas-y, nous sommes tout ouïe, très cher.
Kenma laissa échapper un soupir.
— Une fois que vous serez dans la réserve, ce sera à vous de gérer. Comme on l'a dit, il y aura peut-être des mercenaires, plusieurs sas de sécurité à contourner, ce genre de choses. Il faudra repérer la chimère et partir aussi discrètement que possible, à vous de voir la sortie la plus pratique sur le moment. Voilà, c'est à peu près tout. Tu as des questions ?
— Pas vraiment, je crois que j'ai tout compris.
Son enthousiasme s'était quelque peu amenuisé, mais il avait tout de même retenu son rôle dans la mission ; faire passer un sac par une fenêtre, c'était loin d'être insurmontable.
— Et puis, enchaîna Kuroo en se penchant sur lui, le coude sur son épaule, je serai avec toi s'il y a un souci.
— En tout cas, dis comme ça, ça a l'air assez facile !
— Mais oui, et ce sera rapide ! On récupère la chimère et on se barre, ils vont rien voir venir.
Bokuto offrit un grand sourire à son meilleur ami, lui tapant vigoureusement dans la main qu'il venait de lever. De son côté, Kenma rangeait silencieusement le matériel dans le sac ; il ajouta après plusieurs minutes, d'un ton parfaitement détaché :
— Par contre, Kuro, si tu recroises Monsieur Milan, tu seras gentil de l'éviter. J'ai pas envie d'un nouvel échec à cause de lui.
Une grimace traversa le visage du concerné. Il passa une main à l'arrière de son crâne, comme s'il était embarrassé.
— Tu dis ça comme si je l'avais fait exprès.
Kenma parut sceptique. Même Bokuto, qui n'était pourtant pas la cible de ce regard désabusé, se sentit mal à l'aise. Mais il préféra garder le silence pour le moment, et observer son meilleur ami se débrouiller.
Ce qui était, sans mentir, plutôt amusant.
— C'est quand même pas ma faute s'il était là au mauvais moment, si ? reprit Kuroo.
— Non, bien sûr. Ça devient ta faute quand tu choisis de l'aborder, que tu te mets à le provoquer et à faire le malin.
À ces mots, Kuroo mit une main contre son cœur, l'air solennel malgré un petit sourire piètrement dissimulé.
— Kenma, je te promets que si on revoit Monsieur Milan, on l'évitera. Je ne lui dirai pas un mot. Je ne le regarderai même pas.
Kenma leva les yeux au ciel.
— Tu vois, tu fais encore le malin.
— C'est qui « Monsieur Milan » ? se décida enfin à demander Bokuto.
Ils répliquèrent presque instantanément :
— Un sale type.
— Un mercenaire qu'on a croisé plusieurs fois.
La réponse catégorique de son meilleur ami fit sourire Bokuto : c'était rare qu'autant de ressentiment teinte ses propos.
— T'as pas l'air de beaucoup l'apprécier, Kuroo.
— Ce mec est un danger. Tu sais, le genre de manipulateur qui te charme pour mieux te poignarder après. Et en plus il n'a aucun humour.
— Il dit ça parce qu'il s'est fait avoir, ajouta discrètement Kenma.
L'indignation lisible sur le visage de Kuroo l'amusa presque autant que le commentaire sans pitié de son partenaire.
— Arrête, il nous avait piégés depuis le début à Milan.
Kenma fit mine de réfléchir, une main sur le menton.
— Ah bon ? Il me semblait pourtant t'avoir prévenu une ou deux fois… bizarre…
— Pourquoi ça ne m'étonne pas ? railla Bokuto sans cacher son sourire moqueur.
— Alors mon gars, laisse-moi te dire que toi tu te serais aussi fait avoir comme un bleu.
— T'en sais rien, ça.
— Ah non, c'est vrai que c'est pas du tout ton genre de te faire avoir par des mensonges et un beau visage.
Bokuto croisa les bras, les sourcils froncés.
— Tu sais, j'ai changé depuis le lycée.
— C'est pas la question, crois-moi. Personne n'aurait rien pu faire contre lui.
— Mouais, lança Kenma en faisant la moue.
— Non mais… Bon, Bokuto, tu sais quoi, je vais t'expliquer ce qu'il s'est passé à Milan. T'auras qu'à juger par toi-même.
— On n'a pas le temps pour ça…
— Mais si, mais si, tu vas voir.
Un soupir et un hochement de tête ponctuèrent cette déclaration. Bokuto finit par imiter Kenma et partit s'asseoir sur le lit, les yeux posés avec attention sur son meilleur ami. Quelque chose lui disait que ce récit pourrait facilement s'éterniser.
C'était il y a deux ans. Kuroo, alors jeune et insouciant, contenait difficilement son impatience : c'était son tout premier voyage en Italie. Et, bien au-delà de l'importance de leur mission, la richesse culturelle et gastronomique que ce pays avait à leur offrir l'enchantait énormément. Peu après leur arrivée, Kenma et lui avaient pu se délecter des charmes d'un délicieux restaurant milanais, et il attendait à présent leur contact dans le hall d'un grand hôtel, confortablement installé dans l'un des sofas.
Kuroo chantonnait distraitement, balayant du regard les différents pensionnaires qui profitaient des somptueux canapés et rafraîchissements mis à leur disposition ; il patientait, tentant de deviner si leur collaborateur se cachait parmi ces hommes d'affaires extrêmement bien habillés.
— Au moins, tu fais tellement tache que Monsieur Leone n'aura pas de mal à te reconnaître, lui annonça Kenma dans l'oreillette.
Cette remarque le fit sourire.
— Dis tout de suite que je m'habille mal.
— Par rapport aux autres en tout cas c'est vraiment pas terrible.
— Je suis décontracté, corrigea-t-il car en toute honnêteté, sa tenue ne manquait pas d'élégance. Si tous ces clowns ont envie de mourir de chaud dans leur costard-cravate, c'est leur problème.
— Tu devrais arrêter de me répondre, tout le monde va croire que tu parles tout seul.
— Ah, donc je dois accepter les critiques en silence ?
— Hm hm.
— Très bien, je retiens.
— Il ne devrait pas tarder, l'informa plus sérieusement Kenma. Reste attentif et je t'en supplie n'essaie pas de faire l'accent italien.
— Hm hm, lui répéta-t-il, ce qui lui valut un léger soupir.
Il avait tout de même passé les dernières semaines à apprendre les rudiments de la langue et, sans être trop arrogant, il avait atteint un niveau plus que respectable. Sans doute leur informateur, ce fameux Monsieur Leone, apprécierait-il l'effort.
C'était lui qui avait choisi le lieu, la date et l'heure du rendez-vous. Kenma était entré en contact avec lui depuis maintenant quelques semaines : il s'agissait d'un membre d'une agence de recel d'informations confidentielles établie en Italie, et avec qui ils avaient déjà traité par le passé. Grâce à ses connaissances et à ses contacts, ils pourraient fomenter un plan, monter une opération et ne pas s'attarder sur cette affaire plus de quelques jours. C'était l'avantage de travailler avec des natifs.
Kuroo, quelque peu distrait par la qualité de son propre humour, fut bien surpris de se faire brusquement aborder, sans qu'il y soit préparé :
— Non viene qui spesso, vero ?
L'interpellation étonna Kuroo, qui leva alors les yeux vers son interlocuteur. Un homme dans la vingtaine l'observait, un léger sourire au bord des lèvres et une élégance saisissante parant chacun de ses traits. De son teint pâle à ses cheveux noirs faussement négligés, tout chez lui attirait le regard.
