Roy se passa une main sur le visage, las, essayant de faire abstraction de la nausée qui lui tenaillait violemment l'estomac. Il posa un regard machinal et circulaire autour de lui, ne croisant que des ruines fumantes et des corps. Toujours des corps. Par dizaines, par centaines. Dizaines de milliers peut-être, membres arrachés et rictus ironiques aux lèvres, comme pour adresser à leurs bourreaux une ultime résistance.

Il sentit un haut le cœur le prendre et détourna ses yeux du cadavre d'un gamin que serrait une mère contre elle, à moitié déchiquetés.

_ Périmètre sécurisé, Monsieur ! Lança soudain un jeune homme en uniforme, les yeux tout aussi fatigués que les siens, se mettant au garde à vous.

Roy revint à la réalité tandis qu'il voyait ses rêves d'avenir disparaitre en même tant que les flammes mourantes. Ses doigts se crispèrent sous ses gants et l'envie de claquer encore une fois du pouce et l'index le démangea sérieusement.

Etait-ce ainsi ? La fière armée d'Amestris qui détruisait un peuple plus faible qu'elle, opérant un véritable génocide au nom de la sécurité nationale ?

Mais il ne pouvait guère hurler à ses supérieurs qu'il n'avait pas signé pour ça. Mustang s'était engagé en toute connaissance de cause. Il aurait seulement voulu faire… tellement plus. Ou tellement moins. Ne pas avoir à souiller la devise des Alchimistes au nom du pays. Leur science n'était-elle pas pour le peuple ? Pour l'aider, le soutenir, le protéger ?

Quel était l'équivalent pour un massacre tel que celui-ci ?

Roy salua distraitement la jeune recrue qui venait de l'informer, tentant de se reconcentrer sur sa mission. Il ignorait pourquoi il avait tenu à rester ici. Il aurait pu rentrer à la capitale sitôt le dernier quartier Ishbal officiellement tombé. Nombre d'Alchimistes avaient fait ce choix, embarquant dans les premiers convois qui ramenaient les soldats chez eux. Retrouver femmes et enfants que le peuple du désert n'aurait plus jamais l'occasion de voir.

Lui était resté. Pour faire le ménage. Une sorte de rédemption peut être. Même si s'assurer qu'aucun Ishbal n'avait survécu n'était pas une tâche glorieuse ou gratifiante. Peut-être aurait-il dû écouter Maes et rentrer avec lui ce soir…

_ Bien, continuez à fouiller.

_ A vos ordres, Monsieur.

Roy regarda le petit blondinet s'éloigner maladroitement en butant contre les pierres et les débris divers qui jonchaient sa route, rejoignant ses camarades disséminés un peu partout dans le secteur. Fatigués, éprouvés, les quelques militaires désignés à la tâche retournaient méthodiquement leur victime du bout du fusil, s'assurant de leur décès, hélant les rares membres du personnel soignant qui patrouillaient encore, ramenant parfois un des leurs miraculés. Tuant les autres qui n'appartenaient pas à ce pays.

Roy en était malade mais se forçait à continuer. C'était ridicule, il le savait. Il était trop faible, bon sang. Bien trop faible pour changer quoi que ce soit comme il l'avait cru. En bas de l'échelle, il n'était qu'un petit toutou qui avait eu la chance de survivre. Qui avait eu l'insigne honneur de sauver le pays d'une menace, passant d'exterminateur au statut de héros. Roy n'était pas dupe. Seuls les militaires présents seraient véritablement au courant des motivations de leur armée et de ce qu'avait été la guerre d'Ishbal.

Avançant d'un pas lent, les épaules voutées et le regard éteint, Mustang songea à son meilleur ami, qui espérait quitter l'endroit le plus vite possible pour retrouver sa femme. Le jeune homme eut un sourire fugace, rapidement effacé par une grimace d'inconfort face à l'odeur pestilentielle qui flottait sur les lieux. Jamais il ne pourrait réellement s'habituer à cette senteur pourtant si caractéristique. Celle de la mort qui s'accroche et se dévoile partout où se posent ses yeux glacés.

Maes avait bien de la chance, d'avoir quelqu'un sur qui compter. D'avoir quelqu'un pour l'attendre. Peut-être était-ce également une des raisons qui poussaient Roy à reculer la date de son départ du champ de bataille. Qui retrouverait-il, une fois revenu ? Qui serait là à l'attendre, lui et ses fautes incrustées sur sa peau comme la marque d'un condamné ? Personne pour le réconforter, pour lui faire croire encore un peu que ce n'était pas de sa faute. Qu'il n'était pas responsable. Quelqu'un pour l'étreindre au milieu des cauchemars et lui susurrer à voir basse que tout finirait par s'arranger.

Roy toussa, les larmes aux yeux que le sable et la poussière venaient irriter. Il ignorait ce qu'il y avait dans l'air pour lui racler les bronches à ce point-là mais la sensation était tout, sauf plaisante. Reprenant sa lente marche funèbre, le militaire s'écarta de ses collègues, glissant un regard vide sur les restes calcinés d'une maison à demi écroulée. Une simple baraque de bois et de torchis, qui avait dû être coquette fut un temps ; mais ne dégageait plus aujourd'hui qu'une odeur de brûlé et des relents de mort. La porte presque arrachée battait doucement sa sinistre chanson contre son mur porteur, poussée par le vent. De là où il se trouvait, il ne distinguait que des gravats, un morceau de tapis peut-être, des poutres noircies, un corps…

Roy soupira. Celui-ci était pour lui, visiblement. Glissant légèrement parmi les débris, le jeune homme avança prudemment. Il ne se faisait guère d'illusion ; l'Ishbal était mort, c'était certain et ses précautions ne valaient que pour ses pieds, qu'il prenait grand soin de poser sur une surface plane et solide, craignant de tomber maladroitement et provoquer une catastrophe. Comme si lui et les autres n'en n'avaient pas assez fait.

La porte s'écroula lorsqu'il parvint à l'entrée, sonnant comme un avertissement. Roy contempla le battant un moment puis haussa les épaules avant de pénétrer dans la maison, plissant les yeux dans la semi obscurité. Le soleil mourant dans son dos venait jeter sur les ruines un éclat sanglant qui tranchait sur l'ombre démesurée de sa silhouette. Il scruta les monceaux de pierre et de bois, notant du coin de l'œil le cadavre calciné qui émergeait tel un pantin grotesque aux membres tordus. Un haut le cœur le secoua lorsque ses yeux voltèrent cette fois ci au corps supplicié d'une gamine sanglante, la nuque brisée et la tête renversée, lui adressant un sourire monstrueux et terrifiant depuis les poutres où elle était empalée. Une simple gamine, bon dieu…

Roy serra les poings, autant de rage que de peine. Qu'avaient donc fait tous ces gens pour mériter un pareil sort ? Et qui étaient-ils, Alchimistes d'Etat, pour oser décider ainsi de ce droit de vie ou de mort ? Comment pouvait-il être tombé sur bas ?

