Chapitre 4
Sans un mot, Oscar se saisit lentement du pistolet et mit en joue André. Il sentit son cœur battre légèrement plus vite. Le moment était venu. Elle allait tirer. Dans quelques instants, ce serait fini. Il ferma les yeux, attendant la délivrance. Oscar prenait son temps, faisant mine d'ajuster son tir. André sentit sa respiration s'accélérer, un filet de sueur perla à sa tempe. A présent, il avait peur. Mais qu'elle fasse feu à la fin ! Qu'attendait-elle ?! Cette situation en suspens était insupportable. Il ouvrit les yeux. Il la vit lui faire face, droite et impassible, aussi immobile qu'une statue.
« Ce sac contient bien les vêtements avec lesquels tu souhaites être enterré, n'est-ce-pas ? » lui demanda-t-elle de la voix froide qu'elle adoptait lorsqu'elle s'adressait à quelqu'un dont elle n'était pas proche.
Ces quelques mots lui firent l'effet d'un coup de poing violent porté à l'estomac. Écarquillant les yeux, unt ng violent porté à l'simpassible, aussi immobile qu'ux. 'il se plia en deux. Oscar esquissa un léger sourire : elle était parvenue à l'effet escompté. Elle poussa son avantage.
« Ce sont des choses auxquelles il faut songer lorsque l'on veut avancer l'heure de sa mort » ajouta-t-elle.
Il ouvrit la bouche, ne sachant que répondre. Il s'était préparé à mourir. Il s'attendait à recevoir une balle, pas à s'entendre questionner sur son enterrement.
« Tu n'as pas l'air de savoir. Je suppose que tu n'y as pas pensé. Dans ce cas, va déposer ce sac et ton manteau dans ta chambre. Pendant ce temps, je me changerai. J'ai froid » poursuivit-elle.
Il lui tendit son manteau. Elle refusa.
« Je te remercie. Je préfère … m'habiller vraiment ».
Remarquant que la voix d'Oscar avait tremblé lorsqu'elle avait parlé de s'habiller, il revit la scène durant laquelle il lui avait arraché sa chemise. Se retrouver face à lui, pieds nus, avec pour seul rempart un mince vêtement de nuit était sans doute difficile pour elle. André ne dit pas un mot, et sortit, la culpabilité au cœur.
Alors qu'il traversait le salon des appartements d'Oscar, son regard tomba sur la tasse de chocolat à laquelle la jeune femme n'avait presque pas touché. Il sentit l'odeur du breuvage à présent froid, et un très léger sourire mélancolique flotta sur ses lèvres. « Pas de rhum, Oscar…. Je vais arranger cela » pensa-t-il.
De son côté, lorsqu'elle entendit la porte de sa chambre se refermer, Oscar se laissa glisser au sol, une main portée sur la bouche pour s'empêcher de répéter : « Mon Dieu, André, que t'ais-je fait ? Pardonne-moi. Je n'aurais jamais dû te laisser toutes ces années enchaîné à moi. A présent, toi non plus tu ne sais plus vivre seul, au point que tu préfères mourir».
Elle entendit la porte de ses appartements claquer. Elle devait se reprendre et s'habiller. Ensuite, elle… elle aviserait. Elle était certaine d'une chose : elle ne devait pas laisser André repartir dans cet état. S'il attentait à ses jours, elle serait la seule coupable.
Lorsqu'elle sortir de sa chambre, sur la table du salon, elle vit un plateau sur lequel se trouvaient deux tasses et un pot de chocolat.
« Je te l'ai réchauffé et un peu corsé » dit-il en lui tendant une tasse. Elle la prit, en le remerciant. Elle s'apprêtait à s'asseoir à la table, lorsqu'elle changea d'avis et se dirigea vers la cheminée. Elle s'assit par terre, juste devant le feu. Cela faisait des années qu'André n'avait pas vu Oscar faire cela.
« Viens près de moi, André. Et fais-moi plaisir, sers-toi vraiment une tasse de chocolat assaisonnée au rhum, ne te contente pas du rhum. Tu n'as certainement rien avalé. L'alcool et l'estomac vide font mauvais ménage. Or, je préfère que tu aies l'esprit clair, ne serait-ce que pour la simple raison que tu vas devoir regagner ta chambre en passant par la fenêtre. Il n'es pas question que tu sortes de mes appartements à une heure indue. Les domestiques pourraient jaser » lui lança-t-elle du ton le plus dégagé qu'elle put.
