*voix de professeur de prépa blasé* Le niveau baisse...
J'ai rarement été aussi peu enthousiaste en postant un chapitre lol
C'est un passage obligé, le calme avant la tempête, mais je ne l'aime pas trop. J'espère qu'il vous plaira quand même.
Bonne lecture !
Bokuto avait longuement attendu ce dimanche. Le moindre détail de cette journée primordiale avait été envisagé, considéré, planifié.
Tout aurait dû être parfait.
Il se serait levé, tard, la peau réchauffée par le soleil contre les vitres et les bras d'Akaashi. Lui dormirait encore, évidemment : son travail le fatiguait beaucoup et il était rare qu'il s'éveille avant que l'après-midi soit déjà entamée.
Mais Bokuto avait des projets aujourd'hui, et ils étaient trop importants pour que sa moitié se repose plus de treize heures.
Il l'aurait donc réveillé en douceur, sans être trop brusque. Sans doute se serait-il laissé convaincre de traîner quelques minutes de plus, une heure peut-être, car Akaashi savait se montrer très persuasif.
Ils auraient fini par sortir en ville, encouragés par le bleu du ciel et la douce chaleur des derniers jours d'été.
Ils auraient mangé dans un restaurant suite à une proposition d'apparence anodine, et pourtant savamment préparée puisque Bokuto en aurait assuré la réservation plus tôt ce matin. Akaashi aurait été surpris : un sourire serait apparu sur son visage et la lueur de ses yeux aurait été si tendre que Bokuto aurait dû rassembler toute sa volonté pour ne pas faire sa demande dans l'instant.
Après un charmant repas, ils se seraient promenés parmi le calme et la flore radieuse du jardin impérial. Et, profitant de ce moment de quiétude, d'une conversation agréable et de leurs doigts entrelacés, Bokuto aurait attendu l'occasion parfaite.
Un sourire, un silence confortable. Un regard apaisé, contemplant paisiblement la nature alentour.
Il l'aurait su.
Son instinct lui aurait intimé d'agir, et il aurait fait sa demande. Un genou à terre, les yeux brillants et le cœur gonflé d'espoir. Il aurait délicatement ouvert l'écrin, et proposé à Akaashi de passer le reste de sa vie à ses côtés.
Il aurait dit oui. Bien sûr que oui.
Une joie incommensurable l'aurait submergé, si bien qu'il aurait certainement oublié de glisser la bague à son doigt ; non, il aurait plutôt enlacé Akaashi avec force et énormément d'amour, qui grandissait davantage à mesure qu'il prenait conscience de sa chance, et de l'homme incroyable auquel il était à présent fiancé.
Malheureusement, rien de tout ça ne s'était produit.
Bokuto avait passé la fin de son samedi ainsi qu'une grande partie de la nuit à chercher des solutions pour récupérer la chimère avec Kuroo et Kenma, puis il s'était finalement endormi sur le minuscule sofa de leur chambre d'hôtel. Il s'était réveillé avec un mal de dos, qui ne rivalisait pourtant en rien avec le douloureux sentiment qui lui serrait le cœur.
Et quelque chose lui disait qu'il ne le quitterait pas du dimanche.
Il était là, responsable de toutes ces complications, et toujours terriblement inutile. Il ne servait à rien, à part à décevoir les personnes qu'il aimait.
Il avait eu le temps de penser à Akaashi, durant ces longues heures d'inactivités et d'inquiétude. Leur conversation d'hier lui revenait sans cesse en mémoire, et à mesure que les heures passaient, Bokuto en venait même à douter de ses projets et de sa journée parfaite : pourquoi Akaashi accepterait-il de se marier à un menteur ? À quelqu'un qui ne tenait pas parole ?
Il ne l'avait pas rappelé comme il l'avait pourtant dit, mais Bokuto ne pouvait lui en tenir rigueur : Akaashi avait certainement beaucoup de travail, et très franchement, il ne méritait pas une telle considération.
Ces pensées négatives ne cessaient de l'assaillir alors qu'il était à présent allongé de tout son long sur le lit de la chambre d'hôtel, à jouer avec l'écrin de la bague ; Kenma, assis à côté de lui, portait son entière attention à son ordinateur, tandis que Kuroo téléphonait à ses supérieurs.