Le jeune homme ne chercha même pas à gagner l'étage, en grande partie effondré sur le rez-de-chaussée. Quand bien même il y aurait eu un survivant, coincé quelque part là-dedans, il n'aurait pu s'en sortir seul ou bien y demeurer en vie si longtemps. Le brun soupira, désabusé, et tourna les talons, retournant à l'entrée dévastée.

S'arrêta lorsque ses bottes couvertes de poussière entrèrent en contact avec une substance plus liquide que le sable qu'elles avaient l'habitude de fouler. Machinalement, il baissa le regard à ses pieds. Se raidit lorsqu'il reconnut l'eau pourpre et épaisse qui maculait le sol en une ignoble peinture.

Sang. Du sang frais qui s'agrippait à ses semelles. Trop frais.

D'un geste fluide, le militaire pivota, levant sa main gantée par reflexe, comme s'il s'attendait à ce qu'un Ishbal ne sorte d'un renfoncement pour lui sauter à la gorge. A ce stage, Mustang lui-même ignorait comment il aurait réagi si on était venu à l'attaquer. L'instinct aurait surement pris le dessus. Tuer pour ne pas être tué, même s'il aurait préféré payer de sa vie pour ses crimes.

Devant l'absence de mouvement autour de lui, Roy abaissa sa main, restant néanmoins sur ses gardes. Merde, il ne mourrait pas ici. Il changerait les choses, putain. Il changerait tout ça. Pour qu'aucun militaire n'est plus à chercher un ennemi invisible, les deux pieds dans le sang. Accroupit près de la flaque, le brun scruta les alentours. La quantité d'hémoglobine versée n'était pas ahurissante en soi. Il avait déjà vu pire. Ce qui retint son attention cependant, fut la trainée qui en partait et serpentait un peu plus loin. A deux ou trois mètres, vers se renfoncement obscur et ce meuble éclaté.

Avec lenteur, le militaire se releva, sens aux aguets. Si le silence était de mise, il était bien en peine de percevoir une autre présence que la sienne dans cette maison. Le vent soufflait, s'engouffrant dans les failles des murs et les ouvertures béantes, charriant sable et gémissements disgracieux en sifflant contre les pierres. Impossible d'entendre le souffle tenu d'une respiration.

Et pourtant bien là.

Suivant les marques sanglantes au sol, Roy se dirigea prudemment vers le coin plus sombre de la pièce. Les dégâts y étaient moindres que pour le reste de la maison et c'est en levant lentement la main, une pitoyable flammèche au bout des doigts, qu'il l'aperçut enfin.

Le militaire recula d'un pas, laissant échapper un glapissement dégouté.

_ Qu'est-ce que ?!

Il ne sut si la gamine adossée au mur l'avait entendu, ou bien si dans son inconscience, son exclamation lui tira une quelconque réaction, mais elle bougea. Un mouvement infime, d'une lourdeur accablante et d'une douleur sans nom. Son cou mangé par les brulures se courba sur le côté, ses cheveux bruns tombant en paquet collé devant son visage émacié et noir de suif.

Roy ne put déterminer ce qui le choqua le plus au premier abord. Etait-ce cet amas de chairs sanguinolentes qui lui tenaient désormais lieu de bras gauche ? Ou bien le bleu de ses yeux entrouverts, voilés par la fièvre ?

L'enfant poussa un râle à peine audible, son corps s'affaissant sur lui-même. Roy resta là, à contempler cette petite silhouette blessée, mutilée, baigner dans cette mer de sang, le bleu improbable de ses yeux imprimé contre ses propres rétines.

Bleu.

Bleu.

_ C'est… impossible…

L'instant suivant, Roy se précipitait sur l'enfant qui glissa comme une poupée de chiffon entre ses mains fébriles. Inerte, glacée, le sang sur ses gants. Morte. Morte, l'enfant était morte. Illusion. Ses yeux n'étaient pas bleus, rouges. Rouges, ils étaient rouges, elle était morte, morte…

L'enfant prit une inspiration sifflante et fragile. Mustang sentit son cœur chuter telle une pierre dans sa poitrine. Ses doigts volèrent à la gorge de la petite, dégageant ses cheveux bruns —bruns, bon dieu ! Bruns ! Impossible, impossible, impo— trouvèrent un pouls. Comme un miracle. Faible, tenu, mais bien là, une petite pulsation irrégulière qui témoignait pourtant d'une vie sauve.

Roy sentit la panique le gagner, se rendant compte qu'il en tremblait presque. Panique pour la vie de cette gamine qu'il ne connaissait ni d'Eve, ni d'Adam. Panique pour cette petite fille perdue au milieu des décombres de sa maison. Panique pour cette enfant du désert qui avait peut-être une chance infime de survivre.

Survivre, parce qu'elle était la différence même. Elle était le grain de poussière dans l'engrenage. Elle, il pouvait la sauver. Celle-ci, cette petite goutte dans cet océan de mort, il pouvait la tirer de cet enfer.

L'idée prit place en lui avec la force d'une certitude.

Roy serra les dents, réajustant l'enfant dans ses bras, jetant un coup d'œil au moignon suintant qu'elle avait sans doute grossièrement dû envelopper dans un morceau sale de sa tunique déchiquetée. Il se rendit compte qu'elle était brulante. Fièvre, perte de sang. Il lui fallait agir. MAINTENANT !

Un claquement sec retentit, la chaleur des flammes se faisant presque intolérable. L'odeur de la chair grillée lui monta aux narines, lui donnant la nausée. Cautériser la plaie —son bras ? Où était son bras ?!— arrêter le saignement. Lui apporter des soins nécessaires. Mais ici, il n'avait rien. Il lui faudrait retourner au camp. Trouver un médecin. Quelqu'un. Quelqu'un de confiance.

_ Merde…

Roy enroula prestement sa veste d'uniforme autour de la môme, la soulevant aussi délicatement que possible. Il grimaça de sa maigreur évidente et sortit de la maison. Les autres. Eviter les collègues. Désertant son poste, le jeune Roy Mustang s'esquiva en courant du champ de bataille, remontant vers les tentes militaires que l'on voyait osciller dans le vent, plus haut dans la plaine.