Ce qui le rendait donc, sans conteste, très séduisant.
Ses yeux en amande l'intriguèrent quelques secondes, mais il ne s'y attarda pas.
— Je ne sais pas si c'est lui, fit la voix de Kenma dans son oreillette. Tu as compris ce qu'il a dit ?
Refusant qu'on dénigre son niveau d'italien plus longtemps, il offrit à son interlocuteur son plus beau sourire et une main tendue, que celui-ci accepta volontiers avant de s'installer dans le fauteuil d'en face.
— È un piacere conoscerti.
S'il n'avait pas été distrait par le faible rire de ce mystérieux étranger, Kuroo se serait certainement méfié de sa réponse, dans un japonais tout aussi parfait que son italien :
— Vous préférez parler en japonais ?
Quelque peu embarrassé, Kuroo se passa une main derrière la nuque.
— Mon accent est si mauvais que ça ?
Nouveau rire. Légèrement moqueur, toujours aussi captivant. Un sourire trouva le chemin de ses propres lèvres.
— Un peu. Mais vous essayez, c'est déjà pas mal.
— Quel est votre nom ?
L'homme reprit soudain son sérieux.
— Je suis Leone. Votre contact à Milan.
Le visage de Kuroo dut trahir son étonnement, puisqu'il renchérit aussitôt :
— Vous êtes bien ici pour Figorito ?
— Oui… mais pour être honnête je ne m'attendais pas à rencontrer un Japonais pour ce job.
Leone porta une main contre sa poitrine, presque amusé.
— Vous êtes déçu ?
— Non, pas du tout ! Je suis… surpris, c'est tout.
— Mes parents se sont installés en Italie il y a trente ans. Je suis né ici. Mais on n'est pas là pour parler de moi.
— J'ai du temps devant moi, annonça Kuroo en s'installant posément contre le dossier de son fauteuil.
Sa proposition et son sourire charmant se heurtèrent toutefois à une tête poliment secouée ainsi qu'un « Kuro... » très las de la part de Kenma.
— On n'a pas tous cette chance. Je vais essayer d'être bref.
Il sortit de son sac un porte-document, qu'il plaça sur la petite table devant eux.
— Alors, le domaine Figorito. J'imagine que vous n'êtes pas encore partis en reconnaissance ?
— Pas encore, non.
— Bon. Une des équipes avec lesquelles nous travaillons a découvert une dépendance souterraine pendant leur cambriolage. Juste ici. Ils n'ont pas eu le temps d'y entrer ou d'explorer la zone, mais ils ont pris quelques photos, comme je l'ai déjà expliqué à votre associé.
Les clichés étaient rangés dans une petite enveloppe transparente. Kuroo les parcourut rapidement : son attention s'arrêta sur l'une d'entre elles. Un pan de roche et une curieuse marque, presque effacée par le temps et l'érosion, gravée dans la pierre.
Le symbole ne lui était pas inconnu.
— Vous voyez quelque chose d'intéressant ? lui demanda Leone, qui ne le quittait pas des yeux.
— Hmmm… je crois oui.
Il croisa son regard et lui sourit. Puis il se décida enfin à lui montrer la deuxième chose qui avait retenu son attention.
— Cette gravure ne vous dit rien ? Elle est un peu abîmée et la photo n'est pas de très bonne qualité, mais regardez…
— C'est… un serpent qui mange un enfant, déclara Leone après quelques secondes à examiner ce que Kuroo lui indiquait.
— En fait, si on veut être plus précis, c'est une guivre halissante. C'est le blason de la famille Visconti. Donc cet endroit doit au moins dater du XIIIe siècle. Au moins.
Leone parut étonné. En fait, il était sûrement estomaqué des capacités d'observation et de déduction incroyables de Kuroo ; son haussement de sourcils le trahit.
— C'est donc une propriété des ducs de Milan… raisonna-t-il.
— Sûrement, confirma Kuroo en acquiesçant.
Leone le jaugea silencieusement, sans réussir à masquer l'intérêt logé dans ses pupilles.
— Vous n'êtes pas mauvais.
— Et j'ai beaucoup d'autres qualités.
Un soupir résonna dans le creux de son oreille.
— C'est peut-être des catacombes, alors.
— Ou bien l'entrée d'un tunnel menant autre part, ou alors une chambre forte… Il faudra entrer pour le savoir. On fait toujours 50/50 pour les bénéfices, n'est-ce pas ?
Leone hocha la tête.
— Si vous sortez de là vivant, bien entendu.
— C'est bien pour ça que l'on travaille ensemble, mon cher.
Kuroo ne s'était pas non plus méfié du sourire malicieux qui avait suivi. Avec du recul, il aurait peut-être dû.
— On a mis sur écoute Signore Figorito. Il ne se doute de rien pour le moment, donc vous avez l'avantage. J'imagine que son système de sécurité ne devrait pas vous poser de problèmes ?
— Non, ça va aller de ce côté là aussi.
— Très bien. Vous êtes libre demain soir ?
— Tout dépend de ce que vous avez à me proposer, déclara-t-il avec un grand sourire.
— Tu vas me faire regretter de ne plus travailler avec Oikawa, je te jure, soupira Kenma.
Ce fut la seule réponse apportée à sa remarque ; Leone choisit de l'ignorer.
— Il y aura un vernissage au musée Poldi Pezzoli. Il y sera. Je nous ai obtenu deux invitations, ce sera l'occasion d'obtenir des informations sur Figorito avant d'établir un plan.
Il lui tendit une enveloppe.
— Grazie mille.
— Là-bas, il faudra s'assurer qu'il ne se doute de rien. Signore Figorito est connu pour ses liens avec la mafia et certains groupes mercenaires.
— C'est noté.
— Voilà, c'est tout pour moi. On se retrouve demain, alors. Mon numéro de téléphone est dans l'enveloppe, pour qu'on puisse rester en contact.
— C'est purement professionnel, n'est-ce pas ?
Leone se contenta de presser doucement son épaule, sans cacher son petit sourire.
— Provi a vestirsi meglio domani, répondit-il en partant.
Voici donc l'essence de sa toute première rencontre avec Leone. Plein de confiance et d'innocence, le jeune Kuroo était à mille lieues de se douter que…
— Il ment. Bokuto, n'écoute pas ce qu'il raconte, c'est n'importe quoi.
Kuroo, ainsi interrompu dans son récit passionné, se tourna vers son partenaire avec étonnement, la bouche encore ouverte. La stupeur outrée dont il faisait à présent preuve, et sur laquelle il insistait en clignant plusieurs fois des yeux, amusa fortement Bokuto.
— Comment ça c'est n'importe quoi ?
Kenma haussa les épaules, toujours confortablement installé sur le lit. Il s'était presque allongé lorsqu'il avait compris que Kuroo ne se contenterait pas d'un bref résumé ; il restait donc avachi, les coudes nonchalamment ancrés dans le moelleux du matelas, à côté d'un Bokuto très attentif.
— Je suis presque sûr qu'il n'avait pas l'air aussi intéressé.
Kuroo fit mine de réfléchir, sceptique.
— Mais tu n'en es pas certain. Et puis, toi tu ne l'avais pas en face de toi, tes souvenirs sont moins… vivides.
— Pourtant je me souviens très bien l'avoir entendu mentionner qu'il avait déjà quelqu'un pendant le vernissage… Remarque, si c'est ça ta vision des choses ça ne m'étonne pas que tu te sois fait avoir.