En se concentrant un peu plus sur son meilleur ami, Bokuto se rendit vite compte qu'il ne comprenait pas un traître mot qui sortait de sa bouche. Il crut reconnaître du mandarin, mais le débit de parole était si impressionnant et fluide qu'il était davantage captivé par les compétences linguistiques de Kuroo plutôt que par son appel d'apparence tendu.
Du coin de l'œil, il jaugea silencieusement l'humeur de Kenma, qui observait toujours son écran, les lèvres pincées. Ses sourcils n'étaient toutefois pas si froncés qu'il y a une heure, alors Bokuto se permit de lui chuchoter :
— Kuroo parle super bien mandarin ! Il doit connaître beaucoup de langues avec tous vos voyages, non ?
— Pas vraiment, répondit Kenma sans poser les yeux sur lui. Il parle surtout japonais et mandarin. Son anglais est plutôt bon aussi.
— Et italien ?
Cette question eut le mérite d'attirer l'attention de Kenma. Il alla même jusqu'à lui offrir un sourire.
— Je t'ai déjà dit de ne pas croire tout ce que Kuro raconte. Il parle très mal italien, et il a le pire accent que j'ai jamais entendu.
Bokuto ne put s'empêcher de rire. Il était rassuré de voir que Kenma ne lui en voulait pas : il semblait lui aussi plutôt amusé, et ne témoignait pas d'une colère froide envers lui.
Il se redressa donc un peu plus, et s'approcha de Kenma pour observer ce qui l'occupait depuis maintenant des heures.
— Tu as trouvé des choses intéressantes ?
Kenma soupira. Il secoua la tête.
— Pas pour le moment. Je fais des recherches sur notre collectionneur. Daishou Suguru, déclara-t-il non sans un soupçon d'agacement.
— C'est quelqu'un d'important ?
— Non, c'est juste un millionnaire qui ne sait pas quoi faire de son argent. Sa femme est assez connue par contre. Il s'est marié à Mika Yamaka il y a un an ou deux.
— L'actrice ?
— Ouais. Enfin bref, il a plusieurs propriétés dans le pays, et j'essaie de chercher des indices qui pourraient nous dire dans laquelle il a mis la chimère.
Bokuto se contenta de hocher gravement la tête. Lorsqu'ils étaient retournés aux alentours du musée dans la soirée, c'était déjà trop tard : tous les mercenaires s'étaient volatilisés, la chimère avec eux. Ils avaient dû la transférer en urgence juste après leur fiasco, pour ne pas leur laisser l'opportunité de les suivre.
L'artefact pouvait maintenant se trouver n'importe où, et c'était probablement ce qui contrariait autant Kenma depuis hier soir.
Sur son écran, différentes fenêtres étaient ouvertes : des images de caméras de sécurité, des conversations, ainsi qu'une carte abondamment annotée.
Bokuto avait beaucoup de mal à comprendre tout ce qu'il voyait, mais Kenma semblait être à l'aise dans cette organisation plus que chaotique. Ce dont il était toutefois certain, c'était que l'accès à ces données n'était sûrement pas légal.
Kenma agrandit un des onglets, qui présentait plusieurs photos d'une immense villa à flanc de montagne, et tourna l'écran vers lui.
— C'est pas dégueu la vie de riche, regarde.
Ce qui émerveilla Bokuto, bien plus que la modernité de l'architecture ou la superficie de la propriété, c'était la superbe piscine à débordement qui sublimait le panorama.
— Oh j'aimerais trop avoir une piscine comme ça !
— C'est clair, approuva Kenma. Je sortirais jamais de chez moi si je vivais là-dedans. Y'a celle-là aussi, plus traditionnelle, mais pas mal non plus.
Différentes prises de vue apparurent à l'écran, provenant sans doute d'une caméra de sécurité. Les images montraient plusieurs angles de l'extérieur de la maison, qui ressemblait davantage à un élégant manoir qu'à un véritable lieu de résidence.
— Je crois que je préfère la première. Rien ne peut battre cette piscine.