₪.₪.₪

Maes soupira, fatigué et fourbu. La tête posée contre le rebord de bois du chariot qui s'enfonçait dans sa nuque, il observait le ciel d'une couleur aussi belle qu'improbable, oscillant dans des teintes de mauve et de d'orangé sous les flammes du soleil couchant. Qui aurait pu croire que le théâtre de meurtres sans nom soit toujours d'une beauté à couper le souffle ?

C'était l'une des premières impressions qu'il avait eu en mettant les deux pieds dans ce désert brulant : magnifique. Le ciel, d'un bleu épuré, insolent, qui tranchait sur l'ocre vif du sable. Le contour des dunes, les jeux de lumières dans les grains de poussière. Et Ishbal, nichée en bas d'une petite vallée sablonneuse, accolée à quelques chaos rocheux surgis dont ne savait où. Ishbal, qui hier encore s'illuminait sous la chaleur du désert et ce soir, terminait de se consumer dans des gerbes de cendres noircies.

Le chariot tangua un peu lorsque l'on vint y déposer quelques affaires supplémentaires. Un paquetage sans propriétaire, qui rentrait à la capitale en guise d'ultime témoin pour la famille du disparu. Le brun adressa un sourit triste à son camarade qui le lui rendit, fatigué, repartant charger de nouveaux ballots. Maes se laissa à nouveau aller contre le bois, poussant le soupir le plus long de sa vie.

Finie. Cette foutue connerie était finalement terminée. Et il était incapable de savoir s'il devait s'en réjouir ou en pleurer. Alors il resta là, immobile et silencieux, attendant simplement qu'on le ramène à la capitale. Qu'il y retrouve sa future femme —il en était certain désormais— ses sourires d'enfant calme et le son cristallin de ses rires. Un sourire vint flotter sur les lèvres du militaire tandis que la vision d'un délicat visage aux yeux verts s'imprima dans son esprit, amenant une vague de chaleur bienfaisante. Gracia, Gracia, Gracia, Gr—

_ Maes !

L'interpellé sursauta légèrement, grimaçant lorsque dans le mouvement qu'il amorça pour se relever, son coude rencontra méchamment le bord du chariot. Massant la zone endolorie, le brun pivota sur son banc, cherchant du regard son interlocuteur.

Qui se trouvait être Roy, courant vers lui comme si sa vie en dépendait, ses bottes soulevant des gerbes de poussière derrière lui. Quelques militaires le regardèrent passer avec étonnement. L'un d'eux le hua sans que Maes ne puisse comprendre ce qu'il disait et son frère d'arme arriva enfin à sa hauteur, le souffle court d'avoir galopé ainsi depuis la ville. Hughes haussa un sourcil étonné, notant rapidement l'état pitoyable et épuisé de son ami.

_ Hey, Roy. Je croyais que tu étais en nettoyage jusqu'à la tombée de la nuit ?

Qui ne tarderait pas à venir, certes, mais jusqu'à présent, l'Alchimiste n'avait jamais pris la moindre avance sur ses horaires.

_ Faut. Que je te. Parle. Ahana Mustang, le dos courbé et ses mains pressées contre ses genoux. Il déglutit difficilement en se redressant, son regard de nuit ourlé de lourds cernes violets.

Maes avait toujours trouvé les yeux de son collègue terriblement fascinants. Il savait que de telles pensées étaient d'une ringardise totale et que si jamais le concerné venait à l'apprendre, il n'apprécierait sans doute guère, mais le bigleux ne pouvait s'en empêcher. Roy avait les yeux les plus magnifiques qui soient —après ceux de Gracia, bien entendu. Mais ces mêmes perles de nuit qu'il avait apprises à apprécier s'étaient considérablement ternies au fil des ans. Pour ne plus s'ouvrir désormais que sur un gouffre sans fond où se disputaient les cris, la terreur et le sang.

Un regard de tueur qui avait remplacé les belles promesses et les rêves d'avenir. Maes avait parfaitement conscience qu'un éclat tout aussi mort brillait par-delà ses lunettes fêlées. Et s'il s'était accoutumé à ce regard au fil des jours passés dans le désert, Hughes était désormais surpris d'y voir scintiller une nouvelle flamme.

Petite, vacillante et fragile, elle se disputait la place entre l'excitation presque enfantine et une peur viscérale. Panique.

_ Roy, qu'est-ce qui se passe ?

Le ton de l'ainé était ferme, légèrement inquiet désormais et profondément soupçonneux. Roy sut que l'autre avait deviné que quelque chose n'allait pas. Sans doute était-il le seul capable de le lire aussi facilement et le jeune Alchimiste trouvait cela profondément rassurant, dans un sens. Il pouvait montrer ses faiblesses à Maes. Il pouvait lui faire confiance. Il devait lui faire confiance.

Car il enfreignait toutes les règles établies de leur pays.

_ Viens avec moi, ordonna Mustang, fébrile, saisissant son bras dans une poigne féroce. Maes grimaça.

_ Doucement, doucement. Explique-moi d'abo—

_ Non. Pas le temps. S'il te plait, Maes.

L'ainé resta trente secondes sans bouger, la bouche entrouverte par la surprise de voir un tel air de chien battu sur les traits de son ami puis il hocha la tête. Roy était grave. Roy avait peur d'il ne savait quoi et bon dieu, ça commençait lui aussi à le faire quelque peu flipper. S'était-il passé quelque chose durant sa « tournée » ? Un accident ? Ridicule, il aurait averti une équipe médicale. Et que pouvait bien craindre Roy Mustang, maintenant que la guerre était finie et que la menace de ne pas voir arriver le lendemain n'était plus ?

L'alchimiste attrapa à nouveau le bras de son ami, le trainant à sa suite avec rapidité. Ses foulées étaient presque trop longues pour Maes, qui fut contraint de trottiner à ses côtés. Il essaya plusieurs fois de lui tirer les vers du nez, l'autre le coupant chaque fois d'un hochement de tête négatif. Il n'avait cesse de jeter par-dessus son épaule, des coups d'œil inquisiteurs, comme s'il se sentait épié ou traqué. Ils traversèrent le camp sans s'occuper de leurs camarades qui rentraient de nettoyage, épuisés, prenant à tout juste le temps de saluer les quelques-uns qui prenaient la peine de le faire. Roy avançait avec la résolution d'un chasseur qui ne lâchera pas sa proie, à la différence près qu'il agissait presque comme un animal aux abois qui sent le danger venir dans son dos.