— Ah, donc Leone c'est Monsieur Milan ? s'exclama Bokuto en se tournant vers son meilleur ami.
Ce dernier le pointa du doigt.
— Ah, merci ! Tu vois, Kenma, je ne suis pas le seul à tomber dans le piège !
— Vu comment tu racontes ça en même temps…
Bokuto ne savait s'il était davantage complimenté ou insulté, mais il préféra pour une fois ne pas se faire remarquer. Même s'il tendait instinctivement à croire sans détour la version de son meilleur ami, contredire Kenma lui apparaissait comme une grave erreur.
— Et donc, fit-il finalement, qu'est-ce qu'il s'est passé ensuite ?
Puis il répondit au regard blasé de Kenma – un regard qui semblait dire : « Pourquoi tu l'encourages » – d'un petit sourire presque timide. C'était plus fort que lui, il avait toujours adoré la façon dont Kuroo racontait les histoires.
— Eh bien, reprit Kuroo sans chercher à dissimuler son plaisir, tout s'est très bien passé. Le vernissage était très bien, Leone – ou Monsieur Milan, comme tu préfères – était avenant, vraiment serviable et, n'en déplaise à Kenma ici présent, très charmant. Il nous a donné plein d'infos utiles pour préparer notre coup, et on a même pu approcher Figorito sans souci.
— Parce qu'il voulait gagner notre confiance et qu'il voulait qu'on baisse notre garde… ce que tu as fait à merveille.
Kenma tourna la tête vers Bokuto lorsqu'il remarqua sa confusion.
— Monsieur Milan travaillait pour Figorito depuis le début. Il avait éliminé le vrai Leone et s'était fait passer pour lui pour neutraliser tous les groupes intéressés par les catacombes des Visconti.
— Et il est Japonais ?
— Ouais, il bosse pour Tsubaki, un groupe de mercenaires. Ils ont dû être choisis à cause des informations récupérés chez Leone. Figorito a dû apprendre qu'on était Japonais, et il les a engagés en conséquence.
— Et Monsieur Milan devait être leur type avec le meilleur niveau d'italien, poursuivit Kuroo. Et, pour ma défense, il était vraiment très bon.
— Comment vous vous êtes rendu compte du problème du coup ?
— Eh bien, après quelques semaines, une de nos tentatives pour nous introduire dans la villa a vraiment foiré, alors qu'on avait tout planifié avec Monsieur Milan. L'endroit était rempli de gardes armés jusqu'aux dents. On a vraiment failli se faire tuer, j'en ai réchappé de peu. Sur le coup, on s'était dit que c'était une coïncidence, qu'on n'a vraiment pas eu de chance…
Kuroo avisa un instant Kenma avant de se reprendre :
— Bon d'accord… je me suis dit que c'était une coïncidence. Et le lendemain, je reçois un message de Monsieur Milan. « J'ai appris ce qu'il s'était passé. RDV ce soir, baci e abbracci » tout ça tout ça.
Kenma décida enfin de se lever.
— Non, laisse-moi raconter la suite, j'insiste. Tu vas voir que cette situation aurait très bien pu être évitée…
Quinze heures, message reçu. Kuroo ne pouvait s'empêcher de sourire comme un imbécile, à tel point qu'il semblait presque avoir oublié l'échec cuisant d'hier soir.
— Je viens de recevoir un message de Leone, annonça-t-il à Kenma avec une nonchalance travaillée.
— Tu l'as prévenu pour hier ?
— Pas besoin, il a déjà l'air au courant. La nouvelle a dû se répandre dans le quartier.
Kenma fronça les sourcils en parcourant les quelques lignes du message sur le portable que Kuroo lui tendait.
— Ça m'étonnerait que Figorito ait laissé passer quoi que ce soit à ce sujet… Demande-lui comment il l'a su. Et aussi pourquoi ses informations n'étaient pas fiables.
— Je lui en parlerai ce soir.
Kenma arqua un sourcil.
— Tu vas vraiment y aller ?
— Pourquoi pas ?
— Parce qu'on devrait faire profil bas pendant quelque temps. On est sûrement recherchés dans le quartier, voire dans la ville. Et parce que c'est peut-être pas Leone qui t'envoie ce message, ajouta-t-il en avisant le téléphone. Je ne vois pas comment il aurait pu être au courant.
— Un de ses contacts sûrement, répondit Kuroo car c'était un imbécile.
— Hm hm… moi je ne le sens pas. S'il voulait parler, il le ferait d'une façon plus sûre…
— Je prendrai une oreillette alors, si ça peut te rassurer.
— Ah parce que tu ne comptais pas en prendre ?
— Eh ben…
Kuroo lui sourit, penaud. Il n'avait pas pour habitude de manquer de professionnalisme : d'accord, il aimait faire le malin plus souvent que nécessaire, mais il était aussi conscient des risques et savait faire preuve de sérieux quand la situation le demandait.
Mais ce n'était apparemment pas le cas aujourd'hui.
— Kuroo, j'espère que tu es conscient que si ce n'est pas un piège – ce qui m'étonnerait beaucoup – ce sera une entrevue purement professionnelle ? C'est pas parce qu'il t'intéresse que c'est réciproque.
— Woah, merci du soutien.
— De rien. Maintenant, si tu pouvais te concentrer sur l'opération qu'on va devoir recommencer plutôt que te demander si oui ou non tu vas pouvoir mettre notre contact dans ton lit, ce serait vraiment génial.
Kuroo grimaça, mais il n'ajouta rien de plus. Il réussit tout de même à convaincre Kenma de le laisser aller à l'entrevue, tout en lui assurant de se montrer prudent et de rester sur ses gardes.
Kenma fit la bêtise d'accepter.
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— Merci d'être venu, le salua Monsieur Milan en refermant la porte de la chambre d'hôtel derrière lui.
— Pas de problème, répondit bêtement Kuroo.
Il lui fit signe de s'asseoir et lui proposa une tasse de thé, que Kuroo refusa poliment.
— Bon, commença-t-il en s'installant à son tour, c'est vraiment dommage pour hier soir. Qu'est-ce qu'il s'est passé ?
— Trop de sécurité. Vous ne nous aviez pas dit que Figorito avait autant de gardes. L'endroit était censé être désert, non ?
— Il a dû faire des changements de dernière minute.
— Et comment avez-vous su pour hier soir, d'ailleurs ?
Au moins, Kuroo ne baissait pas totalement sa garde.
Son interlocuteur permit au silence de s'étirer, le temps de boire une gorgée de thé brûlant.
— Figorito en a parlé à une de ses relations en Sicile. Peut-être un Don ou quelque chose comme ça. Au moins, il n'a pas encore remarqué qu'il était sur écoute.
— Il veut sûrement encore renforcer la sécurité après notre effraction…
Si cette réponse satisfit Kuroo, elle ne plut que très peu à Kenma.
— Pourquoi voudrait-il des renforts avec tous les hommes qu'il a déjà engagés sans qu'on le sache ? marmonna-t-il dans l'oreillette.
— Possible, répondit Monsieur Milan. Quand comptez-vous réessayer ?
— Euh… Je ne sais pas trop. Il faut qu'on revoie notre stratégie d'abord.
— Ne traînez pas. Si la mafia sicilienne est impliquée, ça va être encore plus difficile.
— On n'a pas vraiment le choix. Mais je vous préviendrai quand on décidera d'une date pour notre opération.
