Allez, en l'honneur de la fin du monde qui approche, un nouveau chapitre qui reste dans le ton. Bonne lecture à vous!
Un silence de mort, plus oppressant encore qu'une chape de plomb. Helena observait les frères Elric sans plus bouger, retenant malgré elle sa respiration, attendant que l'un ou l'autre réagisse. Mais aucun ne semblait prêt à lui accorder sa demande muette, se contentant de la fixer d'un air où se mélangeaient incrédulité, amusement et terreur.
Edward la contemplait telle une statue de sel, essayant tant bien que mal d'assimiler l'information qui venait de lui être donnée et la traiter correctement. Une part de lui avait bien envie de lui rire au nez. Tout le monde savait que depuis le massacre Ishbal, ses habitants avaient été chassés, traqués, radiés de l'armée pour ceux qui en faisaient partie et se terraient maintenant un peu partout en Amestris, investissant les zones reculées où personne n'aurait idée d'aller fouiner. Qu'Helena soit Ishbal était tout bonnement risible et impossible, elle devait se moquer d'eux en essayant de noyer le poisson, rapport à sa maladie.
Et une autre part, qui prenait plus d'ampleur à mesure que passaient les secondes, se demandait encore comment il avait pu ne pas le voir.
Malgré ses précautions, Helena laissait trainer derrière elle quelques indices compromettants, que des connaisseurs auraient eu tôt fait de mettre bout à bout.
Etait-ce pour cette raison que le Colonel l'envoyait le plus souvent seule à l'autre bout du pays ? Être une métisse Ishbal était dangereux à leur époque. C'en était presque devenu un crime.
Edward prit soudain conscience de l'énormité d'une telle révélation et des enjeux qu'elle impliquait.
Une métisse Ishbal.
Et il était impossible que le Colonel ne soit pas au courant. Cet homme trichait depuis des années avec leurs généraux et jouait sur un fil trop mince pour son propre bien. Il était aussi traitre et coupable que pouvaient l'être les frères Elric et leur tentative de transmutation humaine.
_ T-tu… tu viens d'Ishbal ?
Malgré l'armure, la voix d'Alphonse était fluette et vacillante, encore incrédule alors que l'évidence était pourtant devant ses yeux. Il comprenait maintenant ; cette impression d'être parfois en décalage avec leurs coutumes qui émanait de la brunette, sa tendance à la paranoïa, le désir qu'elle avait de ne jamais parler d'elle ou bien encore cette attitude, bien que sous-jacente, froide et distante avec les gens d'Amestris.
Elle venait d'Ishbal, ce peuple accablé de bien des maux, victime d'un monstrueux et sanglant génocide. Ce peuple au milieu du désert de l'Est, que leur armée avait éradiqué sans hésitation pour d'obscures raisons.
Helena sourit, amère, et acquiesça. Plus question de reculer maintenant. Elle croisa presque religieusement les mains sur les couvertures et ouvrit la bouche.
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Un soleil de plomb sur une lande déserte.
Du sable à perte de vue et pas un souffle de vent. Le sien était d'ailleurs coupé par la chaleur écrasante. Etre envoyé dans l'Est du pays, quelle qu'en soit la raison, était bien souvent considéré comme une torture aux yeux des militaires, habitués à des températures moindres. Même lui, portant originaire du Sud et bossant depuis quelques années au QG de l'Est, devait avouer qu'il souffrait de cette fournaise impitoyable.
Et dire que des hommes et des femmes habitaient dans cet enfer.
Eric Lewin se demandait souvent ce qui pouvait bien pousser des gens à vivre dans de telles conditions. Bien que dans le cas présent, ce n'est pas comme s'ils avaient vraiment eu le choix. Pauvres bougres.
D'un geste, il essuya la sueur qui perlait sur son front et remonta machinalement ses lunettes, un tic qu'il effectuait parfois plusieurs fois dans la minute et amusait ses collègues. Collègues, qui agonisaient gentiment dans leur voiture de fonction alors qu'ils roulaient au milieu du désert d'Ishbal, l'une des régions –avec la frontière Nord – la plus inhospitalière de leur cher pays.
Encore une mission de patrouille, il semblait qu'il ne faisait plus que cela, ces derniers temps. Quand ce n'était pas à la capitale de l'Est, c'était pour se rendre du côté des Ishbals. Dans un sens, Eric n'était pas contre ; la région et son histoire l'avaient toujours attiré. S'il n'avait pas été militaire, sans doute aurait-il fait prof d'histoire, pour enseigner aux gamins ce qu'était vraiment le monde dans lequel ils vivaient.
Mais l'autorité du paternel, comme pour beaucoup d'autres, avait décidé pour lui et désormais âgé de 27 ans, Eric Lewin devait avouer que son travail lui plaisait. Il y avait des avantages comme des inconvénients, à faire partie de l'armée et être un toutou bien dressé mais il avait fini par s'habituer à cette vie et presque l'apprécier. Au moins, se retrouver en poste à Ishbal lui permettait de changer de cadre, il n'allait pas s'en plaindre.
Contrairement à ses amis, qui suffoquaient sous la chaleur caniculaire que leur auto, cube de tôle en plein cagnard, n'arrangeait en rien. Eric conduisait, une fois n'était pas coutume. Ils avaient tiré à le courte paille et comme toujours, il avait perdu. Le jeune homme soupçonnait par ailleurs ses collègues de tricher, mais il ne s'en offusquait pas. Le soldat Lewin était trop gentil et doux pour son propre bien, et de l'avis de ses amis, c'était un miracle que cette bonté d'âme ne l'ait pas encore condamné sur le champ de bataille. Bien que champ de bataille il n'avait jamais vraiment visité. Et il n'espérait pas qu'une telle chose se produise avant un bon moment.
Il ignorait encore que ses prières ne seraient pas exaucées.
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_ Mon père était un idéaliste, un peu à la manière de Roy. Il était persuadé que tout pouvait être réglé par des mots et non des armes. J'ai toujours voulu croire en cela moi aussi, mais dans notre société actuelle, je me suis rapidement rendue compte que ça ne resterait qu'un rêve. On ne sauve personne avec des paroles et des suppliques. Les Ishbals ont essayé, ils sont morts.
Ӝ. Ӝ. Ӝ
Les militaires débarquèrent enfin au camp sous les exclamations ravies de leurs collègues. Ils avaient été envoyés ici pour remplacer l'équipe sur place, en stationnement dans la région depuis deux bons mois. Eric sortit le dernier, regardant leurs yeux avides et leurs mines réjouies. Il comprenait leur désir de vouloir rentrer au bercail, retrouver femmes et enfants, pour les plus chanceux.
Eric ne faisait pas partie de cette catégorie. D'un naturel romantique, le jeune homme n'avait pas encore trouvé « la bonne », comme il le disait si bien sous les quolibets amicaux de ses amis. De même, il n'avait pas de famille à visiter une fois revenu à la capitale de la zone Est. Sa mère était morte en couches, son père beaucoup plus récemment, deux ans après son entrée à l'école militaire. Il était fils unique et ignorait tout du reste de son arbre généalogique, bouillé depuis longtemps.