Il s'exécuta. Lorsqu'il s'assit, sans le vouloir, il frôla son épaule. Comme si le contact l'avait brûlé, il s'écarta immédiatement.
« Oh André, je t'en prie ! Il suffit avec cet incident ! C'est arrivé une fois. Tu ne m'as pas fait grand mal. Je t'ai pardonné. Oublie comme j'ai oublié. J'en ai vu d'autres, et en verrai d'autres. Je te rappelle que je suis un soldat, pas une poupée. Assieds-toi à mes côtés, et finissons-en » lança-t-elle, les nerfs à fleur de peu.
Bien sûr que non, elle n'avait pas oublié. Il lui serait difficile à présent de se considérer totalement comme un homme : elle avait été sur le point de subir un outrage que seuls les hommes infligent aux femmes, et elle, le militaire, elle s'était à peine défendu. Elle savait qu'il lui faudrait du temps pour chasser ce souvenir de son être. Mais, elle ne le dirait pas à André. A le regarder, elle avait le sentiment que c'était lui qui avait été outragé. Par cet acte, sans doute s'était-il outragé lui-même. Il se sentait coupable de l'avoir blessée. Elle se sentait coupable de l'avoir blessé. S'ils continuaient ainsi, la situation s'embourberait. Oscar en était consciente.
« As-tu une tenue pour monter à cheval ?
- Oscar, je ne suis pas venu ici pour parler chiffons.
- Oui, je sais, tu es venu pour parler suicide et mélodrame. Mais, vois-tu, j'ai très peu de goût pour ce genre de conversation. Donc je te repose ma question : as-tu une tenue pour monter à cheval ?
- Oui. N'importe laquelle fera l'affaire. Pourquoi ?
- Parce que j'ai l'intention de passer la journée de demain à chevaucher sur la plage. Puisque tu souhaites être à mes côtés, tu feras donc de même »
Il s'apprêtait à protester lorsqu'il choisit de se retenir. Après tout, il se trouvait assis à côté d'Oscar, elle lui proposait de l'accompagner le lendemain. C'était inespéré pour lui qui pensait qu'elle ne daignerait même plus lui accorder un regard. Il était surpris par la tournure que prenaient les événements. Mais peut-être avait-elle raison ? Le suicide et le mélodrame n'étaient peut-être pas de mise.
Il se contenta de dire : « Comme tu voudras. A présent, je vais dormir, puisqu'une longue journée à cheval est à prévoir. Bonne nuit, Oscar.
- Bonne nuit, André. Non, pas la porte, la fenêtre. A demain…. Au fait, une fois arrivé dans ta chambre, descends à la cuisine manger quelque chose.
- Dois-je aussi y descendre par la fenêtre ?
- Non, utilise ta porte. Ça ira très bien » lui répondit-elle aussi sérieusement qu'il lui avait posé la question, tout en sachant qu'il la taquinait. Sans doute voulait-il voir sa réaction, pour s'assurer qu'elle était la même.
Lorsque la fenêtre se referma, Oscar serra les lèvres alors que ses yeux s'embuèrent. Il était revenu. Il avait pensé au rhum. Il était resté avec elle. Il avait prononcé cette phrase rituelle si chère à son cœur. Il s'était moqué gentiment d'elle. Comme avant.
Elle savait qu'il était impossible de laisser la situation durer. Mais, au vu de l'état dans lequel se trouvait André, il était tout aussi impossible de lui demander de partir. Elle s'efforça de chasser le sentiment qui s'insinuait en elle : elle se mentait à elle-même, elle n'agissait pas uniquement pour le bien de son ami, elle appréciait la situation. Peut-être. Et après ? Ils avaient passé l'essentiel de leur vie ensemble. Quelques jours ne changeraient rien. Elle n'entendait pas renoncer à son indépendance, mais elle songeait qu'elle devait trouver une manière de s'éloigner moins abrupte que celle dont elle avait usé. Et pour lui, et pour elle.
A suivre…