Il avait potentiellement menti ; dans tous les cas, si Monsieur Milan ne l'avait pas relevé, il ne croyait peut-être déjà plus les sourires et les déclarations assurées de Kuroo.
Ou peut-être que, tout simplement, il en avait assez de l'attention constante qu'il recevait de sa part. Ce qui était tout à fait compréhensible.
Il posa alors sa tasse sur l'accoudoir avant de demander, d'une voix qui enchanta Kuroo autant qu'elle alarma Kenma :
— Si vous n'avez pas de plan B, pourquoi êtes-vous venus ?
— Pour voir la suite du plan avec vous. Et pour le plaisir de votre compagnie, aussi.
— Vous me flattez, répondit-il d'un ton tout sauf flatté. Mais vous avez déjà réussi à réchapper du domaine, je ne peux plus faire grand-chose à ce stade. Vous savez à quoi vous attendre, maintenant.
— Je dois encore en discuter avec mon associé.
Monsieur Milan décida alors de se lever.
— Cette opération ne doit pas s'éterniser, répéta-t-il en faisant les cent pas. On a des délais à respecter, et plus on attend, plus Figorito sera préparé.
— Ça n'a vraiment pas l'air de lui plaire, fit remarquer Kenma.
Kuroo – comme toujours – choisit bien mal son moment pour faire le malin.
— Mieux vaut prendre son temps, vous ne pensez pas ? Le résultat n'en sera que plus satisfaisant.
Monsieur Milan s'arrêta tout près de lui. Lui fit face.
Lui offrit un sourire.
— Vous n'abandonnez jamais, hein ?
Et lorsqu'il effleura doucement sa joue du bout des doigts, Kuroo perdit toute sa vigilance.
— La persévérance est une de mes plus grandes…
Il s'étrangla au milieu de sa phrase quand une seringue se planta dans son cou. Une seconde suffit au contenu, quel qu'il soit, pour entrer dans son organisme, et dix de plus furent nécessaires avant qu'il ne s'effondre de son siège, luttant contre sa propre respiration erratique.
— Kuroo ? demanda Kenma. Tout va bien ?
— Sakusa, c'est moi. La cible est appréhendée, je le ramène au QG. Non, on a déjà perdu assez de temps. Je n'avais plus la patience. On le fera parler de toute façon, j'arrive.
Et voilà donc comment Kuroo se fit avoir, et comment il compromit totalement l'opération de Milan. À cause de cet incident, Kenma dut se démener pour le sortir des griffes de Tsubaki. Il dut même faire appel à un vieil associé, particulièrement exubérant, et qui lui offrit ses services à un prix vraiment indécent.
— Tu oublies quand même de préciser que c'est aussi à cause de ça que j'ai des problèmes de confiance maintenant, intervint Kuroo.
Kenma l'avisa sévèrement, les bras croisés.
— Un problème avec ma version des faits ?
— Non, ça va. Je passe un peu pour un con, mais j'imagine que je l'ai mérité. Ça aurait pu être pire. Alors, Bokuto, poursuivit-il en se tournant vers lui, qu'est-ce qu'il faut retenir de cette histoire ?
L'intéressé les observa tour à tour, l'esprit encore occupé à assimiler le récit que ces quelques minutes. Kuroo n'avait pas menti : il avait vécu des aventures aussi dangereuses qu'incroyables.
— T'as vraiment été kidnappé par un groupe de mercenaires ?
— Malheureusement, oui.
— Ils t'ont fait quoi ? demanda Bokuto, dont la curiosité se teintait maintenant d'appréhension.
— Crois-moi, tu veux pas savoir. Ils sont pas du genre à rigoler, Tsubaki.
Bokuto déglutit. L'air étonnamment sérieux que son meilleur ami arborait le fit frissonner. Il n'avait aucune envie de se retrouver face à Tsubaki, ou Monsieur Milan, ou n'importe quelle personne dangereuse et armée.
Kenma, quant à lui, soupira en secouant la tête.
— Et c'est ces types-là qu'on va croiser ? continua Bokuto.
— Eh oui. Mais t'inquiète, notre objectif c'est de les éviter. Surtout s'il y a Monsieur Milan avec eux. Je l'ai pas loupé l'autre fois, il doit être bien vénère.
— Bref, le coupa brusquement Kenma en se tournant vers Bokuto, on a déjà assez perdu de temps comme ça. Tu es sûr que tu as tout compris ? Tu te sens prêt ?
Il n'en était pas exactement certain, mais le regard que lui lançait maintenant Kenma l'intimida plus que de raison.
Il finit tout de même par acquiescer.
— Très bien. On y va, alors.
— Euh… Kuroo ? s'exclama Bokuto, d'une voix beaucoup trop forte. Tu m'entends ?
Celui-ci pressa une main contre son oreille, déjà souffrante du volume sonore qu'elle recevait à travers l'oreillette. Il grimaça, vérifia qu'il était toujours la seule personne présente dans les toilettes du musée, puis consentit à répondre, légèrement agacé :
— Je t'entends très bien, c'est pas la peine de crier. Tu vas te faire repérer.
— Désolé !
— T'es en position là ?
— Oui, chuchota-t-il alors, je suis en dessous de la fenêtre, là. Mais…
Le regard de Kuroo se porta à son tour sur cette fameuse fenêtre, que Bokuto observait depuis l'extérieur. Elle n'était pas bien large et s'étendait sur toute la longueur du mur, à plus de trois mètres du sol.
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— Elle n'avait pas l'air aussi haute sur les photos !
— La voie est libre, les gars, les informa Kenma. Dépêchez-vous avant que quelqu'un ne remarque Bokuto.
— T'as une bonne détente, non ? T'es quand même le meilleur volleyeur du Japon, c'est largement faisable.
Bokuto marmonna quelque chose, trop rapidement pour que Kuroo en comprenne un seul mot. Après un nouveau regard en direction de la porte, celui-ci grimpa sur le lavabo le plus proche de la cible et, lorsqu'il fut debout et qu'il put atteindre la poignée, une main posée contre le plafond pour garder l'équilibre, il ouvrit la fenêtre au maximum.
— Vas-y, balance le sac, vite !
Plusieurs essais furent nécessaires, mais Kuroo réussit à rattraper in extremis le sac par son anse lorsque Bokuto s'élança pour la quatrième fois. Il dut le tirer un peu brutalement pour le faire entrer dans la pièce, mais rien ne sembla se casser à l'intérieur.
— C'est bon ?
— Ouais, l'affaire est dans le sac.
Le rire de Bokuto masqua très bien le silence désemparé de Kenma. Kuroo retomba rapidement sur le sol puis s'engouffra dans l'une des cabines. Il rangea le matériel dans son propre sac à dos, un grand sac de randonnée qui, s'il le faisait passer pour un gros touriste, n'attirait pas énormément l'attention.
— Bokuto, déclara Kenma, va rejoindre Kuroo maintenant. N'oublie pas de retirer ton oreillette quand tu passes par la sécurité. Les capteurs ne la détecteront pas, mais garde-là bien dans ta manche au cas où.
— D'accord, j'arrive !
Lorsque son organisation lui parut convenable, il quitta les toilettes, non sans saluer au passage le vieil homme qui entra au même moment, puis il partit se fondre parmi les visiteurs contemplant les diverses antiquités exposées.
Il était déjà venu ici, dans le cadre de ses études : c'était un charmant petit musée, et, malgré son excentration, il ne regorgeait pas moins de véritables trésors archéologiques, de formidables trouvailles qui méritaient la plus grande attention.