— Oh attends, il y en a encore quatre autres.
— Comment tu as accès à ces caméras ?
Kenma haussa les épaules.
— C'est facile à pirater. C'est pas très légal, mais je n'ai pas vraiment le choix.
Bokuto fit la moue, mais n'ajouta rien. Kenma avait sûrement raison. Et puis, ce collectionneur volait des œuvres d'art, lui non plus n'était pas dans la légalité ; ce n'était donc pas si grave que ça.
Du moins, il l'espérait.
— Ils ne se rendront compte de rien, ne t'inquiète pas.
— Tu dois être super fort en informatique, s'enquit alors Bokuto.
— Ça va. Je suis meilleur que Kuro, ça, c'est sûr.
— Et tu…
Sa phrase fut interrompue par l'apparition d'une notification sur l'écran, puis par Kenma qui lui fit signe de se taire en ouvrant la bonne fenêtre. Cela ressemblait à une conversation instantanée, via un site que Bokuto ne reconnaissait pas, pas plus qu'il parvint à lire le nom de l'expéditeur.
Mais il ne posa aucune question, surtout quand il vit tout le sérieux que Kenma retrouva lorsqu'il cliqua sur le lien envoyé et qu'un document aux allures officielles parut devant leurs yeux.
« INVITATION
Daishou Suguru a le plaisir de vous convier ce soir dans sa demeure au Domaine Nohebi, pour y découvrir les pièces nouvellement acquises de sa collection. Buffet et coupes de Dom Perignon White Gold Jeroboam seront là pour agrémenter votre soirée.
Sur invitation uniquement. Un contrôle d'identité sera effectué à l'entrée. »
— Kuro, s'exclama Kenma en se redressant presque immédiatement, alors même que Bokuto n'avait pas achevé sa lecture. Viens voir.
Celui-ci s'approcha aussitôt d'eux, le téléphone toujours collé contre l'oreille : Kenma lui présenta l'ordinateur pour le laisser lire.
Après quelques secondes, Kuroo balbutia à son interlocuteur ce qui semblait être des excuses avant de raccrocher. Bokuto vit les deux associés échanger un regard perplexe.
Il n'osa pas faire le moindre commentaire, incapable de savoir si cette invitation était une aubaine ou un problème.
— C'est clairement un piège, déclara enfin Kenma.
— On est d'accord. Mais on n'a pas franchement le choix, non plus.
— Ils s'attendent ce qu'on vienne. C'est limite insultant.
— Pourquoi ils voudraient qu'on vienne ? demanda tout de même Bokuto. C'est pas un peu contre-productif ?
Kuroo soupira avant de consentir à expliquer :
— J'imagine qu'ils veulent nous coffrer une bonne fois pour toutes, pour s'éviter de mauvaises surprises plus tard. Là, ils vont être préparés à nous recevoir, c'est sûrement le but de toute cette soirée. Le délai est bien trop court pour que ce soit une coïncidence.
— Alors on n'y va pas ?
— On n'a pas le choix, répéta Kuroo en secouant la tête. On peut pas attendre plus longtemps. Franchement c'est notre seule chance, je ne pense pas qu'on nous en laisse d'autres.
Son visage s'était assombri, suffisamment pour faire soupirer Kenma et réveiller toute la culpabilité de Bokuto à ce sujet.
Ils étaient tous les deux en danger, de mort peut-être, s'ils n'accomplissaient pas la volonté de leur employeur. Et lui n'avait rien fait d'autre que de rendre cette menace encore plus réelle.
Tout le monde parut réfléchir à l'opportunité qui se présentait à eux. Et si Bokuto ne savait pas vraiment qu'en penser, il était certain que Kuroo s'était résigné. Par contre, la mine quelque peu renfrognée de Kenma lui restait indéchiffrable.
— On s'est déjà sortis de situations plus difficiles, raisonna Kuroo autant pour lui que pour son auditoire. Au moins là on sait que c'est un piège.
— Tu as raison… Mais je n'aime pas trop qu'ils nous forcent la main comme ça.