Pas de regrets à se porter volontaire pour une mission de plusieurs mois, donc. Patrouilles, maintenir l'ordre, assurer le contact entre Amestris et les Ishbals, malgré les tensions entre leurs peuples, sécuriser la zone au maximum et les voies commerciales qui passaient non loin de là… beaucoup de travail pour trop peu d'hommes, hélas, et les Ishbals n'étaient que peu tolérants à leur égard et présence. On ne pouvait guère leur en vouloir cependant ; les militaires les avaient retranchés dans cette partie du pays après tout.
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_ Rien ne pousse à Ishbal. Des cailloux, du sable et du sang. C'est une région pauvre, bien plus petite que tout ce que nos ancêtres ont pu connaitre avant l'arrivée d'Amestris. Les relations entre nos deux peuples n'ont jamais été au beau fixe, mais avant la guerre, ils parvenaient à se supporter et se tolérer.
_ Une contrée plus petite ? Comment ça ?
_ Ishbal était divisée en plusieurs districts ou villages, répartis sur une grande surface. Nous étions un petit pays indépendant, à la manière de Drachma par exemple. Mais notre faiblesse martiale a eu raison de nous. Lorsque nous sommes entrés en Amestris, nos provinces se sont vues réduites de plus de moitié et nous nous sommes retranchés dans le dernier bout de terre qui nous appartenait encore.
_ C'est pour ça que même avant la guerre, les nations ne s'entendaient pas bien.
_ Oui. Je suppose que nous n'étions pas faits pour nous comprendre mutuellement.
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Eric soupira, passant un poignet las sur son front. Du haut de sa bute, il scrutait l'horizon, se faisant l'effet d'un quelconque acteur de film dramatique, qui attendait on ne savait trop quoi sur un fond de désert brulant. Le mythe du héros solitaire partant sauver la veuve et l'orphelin. Il rit un peu de lui-même et repris sa surveillance.
Aujourd'hui, il avait été assigné à un simple poste d'avant-garde, mais dès demain, il ferait partie des patrouilles qui parcouraient les abords d'Ishbals et entraient en contact avec les autochtones. Quelque part, il en était impatient.
Eric Lewin avait toujours adoré l'histoire, connaissant celle de son pays et de leurs frontières sur le bout des doigts. Outre son amour inconditionnel pour les vieilles choses, voyager était un de ses passe-temps favoris et se retrouver en place à Ishbal était une véritable aubaine. La culture de ce peuple était, à son sens, fascinante. Peu de gens d'Amestris prenaient le temps ou la peine de s'y pencher, et au-delà des dogmes stricts d'une cité qui l'était tout autant, leurs coutumes et traditions étaient des plus intéressantes. C'était sans doute pour cet unique point que le jeune homme s'estimait heureux de faire son métier.
Ӝ. Ӝ. Ӝ
_ Mon père n'a jamais été quelqu'un de bien vindicatif. Ma mère disait qu'il avait toujours eu un très bon contact avec les gens de notre peuple. Certains militaires étaient aimables, tous ne sont pas à mettre dans le même panier. Mais la plupart du temps, les rencontres entre les deux camps étaient… plutôt musclées.
Ӝ. Ӝ. Ӝ
Le son sourd et désagréable d'un poing qui heurte sèchement une joue. Eric grimaça, tournant involontairement le visage sur le côté afin de ne plus voir la scène sous ses yeux. Non pas qu'il n'était pas habitué à la violence, il était militaire et les altercations de ce type étaient hélas, trop courantes. Cela ne l'empêchait pas d'être en total désaccord, autant avec le parti incriminé que celui visé. A côté de lui, son compagnon hésitait tout autant à intervenir, tandis que le superviseur de leur petite troupe fronçait les sourcils, la main sur la crosse de son arme, près à rétablir le calme.
Calme qui avait été troublé quelques minutes plus tôt, alors que Truman, leur collègue maintenant aux prises avec un Ishbal passablement remonté, critiquait ouvertement l'étal et les produits dudit Ishbal. L'histoire aurait pu s'en tenir à un regard méprisant et un geste déplacé, mais Truman n'était pas connu pour sa finesse et sa courtoisie, ce pourquoi Eric et bon nombre de leurs coéquipiers, ne l'appréciaient que de loin. Très loin. Et il avait fallu que le militaire fasse honneur à l'image brute et vindicative de l'horrible armée d'Amestris en crachant allégrement sur l'étalage de l'Ishbal.
Evidemment, la réaction ne s'était pas faite attendre et quelques secondes plus tard, ils se battaient tout deux comme des chiffonniers sur la place du marché, sous le regard choqué des passants. Personne n'avait osé intervenir, les Ishbals restant prudemment en retrait pour la plupart, mais les œillades assassines n'avaient échappé à personne, encore moins les militaires atterrés.
Eric poussa un profond soupir et ôté ses lunettes qu'il remit précautionneusement dans son veston. Bien, puisqu'il fallait se salir les mains à ramasser un de leur collègue un peu trop emporté…
Se jeter dans la mêlée ne fut pas forcément la meilleure idée qu'il avait eue, ceci dit. Avec son petit gabarit que l'aurait davantage cantonné à un boulot de bureau plutôt que sur le terrain (la faute à un manque d'effectif dans les zones jugées « à risques »), il fit très rapidement partie des 'dommages collatéraux'.
Alors qu'un superbe hématome fleurissait sur son visage au nez maintenant tordu, et qu'un vertige le prenait, leur chef de section se décida à intervenir pour de bon, ordonnant aux autres de disperser la foule qui se massait autour d'eux, curieuse autant que menaçante, et de séparer les deux belligérants.
Eric fut mis à l'écart par un de ses camarades qui lui adressa un sourire amusé et presque ironique, riant de sa bêtise et de son côté chevaleresque. Tout le monde savait pourtant que Truman n'était pas réputé pour faire dans la dentelle quand il se battait et que dans ces instants-là, les notions d'amis ou d'ennemis n'avaient que très peu d'intérêt à ses yeux.
C'est donc la manche contre son nez douloureux qui crachait semblait-il, des litres de sang, assis dans la poussière, qu'il rencontra pour la première fois Isha Jain.
Ӝ. Ӝ. Ӝ
_ Sommes toutes, ça a été une rencontre assez banale. Ma mère était au marché, ce matin-là, et elle a assisté à cette scène ridicule. Elle n'avait que très peu de considération pour les gens d'Amestris, tout comme beaucoup des Ishbals, encore à l'heure actuelle.
J'imagine que la stupidité de mon père l'a touchée, quelque part.
Ӝ. Ӝ. Ӝ
_ Tenez.
_ Je vous remercie.
Eric pressa le tissu que lui tendait la jeune femme contre son visage ensanglanté, essayant d'y voir un peu plus clair sans ses lunettes. Les pauvres avaient bien entendu été brisées durant la petite échauffourée et il n'avait pas sa paire de rechange sur lui. En tant que grand myope, cela pouvait se montrer quelque peu problématique. Surtout pour distinguer son interlocutrice, pourtant à moins d'un mètre de lui. Interlocutrice qui se tenait maintenant accroupie face à lui, fouillant dans son panier en réajustant ses châles, cherchant il ne savait trop quoi.