En flânant dans quelques salles, le contenu de l'une des vitrines interrompit immédiatement sa déambulation sans but. Un disque en bronze, certes terni par le passage des siècles, mais dont l'aspect et les irrégularités visibles ne laissaient aucun doute quant à sa nature…
Kuroo se pencha pour examiner l'objet de plus près.
Il s'agissait sans doute d'un miroir, et pas n'importe lequel.
— Kuro, commença la voix de Kenma dans son oreillette, le faisant presque sursauter. Je crois que Bokuto est bloqué à la sécurité.
Cette information le ramena brusquement à sa présente mission.
Une autre fois.
— Quoi ? Il n'a rien sur lui, pourtant.
— Je ne sais pas, il n'a toujours pas repris contact, et… attends, je vais augmenter la sensibilité de son oreillette, écoute…
Les pas de Kuroo le conduisirent plus à l'écart, dans une salle moins animée, et il porta une main contre son oreille pour tenter de déchiffrer les paroles étouffées qui parvenaient jusqu'à lui :
« … à Chaumet, vous connaissez ? C'est du platine ! Et c'est du sur-mesure, en plus ! J'ai eu du mal à me décider, mais j'adore le résultat ! J'espère que ça lui plaira... »
Ces quelques bribes, intelligibles à défaut d'être compréhensibles, laissèrent Kuroo plus que perplexe. Il fronça les sourcils.
— Mais qu'est-ce qu'il raconte ?
— Aucune idée… on dirait qu'il parle d'un bijou.
— Je vais voir ce qu'il fout, attends.
À rebours du sens de la visite, Kuroo se dirigea vers l'entrée, cherchant du regard son meilleur ami. Il n'eut aucun mal à le trouver : Bokuto était bien là, à discuter vivement avec l'agent de sécurité, un grand sourire aux lèvres et une petite boîte noire dans la main.
Cette vision alimenta davantage sa confusion, plus encore lorsqu'il remarqua l'air tout aussi enjoué de l'homme supposé fouiller ses affaires.
Il s'approcha discrètement, pour essayer de mieux comprendre la situation.
— Quand est-ce que vous allez lui demander ?
— Si tout va bien, demain ! J'ai vraiment trop hâte, ça fait des jours que j'ai tout préparé !
À cet instant, Bokuto tourna la tête et aperçut enfin Kuroo, à quelques pas de lui. Il lui offrit un grand sourire, puis, après quelques secondes de réflexion, il sembla se souvenir des raisons de sa présence ici, et il s'exclama précipitamment :
— Oh ! Désolé, mon ami m'attend ! Je peux entrer, c'est bon ?
— Vous pouvez y aller. Bonne visite, et bonne chance pour demain !
Bokuto répondit au sourire complice du vigile sous le regard étonné de Kuroo. Lorsqu'il finit par le rejoindre, il remit son oreillette avec très peu de discrétion, et son air béat ne quitta son visage qu'après avoir remarqué les yeux plissés de son meilleur ami.
— Désolé de t'avoir fait attendre, s'excusa-t-il alors, on peut y aller !
— C'était quoi ça ?
— De quoi ?
— L'étui noir que tu montrais au gars de la sécurité.
— Ah, ça !
Il ressortit ladite boîte de sa poche, tout guilleret, et la lui tendit, sans réussir à contenir l'enthousiasme qui bouillonnait visiblement en lui.
Kuroo ouvrit donc ce qu'il savait déjà être un écrin, mais resta pourtant médusé lorsqu'il se trouva face à l'anneau en platine glissé à l'intérieur.
Il cligna plusieurs fois des yeux. Sentit le regard impatient, presque pétillant de Bokuto posé sur lui, dans l'attente évidente d'une réaction de sa part.
— Eh ben… Bokuto Kōtarō va se marier…
Son ton était empreint d'un certain étonnement, presque sceptique, qu'il ne parvint pas à dissimuler. Les années passées loin de son meilleur ami devinrent soudain criantes, explicites : ils avaient pris des chemins radicalement différents, et il commençait tout juste à en prendre conscience.
Bokuto allait se marier. Voilà bien une idée qui n'aurait jamais effleuré l'esprit de Kuroo ; mais ce qui lui paraissait absurde et impossible était devenu le futur désiré de son meilleur ami.
Beaucoup de choses lui échappaient, et il n'aimait pas trop ça. Sa réaction pouvait sans mal le trahir.
Heureusement, Bokuto ne le releva pas et hocha frénétiquement la tête. La joie qui illuminait les traits de son visage le fit presque culpabiliser de son manque d'entrain flagrant.
— Donc c'est vraiment super sérieux cette histoire, se sentit-il obligé d'ajouter.
— Bien sûr ! Tu doutais ?
— … Non… mais je te connais, et t'avoueras que t'as un peu tendance à exagérer sur certains trucs. Je pensais pas que ça allait si bien que ça dans ton couple, surtout vu que tu ne sais… Bref. Mais c'est tant mieux pour toi ! Tu penses qu'il va dire oui ?
Kuroo s'insulta mentalement. Il devrait vraiment arrêter de parler.
— Eh ben, on n'a jamais trop abordé le sujet, donc je ne suis pas sûr, mais… je pense que oui, avoua-t-il avec un semblant de timidité dans le sourire. On est vraiment bien ensemble, et je ne veux pas que ça change.
— Adorable. En tout cas félicitations, mec. Tu mérites que du bonheur.
— Merci ! T'as vu elle est belle, hein ?
Le regard de Kuroo se reporta à nouveau sur la bague. Un anneau torsadé surmonté d'un diamant. Sobre et élégant. Même s'il n'était que peu versé en orfèvrerie, il devinait sans mal la qualité et la valeur de ce bijou.
— Elle est superbe. Ça a dû te coûter une fortune.
— Eh ben…
— Toutes mes félicitations, Bokuto, intervint soudainement Kenma, mais est-ce que vous pouvez parler de ça en allant vers la porte ?
L'interpellé grimaça comme s'il venait de recevoir un carton jaune en pleine finale, puis murmura un discret « Désolé » en rangeant l'écrin.
Kuroo se mit en marche vers l'objectif, mais incita tout de même son meilleur ami à continuer après lui avoir fait signe de le suivre.
— Tu disais ?
— Oui, donc… j'allais dire que j'avais un peu hésité, parce que Keiji ne porte pas vraiment de bagues, mais bon, je ne peux pas faire de demande sans bague de fiançailles, si ? J'aurais peut-être dû acheter directement une alliance… Tu penses que j'ai eu tort ? J'ai demandé sur Internet, mais…
— Non, c'est très bien comme ça, t'inquiète !
Il appuya ses propos d'une tape amicale sur l'épaule.
Ils adoptèrent une allure plus lente à l'entrée d'une salle particulièrement fréquentée. Un groupe de touristes se massaient devant une armure antique, et ils firent mine de s'y intéresser un moment, histoire de n'éveiller aucun soupçon.
— Par contre, reprit Kuroo en examinant distraitement les différents objets exposés, il faudra vraiment que je le rencontre, ce Keiji.
— C'est toi qui as refusé de venir ! Keiji avait proposé que tu viennes manger à la maison ce soir !
Ils passèrent de nouveau devant le miroir ancien, mais Kuroo ne lui accorda cette fois-ci qu'un rapide coup d'œil.
— Ah, mais c'était avant de savoir que tu comptais lui passer la bague au doigt ! Si tout se passe bien avec la chimère, je viendrai boire un coup chez toi, c'est promis. Faut quand même que j'approuve ce type.
