Chapitre 5

Le bruit des sabots de leurs chevaux se mêlaient à nouveau. Qu'il était doux ce bruit pour Oscar et André. Sans l'avouer à l'autre ou à eux-mêmes, ils le savouraient comme la musique de leurs retrouvailles. Chacun savait que quelques jours plus tard, ce bruit se tairait. Mais fallait-il souffrir à présent pour ce qui arriverait dans l'avenir ? Ni elle, ni lui ne voulaient répondre à cette question. Ils vivaient une jolie parenthèse et souhaitaient la savourer. Certes, il y aurait un après fait de séparation et de solitude. Mais il y avait aussi un présent.

Ils venaient de passer la journée à chevaucher sur la plage ou à travers champs. Lorsqu'André avait voulu laisser de l'avance à Oscar, elle lui avait demandé de ne pas brider son cheval. Il avait été surpris : il ignorait qu'elle l'avait remarqué. Il lui avait obéi et s'était réellement battu pour ne pas la laisser en tête. Il avait perdu. A la loyale. Elle l'avait devancé d'une courte tête.

Tout à leur chevauchée, ils n'avaient pas vu le temps passer. Epuisés, ils s'étaient laissés tomber sur le sable. Sans un mot. Haletants. Sereins. Un bruit avait dominé l'écho des vagues. Un gargouillis. Oscar avait souri, avant de lancer :

« J'entends ton estomac se plaindre de maltraitance. Il y a une auberge à côté. Allons-y contenter l'importun ! »

Il avait apprécié la touche d'humour. Avant, elle savait être drôle. Cela faisait si longtemps qu'elle ne lui lançait plus aucune de ces piques pince-sans-rire dont elle avait le secret. L'Oscar qu'il connaissait semblait être de retour. Il avait d'autant plus apprécié qu'elle l'avait regardé avec une étrange douceur, à la fois tendre et lumineuse. Que signifiait cette nouvelle expression ? Il devait avouer que l'Oscar qu'il retrouvait était étrange. Lui qui s'enorgueillissait de savoir lire en elle à livre ouvert s'avouait analphabète.

Il en était à ces réflexions lorsqu'ils arrivèrent à l'auberge. Ils soupèrent. Plus exactement, il soupa. Oscar se contenta d'éparpiller les aliments dans son assiette, comme souvent.

« Oscar, tu devrais manger un peu. Le chemin du retour sera long.

- Oui, je le sais, mais… je n'ai pas faim.

- Comment peux-tu ne pas avoir faim après avoir passé la journée à cheval ?

- Il faut croire que tout le monde n'a pas un estomac aussi susceptible que le tien, mon cher André… »

Elle avait esquissé un sourire. Il avait ri. Comme si rien n'avait jamais été rompu entre eux. André était perplexe. Oscar semblait présente, même amusante. Elle semblait apprécier sa compagnie et pourtant il avait le sentiment qu'elle gardait par devers elle quelque chose qui lui tenait à cœur. Il ne parvenait pas à déterminer de quoi il s'agissait.

Lorsqu'ils voulurent reprendre la route, l'aubergiste se moqua d'eux : « Prendre la route, mes bons messieurs ? Avec c'temps ? Les routes sont noyées.

- Noyées ? avaient-ils répondu en chœur

- Trop d'boue. Ici, quand le ciel y gronde comme ça, faut attendre qui se calme. Pas aut'e chose à faire.

- Ah, et ? répliquèrent-ils en chœur, ayant l'un comme l'autre des difficultés à comprendre l'aubergiste.

- Ben faut qu'vous restiez 'ci

- Bon. Très bien. Auriez-vous des chambres ?

- Des chambres ?! … Bah, j'en ai ben une mais pour l'ménage, faudra vous débrouiller

- ça nous va très bien. Nous la prenons répondit rapidement André, faisant mine de ne pas remarquer la soudaine raideur d'Oscar »

Ils se trouvaient à présent dans cette fameuse …. chambre… qui leur semblait n'avoir de chambre que le nom. Sale, mansardée, flanquée d'un seul lit à une place, la pièce n'avait rien du confort auquel Oscar, mais aussi André à son corps défendant, étaient habitués.

La jeune femme contemplait le lit, hypnotisée. Une place pour deux. Non, elle ne pourrait pas dormir avec lui. Elle tentait de se reprendre en songeant que ce n'était pas la première fois qu'ils devaient faire face à une telle situation. Mais, elle ne savait que rester figée à regarder le lit. Statufiée. Les souvenirs d'un autre lit, un autre soir était trop présents. Elle avait peur, quoi qu'elle veuille bien s'avouer.

« Oscar, tu préfères prendre le sommier ou le matelas ?

- Pardon ?

- Dans un lit, il y a un sommier et un matelas. Je vais mettre le matelas par terre. Sur quoi préfères-tu dormir ?

- Oh … heu… le matelas répondit-elle très vite, tentant vainement de se donner une contenance dégagée »

André jeta le matelas à terre, y ajoutant une couverture. Oscar enleva ses bottes et se coucha habillée. Rapidement. Il la regarda faire. Tristement, il comprit qu'elle appréhendait le face-à-face avec lui dans une chambre. Il ne pouvait l'en blâmer, les deux derniers avaient été particulièrement agités. Il se coucha, sans parvenir à dormir.