_ Vous êtes un imbécile, lança-t-elle soudain en tirant un petit pot en terre cuite craquelé. Une forte odeur qui lui rappelait l'arnica monta à ses narines malmenées. Il aurait été plus judicieux d'attendre qu'ils se calment, ou bien laisser faire vos collègues.
Eric haussa les épaules, un peu troublé cependant par le fait que la femme lui parlait sans crainte et en profitait également pour lui faire remarquer que niveau musculature, il avait encore du chemin à faire. Une pâte odorante fut appliquée sur son nez, engloutissant la douleur par une bienveillante fraicheur. L'Ishbal remit correctement le mouchoir en guise de pansement de fortune.
_ Qu'est-ce que c'est ? Questionna-t-il avec une curiosité presque enfantine.
_ Une sorte de crème apaisante, faite à base d'herbes. C'est très efficace contre les ecchymoses et pour apaiser la douleur.
_ Soyez sincère, demanda Eric en se redressant. Il ôta le tissu et tenta un sourire. Je suis défiguré ?
Contre toute attente (il était déjà miraculeux en soi qu'un Ishbal aide un Amestris de son plein gré) la femme éclata d'un rire frais et légèrement rocailleux.
_ Votre nez est toujours en place, si c'est ça que vous craigniez. Et toujours aussi séduisant, n'aillez crainte, votre femme vous reconnaitra lorsque vous reviendrez.
Le militaire rit à son tour, le regrettant quelque peu quand son pauvre appendice nasal se rappela à son bon souvenir. Se mettant sur ses pieds, il jeta un coup d'œil autour de lui, notant que ses camarades –taches bleues et informes dans le flou ocre de sa vision—avaient finalement écarté les deux opposants et s'appliquaient maintenant à calmer la population en colère et tenter de trouver un terrain d'entente. Le marché avait été troublé et la femme se releva, époussetant sa tunique couverte de sable. Eric lui lança un coup d'œil en biais.
Petite, elle lui arrivait à l'épaule et arborait la même peau mate que les Ishbals. Ses cheveux étaient cachés par des châles et autres voiles aux couleurs plus vive que sa tunique orangée, mais il voyait dépasser deux longues mèches blanches comme neige. Il lui tendit la main, sans aucune animosité.
_ Je m'appelle Eric Lewin.
La femme contempla les doigts tendus et finit par les lui serrer. Sa poigne était ferme et assurée. Bien que les relations entre les deux peuples soient plus que tendus, l'Ishbal semblait ne pas éprouver le même ressentiment et la même peur que ses pairs. Etonnant et encourageant, Eric était de ceux qui songeaient encore, utopiques, à une possible entente amicale entre les deux partis.
_ Isha Jain.
Le jeune homme eut un très léger sourire.
_ La « protectrice », c'est cela ? Un nom assez bien choisi, je dois dire.
S'il ne la vit pas clairement, il sentit néanmoins l'Ishbal avoir un petit mouvement de surprise. Elle se reprit néanmoins bien vite, remontant son panier sur son bras.
_ Il est rare de croiser un Amestris parlant notre langue. Je dirais même que vous êtes le premier que je rencontre.
_ Parce que je suis militaire ne veut pas forcément dire que je suis un stupide illettré, comme peut l'être Truman.
Isha éclata à nouveau de rire. Quelques exclamations montèrent un peu plus loin, les faisant se retourner et elle soupira vaguement.
_ Il me faut m'en aller. Mais j'avoue être ravie de vous avoir rencontré, Monsieur Lewin –son nom prenait une curieuse intonation de par son accent prononcé—tomber sur un militaire civilisé est suffisamment exceptionnel, ces derniers temps.
_ Je partage votre avis. Bonne fin de journée à vous, Mademoiselle Jain.
Une nouvelle poignée de main, un sourire amusé qu'il ne fit que deviner et Eric se retrouva seul avec sa pâte sur le nez et son morceau de chiffon plaqué sur le visage. Nombreux furent ses collègues à le chahuter gentiment et si Truman lui lança un regard mauvais, comme pour le défier de trahir son pays en sympathisant avec la racaille Ishbal, le brun n'en tint pas compte.
Le lendemain, armé d'une nouvelle paire de lunettes qu'il conservait dans ses bagages, il reprenait la route du marché.
Durant ses deux mois en poste à Ishbal, le jeune Eric Lewin passa le plus clair de son temps à patrouiller dans la cité elle-même. Sa figure était devenue courante dans les rues ensablées, et quelques Ishbals, d'abord réticents et haineux, avaient fini non seulement par s'habituer à sa présence, mais également le saluer quand l'occasion se présentait. Il ne pouvait pas prétendre que le peuple du désert de l'Est appréciait désormais les gens de l'armée, mais certains étaient plus enclins que d'autres à venir leur adresser la parole ou bien leur vendre divers produits.
Il avait recroisé Isha, plusieurs fois même, la plupart du temps au marché du jeudi, enroulée dans sa tunique orangée, les épaules couvertes de ses nombres châles. Ils n'étaient pas amis, du moins, pas encore, mais leurs relations amicales étaient bercées par une douceur rafraichissante et une courtoisie certaine.
Avec ses lunettes sur le nez, Eric devait avouer que leur première rencontre n'avait pas le moins du monde rendu justice à la jeune femme forte et calme qui se tenait près de lui, papotant de tout et de rien alors qu'ils cheminaient au milieu des étals durant sa ronde quotidienne. Ils avaient pris cette petite habitude malgré les regards réprobateurs qu'ils attiraient souvent. Le jeune homme en avait eu quelques échos de la part de ses supérieurs. Si certains voyaient d'un bon œil les contacts amicaux avec les Ishbals, d'autres étaient plus réticents, tels que Truman, qui l'avait littéralement pris en grippe et le considérait désormais comme un traitre à son pays.
Le temps passa. De fil en aiguille, ses relations avec le peuple Ishbal s'accrurent, devinrent plus amicales et plus sincères. On connaissait Eric Lewin, et on l'appréciait malgré sa condition de militaire. Bien entendu, ce fut également le cas de la belle Isha, et il fut bientôt assez clair pour nombreux d'entre eux que leur relation n'était pas que platonique.
Ce qui devait engendrer bien des problèmes.
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_ Evidemment, les unions entre Ishbal et les gens d'Amestris n'ont jamais été appréciées. Peu nombreuses bien qu'autorisée. Mais mon père était militaire, ce qui rendait les choses encore plus compliquées…
Et il n'avait jamais été fait pour prendre les armes, de toute façon.
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_ Marc !