— Mais… si c'est ce soir, osa intervenir Bokuto, comment on va avoir le temps de se préparer ? C'est sur invitation, c'est écrit là.
— Oh, ça, c'est pas vraiment un problème. Je peux essayer d'accéder à la liste et vous faire de fausses invitations. Sinon, vous pouvez toujours tenter l'approche discrète et vous infiltrer.
— Non, répondit aussitôt Kuroo, je préfère la première option. On est clairement mauvais en discrétion.
Bokuto baissa la tête, bien conscient que cette remarque lui était adressée. Il n'avait pas tort, après tout, mais savoir son meilleur ami encore contrarié l'attristait bien trop.
Sa culpabilité dut se lire sur son visage, puisqu'après un moment, alors que Kenma s'était déjà remis au travail, Kuroo s'approcha de lui et lui posa une main sur l'épaule.
— Bokuto, écoute… Excuse-moi d'être un peu froid en ce moment. C'est le stress.
— Non mais je sais que c'est de ma faute, je suis désolé.
Kuroo lui pressa doucement l'épaule.
— Je suis content que tu sois là avec moi, tu sais ? Mais on doit absolument récupérer la chimère ce soir, et on n'a vraiment pas le droit à l'erreur. Je peux compter sur toi ?
— Bien sûr, je ferai tout ce que tu voudras !
Un sourire apparut sur le visage de Kuroo. Ce simple détail lui réchauffa le cœur.
— Super. Par contre, il faudra faire exactement ce qu'on te dit, d'accord ?
— Pas de problème ! s'exclama-t-il avec entrain.
— Ravi qu'on se comprenne. Et, au fait, merci encore d'avoir pris ton week-end pour nous aider.
Bokuto acquiesça, légèrement moins enthousiaste.
— C'est normal.
Après lui avoir adressé un regard dénué de toute contrariété, Kuroo s'éloigna de quelques pas et consulta son téléphone.
— Je vais voir si je peux nous obtenir des faux-papiers en attendant. Kenma, je compte sur toi pour les invitations.
— Je m'en occupe, répondit platement ce dernier.
Ils commencèrent à s'affairer de nouveau, et Bokuto se retrouva une fois de plus sans rien à faire. Il décida donc de se rallonger sur le lit et d'observer le plafond, distrait par les bruits du clavier et la voix de Kuroo dans une langue qu'il ne comprenait pas.
Au moins, la situation s'était nettement améliorée : un début de plan était d'ores et déjà en marche. Et puis, son meilleur ami n'était plus fâché contre lui, ce qui le soulageait énormément. Il pouvait ainsi s'ennuyer sans être incommodé par un cœur lourd et une foule de pensées parasites.
Mais…
Mais elles étaient loin d'être toutes parties.
Il n'avait toujours pas eu de nouvelles d'Akaashi depuis l'appel d'hier ; même s'il n'avait rien dit de véritablement alarmant, Bokuto savait qu'il était agacé, ou du moins mécontent des excuses qui lui avaient été avancées.
Et s'il ne se doutait peut-être de rien, le fait que Bokuto change leurs plans du week-end après des semaines à se croiser n'avait certainement pas arrangé son humeur. Si l'on ajoutait à ça son urgence au bureau…
Il ne savait même pas si Akaashi était revenu chez eux hier soir, ou si le problème de son entreprise l'avait retenu jusqu'au petit matin.
Il soupira à cette pensée. Quel serait le pire entre l'idée d'un Akaashi faisant nuit blanche à cause de son travail, ou la possibilité qu'il soit rentré quelques heures pour trouver un appartement vide ?
Si ça ne tenait qu'à lui, ils auraient passé la nuit ensemble, ne serait-ce que pour s'assurer qu'il ne lui en voulait pas. Il avait cette terrible impression d'être en froid ; même si c'était stupide, même s'il savait qu'il exagérait, Bokuto était incapable de s'en défaire.
Il devait faire quelque chose pour améliorer la situation. Apaiser ses craintes. Et surtout ne pas rester à se lamenter inutilement pendant des heures.
