Eh. Quelqu'un est-il encore vraiment là? Non parce que c'est pas que je mets 15 ans entre chaque chapitre mais tout de même...

Je me permets de faire un rapide Blabla de début de chapitre cette fois-ci, pour m'excuser du retard, déjà, et vous informer que vu la longueur de ce chapitre (pas encore tout à fait terminé en réalité, je me gagne un peu de temps comme ça) j'ai préféré le couper en deux pour que ce soit plus digeste. Il s'agit encore de l'enfance d'Helena. Je vous promets qu'après le chapitre 21 bis (le prochain, donc), j'en aurais terminé avec ça et on pourra reprendre gentiment l'avancement de l'histoire.

Je ne vous embête plus, donc, vous laisse lire et vous retrouve en bas de page.


Le trajet du retour, en train direct pour East-city, fut l'un des plus éprouvants que Roy ait jamais connu. Helena n'avait pas décroché un mot, le visage fermé et emmitouflé dans tant de vêtements trop grands pour elle que le militaire avait cru qu'elle allait s'y étouffer. Il lui avait fallu déployer des trésors de patience —qu'il ne pensait d'ailleurs pas posséder, il devait l'avouer— pour la faire monter à bord du wagon. La petite Ishbal n'avait bien évidemment jamais connu ou vu pareil monstre et la convaincre qu'elle ne craignait strictement rien avait été ardu. Une fois installée, elle s'était roulée en boule sur un coin de la banquette, calée contre la vitre et dans le grand manteau militaire d'une couleur kaki que lui avait fourni Knox, gardant ses yeux bleus rivés sur le paysage extérieur. Elle n'avait plus émis le moindre son depuis lors et refusait de bouger, que ce soit pour boire, manger, ou même se dégourdir les jambes.

Roy poussa un soupir désabusé en ouvrant d'un coup d'épaule la porte de l'appartement, Helena sur les talons qui restait toujours aussi droite et muette, se contentant de darder son regard d'ardoise sur le monde qu'elle découvrait.

Elle ne l'aimait pas, par ailleurs. Tout était trop rapide, trop fade. Le gris des pavés et des bâtiments, le bruit de ces choses monstrueuses et puantes qui roulaient sur ces routes de 'goudron' comme lui avait appris l'autre…

Helena reporta son attention sur le militaire, dos face à elle, qui s'escrimait à faire entrer le sac de sport contenant ses pitoyables effets impersonnels dans le hall minuscule de son logis. Le voyage avait été exécrable, brinquebalée dans cette boite de fer, au milieu des grincements, des cris, des voix bien trop fortes, elle avait eu la nausée et des vertiges tout le temps de la traversée. Saloperie de… de quoi d'ailleurs, de train ? Nom ridicule.

_ C'est bon, tu peux entrer.

Helena resta une seconde indécise, en retrait sur le palier alors que son nouveau « père » (qu'il aille crever comme tous les autres, ce foutu meurtrier) l'invitait à venir le rejoindre. Ce qu'elle finit par faire, bien qu'à contrecœur, venant à pas prudents jusque dans l'entrée. Elle s'y arrêta d'ailleurs aussi net, plissant les yeux sous le désordre qui régnait clairement dans la suite de l'appartement.

_ Ça pue, cracha la gamine, son nez se froissant pour approuver ses dires.

Roy, debout à quelques pas et occupé à ranger fébrilement les bottes militaire qui trainaient au sol, se redressa, humant rapidement l'air avant de faire lui aussi la grimace.

_ Ça gagnerait à être aéré, je te l'accorde.

Atteindre une fenêtre fut cependant une aventure qui se révéla plus dangereuse que prévue ; des piles de vêtements, des sacs plastiques, pots de peintures, journaux et meubles se mettant en travers de la route du plus vieux.