Ils quittèrent le large cercle des tentes brunes, s'enfonçant dans les ruines du tout premier quartier Ishbal à être tombé. On avait ramassé les corps afin de limiter les risques d'infection, Roy et quelques autres s'étant chargés de bruler les morts du peuple du désert tandis qu'on enterrait les militaires un peu plus loin.

_ Bien, tu vas m'expliquer ce qui se passe maintenant ? S'enquit Maes, que tout ce mystère commençait doucement à irriter.

Il était sérieusement inquiet pour Roy désormais. La guerre les avait tous terriblement ébranlés, mais il semblait que pour son jeune camarade, les effets aient été plus dévastateurs que ce qu'il avait cru. Ils se trouvaient dans une zone déserte, au milieu de monceaux de murs et de poutres noircies par le feu. L'alchimiste ralentit légèrement la cadence, continuant d'observer autour de lui, non plus comme s'il avait peur, mais comme s'il cherchait quelque chose. Maes contempla un instant son manège, la poigne sur son bras s'étant finalement desserrée. Mustang finit par s'arrêter net devant le porche d'une maison à demi écroulée. Dans leur dos, le soleil se couchait tout à fait, laissant mourir les dernières lueurs du jour en une explosion de couleurs lumineuses.

Le brun respira à fond, fermant brièvement les yeux tandis que son ami restait sans rien dire, attendant qu'il s'explique. Ensuite il aviserait si Roy avait besoin de consulter une aide médicale.

_ Je… il se tut, inspira encore une fois puis se lança d'une traite, à tel point que Hughes dut l'arrêter rapidement.

_ Attends, attends ! Il leva les mains en signe d'apaisement, la mine soucieuse. Je n'ai, mais alors rien pané à ton histoire. Tu as quoi ?

Pour toute réponse, Roy se passa une main sur le visage, puis dans les cheveux qu'il ébouriffa sèchement, signe évident de nervosité.

_ Il vaut mieux que je te montre, déclara finalement l'Alchimiste en se détournant, entrant dans la maison écroulée qui leur faisait face.

Maes demeura sur le seuil, septique. Il hésita un instant à le suivre. Ce comportement plus qu'étrange le rendait anxieux. Qu'est-ce qui n'allait pas chez Roy, bon dieu ?! Il allait « bien » le matin même ! Prudent, Hughes suivit son ami à l'intérieur, baissant la tête pour éviter une poutre tombée en travers de ce qui avait dû être une pièce à vivre. Le bâtiment, petit, avait curieusement mieux tenu que ses voisins, n'arborant que des dégâts mineurs. Si l'on exceptait la charpente effondrée au milieu du salon et qui rendait toute progression dans la demeure un tantinet difficile.

Un chemin avait cependant était dégagé, formant une ligne biscornue jusqu'au fond de la pièce où se tenait Roy, les épaules voutées et le regard fuyant. Un grand gamin prit en faute par l'un de ses parents alors que l'on découvrait le résultat de son méfait.

Maes se figea sur place, à un mètre du militaire, la bouche ouverte et les bras ballants. Ses yeux étaient rivés sur l'enfant, roulée en boule dans le grand manteau d'Alchimiste couvert de poussière.

Il avait la bouche terriblement sèche et crut ne pas réussir à proférer le moindre son. Celui qui lui échappa fut un mélange de chuintement estomaqué et un cri de stupéfaction étranglé.

_ Bon dieu d'merde, Roy ! T'as foutu quoi ?!

L'intéressé tressaillit, se raidissant d'un coup à l'exclamation choquée de la part de son collègue. Qu'avait-il foutu ? La réponse était pourtant claire et sous ses yeux : il avait sauvé et caché une enfant Ishbal.

_ Maes…

_ Non mais tu te rends compte de la gravité de ton action ?! S'écria le bigleux en se tournant vers lui, brandissant ses mains en avant pour désigner l'enfant évanouie —peut-être même morte, Roy n'avait pas pris le temps de vérifier en revenant avec son camarade— ahuri et effrayé.

_ T'as conscience que tu risques la cour martiale avec tes conneries ?!

_ Maes, calme-toi…

_ Que je me calme ?! C'est une Ishbal ! Une Ishbal !

_ Justement ! Coupa l'autre en haussant le ton, se plaçant instinctivement devant la gamine. Le mouvement n'échappa pas au regard vert de Hughes qui en resta sidéré. Il garda son attention sur la fillette.

_ Justement quoi, Roy ? Si jamais on découvre quoique ce soit à ce sujet, tu es mort.

Le jeune homme ouvrit la bouche, cherchant à se justifier. Il voulait lui montrer. Lui expliquer à quel point celle-ci était différente des autres. A quel point celle-ci pouvait être sauvée.

Mustang garda le silence, ne trouvant pas ses mots. Il se sentait las. Vieux, éreinté. Il aurait voulu avoir la chance de fermer les yeux et faire en sorte que ce cauchemar cesse. Qu'il se réveille finalement dans la maison de son maitre, à découvrir avec joie les arcanes de l'Alchimie. Qu'il laisse derrière lui la guerre, ses horreurs et cette situation merdique dans laquelle il baignait jusqu'au cou et n'allait pas tarder à se noyer. Maes était sa dernière porte de sa sortie, sa corde pour remonter.

_ Maes… il faut que tu m'aides, je t'en prie. On ne peut pas la laisser là…

_ Pourquoi pas ? Attaqua à nouveau l'autre, lucide. Trop dangereux, c'était trop dangereux. Il avait perdu une partie du Roy qu'il connaissait lorsqu'ils étaient jeunes, il ne tenait pas à le voir disparaitre tout entier pour une gamine qui n'aurait pas la chance de survivre.

Ils pouvaient tout arrêter là. Repartir au campement, oublier cette histoire sordide. Laisser l'enfant. Hughes avait conscience de raisonner en égoïste mais putain, qu'est-ce qu'ils y gagneraient ? Jamais la petite ne survivrait, ils se feraient prendre à coup sûr en essayant de la ramener avec eux. Merde, il n'avait pas envie de tout perdre maintenant ! Il avait survécu jusqu'ici ce n'était pas pour finir fusillé sur place pour traitrise.

Il croisa le regard de Roy. Si profond, abysses insondables dans lesquelles luisait une détermination sans bornes. Un besoin, une force effrayante qui serait prête à balayer le moindre obstacle sur son passage.

Maes jeta un nouveau coup d'œil à la petite, presque à contrecœur, notant la pâleur de son visage malgré le mat de sa peau, ses cheveux sales, bruns, qui s'enroulaient autour de ses traits secs et épuisés. Le sang qui maculait ses joues, ses pieds crasseux et couverts de plaies, sa petite poitrine qui parvenait à peine à soulever le tissu du manteau sur ses épaules.