Akaashi était certes sûrement au travail, et il avait autre chose à faire que de lire les messages d'un conjoint qui ne le méritait pas, mais cela n'empêcha pas Bokuto de ranger l'écrin dans sa poche pour sortir son téléphone. Il décida de lui écrire un petit mot : après tout, il s'ennuyait, et une attention comme celle-ci faisait toujours plaisir.
Bokuto : j'espère que tout se passe bien et que t pas trop fatigué ! tu me manques, je t'aime ❤
Il eut à peine le temps de relire le message et d'en être satisfait que la réponse survint déjà.
Akaashi : Tu devrais profiter de ta journée avec Kuroo-san au lieu d'être sur ton téléphone.
Bokuto grimaça immédiatement. C'est vrai, il était censé passer une journée exceptionnelle avec son meilleur ami, pas s'ennuyer à mourir dans une chambre d'hôtel… Akaashi allait se douter de quelque chose maintenant.
Il fallait qu'il réponde, vite.
Bokuto : je pense qd même à toi ❤
Après avoir appuyé sur le bouton d'envoi, Bokuto fixa attentivement la conversation, avec autant d'impatience que d'appréhension. Plusieurs fois il vit Akaashi entamer un message avant de s'arrêter, puis recommencer, puis s'arrêter à nouveau.
Le cœur de Bokuto se serra progressivement, bien plus lorsqu'il reçut enfin une réponse.
Akaashi : Tout va bien ?
Il se doutait bel et bien de quelque chose. Ses excuses étaient-elles si peu crédibles, ou ses mensonges avaient-ils été percés à jour depuis hier ?
Au moins, Akaashi prouvait encore une fois qu'il le connaissait par cœur ; et même s'il ne pouvait lui partager les raisons de ses problèmes, il savait qu'il pouvait toujours compter sur lui pour le soutenir et le réconforter.
Bokuto : ça va super !
Akaashi : Tu es resté avec Kuroo-san hier soir ?
Bokuto soupira de soulagement : pour une fois, il n'avait pas à mentir aux questions d'Akaashi.
Bokuto : oui on est sortis jusqu'à tard du coup on est rentrés à son hôtel (*^▽^*)
— Dites, ça vous emmerde ce que je raconte ?
Akaashi sursauta lorsque le ton cassant de Daishou Suguru retentit dans la pièce. Il leva les yeux de son téléphone, qu'il rangea prestement, pour remarquer avec embarras que tous les regards étaient posés sur lui.
— Excusez-moi, balbutia-t-il en inclinant légèrement la tête.
— Je crois pas que je paye vos hommes pour être sur Tinder, Sakusa.
Celui-ci considéra longuement Akaashi, puis son attention se tourna vers le collectionneur, qui avait croisé les bras de mécontentement.
— Akaashi attend la réponse de l'équipe extérieure au sujet des itinéraires de patrouille, expliqua-t-il sans ciller.
— Eh bien, vous vous en occuperez plus tard. Quand je parle, j'attends à ce qu'on m'écoute. C'est compris ?
Tout le monde l'avisa de nouveau. Avoir tous les regards ainsi braqués sur lui était particulièrement désagréable : il ne savait plus où se mettre, et même si son supérieur venait de prendre sa défense, ses yeux ne le quittaient pas et lui faisaient craindre les possibles remontrances qui s'en suivraient.
— Oui, Daishou-san.
L'intéressé eut un sourire satisfait. Il reposa ensuite bruyamment ses mains sur la table autour de laquelle ils étaient tous assis, comme pour réclamer toute l'attention qu'il possédait déjà.
— Bien. Je disais donc que les invitations viennent d'être envoyées. Si nos énergumènes ne sont pas aussi stupides qu'ils en ont l'air, ils seront bientôt au courant. Je ne suis pas peu fier de cette idée, je vous l'avoue.
Akaashi acquiesça distraitement, sans chercher à relever que le plan avait été en partie établi par Sakusa. Il était bien trop fatigué pour ça.
— Ils viendront ici, assura calmement Sakusa. Ils ont pas mal de ressources.
— Votre homme, celui qui les a vus au musée, il serait capable de les identifier ?
Sakusa secoua la tête.
