Chapitre 3
En Normandie
Oscar sentit un contact contre sa tête. Elle ne voulait pas bouger. Elle avait laissé le froid de l'eau l'engourdir. Il lui semblait qu'elle s'y était dissoute. Elle était bien ainsi, bercée par ce flux et ce reflux, loin d'elle-même, loin de toute pensée. Seule comptait cette sensation d'abandon.
Le contact se répétait, l'obligeant à ouvrir les yeux. Elle esquissa un demi-sourire, un peu las. Cet étrange contact provenait du museau de son cheval. Sans doute voulait-il rentrer ? Il avait raison. Il fallait retourner au domaine. Au mépris de ces membres lourds qui semblaient lui crier de ne pas bouger, elle se leva, et saisi les rênes de son cheval. Elle fit quelques pas avant de monter en selle. Ses vêtements ruisselaient. Elle imagina la tête de ses serviteurs lorsqu'ils la verraient rentrer dans cet état. Ils s'interrogeraient, mais en bons domestiques stylés, ils feraient comme s'ils ne s'apercevaient de rien. André aurait commenté sa tenue. Pas eux. Elle leur était indifférente tout comme eux lui étaient indifférents. Était-ce une chance ? Avant qu'elle ne trouve la réponse, son cheval hennit, la rappelant à une réalité prosaïque. La nuit allait tomber, il fallait rentrer.
Elle rentra.
Comme prévu, le palefrenier qui prit son cheval la regarda un peu trop longtemps, mais ne dit pas un mot. De la même façon, le maître d'hôtel qui lui ouvrit la porte jeta un regard légèrement appuyé à ses vêtements qui dégoûtaient sur le tapis. Puis, il lui annonça que le souper serait servi dans une heure et qu'il lui faisait monter de l'eau chaude pour qu'elle puisse se rafraîchir.
« Se rafraîchir » … A ces mots, Oscar faillit partir à rire, tentée de lui répliquer qu'elle avait eu tout le loisir de se rafraîchir dans l'eau de mer et qu'elle préférerait se réchauffer. Elle l'aurait fait si elle s'était adressée à André. Mais, il n'était plus là. Elle se contenta d'opiner et de monter dans ses appartements. Elle prit un bain chaud, puis se changea, et descendit dîner.
Seule.
Elle savait le souper délicieux. Il avait été servi dans sa pièce favorite face à la mer. Pourtant, il lui semblait insipide et cette vue lui donnait envie de pleurer. Dans la nuit, il lui semblait les distinguer sur la plage, elle et André, galopant à en perdre haleine, jusqu'à en être ivres de fatigue. Parfois, il la laissait le devancer. Elle le savait. Quand elle était plus jeune, cela la faisait enrager. A présent, elle en souriait, d'un vague sourire, tourné vers le passé. Plein de nostalgie. Désormais, il ne le ferait plus jamais. Désormais, elle prendrait tous ses repas seule, dans le même silence que celui qui envahissait la pièce à présent, à peine troublé par les pas étouffés de quelques domestiques stylés qui servaient et desservaient les plats. Elle demanda que l'on transmette ses félicitations au chef pour son repas, puis elle monta se coucher.
Seule.
Sans bruit.
Dans sa chambre, elle trouva une tasse de chocolat. Parfaitement réussi. A un détail près : André y mettait toujours une pointe de rhum. Et surtout, il restait avec elle. A présent, il n'y aurait plus de chocolat au rhum, plus d'André. Juste elle, le silence, et sa solitude. Non ! Son indépendance ! Elle s'habituerait à ne vivre qu'avec elle-même. Elle se coucha, souffla sa chandelle et s'endormit, en songeant que c'était la première fois qu'elle allait dormir sans avoir entendu ces quelques mots qu'André prononçait toujours.
« Bonne nuit, Oscar ».
Qui à présent se soucierait vraiment qu'elle passe une bonne nuit ?
Personne.
A cette pensée, son cœur eut à nouveau froid. Elle tira la couverture sur elle, comme pour le réchauffer. A présent, c'était à elle de se soucier de passer une bonne nuit. Elle se força à s'endormir.
Un bruit de pas la réveilla en sursaut. Quelqu'un se trouvait dans sa chambre. Le cœur battant, elle saisit le pistolet qu'elle gardait toujours sous son oreiller.
« Oui, c'est cela, tire, Oscar. Tire. Tu seras débarrassé de moi. Et moi, je serai débarrassé de moi »
C'était la voix de…. Non ! Ce n'était pas possible ! Elle était victime d'une hallucination ! Elle alluma sa chandelle. C'est bien André qu'elle vit. Elle posa son pistolet, avant de lui lancer : « Aurais-tu perdu la tête, André ?! J'aurais pu t'abattre ! Mais comment es-tu entré ? »
Il posa son sac de voyage et posa un pied dessus, avant de répondre : « Comme avant, par la fenêtre ».
Comme avant… Oui, comme avant… Avant qu'elle ne devienne soldat, avant la reine, avant Fersen, avant le soir où elle lui avait demandé de partir… Avant…. Avant tout… Quand il n'y avait qu'eux… Avant…
Elle se leva d'un bond et le serra contre elle. Il était là. Il lui était revenu. Rien d'autre n'importait. Peut-être rêvait-elle ? Peut-être pas ? Qu'importe. Éveillée ou endormie, elle ne voulait plus le perdre.
« Oscar, lâche-moi »
Frénétiquement cramponnée à lui, elle ne l'entendait pas. Il était là. Là !
Il dut la repousser. Elle ne s'y attendait pas. Perdant l'équilibre, elle tomba à terre. La douleur lui confirma qu'elle ne rêvait pas. Perplexe, elle le regarda. Il semblait stoïque. Il lui tendait le pistolet qu'elle avait brandi quelques instants auparavant.
« Mais que fais-tu avec ce pistolet, André ? Que t'arrive-t-il à la fin ?! Tu t'introduis chez moi comme un voleur, tu me… Peu importe. N'as-tu pas compris ce que je t'ai dit ?! Je ne veux plus de toi dans ma vie ! Prends ta chambre habituelle pour la nuit. Demain, à mon réveil, j'entends que tu sois parti.
- Non.
- Comment ?!
- Non, Oscar. Je vais bien sortir de ta vie, mais pas ainsi. Tue-moi. Vas-y. Venge ton honneur. Qu'attends-tu ?
- Tu es réellement devenu fou, ma parole ! Je t'ai dit que je t'avais pardonné. Et c'est le cas. Je ne veux pas venger mon honneur. Il n'y a plus d'offense.
- …..
- André, par pitié. Ne rend pas les choses si difficiles. Ne comprends-tu pas ?
- Si parfaitement, Oscar. Tu ne veux plus t'encombrer de moi. Dans ce cas, tire. Aie ce courage. Parce que sans toi, je suis déjà mort. Délivre moi de moi, et délivre-toi de moi ».
A suivre….
