Chapitre 2
Pendant ce temps, à Jarjayes
André avait erré dans Paris, écumant les estaminets, éclusant toutes les bouteilles qui étaient passées à sa portée. Il avait retrouvé certains soldats des Gardes Françaises, dont Alain ce compagnon de taverne, qui pourrait peut-être un jour devenir un véritable ami. Grâce à ce dernier, il avait même réussi à se faire enrôler dans le régiment qu'Oscar commanderait d'ici quelques jours. Pourtant cela ne lui suffisait pas. Non, il ne voulait pas qu'Oscar devienne une présence lointaine pour lui. Il ne voulait pas être une ombre, un simple soldat sur lequel ses yeux glisseraient rapidement. Il savait Oscar capable de l'ignorer. Il voulait retrouver l'Oscar qu'il aimait.
L'Oscar qu'il aimait… Il essayait de la retrouver en serrant contre lui l'une des chemises de la jeune femme qu'il chérissait. Elle avait emporté si peu d'affaires qu'il n'avait eu que l'embarras du choix. Il humait le parfum subtil de celle qui portait cette chemise. Il aurait voulu être ce morceau de tissu, si proche d'elle, lui qui, à présent, ne pourrait plus la voir que de loin. Lorsqu'il entendrait sa voix, ce serait pour donner des ordres à sa compagnie. Plus pour lui parler à lui, André, son ami, son confident, son compagnon de toujours.
La tête enfoui dans le tissu, sa mémoire lui envoyait des images éparses d'Oscar. Leur première rencontre. Dieu qu'il l'avait détestée à ce moment-là ! Qu'elle semblait arrogante et imbue d'elle-même ! Combien de temps l'avait-il haïe ? Il ne le savait plus. C'était si loin. Il ne se souvenait que de l'instant où tout avait basculé ente eux. Oscar s'était accusé d'une faute qu'il avait commise, supposant qu'elle recevrait une correction certes, mais moins sévère que son compagnon. Elle avait voulu l'épargné. Elle s'était trompée : son père s'était montré bien plus dur envers elle. André avait le droit à l'erreur, pas elle. Le soir, il s'était introduit dans la chambre de la petite fille. Il l'avait trouvée recroquevillée dans son lit, secouée de sanglots muets, avec l'obscurité pour seul témoin. Il avait voulu la laisser à ses larmes, pour ne pas blesser son orgueil. Puis, au dernier moment, il n'avait pas pu. Il s'était approché de la petite forme sous les draps et lui avait murmuré : « merci ». Les sanglots s'étaient alors arrêtés. Il n'avait plus osé bouger. Elle non plus. Finalement, elle avait sorti le visage après avoir pris soin d'effacer toute trace de larmes, et lui avait répondu : « Je t'en prie. Tu n'as pas à me remercier. J'étais responsable ». Voyant qu'il ne comprenait pas, elle avait ajouté : « Je suis censée être ton maître. C'est donc moi qui dit être punie si tu commets une erreur ». Ces mots l'avaient blessé : il croyait qu'elle avait agi par amitié, alors qu'elle se contentait d'être ce noble sans cœur, pétri d'arrogance. Il avait quitté la pièce sans un mot. Le lendemain, il l'avait évitée toute la journée. Le soir, elle s'était à son tour introduite dans sa chambre. Alors qu'il lui demandait ce qu'elle voulait, elle avait plongé son regard azur dans le sien. Longuement. Comme pour le sonder. Avant de répondre : « Je t'ai menti hier soir, je voulais te protéger, parce que… je… je t'aime bien. Même si ce que je t'ai dit était aussi vrai. Et… je ne veux plus que tu me regardes quand je pleure ». Avant qu'il n'ajoute un mot, elle s'était sauvée. Il avait dû à nouveau escalader la corniche pour se rendre dans sa chambre.
« Moi aussi je t'aime bien » lui avait-il dit, sobrement, après avoir enjambé la fenêtre.
Un immense sourire avait éclairé le visage de la fillette. Le premier qu'il voyait. Il était si radieux que son cœur en fut ébloui. A ce moment, il avait su qu'il ne pourrait jamais se détacher de cette boule de contradictions aux cheveux blonds et au sourire d'ange.
A ce sourire avait succédé son premier fou rire, puis sa première véritable joie, celle qui inonde le cœur et transporte. Il était si fier de les faire naître, de lui apporter un peu d'insouciance. A travers Oscar, il oubliait ses propres peines. Il oubliait qu'il était à présent orphelin. Orphelin, oui, mais pas seul au monde, comme il l'avait pensé lorsqu'il était arrivé à Jarjayes. Oscar était là. Elle serait toujours là. Il lui appartenait de veiller sur elle.
Et voilà qu'elle lui avait demandé de la quitter ! Son soleil s'était éteint. Sans elle, il n'existait plus. Il n'était plus rien. Si ! Un pauvre palefrenier qui allait devenir un aveugle pathétique ! Et pourquoi ?! Pour se complaire dans une chimère ? Jamais elle ne serait un homme. Et, jamais elle ne serait le plus impitoyable de tous. Il la connaissait bien trop !
Il aurait voulu lui tenir rancune du congé qu'elle lui avait signifié. De la façon dont elle avait procédé. Sans même le regarder ! Alors qu'il avait donné sa vue pour elle ! Pourtant, il savait pour quelle raison elle avait agi ainsi. Si elle l'avait regardé, jamais elle n'aurait été capable de lui demander de partir.
« Crois-tu qu'il ne m'en coûte rien ? » lui avait-elle dit.
Il la croyait volontiers. Si seulement, il n'avait pas agi si brutalement ensuite. Qu'avait-il voulu lui faire comprendre ? Qu'elle lui appartenait ? Qu'elle n'était pas un homme, alors que lui l'était ? Qu'il était jaloux de Fersen ? Ou de cette indépendance à laquelle elle aspirait ? Il ne parvenait pas à le savoir.
Il se souvenait s'être transformé en soudard. Comment avait-il pu lui imposer ce baiser ? La jeter sur son lit ? Lui arracher sa chemise ? Et pire ! Se justifier par son amour ! Oh oui, il l'aimait, mais l'amour ne blesse pas, l'amour ne terrorise pas, l'amour ne s'impose pas à l'autre.
Seigneur, que lui avait-il fait ?! Il ne l'avait pas reconnue. L'Oscar qu'il connaissait se serait défendue. Elle l'avait à peine repoussé d'une gifle, avant de le laisser la jeter en travers du lit. Comme si elle était prête à subir. Comme si elle n'avait le droit à aucune volonté.
Ces larmes, cette voix lui demandant ce qu'il comptait faire d'elle… Il ne les supportait pas ! Ils les entendaient résonner en écho dans sa tête, couvrant tous leurs souvenirs communs, dévastant l'amour qu'il aurait voulu lui offrir … autrement…
Elle lui avait affirmé qu'elle l'avait pardonné, mais elle ne voulait plus qu'ils soient proches. Cette indifférence, il ne la supportait pas. Il aurait préféré qu'elle le menace d'une arme, qu'elle le tue, plutôt que d'affronter ces yeux qui ne voulaient même plus se poser sur lui.
Qu'elle le tue… Oui, c'était cela… Il devait lui donner l'occasion de laver l'affront qu'il lui avait fait. Il ne voulait pas vivre en étant ce … il ne voulait même pas prononcer le mot, même pas en pensée ! Il se faisait horreur ! Il lui devait réparation.
Il se leva d'un bond, jetant quelques affaires dans son sac de voyage. Il irait la rejoindre et la laisserait venger son honneur. Ainsi, elle serait délivrée, et lui aussi.
A suivre…