— Yamamoto a émergé il y a quelques heures seulement, et il ne se souvient pas de leur visage. Ils étaient deux, c'est tout ce qu'il sait.
Akaashi maudissait silencieusement ces enfoirés qui avaient gâché son week-end lorsque Sakusa ajouta :
— Mais Akaashi pourrait les décrire. Il a déjà eu affaire à eux, et il a aussi eu l'occasion de voir un de leurs hommes quand on transférait la chimère, jeudi soir.
Ça oui, pensa-t-il avec agacement, son œil s'en souvenait très bien. Se remémorer ses différentes rencontres avec cet emmerdeur, qu'il avait affectueusement surnommé Bastardo depuis son voyage en Italie, avait le don de faire monter sa tension.
— Un de leurs hommes est grand, commença-t-il alors à expliquer, à peu près 1m90. Cheveux noirs, très décoiffés. Yeux noisette. Assez musclé.
— Et c'est lui qui vous a fait ça ? demanda Daishou en désignant son œil tuméfié.
Akaashi enfonça ses ongles dans la paume de sa main. L'évocation de ce combat était presque aussi désagréable que l'air condescendant qu'arborait le collectionneur.
— Oui, répondit-il la mâchoire quelque peu serrée.
Daishou haussa les sourcils avec dédain.
— Il doit pas être si mauvais que ça, alors. Et l'autre ?
— Je n'ai vu que lui. Mais on sait qu'il est en contact avec quelqu'un via oreillette. Ils seront deux, peut-être trois.
En tout cas, à Milan, ils étaient trois.
— Bon, de toute façon le principal ce sera de les identifier une fois sur place. Et dites bien à vos équipes de ne pas les intercepter à l'entrée. Je ne veux pas qu'ils puissent s'enfuir.
Même s'il n'appréciait pas forcément que ce millionnaire insupportable prenne Tsubaki pour des incompétents, Akaashi devait avouer que ce groupe était particulièrement coriace pour leur filer entre les doigts. Malgré leurs échecs à répétition, depuis leur pathétique performance à Milan jusqu'aux deux opérations ratées de ces derniers jours, Bastardo et ses amis s'étaient toujours débrouillés pour fuir à temps.
Daishou avait raison sur ce point : il ne fallait leur laisser aucune échappatoire.
— Ils vont sûrement s'attendre à un piège, avança Akaashi. S'ils ne rencontrent aucune difficulté dès le début, ils risquent de se méfier et de ne pas aller jusqu'au bout.
— Non mais ce que je veux, c'est que vous leur laissiez croire que leur plan fonctionne. Je ne vais pas vous dire comment faire votre métier, mais s'ils se trouvent des invitations, faites comme si tout était normal, et s'ils entrent autrement et qu'ils se font repérer par les caméras, ne réagissez pas de suite. Plus ils se sentiront intelligents, plus ça me fera plaisir de voir leurs têtes quand on les aura coffrés.
Ce n'était pas une mauvaise idée. Et connaissant Bastardo et son arrogance, un plan comme celui-ci avait de grandes chances de réussir.
— Quand est-ce que vous voulez qu'on les appréhende du coup ?
Le collectionneur fit mine de réfléchir à la question de Komi, qui coordonnait une des équipes. Son sourire cruel n'échappa pas à Akaashi.
— Au dernier moment, déclara-t-il finalement. Quand ils seront devant la chimère, tout près du but.
— Ça ne risque pas de nous compliquer la tâche s'ils arrivent à la prendre ?
— Elle pourrait se casser, ajouta Konoha, lui aussi présent. Ou ils pourraient partir avec.
— Ils n'iront pas bien loin, la pièce n'a qu'une seule issue et il n'y a pas de fenêtres. Et dès qu'ils seront à l'intérieur, vous avez quartier libre. Ou plutôt pas de quartier, je m'en fous.
— Je préfère les garder en vie, intervint Sakusa. C'est pas la première fois qu'on a affaire à eux, et je voudrais savoir qui les envoie avant de les éliminer pour de bon. Donc pas de morts pour le moment.
Il lança un bref regard vers Akaashi, qui semblait dire : « Même si je sais que tu en meurs d'envie. »
Ce qui n'était pas totalement faux.