L'interpellé, jeune homme blond aux yeux couleur terre derrière ses lunettes à monture de fer, releva le nez et posa son stylo sur son registre afin de ne pas en perdre la page. Non pas que sa lecture fusse particulièrement intéressante, mais la mise à jour des archives était essentielle. Un franc sourire éclaira ses traits mangés par la fatigue et une barbe de trois jours. Dernièrement, les Généraux et autres hauts gradés semblaient s'être donné le mot en envoyant leurs troupes dans chaque coin du pays et multipliant les interventions des troupes armées, lui donnant par la même occasion double charge de travail pour lui et ses collègues. Maintenir à jour les archives militaires, basées à la capitale, n'était pas une partie de plaisir lorsque le boulot et les papiers s'accumulaient de manière aussi fulgurante que chaotique. Ici terminait le moindre bout de papier signé et approuvé par l'état-major, les dossiers des Alchimistes, les candidats potentiels, les recrues, rapports d'activités des différentes écoles militaires et autres, s'étalant soigneusement sur des centaines d'étagères. Une partie était ouverte au personnel militaire, l'autre seulement accessible sur une autorisation écrite.
Et Marc Schneider était ravi d'avoir une petite distraction dans son travail long, pas forcément bien gratifiant et extrêmement redondant. Il leva donc la main à l'adresse de Lewin qui avançait à grands pas vers lui, vêtu de son uniforme bleu et ne cessant de jeter autour de lui des regards fébriles, comme s'il craignait d'être suivit. Peu de chance que ce soit le cas par ici, de toute manière, et Marc était le seul employé disponible de la section aujourd'hui, le petit jeunot avec lui étant en stage et effectuant donc moins d'heures que lui et sa collègue Catherine en congé maternité depuis deux mois.
_ Lewin, quel bon vent t'amène, vieux ?
Ils s'étaient connu, non pas à l'école militaire, comme c'était souvent le cas pour des gens de l'armée, mais tout bêtement au mess des officiers de l'Est. A cette époque, Marc ne travaillait que comme secrétaire puis on lui avait offert le poste d'archiviste à Centrale, une promotion qu'il ne pouvait décemment pas refuser. Les deux jeunes gens étaient restés en contact, bien sûr, très bons amis, Eric ne manquait jamais de venir le voir lorsqu'il était de passage à la capitale. Mais le blond avait la certitude que cette fois-ci, ce n'était pas pour une visite de courtoisie.
_ Marc, je suis content de te trouver. J'aurais besoin de tes services.
L'archiviste haussa un sourcil étonné. Du plus loin qu'il connaissait le brun, jamais il ne l'avait vu si précipité et nerveux. On aurait dit qu'il venait de commettre un quelconque méfait et cherchait refuge dans un coin un peu tranquille et reculé. Marc lui proposa une chaise d'un geste de la main mais Lewin resta debout, ne prêtant même pas attention au blond.
Ce dernier soupira.
_ Bien sûr mon pote. Qu'est-ce que je peux faire pour toi ?
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_ Non, je regrette, je ne peux pas faire ça.
Eric lança un regard suppliant à son ami qui secoua vivement la tête pour nier immédiatement la requête du brun.
_ Je t'en prie, Marc. Il n'y a qu'à toi que je peux demander ça !
_ Merde, Eric, mais tu te rends compte à quel point c'est dangereux ? Pour toi autant que pour moi, imagine qu'on se fasse choper ?! Dans le meilleur des cas, c'est la prison à vie !
_ Marc, j'ai réellement besoin de toi.
Le blond jeta un coup d'œil furieux au soldat devant lui, espérant le faire changer d'avis. Non, non, et non, tout ceci était bien trop risqué et il ne commettrait pas un tel acte, même pour les beaux yeux d'une demoiselle. Lewin avait du culot de lui demander pareille chose… c'était de la trahison à l'état pur !
Ce dernier lui plaça une nouvelle liasse de feuilles devant les yeux, apposant fermement ses mains sur le papier couvert d'une écriture fine et régulière.
_ J'ai tout préparé, argumenta le plus jeune des deux –de quelques mois seulement— ses doigts se crispant presque sous le coup de l'angoisse. Tout est là, ça fait des mois que j'y travaille. Il ne manque que toi pour falsifier correctement tous les documents.
Marc secoua à nouveau la tête, hésitant. Il pouvait comprendre ce qu'éprouvait Eric. Un peu, du moins.
_ Tu es vraiment sûr de toi ? Tu veux vraiment prendre ce risque ? Pour une femme ?
_ Oui. C'est peut-être terriblement stupide et niais mais putain, elle en vaut la peine. Ils en valent tous la peine, Marc. Je me sens bien, là-bas.
Un regard quasi larmoyant, tellement plein d'espoir qu'il aurait été vain et inutile de lutter plus longtemps. Marc rendit les armes en se frottant nerveusement le visage. Ils avaient souvent discutés, Lewin et lui, refaisant le monde pendant des heures autour d'un café, riant entre les allées de la bibliothèque. Il s'était toujours dit que la place du brun n'était pas ici, pas le fusil à la main. Il était social, ouvert, profondément aimant envers la race humaine, les yeux pétillants d'excitation dès lors qu'il rencontrait une nouvelle personne, un autre peuple, des coutumes encore inconnues ou délaissées. Lewin était un rêveur, un passionné. Qui avait aujourd'hui décidé d'envoyer en l'air toute l'institution militaire avec un immense sourire de môme pour se précipiter dans les dunes d'un désert brulant et de ses habitants quelque peu en froid avec sa propre partie.
Mais Eric n'avait jamais été comme les autres, lui, et le jeu en valait presque la chandelle.
Marc se maudit intérieurement puis ramassa les papiers que son ami avait amassé, récoltant preuves et autres informations essentielles à sa mise à mort.
_ Tu fais chier, Eric, marmonna le jeune homme en empochant les papiers. Ledit chieur sourit de toutes ses dents, se retenant à grand peine d'étreindre son ami de toutes ses forces.
_ Je te revaudrais ça, je te le jure.
Marc soupira en retour, blasé, dissimulant cependant bien mal son sourire amusé.
_ Tu m'enverras des photos du mariage.
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Helena Moera Lewin naquit un jour de juin, plus chaud et sec que tout ce qu'Eric avait connu. En cette année 1895, à peine un an et demi après sa disparition du circuit militaire et un net début d'hostilité prononcée entre les deux peuples, le jeune papa ne pensait dès lors plus à l'avenir mais bien au moment présent, tenant entre ses bras une petite crevette braillant à plein poumons sous le regard attendri de sa mère, épuisée.
Les anciens avaient vu d'un mauvais œil cette naissance, prédisant toute une série de malheurs que seuls les plus fervents avaient pris au sérieux. Les enfants étaient le seul trésor du peuple Ishbal et chacun était choyé et protégé avec soin. Ils véhiculaient l'histoire de leur patrie, la mémoire d'une terre qui les avait vus naitre et qui les verrait, hélas, sans doute mourir. Le désert n'était plus le seul danger hors des murs du village, désormais. Ce pourquoi l'implantation permanente d'Eric Lewin avait été assez controversée et avait fait jaser un grand nombre de personne.