— Oh tu vas l'adorer, j'en suis sûr !
Kuroo répondit d'un sourire puis lui fit signe de tourner à droite, dans une autre pièce bien plus éparse en vitrines et en visiteurs. Tout au fond, il pouvait distinguer la porte de sécurité donnant accès à la réserve.
— Et sinon, ça fait combien de temps que tu te trimballes avec cette bague dans ta poche ?
— Ça va faire un mois. Quoi, ne me regarde pas comme ça, on n'a presque jamais le temps de se poser tranquille en ce moment, je n'ai pas encore eu de bonnes occasions ! Et je ne peux pas la laisser chez nous, imagine qu'il la trouve ! Tout serait ruiné !
— Au moins, oui. Bon, reprit-il après avoir discrètement observé les alentours, la voie a l'air libre. On devrait se dépêcher avant que quelqu'un arrive.
À première vue, aucun vigile ou garde de Tsubaki ne se trouvait là : sans doute ne voulaient-ils pas attirer l'attention, sur une porte déjà parfaitement sécurisée de surcroît.
Kuroo s'arrêta au niveau des dernières vitrines de la pièce avant de se tourner vers son meilleur ami.
— Je m'occupe de la porte, déclara-t-il. Toi, reste près de l'entrée, et si des gens approchent, je compte sur toi pour les tenir occupés. C'est bon ?
— Compris !
Sans attendre un instant de plus, Kuroo s'en alla déverrouiller la porte. Après s'être assuré qu'aucune voix ne s'élevait derrière, il avisa le panneau « Privé — Défense d'entrer » ainsi que le lecteur de carte magnétique surmontant la poignée. Puis il sortit le dispositif électronique de son sac et commença à le fixer par-dessus le mécanisme d'ouverture.
— Dis Kenma, c'est bien le bouton sur la droite pour verrouiller l'appareil, c'est ça ?
— Oui. Tu t'en sors ?
— Oui, c'est nickel, je voulais juste être sûr.
Il entra rapidement les commandes et eut un petit sourire satisfait lorsque les LED se mirent à clignoter d'une lumière rouge.
— C'est bon, y'a plus qu'à attendre quelques minutes. Quelqu'un a un secret honteux à m'avouer en attendant ?
— Tu savais que Bokuto comptait se marier ?
À ces mots, le regard de Kuroo, passablement surpris, se porta à l'autre bout de la pièce, où il pouvait distinguer, entre les rangées de vitrines exposant des reliques séculaires, les cheveux noirs striés de gris de Bokuto. Il contemplait le même objet depuis bien trop longtemps pour paraître naturel, et ses petits coups d'œil incessants vers la salle d'à côté n'étaient pas plus discrets.
— Euh…
— J'ai coupé son oreillette, lui assura Kenma, ne t'en fais pas. Alors ? Tu le savais avant de lui proposer ce travail ?
— Non, j'en savais rien, je l'ai appris en même temps que toi. Je pensais pas qu'il serait du genre à vouloir se poser tranquille…
— On dirait qu'il a beaucoup changé en sept ans.
Kuroo connaissait trop bien Kenma pour ne pas entendre le reproche derrière cette remarque au demeurant anodine.
— Qu'est-ce que tu veux dire ?
— Ben je t'avoue que quand tu m'as présenté la chose je ne m'attendais pas forcément à travailler avec un joueur international de volley sur le point de se marier…
— Je t'avais dit qu'il n'était pas du genre à poser beaucoup de questions, ce qui est vrai. Regarde, il a accepté de nous aider sans problème.
— Peut-être, mais plus ça va moins je comprends pourquoi il a accepté de te suivre dans tout ça.
Kuroo retint un soupir.
— Vas-y, Kenma, dis-moi ce que t'as sur le cœur.
— Pas grand-chose. Je pense juste que les gens qui ont des attaches, c'est pas l'idéal pour ce genre de travail. Je n'ai pas envie d'avoir toute la presse sportive sur le dos si les choses tournent mal. Et encore moins un conjoint qui n'a pas été mis au courant. Je ne pense pas que Bokuto ait conscience de tout ça.
Il y eut une pause de trois secondes avant qu'il ne rajoute :
— Et toi non plus, d'ailleurs.
— Je connais les risques, déclara fermement Kuroo. Je ne lui aurais jamais proposé ça si j'étais pas convaincu qu'il serait capable de nous aider. Il sait très bien dans quoi il s'est embarqué, il n'aurait pas accepté sinon.
— Si jamais…
— Si jamais il y a le moindre problème, le coupa-t-il, j'en assumerai l'entière responsabilité. Mais je te trouve bien négatif, Kenma. Y'a aucune raison que ça se passe mal. On va récupérer la chimère et Bokuto pourra retourner à sa petite vie plan-plan. Personne n'en saura rien, et tout le monde sera content.
Le silence s'étira. Le regard de Kuroo était fixé sur le clignotement des LED, dans l'attente de la moindre remarque.
Une lumière verte et continue apparut sur l'appareil lorsque Kenma répondit :
— Je te fais confiance, Kuro.
— Merci. La porte est ouverte, au fait, tu peux reconnecter Bokuto.
Il s'exécuta sans un mot, et après avoir été prévenu, Bokuto vint le rejoindre, avec une démarche qui se voulait à la fois rapide et discrète, mais qui réussissait l'exploit de n'être ni l'un ni l'autre. Kuroo le fit entrer, le suivit à l'intérieur de la réserve et, lorsque la porte fut refermée et que la pénombre les enveloppa, il rassembla tout son sérieux professionnel.
Il rangea l'appareil électronique et en profita pour sortir une des armes. Il ne chercha pas à proposer la deuxième à Bokuto : son air troublé l'en dissuada immédiatement. Il préféra donc lui donner le sac pour être plus libre de ses mouvements et pouvoir passer devant.
— La voie a l'air libre, chuchota-t-il à son attention. Reste derrière moi et ouvre l'œil.
Bokuto leva le pouce.
La réserve était étonnamment grande, considérant l'envergure du musée. Des rangées d'étagères s'étalaient à perte de vue, couvrant toute la longueur des murs et limitant fortement leur champ de vision.
— C'est super grand, fit remarquer Bokuto qui contemplait l'immense salle avec fascination.
Kuroo ne put qu'acquiescer, même s'il ne se perdit pas en observation attentive : la chimère n'était pas parmi tous ces objets classés et empaquetés. Elle se trouvait probablement dans une autre pièce, plus sécurisée et mieux gardée. Ils devaient avancer.
L'odeur des antiquités restait toutefois très agréable.
Après plusieurs minutes, Bokuto interrompit sa progression en le retenant par le bras.
— Regarde, Kuroo, déclara-t-il à voix basse, il y a quelque chose là-bas.
En effet, entre deux rangées étroites, une porte se distinguait à peine, parfaitement fondue dans la couleur du mur. La pénombre environnante la dissimulait bien, et Kuroo devait avouer qu'il n'y avait lui-même pas porté attention.
— Bien vu.
Ils s'en approchèrent doucement : une faible lumière s'échappait des interstices. C'était bon signe.
Kuroo inspecta longuement cet accès fermé, les mains sur les hanches.
— On dirait une sorte de porte à empilement. Elle a l'air électrique par contre.
Il désigna le boîtier au-dessus de l'encadrement.
— Tu penses qu'on peut réussir à la soulever ?