— C'est vous qui voyez. Il faudra un homme embusqué dans la pièce de toute façon. Vous vous y collez, Sakusa ?
Celui-ci secoua la tête.
— Non, je préfère rester en retrait. Je coordonnerai tout de mon côté.
Si cet argument était recevable, Akaashi savait que derrière se cachait une profonde aversion pour la foule et les grandes réceptions bruyantes de ce genre. Et puis, c'était indigne pour le représentant de Tsubaki de passer la soirée à attendre dans une salle vide et sombre.
Par contre, lui pouvait s'en charger sans problème. Ça ne lui demanderait pas beaucoup d'effort, et rien ne lui ferait plus plaisir qu'une petite revanche, histoire de faire payer Bastardo pour sa blessure et son week-end gâché.
Et pour l'ensemble de son œuvre aussi. Ça ne lui ferait pas de mal.
Il jaugea discrètement les autres mercenaires attablés ; puis, lorsqu'aucune réaction ne survint, il décida de se proposer :
— Je veux bien m'en occuper.
— Tu es celui qui les connaît le mieux, l'appuya Sakusa, et notre meilleur tireur. J'imagine que tu veux ta revanche, aussi. Moi je n'y vois pas d'inconvénients.
— Faites votre truc, dit Daishou en balayant paresseusement l'air d'un revers de main. Tant qu'on les piège…
Akaashi confirma sa décision d'un hochement de tête.
— Bien. Konoha, tu le remplaces au poste de contrôle.
— Parfait, ça va pas me changer de d'habitude, répondit celui-ci en s'étirant.
Les doigts de Daishou pianotaient depuis maintenant quelques minutes contre l'acajou de la table.
Il était absolument insupportable.
— Bon, je pense que tout le monde sait ce qu'il a à faire maintenant. Je vous laisse gérer vos trucs de mercenaires, moi j'ai une réception à organiser.
Le collectionneur se leva, incitant son auditoire à l'imiter.
— Je veux tout le monde à son poste, déclara Sakusa à ses hommes. Familiarisez-vous avec les lieux et briefez le reste de vos équipes. Si jamais ces types sont assez stupides pour se montrer avant, je veux que tout le monde soit prêt quand même.
Les mercenaires obtempérèrent tous, et s'inclinèrent légèrement avant de prendre congé.
— Akaashi, reste là.
L'interpellé contint in extremis une grimace. Il avait secrètement espéré que son manque de professionnalisme ne lui serait pas reproché : mais si Sakusa avait eu l'amabilité de le couvrir devant Daishou, Akaashi avait maintenant des comptes à rendre.
— Excuse-moi pour tout à l'heure, le devança-t-il alors. Ça ne se reproduira plus.
— C'est pas ton genre ça, Akaashi. Tu as toujours été exemplaire. Qu'est-ce qui ne va pas ?
Il soutint le regard presque intimidant de Sakusa, se faisant violence pour ne pas commencer à triturer ses doigts ou jeter des coups d'œil vers la sortie.
— Rien, mentit-il. Je suis un peu fatigué, c'est tout.
Cette réponse ne convainquit que très peu Sakusa, qui croisa les bras, imperturbable, probablement dans l'attente d'une meilleure excuse.
— Je suis parfaitement concentré maintenant, insista-t-il alors.
— T'en es sûr ?
Akaashi baissa les yeux sur le côté. Il ne tenait vraiment pas à en parler, encore moins avec son supérieur. Sakusa était certes devenu un ami proche au fil des années, il restait son supérieur hiérarchique, et plutôt mourir que de lui raconter ses inquiétudes futiles.
— Je ne pense pas que ce soit très intéressant, de toute façon.
Son interlocuteur ne cilla pas.
— Peut-être. Mais la dernière fois que tu as dit ça, j'ai dû te récupérer en plein milieu de la nuit dans un état pitoyable.
Akaashi se pinça les lèvres, embarrassé. C'était il y a des années, il venait tout juste de commencer ce travail.
Ça n'avait rien à voir.
Il n'osa pas lui répondre ; qu'importe, Sakusa prit son silence pour une confirmation.