Helena délaissa rapidement l'adulte à sa besogne, peu intéressée par ses simagrées gênées et gênantes, entreprenant à son tour sa tâche d'exploration. Petit, hideux et renfermé, l'appartement ne lui plaisait en aucun point ; des murs gris couverts pour certains de tâches inquiétantes, jusqu'au sol poussiéreux. Plantée au milieu de ce qui devait être le salon alors que dans le coin cuisine, Roy s'afférait désormais à ranger les quelques aliments que lui avait donné Maes avant le départ, Helena se massa l'épaule au travers du tissu de son manteau. C'était peut-être la seule chose qui lui plaisait véritablement pour le moment. Epais, chaud bien que puant la cigarette, il la coupait du monde et du froid, l'entourant d'un cocon réconfortant. Sécuritaire.

_ Tu veux boire quelque chose ?

L'Ishbal tourna à demi la tête vers son nouveau père, le toisant d'un air vide. Elle se détourna sans la moindre réponse, reprenant sa lente avancée au milieu des monticules de vêtements et journaux défraichis cependant que Roy soupirait, retournant lui-même à ses affaires. Bon sang, il savait que l'adaptation risquait d'être aussi longue que difficile, mais à ce point ?

En désespoir de cause et parce qu'il ignorait globalement comment agir dans la situation présente, il tenta de ranger sa cuisine dans l'optique de leur préparer le diner. Helena était restée plantée dans le salon, les yeux rivés à la baie vitrée dont les rideaux tirés lui cachaient le dehors. Qu'importe, elle ne voulait pas le voir. Le ciel ici était aussi gris et lourd que pouvaient l'être les constructions de pierre de cette ville sans âme. Elle détestait cet endroit, elle haïssait ces gens, cette vie. Elle voulait rentrer. Comme pour répondre à son envie muette, son moignon la lança, renvoyant sur ses rétines ternes l'image de sa sœur et de son sourire tordu, le cadavre calciné de sa mère, les maisons brûlées, les cris, les hurlements, le chant des fusils dans le rugissement du vent et des explosions.

Helena gémit, s'accroupissant pour se rouler en boule, son bras valide s'enroulant autour de son ventre douloureux, agrippant la manche vide avec un désespoir sourd. La rage se disputait au chagrin, l'envie de courir le plus loin d'ici, de tuer de ses mains les meurtriers de son peuple et de se laisser elle-même mourir dans un coin, petite créature insignifiante et solitaire.

Une main chaude se posa avec une douceur étonnante sur son épaule secouée de tremblements incoercibles, la faisant cruellement sursauter. D'un bond, elle fut hors de portée du geste qui se voulait amical, découvrant instinctivement les dents tout en se tassant sur elle-même, espérant offrir le moins de surface atteignable à son adversaire.

Roy la fixa sans rien dire, peiné. La petite était comme un animal sauvage, craintif et faible, qu'il aurait aimé protéger tout en s'en sachant incapable. Il se tint coi à quelques pas d'elle, refusant de faire un mouvement de plus qui aurait pu la fermer d'avantage au monde l'entourant. Mais dieu, que ses prunelles affolées et pleines de morgue lui retournaient le cœur.

Le militaire l'observa un temps puis se détourna, impuissant, préférant la laisser se calmer seule. Elle ne prendrait pas ses intentions comme bienvenues, pas pour le moment. Il lui faudrait être patient.

Terriblement patient.

₪. ₪. ₪

Helena n'aimait pas sa chambre. En fait de chambre d'ailleurs, il s'agissait surtout de celle de Roy qui lui avait cédée pour se coltiner le canapé défoncé en attendant de trouver mieux pour se loger.

Et Helena détestait la chambre de Roy.

