Chapitre 6

« André, va-t-en ! Sauve-toi ! Pars loin de moi ! Je n'ai su qu'engendrer du malheur pour toi ! Ton œil… Tu vis enchaîné à moi comme je vis enchaîné au devoir envers mon nom, envers la monarchie. Toi qui souhaite avoir ton mot à dire, pars. Sois libre… Profite de cette liberté que je n'aurais jamais. J'appartiens à Père, à la monarchie, aux caprices de tous, mais pas je ne suis qu'un pantin. Une poupée entre leurs mains. Tu peux tirer les ficelles de ton existence, vivre comme tu l'entends. Pars ! Ne reste pas…. Je voudrais tant … j'aimerais tellement que l'on me donne le droit que je te donne… celui de vivre par moi-même et pour moi-même… Mais prends-le ce droit, à la fin ! Chéris-le ! Pourquoi vouloir mourir ?! Pourquoi poursuivre tes chaînes ?! Imbécile ! … Mais comment vivre sans toi ? Non, reste ! André, reste ! Il n'y a plus de soleil. J'ai froid. Tout est gris. La vie devient une pantomime. Nooon ! Ne pars pas ! …. Noooon ! Ne t'approche pas ! Pas si près ! Ne me fais pas de mal… contre toi, je ne pourrais pas me battre… Que les vagues m'emportent au loin, dans le froid et la nuit, là où l'on ne ressent plus, là où l'on n'est plus…. Rejoins-moi… Non, pars, vis, aime, sois heureux…. »

Presque malgré lui, André repensait aux paroles qu'Oscar avait prononcées dans son sommeil. Elle souhaitait qu'il s'éloigne d'elle parce qu'elle voulait qu'il trouve un bonheur qu'elle était certaine de ne jamais connaître. Elle le voulait libre et heureux, elle qui se pensait esclave de la monarchie et éloignée du bonheur. Elle ne savait pas que sans elle, la vie ne pouvait même plus être vécue, tout au plus aurait-il survécu. Dormir, manger, boire. Comme les animaux. A une différence près : s'efforcer de plus rien ressentir, ni son amour pour Oscar, ni la douleur de son absence. Il s'en savait incapable.

En même temps, elle disait que vivre sans lui lui était insupportable. Se pouvait-il qu'Oscar … Non, il n'osa même pas formuler clairement la pensée qui tenter de se frayer un chemin dans son esprit. Il tourna immédiatement ses pensées vers le fait qu'elle ne voulait pas qu'il s'approche si près. Il pensa à nouveau à la nuit où tout avait basculé entre eux. Depuis, Oscar avait tout simplement peur. Il lui fallait garder ses distances et…

Il ne poursuivit pas le cours de ses pensées, frappé par le lever du soleil. Il lui rappelait ce que le sommeil d'Oscar lui avait révélé : « André reste ! Il n'y a plus de soleil. J'ai froid. Tout est gris. La vie devient une pantomime ».

Il répondit à ses craintes : « Regarde Oscar, le soleil se lève. Il est revenu ».

La jeune femme s'arrêta pour contempler le lever de l'astre du jour. Il lui sembla qu'il marquait pour elle l'aube d'une autre vie. Elle s'efforça de chasser cette pensée bien peu rationnelle. Elle n'y parvenait pas totalement. Elle ne comprit pas tout de suite pourquoi. Puis, ses yeux embrassèrent le paysage dans son entier. Bien sûr… Ils se trouvaient à l'endroit où elle s'était laissée bercer par les vagues et engourdir par le froid, espérant que la nuit, le néant, lave son cœur de toute peine. Il ne s'agissait que d'une impression : elle s'était laissé aller au désespoir au coucher du soleil, à présent, elle assistait à son lever au même endroit. Elle sourit vaguement. Parfois la vie était farceuse.

« Oscar, qu'as-tu ? Tu sembles toute songeuse ?