_ Pourquoi elle, Roy ? Pourquoi pas un autre ? Pourquoi maintenant ? Ça ne t'apportera rien. Rien que des emmerdes, et tu le sais parfaitement. Tu as conscience des risques. Tu penses pouvoir racheter tes fautes, Roy ?

L'alchimiste sembla s'être prit une gifle, lui déjà si pâle devant finalement blême alors que les mots l'atteignaient droit au cœur. Ses fautes. Bien sûr, il était fautif, comme eux tous. Ils ne pouvaient éternellement se cacher derrière leurs supérieurs. Ils étaient soldats, ils étaient responsables de ce massacre. Il était l'auteur de ces tueries. Se racheter était inutile, il savait pertinemment qu'il n'y parviendrait pas. Ni maintenant, ni jamais.

_ Non… je ne pourrais pas… le sang sur mes mains, il y restera. Roy releva la tête pour toiser Maes qui oscillait entre la fureur et l'angoisse. Il sourit doucement.

Hughes était sans doute le meilleur ami qu'il pouvait rêver d'avoir. Il savait bien que le jeune homme l'aurait aidé sans arrière-pensée si l'action n'avait pas été aussi périlleuse. Mais Hughes agissait avec réflexion, cherchant à le protéger. Mustang avait conscience que les chances de survie de la petite étaient minces, voire quasi inexistantes, et c'était sur ces paramètres rationnels que le bigleux se basait naturellement. Roy ne pouvait lui en vouloir, il qui aurait fait de même si la situation avait été inversée.

Cependant, il ne s'agissait pas de Maes à l'heure actuelle, mais de lui. Lui, qui voulait essayer. Juste tenter de lui sauver la vie parce qu'il savait, qu'il pouvait le faire.

_ Un grain de sable dans le désert, énonça-t-il à voix basse. C'est toujours mieux que rien. Regarde-la. On peut faire quelque chose. Regarde ses cheveux, sa peau. Maes, elle a les yeux bleus.

Le militaire sursauta légèrement, braquant son regard sur son ami, les sourcils froncés. Bleus ? Avait-il bien entendu ?

_ Impossible, siffla-t-il. Tous les Ishbals ont les yeux rouges.

_ Et pourtant. Tu comprends maintenant ? Elle pourra s'en sortir. Plus tard, dans la vie, elle ne risquera rien.

_ Si elle survit.

Le silence retomba, lourd et oppressant. Roy s'était agenouillé auprès de la fillette, passant une main sur son cou pour y trouver un pouls atrocement faible mais bien réel. Son visage irradiait une chaleur malsaine, engendrée par la fièvre. Peu de chances. Très peu de chances de la voir à nouveau ouvrir les yeux et le fixer de ses orbes bleutés.

Mais il voulait, il devait tenter ce peu.

_ Maes. C'est la dernière faveur que je te demanderai.

L'autre se tint un moment immobile, à le fixer intensément puis il se passa une main sur le visage en gémissant de frustration. Merde. Les épaules baissées en signe d'abandon, il se résigna à lancer les dés.

_ Evidemment, avec des yeux pareils aussi… comment veux-tu que je résiste ?

Roy sourit, plus soulagé que jamais depuis l'annonce de la fin de la guerre.

_ Il faut qu'elle reçoive des soins d'urgence, lança le plus jeune en se redressant, époussetant son pantalon dans la foulée. Maes acquiesça, songeur, une main sous le menton.

_ Y a le doc, qui pourrait sans doute nous aider…

_ Il faut absolument qu'on la garde cachée.

_ Si on fait ça, elle mourra ce soir. Faut qu'elle parte pour Centrale tout de suite, Roy. Et encore, je ne suis même pas certain que ce soit suffisant.

L'alchimiste hocha lentement la tête, passant machinalement la main dans ses cheveux. Compliqué. Tout cela était compliqué. Mais ça en valait la peine, n'est-ce pas ? Tout ceci en valait la peine.

_ Faut qu'on retourne au camp, déclara Maes, les poings sur les hanches, la mine sérieuse et concentrée. Quelqu'un va finir par croire qu'on est parti faire des saloperies tous les deux.

La remarque surpris tant Roy qui éclata bruyamment de rire, sentant la tension sur ses épaules s'alléger quelque peu. Non, décidément, il n'aurait pu rêver meilleur frère. Ce dernier lui sourit gentiment, posant une main sur son épaule pour l'entrainer à sa suite.

_ On va revenir la chercher, ne t'inquiète pas.

_ Merci mon vieux.

_ Ouais, ouais. Si tu m'avais pas fait ce regard —il donna une pichenette sur le front de son ami— elle serait restée ici et je t'aurais trainé avec moi pour rentrer. Mais qu'une chose soit claire, Roy : c'est de ta responsabilité maintenant. Je ne veux pas… je ne veux pas me permettre de crever maintenant. Même pour une gamine.

L'alchimiste acquiesça gravement.

_ Je le sais et je suis pleinement conscient de mes actes.

_ J'espère bien. Maes soupira en secouant la tête, navré. J'y crois pas.

_ Quoi ? Que je te force à faire quelque chose d'aussi dangereux et illégal où nous risquons nos vies ?

_ Ça, non, j'ai l'habitude avec toi maintenant. Non, ce qui me sidère c'est que t'es pas marié, t'as pas d'nana et pourtant ; t'as un môme avant moi. Allez chercher l'erreur.

₪.₪.₪

_ Docteur ? Vous avez mal rempli le formulaire pour le patient de la salle 123.

L'homme grogna, un mégot éteint au coin des lèvres qu'il se retenait d'allumer depuis des heures. Le stress, le stress, il fallait qu'il fume bordel ! Une de ces sales habitudes qui lui restait du champ de bataille et lui permettait de tenir le coup. Il darda sur l'infirmier courtaud venu à sa rencontre, un regard agacé.

_ Eh bien quoi ? 'L est pas mort d'un arrêt cardiaque ?

Le jeune homme parut embêté, serrant nerveusement son dossier contre sa poitrine alors qu'il marmonnait dans sa barbe qu'il avait seulement mal rempli une case du formulaire et qu'il ne voulait au final qu'une signature pour clore le tout. Le docteur Knox pesta entre ses dents, attrapant papier et stylo tout en jetant un coup d'œil à sa montre qui dévorait sa pause pourtant bien méritée.

Cigarette, cigarette, cigarette.