Comme le reste de l'appartement, la salle était petite, puait le renfermé après les longs mois d'absence de son propriétaire puis son retour précipité où visiblement, ranger n'avait pas fait partie de ses priorités. S'amoncelaient un peu partout des vêtements, des feuilles, de la poussière sur les rares meubles branlants qui béaient leur contenu sans pudeur. La seule chose qui sauvait quelque peu la pièce à ses yeux demeurait les livres, qui s'étalaient par dizaine sur des rayonnages de bois, coincés derrière la porte. Helena était incapable d'en lire les titres, encore moins de deviner, au moyen des couvertures, de quoi ils pouvaient bien traiter. Elle n'avait pas voulu y toucher, sans trop savoir quel respect avait retenu son geste curieux, se contentant de surveiller les ouvrages du coin de l'œil comme s'ils allaient brusquement s'ouvrir pour lui livrer leurs secrets. Le militaire brun, Roy, son père, tuteur, elle se foutait bien de ce qu'il pouvait être désormais, avait paru scandalisé lorsqu'elle lui avait avoué ne pas savoir lire ou écrire. Quelque part, elle espérait qu'il lui apprendrait, qu'elle pourrait ainsi tenir la promesse faite à son père, le vrai, le seul qu'elle aurait jamais. Cet homme ne serait toujours qu'un inconnu, un moyen, rien de plus, la jeune Ishbal refusait d'ores et déjà de s'y attacher malgré les efforts qu'il déployait pour la mettre à l'aise.

Depuis quelques jours qu'elle vivait en ces lieux, Helena s'était familiarisée avec la totalité de l'appartement, s'appropriant l'espace et navigant sans crainte de se prendre les pieds dans elle ne savait trop quoi.

L'appartement était très simple, composé de quatre pièces dont un débarra où avaient terminé bon nombre d'affaires que Roy n'avait pas eu le courage de ranger correctement. Le salon, ouvert sur la cuisine, était sans doute l'endroit où la petite Ishbal passait le plus de temps, recroquevillé contre le bras du canapé, le sien enroulé autour de ses jambes ramenées contre elle, fixant le mur du bâtiment d'en face comme s'il allait pouvoir lui rendre sa vie d'antan et effacer le sang qui maculait ses songes. Le reste, elle y mettait rarement les pieds. La fillette s'était néanmoins extasiée en silence sur la salle de bains, totalement inédite pour elle, qui n'avait connu que les bassins boueux de torchis où l'on déversait une eau chaude de soleil et tirée des profondeurs du désert. Elle n'avait jamais connu l'eau claire, aussi Helena n'avait-elle pu réprimer un petit cri de stupéfaction lorsque, lui montrant succinctement le fonctionnement des divers appareils, Roy avait fait jaillir d'une pression le liquide translucide.

Toute émerveillée qu'elle fut par ce prodige, Helena n'en resta pas moins furieuse et agacée de voir à quel point les gens d'ici vivaient dans l'opulence. Pourquoi ses frères et elle n'avaient-ils jamais eu la chance de connaitre pareilles facilités ? Il leur fallait parfois des heures pour tirer quelques sauts du puits, se rationner afin de ne pas manquer de nourriture et vivre tous dans une même pièce lorsque les vents glacés du nord descendaient jusqu'à leurs portes. Helena les méprisait tant, ces grossiers personnages aux visages grimaçants.

Malgré sa méconnaissance de la technologie, qu'elle soit basique ou non, Helena était une enfant curieuse et qui n'avait rien perdu de sa vivacité d'esprit. Si son bras manquant lui créait quelques problèmes mineurs dans l'exercice de sa toilette ou lors de l'habillage —elle mettait pourtant un point d'honneur à tout faire elle-même et refusait catégoriquement que Roy posât ses sales pâtes de tueur sur elle— elle n'avait pas mis longtemps à s'habituer aux différents appareils électriques. Les maitriser était une autre paire de manches cependant, lesdits appareils semblaient se liguer contre elle. Et au-delà du carrelage froid de la salle de bain qui la ravissait toujours autant, chaque fois qu'elle y posait les pieds, l'Ishbal restait fascinée par le ridicule frigidaire de la cuisine tout aussi étroite.