- Rien, ce n'est rien, André. Je… Oh peu importe…

- S'agit-il d'un secret inavouable ? Si c'est le cas, cela m'intéresse. L'irréprochable Oscar de Jarjayes qui dissimule un secret… Je suis curieux ! tenta-t-il de la taquiner

- Il ne s'agit pas du genre de secret auquel tu penses.

- Tu préfères ne rien dire, comme souvent depuis … je ne parviens même plus à me souvenir depuis quand tu te tais ainsi. Elle est loin l'enfance, n'est-ce pas Oscar ? Où est ce temps où on se racontait tout ? Cette complicité…

- …

- Tu as raison. Je déraisonne. Tout cela appartient au passé. Il n'existe plus, à part dans nos mémoires, si l'on désire s'en souvenir répondit-il tristement, en songeant que même à côté d'Oscar, il était loin d'elle. Il le lui dit.

- Non, André, non, ne pense pas cela. Je… Après tout, tu as raison. Pourquoi me taire ? Avant que tu ne viennes me trouver l'autre soir, j'avais passé une partie de la journée ici. Allongée dans l'eau, engourdie par le froid, pour essayer de… oh je ne sais pas exactement… probablement de mourir pour renaître différente. Pour devenir quelqu'un d'autre, une personne qui n'aurait pas besoin de toi pour m'apprendre à me passer de toi. C'est risible, n'est-ce pas. Voilà, mon inavouable secret.

- Oscar…

- Non, ne dis rien. C'est risible, je te l'ai dit.

- Les choses peuvent être différentes si tu le souhaites.

- Non, elles ne le peuvent pas. Nous avons grandi trop près l'un de l'autre, un peu comme deux arbustes trop rapprochés dont les branches et les racines se seraient entremêlés à tel point qu'on ne peut plus les séparer.

- Pourquoi vouloir les séparer alors ? Cela reviendrait à les faire mourir.

- André, par pitié, ne me parle plus de mort ! Je sais, tu es venu ici pour parler suicide et mélodrame. C'est une conversation que je préfère éviter. Mais pourquoi ne comprends-tu pas ?! Tu as la chance de pouvoir mener ta vie comme tu l'entends. Tu ne te rends pas compte que tu peux être libre, ce que je ne serai jamais. Aucun noble ne peut l'être. Nous sommes prisonniers de notre condition, de la monarchie, de nos familles. Personne ne s'appartient. Pas même le roi ou la reine, que l'un se prenne pour un serrurier dans sa forge et l'autre pour une bergère/actrice à Trianon. Nous sommes nés pour servir notre caste. Pour servir, rien d'autre. Nous sommes des pantins dont les fils sont tirés par personne en particulier mais qui continuent à jouer une pantomime. Celle de nos vies au service de la monarchie »

En parlant Oscar était descendue de cheval et s'était assise sur le sable. Elle regardait au loin, parlant en oubliant presque la présence d'André. Il se tenait derrière elle. Debout. Poings et mâchoires serrés. Il ne pouvait pas la laisser penser ainsi.

« Oscar, tu as le choix. Tu peux toi aussi vivre ta vie comme tu l'entends. A condition de le vouloir vraiment.

- Tu n'as donc rien compris. A force de jouer les pantins, nous devenons des pantins. Nous nous faisons croire que nous vivons, que vous ressentons des émotions, des sentiments… Ne t'es-tu jamais demandé pourquoi il y avait autant d'intrigues amoureuses à Versailles ?

- Par oisiveté.

- Non, pour se rassurer. Pour se faire croire que l'on peut encore ressentir quelque chose qui ne soit pas prévu par le protocole ou la monarchie. Mais en vérité, plus nous grandissons, plus nous devenons vides à l'intérieur.