— Si tu as quelque chose à dire, ou un problème, je veux que tu me le dises. Je veux pas que ça affecte ton implication dans la mission. Tu es un de mes meilleurs éléments, et ton rôle ce soir est trop important pour que je te laisse tranquille.
— C'est vraiment stupide, commença Akaashi.
Il soupira. Sakusa voulait une réponse valable, et il n'allait pas le lâcher de sitôt.
Il se demanda brièvement s'il ne devait pas inventer une excuse quelconque pour éviter cette conversation qui promettait d'être désagréable.
Akaashi avait toujours mis un point d'honneur à séparer sa vie privée de ses activités professionnelles, et c'était très bien comme ça.
Mais…
Mais force était de constater que le comportement étrange de Bokuto le déconcentrait dans son travail. Il ne savait qu'en conclure, mais il lui cachait quelque chose, c'était évident.
De multiples pensées parasites lui avaient traversé l'esprit : cependant, cette fois-ci, aucune de ses possibles craintes ne lui paraissait crédible. Il avait une confiance totale en Bokuto, et c'était réciproque. Normalement.
Si quelque chose n'allait pas, il lui en parlerait.
S'il avait le moindre problème, même le plus anecdotique, il lui en parlerait.
Alors pourquoi préférait-il lui mentir à présent ?
Ça n'avait aucun sens.
Bokuto avait toujours été un véritable livre ouvert et, de toute façon, il ne lui cachait jamais rien. Akaashi détestait que ce ne soit plus le cas, qu'importe la raison. De plus, cette situation le mettait face à ses propres torts : son hypocrisie n'en était que plus évidente, lui qui mentait depuis des années sur la nature de son travail.
Se retrouver de l'autre côté du miroir le troublait bien plus que de raison ; une insidieuse culpabilité lui nouait l'estomac maintenant qu'il prenait conscience du mal qu'il infligeait peut-être à Bokuto. Il ne méritait pas ça.
Mais lui, au moins, était bien meilleur pour dissimuler la vérité. Son comportement restait le même. Bokuto ne se doutait de rien : il n'en saurait jamais rien.
Il n'était certainement pas en train de se ronger les sangs, à se demander ce qui pouvait bien empêcher son conjoint de se confier à lui.
Toute cette histoire l'inquiétait bien malgré lui, et voir son week-end paisible partir subitement en fumée ne l'aidait pas à garder les idées claires. Il aurait voulu se réveiller tard en compagnie de Bokuto, et non pas à six heures du matin après quatre heures de sommeil dans un appartement vide et trop, bien trop silencieux.
Mais il ne devait pas s'en faire, il le savait. Normalement, Bokuto profitait d'une journée avec son meilleur ami du lycée, qu'il n'avait pas revu depuis des années.
Tout allait bien.
Normalement.
Maintenant, il n'avait plus qu'à y croire.
— J'ai quelques problèmes… personnels en ce moment. Rien de bien grave. J'aurais dû m'en occuper ce week-end.
— S'ils t'empêchent de travailler comme d'habitude, je te conseille de t'en occuper rapidement.
— Ce sera vite réglé, lui assura-t-il.
Sakusa l'avisa avec sévérité. À sa grande surprise, il posa une main sur son épaule.
— J'espère pour toi.
Akaashi hocha la tête avant de se diriger vers le couloir lorsque son supérieur lui fit signe de disposer. Une fois seul, il sortit discrètement son téléphone. S'il voulait se remettre au travail avec son sérieux habituel, il devait chasser ces pensées inutiles.
Akaashi : Tant mieux. Profite bien.
Bokuto : Merci ! (○゜ε^○)
Cette émoticône lui paraissait bien peu sincère, mais il préféra ne pas y songer. Il rangea tout de même son téléphone et ignora l'impression désagréable qui ne le lâchait pas. Il avait un Bastardo à prendre au piège : il ne devait pas se laisser distraire par une histoire aussi puérile.
Ce n'était rien.
Merci d'avoir lu ! Y'a des refs once again (mais là for real y'en a une si vous la trouvez je vous épouse)
See you ! Le prochain chapitre ce sera du LOURD