Il tendit le tout à l'infirmier avec un soupir, l'autre le remerciant poliment avant de s'éclipser dans le couloir. Le médecin légiste gratta machinalement sa barbe de trois jours et reprit sa lente marche vers la sortie de service la plus proche dans la seule optique d'aller faire griller cette saloperie de clope et d'apprécier tranquillement sa dose de nicotine sous le soleil d'après-midi.

Presque par réflexe cependant, ses pieds l'éloignèrent naturellement de la zone tant convoitée, le dirigeant vers une autre aile de l'hôpital. Une petite salle en bout de couloir, une chambre si petite qu'on avait peine à y caser un lit et un médecin en même temps. Une pièce si reculée, oubliée, qu'elle en passait inaperçu. C'était principalement cela qu'il souhaitait pour la petite patiente qui y séjournait depuis trois semaines.

Avec un soupir, l'homme rangea son mégot dans la poche de sa blouse, poussant le battant sans trop s'occuper du bruit qu'il pouvait bien faire en rentrant. Comme toujours, il fut accueilli par la vue de la gamine, pâle et immobile, allongée sur le dos et dans le coma depuis qu'on l'avait amenée là. Hôpital de Centrale, service des cas sérieux et sous la responsabilité d'un médecin légiste spécialisé en brulures.

Ses chefs de service avaient bien entendu posé des questions à ce sujet. Knox avait simplement répondu que l'enfant était à sa charge et que son « père » était un bon ami à lui. Il n'avait connu le militaire brun aux yeux noirs uniquement sur le champ de bataille, parce qu'il était celui qui lui fournissait en grande partie ses corps brûlés à analyser.

Il avait failli ne pas reconnaitre ce grand môme au regard de perdu, qui s'était précipité vers lui un soir alors qu'il rangeait son matériel dans la tente qu'on lui avait aménagé. Il quittait le front ce soir, et tant pis pour le reste. Les combats étaient terminés, enfin, la boucherie prenait fin et il voulait rentrer. Juste laisser tout ceci derrière lui et oublier. Oublier que ces 7années n'avaient été qu'un enfer perpétuel, qu'il en avait soignés et enterrés des dizaines, de ces soldats trop jeunes et morts de trouille. Oublier que ces 7ans de merde lui avaient tout volé. Qu'en tant que médecin, il n'avait pas été capable d'en sauver tant que ça. Qu'il n'avait pas pu éviter ça.

Et puis le môme avait débarqué, avec ses cheveux noirs en épis et cet air paniqué. Le sergent Hughes, ou quel que soit son grade, le suivait de près, lui aussi fébrile. Knox avait flairé l'arnaque avant même qu'ils ne parlent.

Et il avait refusé tout net lorsque les militaires lui avaient expliqué la situation. Non, il ne voulait pas d'ennuis, il voulait seulement rentrer, retrouver son hôpital, sa maison, sa femme, son fils. Juste oublier.

Le môme avait insisté. Et comme elle était fière et farouche, cette lueur dans ses yeux, cette flamme dans son regard glacé. Knox avait senti ses convictions vaciller un instant, suffisamment longtemps pour qu'au visage de ce petit brun épuisé vienne se superposer celui de son propre rejeton.

Knox avait pris ses affaires et les avait suivis discrètement hors du campement. Lorsqu'ils avaient trouvé la gamine, il faisait nuit, le vent commençait tout juste à se lever et balayer les ruines d'Ishbal de son souffle glacé. Knox détestait les nuits dans le désert.

L'enfant n'avait pas bougé d'un pouce, évanouie —dans le coma, diagnostiquerait-il peu de temps après avec une moue ennuyée et peu engageante— écroulée sur le côté, brulante de fièvre et s'approchant plus du macchabé que du vivant. Il l'avait examinée rapidement, grimacé devant le moignon à son épaule. Le médecin avait dû refaire rapidement les bandages, félicitant néanmoins Roy pour la cautérisation qui l'avait empêchée de se vider d'avantage de son sang et était la seule raison pour laquelle la petiote était encore en vie.

Puis ils étaient revenus. Un périple dans la nuit. Knox repartait avec un convoi le lendemain matin aux premières lueurs du jour. Il faudrait planquer la gamine en attendant et durant le trajet. Il faudrait aller vite également, car il lui serait impossible de survivre bien longtemps dans l'état dans lequel elle se trouvait. Un pari risqué, une chance sur dix qu'elle s'en sorte. Et encore, il était gentil dans ses pronostics.

Le petit Mustang avait tout organisé. La voiture utilisée, les bagages trop nombreux dans le véhicule pour prendre une autre personne que le conducteur. S'arranger pour que ce soit le médecin qui soit en charge de l'auto, dissimuler la gamine en essayant de ne pas la blesser…

Ils étaient arrivés à Central City le lendemain matin et Knox avait été stupéfait de constater que la môme n'était pas morte. A peine vivante, mais pas morte. Il l'avait transférée à l'hôpital, une chambre un peu à l'écart, avait réglé ses papiers d'admission en attendant que le militaire revienne à la capitale pour compléter le dossier de la petite.

Roy était resté à Ishbal, seul Maes reprenant la route avec les premiers convois, s'assurant discrètement que le docteur Knox n'avait pas le moindre problème durant le trajet. Il passa une ou deux fois à l'hôpital pour s'enquérir de l'état de l'Ishbal. Mustang était revenu trois jours plus tard à la capitale, plus fourbu et épuisé que jamais. Si les premiers temps, il avait refusé tout net de quitter le chevet de l'enfant —il ignorait toujours son nom— dardant sur les infirmiers et autres membres du personnel, un regard noir et décourageant, il avait été rapidement contraint de laisser faire le docteur Knox et de quitter la ville. Son retour au bercail avait marqué pour le militaire un tournant exceptionnel dans sa carrière ; le plus jeune Colonel de l'histoire, le héros de la guerre… Roy était repartit au QG d'East-city un peu à contrecœur et demandait désormais des nouvelles de la petite à Maes tous les deux jours.

Petite, qui gardait résolument les yeux fermés et ne bougeait pas d'un millimètre. Pas étonnant, vu son état peu reluisant, c'était déjà un petit miracle qu'elle ait pu survivre si longtemps. Mais le doc était confiant en ce qui la concernait ; si l'enfant avait eu suffisamment de volonté pour demeurer en vie jusque-là, elle n'abandonnerait sans doute pas maintenant. Ce qui le dérangeait plus étaient sans aucun doute les traumatismes psychologiques qui viendraient l'assaillir à son réveil. Un corps mutilé, le massacre de son peuple, la mort de sa famille… même si elle s'en remettrait physiquement, Knox n'était pas véritablement convaincu pour son esprit.