Oscar qui pensait ne pas pouvoir fermer l'œil de la nuit, sentit la fatigue fondre sur elle dès qu'elle fut couchée. Elle s'endormit, d'un sommeil profond, lourd, chargé de fantôme. Bien qu'endormie, elle semblait se battre contre des ennemis. André la regarda, hésita à aller poser une main réconfortante sur son épaule. Puis, il se ravisa. Quoi qu'elle en dise, elle craignait d'être à nouveau sa proie. Elle avait pardonné, mais pas oublié. Il le comprit, sentant la tristesse inonder son cœur. Il était le seul à blâmer et il songea qu'il avait bien fait de repousser aussi violemment Oscar lorsqu'elle s'était serrée contre lui le soir avant. Mais… il ne comprenait plus… Si la jeune femme avait si peur de lui, pourquoi avait-elle agi ainsi ? Pourquoi avait-elle semblé si heureuse tout au long de la journée ? Il jeta un regard dans sa direction, comme pour y trouver une réponse. Il la vit à nouveau bouger, se débattre. Il perçut des bribes de phrases.

« Ils ont arrêté André ?! Mais c'est stupide ! Pourquoi … Non, André, je te jure que je ne les laisserai pas toucher un seul cheveu de ta tête ! Que le roi prenne ma vie, elle lui appartient, je n'en ai déjà plus. Alors qu'André a toute la vie devant lui. Une vie que j'espère heureuse. Pourvu que j'arrive à temps … ma vie contre la sienne, oui, je peux le faire, en tant que maître, c'est cela… Pardon André d'utiliser ce stratagème, je n'ai pas le temps d'en trouver un autre… »

Il comprit qu'elle revivait les instants qui avaient fait suite à la chute de Marie-Antoinette, alors dauphine. Il avait été condamné à mort. Elle l'avait sauvé. Il avait toujours pensé qu'elle avait agi par amitié. Il avait raison. Mais il n'avait jamais su que déjà Oscar ne pensait plus avoir de vie propre. Il reporta son attention sur les murmures de la jeune femme.

« André, va-t-en ! Sauve-toi ! Pars loin de moi ! Je n'ai su qu'engendrer du malheur pour toi ! Ton œil… Tu vis enchaîné à moi comme je vis enchaîné au devoir envers mon nom, envers la monarchie. Toi qui souhaite avoir ton mot à dire, pars. Sois libre… Profite de cette liberté que je n'aurais jamais. J'appartiens à Père, à la monarchie, aux caprices de tous, mais pas je ne suis qu'un pantin. Une poupée entre leurs mains. Tu peux tirer les ficelles de ton existence, vivre comme tu l'entends. Pars ! Ne reste pas…. Je voudrais tant … j'aimerais tellement que l'on me donne le droit que je te donne… celui de vivre par moi-même et pour moi-même… Mais prends le ce droit, à la fin ! Pourquoi vouloir mourir ?! Pourquoi poursuivre tes chaînes ?! Imbécile ! … Mais comment vivre sans toi ? Non, reste ! André, reste ! Il n'y a plus de soleil. J'ai froid. Tout est gris. La vie devient une pantomime. Nooon ! Ne pars pas ! …. Noooon ! Ne t'approche pas ! Pas si près ! Ne me fais pas de mal… contre toi, je ne pourrais pas me battre… Que les vagues m'emportent au loin, dans le froid et la nuit, là où l'on ne ressent plus, là où l'on n'est plus…. Rejoins-moi… Non, pars, vis, aime, sois heureux…. »

« Oscar, cela suffit ! Réveille-toi ! » dit-il en la secouant. Il ne pouvait plus l'entendre. Il avait le sentiment d'avoir volé la clé de sa conscience. Il se faisait l'effet d'être le pire des voyeurs. Elle avait si peu le sentiment de s'appartenir qu'il ne pouvait lui voler les seuls moments qui n'étaient qu'à elle. Ses rêves. Bons ou mauvais.

« Ah, tu es là murmura Oscar entre veille et sommeil. Tant mieux. Le soleil est là. Les vagues partiront sans moi.

- Oscar ! Mais que dis-tu à la fin ?! Serais-tu prise de délire ?! dit-il en la secouant fermement aux épaules »

Elle cligna des paupières. Ces dernières ressemblaient à des papillons voletant maladroitement vers une lumière qui allait les brûler. Elle sentait encore le froid des vagues contre elle. Quelque chose l'en tirait. Elle appréciait tout en aspirant à se laisser emporter par sa torpeur.

« Oscar ! » hurla-t-il

Elle sursauta. A présent, elle était réveillée.

« Mais quelle mouche te pique ? Enfin André, pourquoi m'as-tu réveillée ? » demanda-t-elle, agacée.

Pourquoi l'avait-il réveillée ? Parce qu'il ne voulait plus entendre ce que son sommeil lui révélait. Mais cela, il ne pouvait pas le dire. Vite, une explication…

« Les routes…

-Quoi, les routes ?

- Elles sont à nouveau carrossables.

- Ah oui. Et cela ne pouvait pas attendre demain ?

- Hé bien… Non ! La tempête pourrait reprendre demain matin, alors que si nous partons maintenant, nous pourrons rentrer sans encombre.

- Tu as rêvé, mon pauvre André.

- Absolument pas dit-il en ouvrant les volets, tout en priant pour que la nuit recouvre suffisamment le paysage pour ne pas infliger un trop cruel démenti à ses mensonges »

Il resta bouche bée. Une lune lumineuse éclairait le paysage et effectivement la tempête avait cessé.

Oscar remit ses bottes, jeta son manteau sur elle, et s'avança dans les escaliers.

« Où vas-tu ?

- Comment cela ? Hé bien, nous repartons. N'est-ce pas pour cela que tu m'as réveillée ?

- Ah… Oh… Heu… Si.. Si, bien sûr. Allons-y »

Oscar le regarda d'un œil suspicieux. Peut-être était-il fatigué ? Peut-être valait-il mieux finir la nuit dans cette auberge et repartir le lendemain ? Oui, mais si la tempête reprenait. Elle devait être à Paris sous peu. Elle ne pouvait pas se permettre de se laisser à nouveau bloquer par les éléments.

A suivre…