- Mais pas toi ! Tu as vive, passionnée ! Tu …

- Ah oui ? Depuis combien de temps, ne m'as-tu pas vue ainsi ? Tu parles de ma jeunesse, André. L'Oscar dont tu parles n'existe plus. Elle a grandi. Elle a appris à taire ses révoltes et ses passions. C'est tout. Ne me suis pas. Je ne suis pas comme le soleil qui réchauffe et offre de la chaleur. Je suis un astre froid de vide et de solitude. Ne deviens pas ainsi. Fais-moi plaisir. Tu peux t'échapper, alors fais-le. Ne crois pas que je regrette ma vie. Je ne regrette rien. Elle est comme elle est, j'ai appris à l'accepter, sans fard ni illusion.

- Et si je refuse ?

- Tu es un idiot.

- Non, un homme amoureux.

-André, je t'en prie, ne recommence pas…

- Laisse-moi poursuivre. J'ai bien écouté tes histoires d'illusion, de vide et de pantins. Puisque je n'en suis pas un, laisse-moi le prouver. Laisse-moi parler et éprouver.

- Comme tu voudras soupira-t-elle

- Je suis un homme amoureux d'une femme qui a tellement peur de vivre un peu pour elle-même qu'elle fait le vide autour d'elle. Si tu étais telle que tu te décris, tu ne serais pas capable de parler de ton … amitié pour moi, tu n'aurais pas eu mal l'autre jour, comme j'ai mal d'être séparé de toi.

- Et ?

- Ferme les yeux.

- André !

- Ferme les yeux et ouvre la bouche.

- Ah non, pas ce jeu d'enfants. C'est loin, c'est terminé…

- Allez, une dernière fois »

Elle s'exécuta. Il s'approcha d'elle et voulut l'embrasser. Il se retint, se souvenant soudain de ses paroles nocturnes : « ne t'approches pas de moi ! Ne me fais pas mal ! ».

Oscar ouvrit les yeux. Agacée, elle jeta : « Qu'as-tu voulu me prouver ?! Que je n'étais bien qu'un patin à qui il suffit de donner un ordre pour qu'il obéisse ?! C'est inutile, je le savais déjà ! ».

Elle voulut se lever. Il l'en empêcha, l'attrapant par le bras.

« Non, ne pense pas cela ! C'est à cause de cette nuit... Tu parlais, tu disais que tu ne voulais pas que je m'approche de toi pour ne pas te faire mal. Je m'en suis souvenu et j'ai voulu respecter ta volonté ».

Oscar sourit d'un sourire à la fois très doux et très las. C'était donc cela. Il n'avait pas compris.

« André, je ne sais pas ce que j'ai dit dans mon sommeil. A présent, je suis éveillée, et je peux te dire que j'apprécie ton respect. Mais tu te trompes sur la signification de mes paroles. Je ne veux plus que tu t'approches, parce que j'essaie d'apprendre à vivre sans toi, sans la béquille et la lumière de ton amitié. Si tu restes près de moi, je ne serais jamais indépendante. Je ne parle pas d'une indépendance totale. Je la sais impossible. Je pense à … »

Elle s'arrêta, détourna la tête et baissa les yeux. Elle venait de réaliser que son désir d'indépendance n'était qu'une illusion de plus. Une façon de n'être pas tout à fait le pantin qu'elle détestait être. Elle le dit à André.

Il se contenta de répondre : « Il existe une autre façon d'être autre chose qu'un patin. Ferme les yeux et ouvre la bouche, je vais te montrer ». Elle s'exécuta. Il l'embrassa.

Elle le laissa faire, puis se prit à apprécier le baiser. C'était si doux, si violent, si merveilleux. Elle resserra son étreinte, s'accrochant à lui comme une noyée. Elle ne périrait pas dans un océan de solitude. Les vagues ne l'emporteraient pas dans le néant où l'on ne ressent plus rien, où l'on oublie jusqu'à la conscience de soi. Il était là, il était revenu, il était son amant. Non, pas encore. Pas tout à fait. Mais ce n'était qu'un détail. Il l'aimait. Elle l'aimait. Sinon, pourquoi avait-elle si mal quand il s'éloignait et pourquoi était-elle si bien lorsqu'il était là ?