Avec un soupir, le médecin vérifia les constantes de la petite Ishbal, jeta un rapide coup d'œil à son dossier accroché au bout du lit, comme si cette simple action pourrait régler tous leurs problèmes, puis il sortit de la pièce sans rien dire, repartant dans les couloirs sans même prendre sa pause.

₪.₪.₪

Lorsqu'Helena ouvrit les yeux pour la première fois, il faisait nuit. Son éveil ne dura que quelques secondes infimes avant qu'elle ne replonge dans le noir de ses rêves et passa totalement inaperçu aux yeux du personnel médical. Peu avaient encore la foi à son sujet ; passées plusieurs semaines dans le coma, les chances de se réveiller étaient de plus en plus minces et difficiles. Le cœur de la petite avait lâché une fois dans le courant du mois, ramenée à grand peine.

La fois suivante, le docteur Knox était à ses côtés, une cigarette neuve au coin des lèvres, les yeux rivés sur un dossier. Cela faisait quelques jours déjà que les tracés des machines s'affolaient par intermittence, preuve qu'elle ne tarderait pas à émerger complètement et pour une durée plus longue que deux secondes.

L'homme leva le nez de ses feuilles et se gratta le menton, pensif, alors que la plus jeune fixait sur lui un regard bleu et voilé. Il eut un vague sourire amical, soulagé qu'elle s'en soit finalement sortie.

_ Bon retour parmi les vivants, demoiselle.

Helena battit des paupières et se rendormit.

₪.₪.₪

Roy enrageait, donnant un coup sec à sa veste d'uniforme pour remettre le tissu en place. D'un geste saccadé et nerveux, il se passa la main dans les cheveux, ses pas le conduisant immanquablement vers l'hôpital de Centrale. Ce n'était pas sa visite hebdomadaire ou quoi que ce soit d'autre : avec ses toutes nouvelles responsabilités (obtenues sur le dos de milliers de morts innocents, soyons honnêtes) il n'avait guère eu le temps de rendre visite à la petite Ishbal depuis son adhésion à l'hosto. Maes lui donnait régulièrement des nouvelles, qu'ils tenaient lui-même du doc. Lequel n'avait pris la peine de le prévenir qu'aujourd'hui au sujet de la petite. Réveillée depuis trois jours.

Le tout jeune Colonel poussa un peu brutalement les portes du hall, s'attirant le regard courroucé d'une infirmière fluette et celui désapprobateur d'une plus ancienne. Rien à foutre. D'un pas vif, il se dirigea immédiatement vers le comptoir surchargé de paperasse et où patientaient déjà quelques personnes. Il dut se faire violence pour ne pas les écarter d'un geste et demander directement son renseignement. Un scandale ici et avec lui ne manquerait pas d'attirer l'attention.

Lorsqu'enfin vint son tour et que le jeune homme demanda à voir le docteur Knox, on lui indiqua gentiment un siège en lui faisant comprendre qu'il devait encore attendre un moment. Chose que Roy n'était plus en matière de faire dans le calme et la bonne humeur. Fort heureusement pour lui, on prévint relativement rapidement le doc qui le rejoignit d'un air nonchalant. Sans le respect qu'il avait pour l'homme et sa reconnaissance pour avoir pris soin de la petite, Roy l'aurait choppé par le col pour le secouer comme un prunier.

_ Ah, Mustang. Comment va le boulot ?

'…Il se fout de moi ?'

Roy grinça des dents, répliquant relativement sèchement que merde, il avait autre chose à foutre et qu'il n'était pas là pour rigoler. Quitter son poste alors qu'il venait juste de l'avoir et ce, pour une visite « personnelle » selon ses propres explications au Général Grumman (heureusement que le vieux était compréhensif dans ce domaine), ce n'était pas forcément bien vu pour un gradé si jeune que lui. Knox hocha la tête et le guida à travers les couloirs de l'hôpital.

_ Pourquoi personne ne m'a prévenu de son réveil, au juste ? S'énerva Roy en serrant les poings tandis qu'ils passaient une double porte. Knox lui jeta un rapide coup d'œil derrière ses lunettes.

_ Parce qu'elle était encore faible et ne pouvait recevoir la moindre visite. Inutile de vous faire venir si c'est pour que vous poirotiez à la porte, mon pauvre garçon.

'Ok, un point pour lui.'

Le militaire soupira, fatigué. Tout ceci commençait à faire beaucoup ; entre la guerre, son équipe et la petite Ishbal, il avait beau faire de son mieux, il devait avouer qu'il saturait quelque peu.

_ Comment va-t-elle ?

Ce fut au tour de Knox, de soupirer lourdement. Machinalement, il plaça une cigarette neuve au coin de sa bouche, une sale habitude qui faisait toujours rager sa femme. Sa femme, qui avait de plus en plus de mal à le supporter lorsqu'il revenait le soir —s'il revenait, il avait tendance çà s'abrutir de travail ces derniers temps, seul moyen qu'il avait trouvé pour supporter ses cauchemars incessants— et qui devait alors subir ses fréquentes sautes d'humeur. Knox lui était profondément reconnaissant pour sa patience comme cette dernière pouvait parfois l'irriter. Et son fils qui ne savait plus quoi faire pour apaiser les tensions au sein de leur famille.

Il revint à la réalité lorsque Roy se racla la gorge, attendant toujours sa réponse. Il était un homme naturellement impatient, bien que sachant se maitriser, mais la situation était suffisamment stressante pour qu'il veuille rapidement des explications.

_ J'vais être franc avec vous, Mustang, on a vu mieux.

Le plus jeune tiqua, sentant une vague d'angoisse lui étreindre la gorge. Il se doutait bien que l'enfant n'était pas dans un état reluisant, il était même stupéfiant qu'elle ait pu survivre si longtemps —lui-même n'avait eu que très peu foi en un hypothétique réveil— mais à ce point-là ?

De ce que Maes lui en avait dit, elle allait bien, physiquement parlant et les fois où il était lui-même allé la voir, elle semblait dans un état relativement correct. Certes, la vue de son moignon brulé n'était pas des plus agréables à l'œil mais au moins, elle vivait. Knox ne semblait pas être du même avis que le militaire cependant.

Loin de là.

Le docteur poussa un soupir presque désolé, posant la main à plat sur la porte de la chambre où logeait l'enfant depuis près d'un mois. Il tenait à prévenir Mustang.