Isha et lui habitaient une petite maison à la périphérie de la ville, un peu isolés, certes, mais heureux. Les parents de la jeune femme n'avaient guère accepté le fait que leur unique fille soit l'épouse d'un membre d'Amestris, de surcroit, un militaire, et avaient coupé les ponts. Les premiers temps avaient été durs pour l'Ishbal mais sa force et sa tranquillité avaient efficacement repris le dessus sur sa morosité et depuis, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Après de nombreuses hésitations, critiques et autres menaces de la part des habitants du désert, on avait finalement accordé à Eric le droit d'enseigner aux jeunes l'histoire et les langues aux jeunes du quartier. Tous, et lui le premier, en étaient parfaitement satisfaits et si la plupart d'entre eux évitaient encore la famille Lewin, les tensions entre voisins avaient au moins eu le mérite de diminuer.
Le premier cri d'Helena fut vif et puissant, émerveillant presque la sage-femme qui affirma avec un accent à couper au couteau qu'elle serait une enfant aussi forte que sa mère et sans doute aussi intelligente et cultivée que son paternel. Si pour certain, elle était le fruit d'une union sacrilège, pour d'autres, le nouveau-né prenait presque des allures de miracle ; preuve vivante que les deux peuples pouvaient parfaitement coexister dans la paix et la joie. La fillette prendrait le meilleur des deux rives, ce serait certain.
Hasard de la génétique, il s'avéra en grandissant que la petite avait hérité des yeux de son père, et était dotée d'une étonnante tignasse brune. Il arrivait de temps à autre qu'un Ishbal naisse avec des cheveux noirs ou bruns, cela n'était pas un exploit en soi, mais les yeux étant d'ordinaire un gêne dominant en faveur des gens du désert. Il était étonnant que la petite Helena soit pourvue d'un pareil regard. Sans doute Isha avait eu quelques ancêtres d'Amestris, ils s'étaient très peu attardés sur la question, pour tout avouer.
Comme l'avait prétendu la sage-femme, Helena était une petite fille enjouée, constamment émerveillée par ce qui l'entourait et d'une curiosité presque maladive pour tout et n'importe quoi, causant moult frayeurs à ses parents lorsqu'elle fut en âge de marcher. Il semblait que rien ne pouvait arrêter ses déambulations hasardeuses au gré de ses envies et attentions du moment. Un rien l'attirait ; d'un simple grain de poussière dansant dans la lumière d'une fenêtre aux lourds volumes calligraphiés de son père, qu'il avait réussi à ramener tant bien que mal de son ancien chez lui. Depuis qu'il avait quitté l'armée, Eric n'avait plus jamais remis les pieds à la cité de l'Est ou ailleurs, demeurant parmi les Ishbals auprès desquels il se sentait bien et enfin à sa place.
Ӝ. Ӝ. Ӝ
_ Je me rappelle très peu de ces années. Des images, des sons ou des sensations, mais c'est bien tout ce que je garde en tant que souvenirs. S'il y a bien une chose qui m'a marqué cependant, ce sont les histoires de mon père. Chaque soir, il venait à mon chevet. Et pendant que ma mère nettoyait la maison ou terminait la vaisselle, il me racontait une histoire. Toujours une différente, parfois purement inventée, parfois tirée dont ne savait trop quel livre d'histoire. Il me racontait les légendes de mon peuple, qu'il avait apprises par cœur rien que pour me les transmettre, puis des anecdotes de jeunesse. Bien souvent, je m'endormais avant qu'il ne termine mais cela ne l'empêchait pas le moins du monde de continuer.
Et puis j'ai fait ma première crise. Et les choses ont lentement commencé à changer.
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Sa première attaque eut lieu par une chaude et écrasante journée d'été, au plus fort de la canicule. La jeune Helena avait eu cinq ans, un mois plus tôt et trainait dehors, jouant dans la cour qui s'ouvrait derrière leur maison au toit plat. Assise dans la poussière et seulement vêtue d'un bas de pantalon sale, elle faisait avancer ses petites figurines de bois que lui avait taillé un de leur voisin, imitant le bruit d'un attelage lancé à pleine vitesse dans les plaines brulantes du désert de l'Est.
Et la douleur pointa le bout de son nez. D'abord bénigne, Helena ne s'en formalisa pas ; cela faisait déjà plusieurs fois qu'elle ressentait quelques élancements à la poitrine mais n'y avait jamais prêté attention et n'en n'avait rien dit à ses parents.
La sensation était pareille à celle d'une pointe qui tenterait de lui perforer le torse, allant et venant avec une régularité presque effrayante. Helena se redressa avec une grimace lorsqu'un pic de souffrance se fit plus dur que les précédents, l'arrêtant dans ses activités. Par réflexe, l'enfant porta une main à sa poitrine, ses doigts griffant la peau brunit par le soleil de plomb qui tapait sur sa nuque. Elle avait chaud, soudain, et son souffle se fit irrégulier, haché. Elle avait l'impression qu'une grande main venait lui comprimer les poumons et l'empêcher de respirer correctement.
Helena laissa tomber ses jouets, essayant de se mettre debout sur ses jambes bizarrement faibles et vacillantes. Dans ses oreilles résonnait le tambour abrutissant de son cœur malmené par elle ne savait quel maléfice. Sa vue se troubla, le rythme de palpitant s'emballa.
Isha la trouva ainsi, presque pliée en deux au-dessus de ses figures de bois, le teint blafarde et la bouche ouverte sur un gargouillis étranglé.
Ӝ. Ӝ. Ӝ
Eric se rongeait les sangs, tournant en rond devant la chambre de sa fille où le médecin du secteur s'affairait avec sa femme. Il n'avait pas été autorisé à demeurer aux côtés de sa fillette durant la visite du rebouteux, sans qu'il ne comprenne vraiment pourquoi, et cette ignorance le mettait sur les nerfs.
Il était à l'école lorsqu'un voisin l'avait prévenu, essoufflé d'avoir couru jusqu'à l'établissement où le brun dispensait ses leçons. Les moyens étaient pitoyables, ils manquaient de matériel et les enfants étaient tous assis à même le sol et la crasse, mais leur soif d'apprendre était telle qu'on oubliait rapidement ces déplorables conditions d'éducation. Ou du moins, on en faisait plus facilement abstraction.
L'ancien militaire avait haussé un sourcil lorsqu'Isaac avait débarqué dans leur local —on ne pouvait décemment pas parler « d'école »— haletant, rouge comme un homard et paniqué. L'homme était d'ordinaire si calme… Moins de dix minutes plus tard, Eric se ruait chez lui, fébrile, découvrant sa fille en pleine difficulté respiratoire.
L'été à Ishbal avait toujours été des plus secs et étouffants. La ville devenait une véritable fournaise entre les épaisses dunes ocres et les habitants avaient appris à vivre dans des températures pour le moins extrêmes. On accueillait cependant toujours avec joie cette période, synonyme de nombreuses fêtes religieuses et autres célébrations ; époque des mariages pour la plupart des cas, et de naissances. Un enfant né dans les mois chauds avait toujours plus de chance de survivre qu'au beau milieu des tempêtes de sable hivernales.
Si pour certains, ce fut l'occasion de fêter les saints et prier Ishbala, pour d'autre, ce fut une période autant angoissante qu'infernale. Cette année, les pics de chaleur étaient durs, chacun annonçant une nouvelle rechute dans l'état déjà peu reluisant de la jeune Helena. Les médecins et les prêtes s'étaient succédés à son chevet sans pour autant trouver la cause de son mal, espérant calmer ses crises régulières par diverses concoctions et autres suppliques adressées à leur dieu.