« Ne réfléchis pas dit André en se dégageant

- Mais je ne réfléchissais pas se défendit-elle, indifférente à sa propre mauvaise foi. Il était là, plus rien ne pouvait être mauvais.

- Si, je l'ai senti. Tu n'es sans doute pas prête. Je ne veux pas t'imposer mon amour »

Elle le saisit par les pans de sa veste, le jeta sur le sable, s'allongeant sur lui. Cette fois, c'est elle qui l'embrassa. Avec fougue. Les mains d'André désiraient partir à la découverte du corps d'Oscar. Il les retint. Il vivait un rêve. Il ne voulait que rien ne provoque son réveil. Il s'efforçait de se contenir en ne se limitant qu'au baiser qu'Oscar souhaitait lui donner et recevoir lorsqu'il sentit les mains de la jeune femme parcourir son torse. Doucement, il la repoussa.

« Non, Oscar, je t'en prie. Ne fais pas cela. Si tu… enfin, je ne sais pas si je serais capable de m'arrêter, je t'aime tant, depuis si longtemps que…

- Que tu t'arrêteras s'il le faut. Tu t'es bien arrêté une fois, dans des circonstances bien différentes. Je n'ai pas peur de toi. C'est toi qui as peur de toi. De ce que tu pourrais me faire. Sache que … (elle prit sa respiration et son courage) j'en ai envie. Rentrons afin que je puisse te montrer à quel point je suis à toi »

À ces mots, il la saisit aux poignets, la secoua avec une violence qui les surprit tous deux.

« Tu n'as donc pas compris ?! Tu n'appartiens à personne, pas plus à la monarchie qu'à moi. Tu es à toi. C'est à toi de décider ce que tu veux faire de toi s'écria-t-il avant de la lâcher

- J'ai décidé. Je veux… faire l'amour avec toi. Rentrons. Je sais ce que je veux. Je te veux toi, et je veux prendre mon nouveau commandement »

Elle venait de prononcer une phrase magique. Presque trop belle. Si c'était un rêve qu'aucun des deux ne se réveille jamais songea André avant de lui jeter en souriant : « À tes ordres répondit André

- Comment ?

- Quand tu prendras ton service, tu me trouveras parmi tes soldats.

- Entêté !

- À tort ?

- À raison ! Viens, rentrons. André, nous avons trop attendu ».

Elle éperonna son cheval. Il la suivit, étourdi. Il avait le sentiment d'être ivre. Tout était allé si vite. La vie pouvait-elle changer du tout au tout, si rapidement ? Avec Oscar c'était possible. Elle était redevenue l'ouragan qui emportait tout sur le passage de ses passions.

« À présent, c'est toi qui philosophes ! Tu lambines ! Viens, ne me fais pas attendre.

- Toujours aussi impatiente ?

- Oui ! Comme avant. Sauf que mes désirs ont changé ».

Lorsqu'ils eurent partagé leur première étreinte. Etendue sur le lit inondé de soleil, Oscar songeant à cet amour si fort, si évident qu'il aurait pu se perdre dans l'histoire de leur amitié. Ou plus exactement dans leur histoire. Celle qui n'appartenait qu'à eux, qui leur donnerait la force de vivre. Et surtout l'envie de vivre. Pour l'autre, pour soi, pour eux.

Elle savait à présent qu'il n'existait qu'une seule façon d'apprendre à se passer de son ami : en faire son amant, son mari à ses yeux, et aux yeux de Dieu. Car, elle avait bien l'intention de l'épouser, sans que personne ne le sache, sauf eux et Dieu, pas même un prêtre.

Elle souhaitait qu'ils se rendent dans une petite chapelle située près du domaine et qu'ils prononcent leurs vœux, à voix basse, sous le seul œil de Dieu, avec leur amour pour seule garantie, et leurs cœurs pour seuls témoins.

Elle fit part de son désir à André. Il se contenta d'acquiescer, avec un sourire éblouissant aux lèvres. Décidément, Oscar lui réserverait toujours bien des surprises.

FIN