_ Son bras… enfin, ce qu'il en reste, hein, a pas trop mal cicatrisé. —Il n'y avait pas à dire sur ce point de vue-là, le petit Mustang avait fait un boulot de pro— Y aura sans doute moyen de lui mettre une prothèse, mais je vous le conseille pas.

Roy hausa un sourcil septique. Il savait que la pose d'auto-mail, afin de remplacer un membre manquant ou défaillant, n'était pas une opération à prendre à la légère et était d'une lourdeur extrême. Il avait étudié quelques cas, durant son service militaire, et avait eu l'occasion de voir quelques-uns de ses collègues, pourtant réputés pour ne pas faire dans la dentelle, fondre en larmes et appeler leur mère en gémissant. Pour un enfant cela pouvait sans aucun doute se révéler bien plus douloureux —quoique, cette enfant-là avait survécu à une guerre, que pouvait-elle réellement craindre de plus… ?— mais il se doutait que la petite ne voudrait pas rester handicapé jusqu'au restant de ses jours si jamais la possibilité d'avoir un nouveau bras s'offrait à elle.

Pour tout dire, Roy s'en sentait également coupable. Il n'avait certes rien à voir avec la perte de son membre —pas de manière directe, en tout cas, tout le reste était effectivement de son fait— mais il ne pouvait s'empêcher de se dire que s'il était arrivé, oh une heure ou deux plus tôt, il aurait pu faire plus pour elle. Et si elle le lui demandait, il n'hésiterait sans doute pas à lui offrir cette couteuse opération. Avec sa nouvelle paie, il parviendrait sans aucun doute à couvrir tous les frais.

Mais ce que venait de lui glisser le docteur Knox n'était pas vraiment pour le rassurer.

_ Pourquoi cela ?

Le médecin enleva ses lunettes, glissant le bord de sa chemise sur le verre sale.

_ Son état physique ne lui permettra sans doute pas. On a repéré une anomalie sur ses radios pulmonaires.

Il n'en fallut guère plus à Roy pour se figer sur place, le sang brusquement glacé. Le militaire prit une respiration hésitante.

_ Une… anomalie ?

_ Ouais. Knox hocha la tête et remis ses lunettes. En plus de son cœur déjà pas bien fortiche, elle doit avoir choppé une sorte d'infection. De ce que j'ai pu en tirer, ça ressemble à une silicose.

_ Silicose…

Roy avait été mis au courant pour le cœur malade de la petite. C'était l'une des premières choses qu'avait pu remarquer le docteur Knox en observant le simple tracé de son cardiogramme. Il en avait déduit une possible malformation génétique, qui l'aurait rendu plus faible et fragile. C'était lors d'examens plus poussés afin d'en apprendre un peu plus sur cette malformation qu'il était tombé sur les inquiétants images données par les poumons de l'Ishbal.

_ Inhalation de fines particules de silice, éclaira l'ainé face à son incompréhension. Dans le cas présent, comme elle vivait dans le désert, elle était peut-être pas très loin d'une carrière abandonnée ou d'un site d'exploitation. Enfin, bref, ça va attaquer les poumons et les fragiliser. Ça entraine toutes sortes de complications, bien entendu. Toux, expectorations sanglantes, difficultés respiratoires, ce genre de choses.

Mustang déglutit. La silice était présente à l'état naturel dans un bon nombre d'environnements. Nul doute qu'en plein milieu d'un désert, les Ishbals devaient être les premiers exposés. Du peu qu'il avait pu en voir après le massacre, il avait retrouvé la petite dans ce qui semblait être le quartier le plus pauvre et le plus extérieur d'Ishbal. Les conditions de vie et d'hygiène n'étaient sans doute pas les mêmes que dans le centre.

_ Je vois… il y a un moyen de soigner ça ?

Knox secoua la tête, navré. Il mâchonna le bout de sa cigarette froide pour se détendre. Il n'annonçait pas les décès aux familles, il se contentait d'étudier leurs cadavres : apprendre les mauvaises nouvelles n'avait jamais été sa tasse de thé.

_ Malheureusement non, il n'existe aucun remède connu à ce jour. A la rigueur, une transplantation pulmonaire. Mais encore faut-il lui trouver un donneur compatible. —Roy lui adressa un regard en coin et le Doc poursuivit— Avec son sang mêlé, c'est pas bien simple : elle présente à la fois des caractéristiques propres aux Ishbals et d'autres aux Amestris. Autant dire que c'est pas gagné. Et avec son cœur, y aurait de grandes chances qu'elle ne puisse même pas survivre à l'opération de toute façon.

Un coup de poignard dans le dos. Roy suffoqua tandis qu'une onde glacée se frayait un passage sur sa peau. Non. Non, il n'avait pas sauvé cette enfant, il n'avait pas fait tout ceci en vain ! Pour la voir dépérir dans un lit d'hôpital ! C'était… c'était… d'une injustice atroce.

_ Alors, on ne peut rien faire ? Ses poumons vont se détériorer comme ça ?!

Il ne se rendit compte qu'il hurlait que lorsqu'il referma la bouche, la respiration haletante. Par-dessus la monture de ses verres, Knox lui adressa un regard navré et compatissant. Il avait de la peine pour ce pauvre gosse, c'était presque si on ne voyait pas tous ses espoirs fuir de son regard comme un château de cartes qui s'écroule. Cela le rendait malade mais il n'avait pas le droit de lui cacher la vérité.

_ Ouais. J'suis désolé Mustang, avec nos connaissances actuelles et les soins qu'elle reçoit, on peut la maintenir en vie. Mais à moins d'un miracle et si ça s'aggrave pas d'ici là ; votre gamine atteindra pas son trentième anniversaire.


Tintintinliiiiiin. Musique tragique qui annonce la mort prochaine d'un acteur principal du film. Ouais, je sais, je suis une sadique, non seulement je coupe là, sur cette nouvelle peu réjouissante mais en plus... en plus je coupe sur une nouvelle peu réjouissante.

Eh, on est une méchante fille machiavélique ou on ne l'est pas, c'est tout un art, les enfants, tout un art. Donc voilà. Helena est condamnée, pas de bol pour elle, hein.

Sur ce, à la prochaine fois! (j'aime terminer comme ça, je le jure c'est totalement jouissif, vous pouvez pas savoir à quel point mais je jubile derrière mon pc) Merci pour la lecture, merci de me suivre *se retourne, fébrile : j'sais que vous êtes là!* de mettre cette fic en fav, de laisser des reviews (Allez y d'ailleurs, je ne demande que ça!) et au prochain chapitre!