L'enfant avala sans doute plus de remède que tout le quartier réuni mais aucun ne fit véritablement effet, apaisant pour un temps ses douleurs thoraciques. Eric avait songé à l'emmener voir un véritable médecin à East City –non pas qu'il n'avait pas la moindre confiance envers les médecins Ishbals, seulement il n'était pas convaincu que la foi puisse changer quoi que ce soit à l'état de sa petite fille — afin de lui faire passer des examens plus poussés et complets.
Si l'idée n'était pas mauvaise dans l'absolu, elle était pourtant totalement irréalisable ; Eric Lewin était mort depuis maintenant plus de 5 ans et le risque que quelqu'un le reconnaisse en ville était encore trop élevé. Désormais, il ne pouvait plus compter que sur le peuple du désert et leur dieu, malheureusement impuissant.
Lorsque les températures se mirent finalement à décliner, l'été s'achevant enfin ; l'état d'Helena présenta quelques signes d'amélioration. Son organisme semblait particulièrement sensible aux conditions climatiques et d'une faiblesse problématique dès lors qu'on lui réclamait un effort important. Les « spécialistes » penchèrent pour une quelconque anomalie génétique touchant son cœur, sans doute irrémédiable. Le triste coup du sort.
Un an passa ainsi. Condamnée à demeurer coincée dans la maison, la jeune Helena se prit vite à s'ennuyer ferme, trouvant peu de distractions. Son père ne tarda pas à lui en apporter une cependant, plus intellectuelle que de relire cent fois les mêmes ouvrages qu'elle s'escrimait à apprendre par cœur par on ne savait trop quelle lubie, lui faisant la classe qu'elle manquait tous les jours une fois revenu à la maison.
Helena était une enfant avide d'apprendre et curieuse, entretenant un amour véritable pour l'histoire que son paternel se faisait un plaisir de lui enseigner, lui racontant une anecdote différente chaque soir. De par la faiblesse de son corps et ses différences physiques qui l'excluait parfois des bandes de gamins du quartier, la fillette appris cependant bien vite à se défendre, préférant la langue aux poings qu'elle s'appliqua à aiguiser.
Grâce à son caractère volontaire et un rien autoritaire, Helena parvint à s'entourer d'une petite troupe d'amis fidèles qui l'entrainaient alors dans leurs jeux ou bien veillaient sur elle lorsque ses crises venaient à passer.
Il n'y avait rien de plus agréable de les voir sortir en trombe de l'école et courir vers les collines sablonneuses à la sortie de la ville, crapahutant dans le sable et les rochers en hurlant et riant. Parfois, Isha venait les rejoindre avec quelques autres mères et leurs enfants en bas-âge, se retrouvant finalement tous sur la placette du quartier pour partager le repas du soir.
La vie était douce, le temps s'écoulait comme autant de grains de sable dans le désert et rien ne semblait pouvoir troubler la paix de ces tendres années.
Ӝ. Ӝ. Ӝ
_ C'est sans doute la partie la plus heureuse de ma vie et j'en garde au final, fort peu de souvenirs. Et comme les contes de fées n'existent que dans les livres, il fallait bien que la réalité nous rattrape un jour ou l'autre. Le premier pas vers la fin de mon peuple est finalement venu avec mon père.
Ӝ. Ӝ. Ӝ
Les mains d'Isha se serrèrent convulsivement sur ses châles tandis qu'elle serrait les mâchoires en se retenant de hurler à la face de ses hommes, campant devant sa porte. Ishbala, elle aurait les griffer jusqu'au sang et piétiner leurs corps sans la moindre once de pitié. De quel droit ?! De quel droit osaient-ils décider ainsi de—
Ses pensées se figèrent, incapables de se formuler cependant qu'une peine immense noyait son cœur, manquant d'atteindre ses yeux. Elle ne pleurerait pas. Elle ne leur ferait certes pas ce cadeau. En retrait du groupe, à quelques pas, Isaac lui lançait une œillade compatissante. Qu'il garde donc sa pitié et ses regrets, le mal était fait et il ne serait pas celui qui ramènerait son mari à la maison.
La femme reporta son attention sur le leader du groupe, le visage coupé d'une cicatrice zigzagante. Au loin s'élevait une fumée grise et des nuages de poussière, dû sans doute aux mouvements des troupes d'Amestris, postées à leurs portes.
La situation s'était tant aggravée au fil des ans, les relations entre les deux camps finalement au plus mal. Règlement de compte, guérillas stupides et autres petites attaques du même genre… on accusait les Amestris de vouloir les parquer —ce qui était sans doute le cas— tels des animaux, de vouloir les couper du reste du pays. De l'autre côté, on prétendait que les Ishbals fomentaient lentement une révolte contre la capitale —ce qui ne manquerait sans doute pas de se faire si les hostilités persistaient dans cette voie là— d'occuper des terres qui ne leur revenaient pas de droit…
Isha devait avouer qu'elle en voulait énormément aux gens « des villes », investigateurs du conflit en lui-même ; des années qu'ils réduisaient leur territoire en le déclamant leur alors qu'il n'en n'était rien. Des années que les Ishbals partis faire fortune dans les capitales et autres cités, étaient vus et traités comme des lépreux, pas même considérés comme humains, dans certains cas.
Et la situation ne s'était guère améliorée depuis la mort de cet enfant Ishbal, tué lors d'une intervention militaire dans un des quartiers pauvres. Une bavure, avait-on dit, un regrettable accident. Il y avait déjà trop de tension et de fureur entre les deux rives pour que le peuple du désert laisse ainsi passer un tel acte.
Alors oui, Isha leur en voulait, les maudissait même.
Mais pour l'heure, sa colère et sa rancœur étaient essentiellement dirigées vers le groupe de 5hommes qui lui faisaient face, des sourires satisfaits placardés aux lèvres. D'aucuns disaient qu'ils avaient fière allure dans leurs tuniques parées d'ocre et d'orangé, l'écharpe des moines combattant enserrant leurs torses. Ils protégeaient la cité des Amestris. Isha n'y voyait que des tueurs.
_ Tu vas devoir partir, Jain, cracha le premier d'une voix rauque et désagréable. La femme manqua de faire la même chose.
_ Je m'appelle Lewin, rétorqua-t-elle. Et je ne partirais pas.
_ Ah, Lewin, bien sûr. Ce nom maudit, espérons qu'il ne te porte pas autant malheur que ton époux.
_ Vous—
_ Mam ?
L'emportement d'Isha cessa presque sur le champ. Sur le seuil de la maison, Helena se tenait debout, les sourcils froncés, serrant difficilement dans ses bras sa petite sœur de presque deux ans qui regardait le monde de ses yeux sanguins. Plus loin dans la pièce, elle entendait son jumeau les appeler faiblement, sans doute interrompu dans ses jeux par l'absence de ses sœurs. David et Iris, nés à la fin de l'année passée, alors que la malheureuse Helena essayait encore tant bien que mal de s'habituer à ses problèmes de santé. Si leur naissance avait été un enchantement, Isha devait avouer cependant que les petits n'avaient guère eu la chance de bénéficier d'un monde parfaitement serein. Des enfants de la guerre, voilà ce qu'ils seraient sans doute, en espérant que les conflits se calment bien avant qu'ils n'en prennent conscience et doivent subir les conséquences de telles horreurs. Sans compter que…
_ Ce n'est rien, Jānēmana [1]. Rentre avec ta sœur.