— Essayez d'abord de couper l'alimentation, leur conseilla Kenma. Il doit y avoir un boîtier de commandes quelque part. Vous pourrez l'ouvrir manuellement après.
Les yeux de Kuroo suivirent les câbles qui partaient du haut de la porte, montaient vers le plafond et filaient à l'autre bout de la pièce.
— Reste là, Bokuto, je m'occupe des commandes. Je te dirai quand c'est bon.
Il avait eu le temps de s'habituer à l'obscurité ; et il n'eut à dépasser qu'une dizaine d'étagères pour trouver le panneau de commandes, perché à plusieurs mètres du sol.
Kuroo grimaça.
— Bon, je l'ai trouvé. Mais je vais devoir monter sur les étagères pour l'atteindre.
— Essaye de ne pas tomber, répondit Kenma.
— Tu peux le faire, Kuroo !
Il pouvait, en effet, et malgré sa grande taille et la solidité douteuse de ce contre quoi il se tenait, il réussit à grimper sans qu'aucun objet s'écrase par terre.
Il maintint son équilibre bancal en s'accrochant à l'un des montants, puis tendit le bras vers la console. Il l'ouvrit d'une main et appuya sur l'interrupteur.
— Normalement, c'est bon. On peut ouvrir la porte, maintenant.
Lorsque Kuroo sauta de l'étagère et retomba lourdement sur le sol, ses articulations lui signalèrent bien vite son manque de jugement.
— Putain, laissa-t-il échapper en serrant les dents.
— Tout va bien ?
— Ouais ouais, t'inquiète, j'arrive.
Quelques secondes lui suffirent pour rejoindre Bokuto, non sans au passage se masser légèrement les genoux. Ce dernier lui fit un petit signe avant de s'atteler à l'ouverture de la porte.
— Ça va, elle n'a pas l'air trop lourde, déclara son meilleur ami en commençant à la soulever. Tu arrives à passer, là ?
Un crissement retentit lorsqu'il tenta de la lever davantage. Le son résonna dans toute la pièce, mais rien ne se produisit. Kuroo ne chercha pas à faire son difficile : il passa tant bien que mal de l'autre côté, et tint la porte du mieux qu'il put pour laisser Bokuto ramper avec son sac volumineux.
Après avoir refermé aussi discrètement que possible la porte, Kuroo observa ce nouvel environnement, bien plus petit et légèrement plus lumineux : quelques caisses en bois étaient empilées çà et là, sans organisation apparente, comme si elles avaient été entreposées ici dans l'attente d'un transit.
— La chimère est sûrement là-dedans quelque part, chuchota Kuroo à l'attention de ses deux partenaires.
— Vous avez repéré une issue de secours ? demanda Kenma.
Depuis leur position, Kuroo apercevait deux sorties : une porte coupe-feu, qui menait sans doute vers l'extérieur, ainsi qu'une autre, dotée d'un hublot, qui…
— Baisse-toi, fit-il à Bokuto en le tirant vers le bas.
Ses gestes brusques manquèrent de le faire chuter contre les caisses. Lorsqu'ils furent tous les deux accroupis et suffisamment cachés, Kuroo lui fit signe de se taire, puis jeta un œil vers la zone de danger potentiel.
— Qu'est-ce qu'il y a ? murmura tout de même Bokuto.
Kuroo lui indiqua le hublot, à travers lequel des lumières d'écran se reflétaient. Si ce n'était pas une salle de contrôle, cela trahissait tout de même une présence humaine.
Il s'apprêtait à expliquer la situation à son meilleur ami quand une voix survoltée l'en dissuada dans l'instant :
— Putain, mais je t'ai dit que c'était que dalle !
La porte s'ouvrit à la volée, accompagnant à merveille le ton furieux qui avait tonné contre tous les murs de la pièce. Kuroo et Bokuto se figèrent immédiatement.
— Voilà, y'a rien, t'es content ?
— C'est quand même ton boulot d'aller faire des vérifs quand je te le demande, répondit une deuxième personne, bien plus calme, à l'intérieur de l'autre salle.
— T'as qu'à le faire toi-même si t'es pas content de mon travail.
— Mais tu vas te calmer, oui…
Kuroo osa un mouvement pour observer l'homme furibond, maintenant qu'il s'était retourné vers son interlocuteur. Si son attention fut d'abord retenue par son horrible crête blonde, il reconnut sans mal les holsters et la tenue réglementaire de Tsubaki.
Il forma le nom du groupe sur ses lèvres pour répondre aux questions muettes de Bokuto, qui le regardait sortir son arme avec une grande anxiété.
— Excuse-moi de l'avoir mauvaise d'être le seul gros con à pas être en repos ce week-end. J'ai pas que ça à faire de passer mon samedi à surveiller des caisses !
— Ben on est deux gros cons dans ce cas, si ça te fait plaisir. Les autres seraient venus s'il y avait eu urgence, ça tu le saurais si t'écoutais les briefings de Sakusa. RAS pour le moment, on n'a pas besoin de tous les gars.
— Je m'en branle. Je vois pas ce qu'on attend pour transférer tout le bordel à ce Daishou.
— Tu comprendrais sûrement pas si j'essayais de t'expliquer…
Absorbé par la conversation qu'il surprenait et qui était susceptible de fortement l'intéresser, Kuroo manqua de sursauter lorsqu'il entendit le chuchotement peu discret de Bokuto à quelques centimètres de son oreille :
— C'est lui Monsieur Milan ?
Kuroo secoua la tête, tout autant étonné par le comportement risqué de son meilleur ami qu'insulté par la question elle-même.
— Tu rigoles j'espère, lui chuchota-t-il alors.
— Aha, très drôle, répondit le mercenaire au même moment. Tu sais quoi, on n'a qu'à laisser la porte ouverte, tu feras moins le parano comme ça.
Bokuto haussa les épaules face à l'indignation murmurée de Kuroo.
Il se serait peut-être abstenu s'il s'était souvenu du grand sac de voyage qu'il portait dans le dos, qui était actuellement collé contre les caisses en bois.
Le mouvement fit bouger l'une d'entre elles. Un léger grincement retentit dans la pièce.
Le visage de Bokuto se décomposa en une seconde.
Puis le silence. Des pas prudents dans leurs directions.
Le cœur de Kuroo s'emballa ; il resserra l'emprise sur son arme et contrôla sa respiration, comme si cette précaution changerait quoi que ce soit à l'avancée du mercenaire fulminant s'approchant de leur abri.
— Qu'est-ce que…
Dès que le garde entra dans son champ de vision, Kuroo appuya sur la détente. Contrairement à son adversaire, il n'hésita pas ; celui-ci fut touché à l'épaule : il s'effondra presque aussitôt sur le sol, sans même avoir le temps d'enlever la sécurité de son pistolet.
— Yamamoto ?
C'était trop tard. Le bruit de la chute avait alerté l'autre homme. Il s'était levé à son tour, mais pas sans actionner une alarme qui leur vrilla les tympans.
Ils étaient repérés. C'était fini. Ils ne pourraient pas récupérer la chimère aujourd'hui.
Toute l'opération était compromise, sauf peut-être s'ils parvenaient à neutraliser ce garde et désactiver la sirène rapidement.
Le tout pour le tout.
Paniqué, Kuroo sortit de sa cachette et tenta d'atteindre le deuxième mercenaire dans la salle de commande. Il n'eut que quelques secondes pour viser et tirer.
Il manqua sa cible.
— Les gars, s'exclama Kenma dans leurs oreillettes, sortez d'ici. Il y a de l'agitation chez les vigiles.