La grimace sur le visage de la petite s'accentua légèrement, son regard bleu fouillant la rue autour d'elle avant qu'elle ne parle encore.
_ Où est Papa ?
Avant qu'Isha ait pu répondre, l'homme à la cicatrice éclata d'un rire gras cependant que la femme faisait précipitamment revenir ses enfants à l'intérieur de la maison. Elle ferma la porte sur l'éclat de son hilarité qui parvenait encore à percer les murs, Iris poussant un faible gémissant dans le mouvement, dérangée par cette activité encore trop vive pour elle.
Perdue, Helena alla reposer sa cadette au sol près de son double aux cheveux de neige. Fort heureusement pour eux, les jumeaux avaient hérité des gênes de leur mère et malgré un regard rouge peut être un peu plus foncé que la moyenne et se rapprochant presque du marron, ils ne seraient sans pas ennuyé à l'avenir pour leur physique.
Si avenir il y avait, bien entendu.
_ Pourquoi tu pleures ? Mam ? Papa devait rentrer, où est-il ? Et ces gens dehors ?
Isha ne put que déglutir difficilement en tentant de ravaler ses larmes. L'instant suivant, elle serrait ses enfants contre elle du plus fort qu'elle le pouvait sous le regard septique et vaguement inquiet de l'ainée. Ils étaient désormais tout ce qu'il lui restait.
Ӝ. Ӝ. Ӝ
_ Peu de temps après le début des hostilités, on accusa mon père d'avoir trahit les Ishbals et d'avoir conduit les Amestris à les traquer. Il leur fallait un responsable ; il était le bouc émissaire parfait. Je n'ai su que très tardivement que c'était les nôtres qui l'avaient tué. Son corps a été laissé dans le désert.
Par la suite, les choses n'ont fait qu'empirer, autant pour nous que pour mon peuple. Ma mère, les jumeaux et moi avons été chassés de chez nous, les villageois nous reléguant dans le quartier le plus pauvre et le plus extérieur d'Ishbal. On nous regardait avec mépris, nous jetant des pierres ou des insultes. Nous étions les parias, les traitres.
Ça a duré des années. J'ai commencé à faire des crises plus violentes. Crachats de sang, toux, difficultés respiratoires. Nous étions plusieurs dans le même cas. Le rebouteux n'a jamais trouvé. On parlait d'épidémie, on nous évitait comme la peste. Ah.
Ma mère m'a emmené voir des gens. Un couple. Je ne me souviens plus de leur nom, mais ils n'étaient pas Ishbals. Je ne sais pas ce qu'ils foutaient là, au milieu des conflits, des coups de feu et des explosions. Je ne sais pas ce qu'il est advenu d'eux, d'ailleurs.
Finalement, votre armée a fini par envoyer le dernier commando qui devait sceller toute l'affaire.
Ӝ. Ӝ. Ӝ
Lorsque retentit la première explosion, Helena ramassait des cartouches sur les cadavres que l'on empilait à même les rues, attendant les derniers sacrements. Les tombes fleurissaient tels des coquelicots dans un champ ensoleillé et du haut de ses douze ans et quelques mois, Helena devait parfois avouer qu'elle préférait la compagnie des morts à celle des vivants.
Repoussant doucement un homme robuste dont une plaie sanguinolente barrait la gorge, elle toussa un peu sous les bourrasques de vent, crachant machinalement une écume rosée sur le sable souillé. Depuis que sa famille avait emménagé, bien malgré elle, dans le district le plus pauvre d'Ishbal, son état de santé déjà fragile n'avait eu cesse de se dégrader. Si au fil du temps, elle était parvenue à endurcir quelque peu son cœur en le forçant à s'habituer à l'effort fourni, les toux qui lui raclaient la gorge avec une régularité effrayante étaient des plus épouvantables.
Lors de sa première crise, sa mère l'avait retrouvé à genoux dans le salon, vomissant son repas de la veille, accompagné de violents spasmes et expectorations sanglantes. Helena n'avait pas compris un traitre mot à ce qu'avait dit le médecin du coin. Quelque chose à propos de poussière dans l'air, ses poumons auraient été endommagés. Elle n'était pas la seule dans son cas. De nombreux adultes semblaient souffrir du même mal qu'elle, sans que personne ne soit en mesure de déterminer avec exactitude sa cause.
Et ce n'était guère la préoccupation d'Helena à l'heure actuelle.
Accroupit auprès d'un cadavre, elle fouinait le sable autour du corps. Ramasser tout ce qu'il était possible de récupérer sur des morts n'avait rien d'une tâche gratifiante mais hélas, nécessaire. Entourée par les troupes ennemis et le désert, Ishbal n'étant déjà pas une force militaire par nature, ne pouvait se permettre de perdre bêtement des munitions non-utilisées.
Le charnier se trouvait à l'extérieur de la ville, afin de limiter le risque d'infection et l'odeur immonde qui se dégageait des empilements. Helena avait appris à la supporter, ne se formalisant plus de telles senteurs et autres remugles de pourriture. Et ce fut sans doute ce qui la sauva. Ou à défaut, de ne pas faire partie des premiers à mourir lorsqu'en fin de matinée, les Amestris lancèrent finalement l'assaut contre les derniers quartiers encore debout qui résistaient vaillamment. Sachant qu'ils n'avaient pas la moindre chance de gagner contre les Alchimistes.
Ces dernières années n'avaient été que chaos, larmes et cauchemars. Les nuits avaient cessé d'être paisibles, sans cesse troublées par les coups de fusils, les hurlements des hommes et des chiens. Les pleurs innombrables et les corps qui tombent pour ne plus jamais se relever. Helena avait fini par s'y habituer. Retranchée dans les quartiers laissaient pour compte, près des crevasses rocheuses qui déchiraient le sable et avaient empêché les militaires de les attaques sur tous les fronts. Certains avaient pu ainsi s'enfuir. Helena n'avait pas vraiment compris pourquoi sa famille et elle n'avait pas fait de même.
Pour aller où, ceci dit ? Il n'y avait que le désert autour d'eux et les patrouilles de militaires rattrapaient bien souvent les fuyards. Helena ne voyait dans cette guerre qu'un conflit qui se terminerait sans doute sur un traité, une alliance peut être, comme l'espérait son père. Le prêtre du village était parti parler aux chefs de guerre d'Amestris, sans doute pour négocier. Helena n'était pas véritablement à même de comprendre mais comme une majorité des siens, elle espérait qu'il réussirait et que cette violence finirait par s'éteindre.
Ses prières n'avaient pas été écoutées car même à l'extérieur des murs, Helena entendit les hurlements des siens au milieu des explosions quo ravagèrent brusquement la terre et le ciel, envolant dans le bleu d'un azur presque trop intense, une multitude de débris. Una vague d'air brulant balaya les lieux, envoyant rouler l'enfant contre une pile de cadavres.
Helena poussa un cri lorsqu'elle reçut un corps sur les jambes, s'escrimant à se dégager en gigotant. Sa sacoche de trouvailles avait glissé, libérant son contenu. La terre gronda, un murmure sourd qui résonna dans ses oreilles, ébranlant bruyamment son cœur en un battement puissant. Helena suffoqua, une boule serrant sa gorge avec brusquerie, l'empêchant de respirer. Les poussières lui piquèrent les yeux, le gout métallique du sang envahit sa gorge.
Ses yeux ardoise qui lui avaient valu compliments ou insultes s'ouvrirent sous le choc.
Une nouvelle explosion emporta son cri désespéré et le martellement de sa course mourut sous le rythme régulier et implacable des fusils.
Ӝ. Ӝ. Ӝ
Panique. Intense, brutale et violente. Orange flamme et rouge sang. Helena s'étala au sol lorsqu'on la bouscula violemment, l'envoyant valser contre une maison qui s'affaissait sur elle-même dans des craquements d'incendie. L'enfant gémit, plissant les yeux pour tenter d'apercevoir quelque chose, n'importe quoi, dans la poussière qui l'entourait, le feu qui dévorait les rues avec une avidité terrifiante. Un mur s'éleva subitement, surgit de nul par, obscurcissant un instant le ciel.
Les oreilles bourdonnantes, Helena se mit difficilement à genoux, les mains et les pieds écorchés, le visage noirci de saletés et de sang. Elle toussa, cracha encore tandis qu'autour d'elle, dans un élan troublant, les gens hurlaient, pleuraient. Imploraient un dieu en serrant des cadavres au milieu des chaos assourdissants des explosifs lancés çà et là.
Au commencement furent les flammes.
Helena se releva, vacillante tandis qu'à travers l'épaisse fumée noire qui montait vers le ciel comme une supplique muette, explosaient des éclairs rouge terrifiants, des étincelles éblouissantes. Une intolérable odeur de brûlé persistait dans l'air, masquant celle de la poudre et du sable, rendant sa langue épaisses et pâteuse. Un aspect graisseux au fond de la gorge, qui l'étouffait lentement sur place. Elle se mit à courir, le cœur tout aussi serré, remontant à contre-courant la marée humaine et affolée qui tentait de fuir les militaires.
Elle trébucha, tomba, s'entailla les genoux, les jambes et les bras, marcha sur des cadavres encore chaud. Elle courut, sans plus même se soucier de rien, le monde disparaissant dans des nuances de gris inquiétantes, les sons assourdis par ses tympans malmenés. La chapelle au coin de la rue implosa en une dizaine de débris brûlants qui s'écrasèrent sur le pavé, défonçant ce qui restait de rue.
Mais qu'importe. Qu'importait cet univers tombant en ruines autour d'elle, l'épargnant par un odieux miracle tandis que d'autres disparaissaient en hurlant sous les monceaux de pierre et de bois qui s'abattaient sans aucune pitié. Etait-ce cela, la colère de leur dieu ? Alors pourquoi se rangeait-il du côté des militaires, qui anéantissaient son peuple sans le moindre remord ?
Helena se fichait de cela. Les dieux, leur colère. Tout cela n'avait pas la moindre importance.
D'un bond, elle passa des poutres brulantes qui traversaient la chaussée, se glissant parmi les morceaux de bois qui manquaient de s'écrouler sur elle. Elle manqua de se faire piétiner lorsqu'elle atteignit l'autre côté et malgré ses poumons en feu, la terreur qui habitait chacune de ses cellules, elle força l'allure, poussée par elle ne savait qu'elle force ou instinct.
Helena vit les murs de torchis se noircirent sous la chaleur des flammes, la toiture s'embraser et craquer en un concert des plus assourdissants.
Sa maison brulait.
Helena gémit et resta un moment sans bouger face à ses souvenirs, sa vie, qui flambaient là, sous ses yeux impuissants. On la jeta à terre, lui criant de fuir. Elle ne bougea pas. Demeura aussi inébranlable qu'une pierre dressée, coupée du temps qui s'était arrêté que pour elle.
Et reprendre sa course dans la brutalité d'un cri strident.
La fillette l'aurait reconnu entre mille.
_ DAVID !
Une explosion secoua le sol, une partie de la maison s'écroulant finalement sur elle-même, comme pour donner à Helena l'impulsion qui lui manquait encore. Elle avait une chance. Ils avaient une petite chance, n'est-ce pas ? Une petite chance de leur échapper, une petite chance de survivre, une petite chance de…
Au moment où elle entrait en courant dans la maison en flammes, les militaires s'écartaient en piaillant telle une volée de moineaux, laissant le passage à un Alchimiste d' Etat au regard fou, un sourire sardonique aux lèvres. Il leva les mains, comme pour saluer une foule, debout sur la margelle d'une fontaine effondrée avant de les frapper violemment l'une contre l'autre.
Helena fut propulsée en avant, poussant un cri déchirant tandis que les poutres s'écroulaient autour d'elle, oiseau enfermé dans une cage incassable. L'enfant s'étala en avant, ramenant par réflexe ses bras sur sa tête pour se protéger, criant à nouveau au milieu de la pluie de débris. A l'étage, elle entendait encore ses frères et sœurs hurler, appelant à l'aide. Les cheveux roussis, la peau cloquée et les yeux plissés par la fumée, Helena se redressa difficilement sur les coudes, une violente douleur éclatant dans ses poumons. Elle l'oublia bien vite lorsque son regard se posa sur la forme désarticulée, recroquevillé dans une position impossible, ses mains carbonisées se levant vers le ciel comme pour le saisir une dernière fois. Helena n'eut pas le temps de se détourner avant de vomir face au cadavre supplicié de sa mère.
Iris hurla, sa sœur ainée suffoqua en essayant de se redresser, les larmes traçant des sillons clairs au milieu de la crasse. Elle se plia en deux, laissa échapper entre ses lèvres une flopée de sang.
Releva la tête au moment où le plafond lui tombait finalement dessus en un craquement apocalyptique, couvrant ses cris, le bruit de l'explosion qui achevait de sceller le destin des Ishbals. Le rire malsain, dément qui parvint cependant à se frayer jusqu'à elle lui vrilla les tympans, s'imprimant dans son esprit dérivant alors qu'elle plongeait une dernière fois son regard dans celui de sa petite sœur, le cou tordu en un angle impossible, qui la fixait d'un air curieusement cynique.
La maison s'affaissa et Helena disparut sous les décombres.
Nous avons donc la première partie du flash back. Pauvre enfant, Céline me fait toujours remarquer que je la martyrise. Que voulez-vous, j'aime la faire souffrir il faut croire et je m'en donne à cœur joie.
[1] Ma chérie.
Je remercie les lecteurs et les p'tits reviewers, n'hésitez pas à me laisser un mot pour me dire ce que vous en pensez!