Kuroo laissa échapper une injure.
Ils étaient si près du but.
— Bokuto, cours vers la sortie. Maintenant !
— Mais…
— Dépêche !
Il finit par obéir, et Kuroo le suivit, couvrant leur fuite avec quelques tirs en direction du mercenaire. Ils ne laissèrent pas le temps à des renforts ou des vigiles d'arriver : ils se ruèrent vers la sortie, loin de cette alarme assourdissante, loin de Tsubaki.
Loin de la chimère dont ils avaient tant besoin.
Kuroo détestait échouer. Encore une fois.
Il jura à nouveau.
Bokuto se sentait extrêmement coupable.
Voilà maintenant presque une demi-heure que Kenma avait repris une conduite normale, après s'être assuré qu'ils n'étaient plus poursuivis ; il n'avait fait aucun commentaire depuis la fuite, mais le silence pesant trahissait toutefois le désarroi général.
Et Bokuto, seul à l'arrière, n'osait pas dire le moindre mot.
Kuroo était en colère, il le savait. Lui non plus n'avait rien dit après être monté dans la voiture, mais son attitude nerveuse parlait d'elle-même. Les yeux fermés, la tête posée contre la vitre : une de ses jambes bougeait frénétiquement.
Il lui avait répété à quel point cette mission était importante, à quel point il avait besoin de récupérer la chimère aujourd'hui. Il avait insisté sur l'intransigeance de ses employeurs, sur ses délais à respecter.
Kuroo allait sûrement avoir de graves problèmes, tout ça à cause de lui et de son manque de discrétion.
Encore sonné par les récents événements, Bokuto n'arrivait pas à garder les idées claires. Essuyer une défaite ne lui avait jamais paru aussi désagréable : l'adrénaline était retombée et, à présent, seul l'échec, terrible et complet, l'accablait sans répit.
— Et maintenant ? demanda-t-il en baissant la tête.
Il sentit le regard de Kenma se poser sur lui dans le rétroviseur. Le silence continua de le juger pendant de longues secondes avant qu'il n'obtienne le moindre mot.
— Je ne sais pas, répondit-il simplement. On verra, il faudra revoir nos pistes.
— Je suis désolé ! Si je peux faire quoi que ce soit pour aider, dites-le-moi, je…
— C'est bon, Bokuto, déclara platement Kuroo. Tu nous as déjà bien aidés comme ça…
L'intéressé préféra ne pas relever le sarcasme : personne n'était d'humeur à ça, et il ne trouvait pas en lui la force de s'en indigner.
— Non, je suis sérieux ! J'ai presque pas d'entraînements cette semaine, et j'ai aucun match de prévu ! Je peux vous aider ! Je peux pas vous laisser comme ça…
— Ce serait vraiment dégueulasse de ta part, en effet.
Bokuto grimaça face à la remarque de Kuroo. Il l'avait bien mérité.
— On va trouver quelque chose pour récupérer la chimère, continua-t-il sur sa lancée. Demain.
— Je vous aiderai, assura aussitôt Bokuto.
Ses plans du week-end volaient en éclat, mais il n'avait guère le choix. Il devait se racheter, et aider son meilleur ami.
La désolation lui tordit les entrailles, mais là n'était pas le plus important.
— Il faut d'abord qu'on trouve un plan, ajouta Kenma, mais le plus tôt sera le mieux, oui. On n'a pas le luxe d'attendre.
Bokuto baissa à nouveau la tête, attristé. Il était un mauvais ami en plus d'être un bien piètre voleur. Pourquoi n'arrivait-il jamais à rien ? Pourquoi avait-il compromis la mission de Kuroo en étant aussi stupide ?
C'était pitoyable…
Une sonnerie de son téléphone retentit tout à coup dans la voiture, interrompant le cours de ses pensées maussades. Et lorsqu'il reconnut le numéro, il ne sut si son soulagement était plus grand que sa soudaine anxiété.
Il décrocha quand même.
— Allô ? Keiji ?
— Kōtarō. J'espère que je ne te dérange pas.
Il semblait plus fatigué que d'habitude. Presque contrarié.
— Pas du tout ! On est en voiture, là. Tout va bien ?
— Oui, ça va. Désolé de t'appeler pendant que tu es avec Kuroo-san, mais le bureau vient de me téléphoner pour une urgence. Je ne serai pas là du week-end, c'était pour te prévenir.
— Oh…
— Je sais que tu tenais à ce week-end. J'essaierai de récupérer un jour ou deux dès que ce sera possible. Désolé de te laisser seul.
— Non, je comprends, c'est pas grave. Je… je serai avec Kuroo de toute façon !
— Ah bon ?
— Oui !
La ligne resta silencieuse quelques instants.
— Je croyais qu'il ne pouvait te voir qu'aujourd'hui…
Akaashi semblait perplexe. Il avait raison de l'être.
Bokuto ferma les yeux, respira profondément et tenta de paraître convaincant en déballant ses mensonges :
— Oh, ben tu sais, il a un peu exagéré ! Et puis, il n'a pas tellement de gens à voir que ça… Il a son dimanche de libre, finalement ! Et c'est tellement cool de se retrouver qu'on s'est dit que ce serait bien de faire ça un jour de plus… tu vois… du coup, ça tombe plutôt bien !
S'entendre parler n'avait jamais été un labeur si douloureux. Il mentait très mal, il le savait, Akaashi le savait, et à cet instant précis, il préférait encore sauter de la voiture en marche plutôt que de continuer à déblatérer ces excuses.
Il croisa le regard de Kenma dans le rétroviseur. Lui aussi paraissait perplexe.
— Ah. Très bien.
Ça n'avait pas l'air très bien du tout.
— Je ne vais pas te déranger plus que ça, alors, poursuivit-il rapidement. Vous pouvez toujours passer à l'appartement si vous voulez, puisqu'il sera libre.
— Keiji, attends…
— Quoi ?
— Tu sais que je t'aime, hein ?
Un léger soupir ponctua la ligne et lui serra atrocement le cœur.
Akaashi ne répondit qu'après un silence d'une lenteur agonisante :
— … Je vais devoir y aller. Je te rappelle plus tard.
Et il raccrocha. Bokuto observa bêtement son téléphone, comme s'il lui expliquerait pourquoi il avait l'impression que cette conversation s'était vraiment mal passée.
Tout ce dont il était sûr, c'était qu'il ne pouvait s'en prendre qu'à lui.
La mission de Kuroo avait échoué à cause de lui. Il avait raison d'être en colère.
Quant à ses plans du week-end, ils étaient réduits à néant, en grande partie par sa faute. Akaashi devait le détester de l'avoir abandonné ainsi, sans aucune considération.
Tout allait très mal.
Pourquoi était-il incapable de faire les choses correctement ?
Il se prit la tête dans les mains avant de s'allonger sur la banquette arrière.
Se morfondre ne servait à rien, il le savait. Il devait plutôt trouver un moyen de se racheter auprès de Kuroo. Et d'Akaashi.
Merci d'avoir lu ! Comme toujours les références, y'en a pas mal dans ce chapitre donc si jamais...
(Pour les phrases en italien, google traduction ne gère pas le vouvoiement donc ça va vous mettre la phrase à la troisième personne du singulier mais j'ai fait valider la trad par une Italienne so normalement c'est legit)
N'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez, et à bientôt pour un prochain chapitre lui non plus pas très ouf mais il faut bien faire avancer l'histoire aha