Qu'importe l'heure de la journée ou de la nuit où elle tirait la porte blanche, une bise glacée venait toujours l'accueillir et lui livrer ses délices parfaitement conservés. A Ishbal, l'on mangeait rarement le gibier, trop rare pour être sacrifier autrement que pour quelques célébrations exceptionnelles. On préférait l'élevage et le troc avec les communes voisines qui acceptaient encore leurs denrées avant que n'éclate la guerre. Aussi Helena n'avait-elle eu que peu l'occasion de gouter à du poisson vivant encore quelques heures plus tôt, baigné dans des légumes qu'elle n'avait encore jamais vu, n'y mangés.

Les repas, bien que toujours silencieux et oppressants, étaient les seuls moments où Helena daignait abaisser ses barrières face à Roy. Jusqu'à présent, elle s'arrangeait pour le croiser le moins possible, lui lançant un regard hargneux dès lors qu'il faisait mine de croiser le sien ou de s'intéresser à elle de trop près.

Durant les repas pourtant, elle abandonnait son masque de froideur. Roy ne cuisinait pas bien, c'était un fait indéniable. Même en étant habituée à manger d'exécrables aliments, Helena avait encore un certain sens du gout que le militaire maladroit semblait déterminé à laminer à grands coups de pâtes et d'omelettes brûlées. Les portions cependant, étaient suffisantes pour nourrir cinq hommes et bien que dégoutantes, la jeune Ishbal n'hésitait pas à terminer son assiette et se resservir copieusement, dévorant avidement ce qu'elle avait sous le nez comme si elle eut craint qu'on le lui retirât. Son attitude lui avait d'ailleurs valu un regard amusé de la part de Roy et d'une gentille remarque sur le fait que personne ne viendrait lui voler son assiette. Helena s'en était senti atrocement vexée et avait boudé le dessert, allant s'enfermer dans la chambre pour le restant de la soirée.

Roy en avait ri sous cape, heureux malgré tout que la petite finisse enfin par agir comme le devrait une enfant de son âge. Il avait laissé un morceau de gâteau (de la part de sa voisine, fort heureusement, et donc tout à fait mangeable) sur la table de la cuisine à son intention, souriant d'un air non moins ravi quand il avisa que l'assiette était vide le lendemain matin.

La cohabitation n'était certes pas des plus aisées et gratifiantes. Roy avait beau tout faire pour que la plus jeune se sente à l'aise, il avait parfaitement conscience que ses efforts lui passaient par-dessus la jambe. Elle avait décidé, et qui pouvait l'en blâmer, qu'elle le ferait chier jusqu'au bout, manière comme une autre de commencer à lui faire payer ses crimes. Mustang acceptait de bonne grâce le sentiment puisqu'au-delà de cette colère qu'elle abritait en elle, Helena commençait lentement mais surement à se faire à la vie purement citadine et Amestrienne.

Bien entendu, il y avait encore de nombreux aspects sur lesquels travailler et pour lesquels Roy ne pourrait sans doute jamais rien faire. Il ne tarderait d'ailleurs pas à l'apprendre à ses dépens.

₪. ₪. ₪

_ Surprise !

Debout sur le seuil de son appartement, Roy eut la vague pensée que quelqu'un, quelque part lui en voulait personnellement. Le jeune homme soupira, se gratta machinalement le cuir chevelu alors qu'il adressait un regard las et fatigué à son visiteur impromptu.

Lequel lui offrit le plus magnifique sourire de la création, l'attrapant par les épaules pour le serrer contre lui en une franche accolade, faisant fi du coup d'œil meurtrier de la part de son cadet qui n'aimait guère qu'on vienne l'étreindre sur le pas de sa porte à des heures impies.

_ J'peux savoir ce que tu fous là, Maes ?

Qui d'autre, ceci dit, aurait pu venir ainsi à l'improviste pour l'abrutir d'il ne savait quelles débilités ? Certainement pas la petite Hawkeye, qui téléphonait tous les jours pour lui faire jurer ses grands dieux qu'il avait bien fait sa paperasse quotidienne et qu'elle passerait prendre les dossiers dans la soirée tout en lui apportant une nouvelle fournée de papiers maléfiques.

Depuis deux semaines, Roy travaillait à domicile, refusant de laisser sa petite protégée seule. D'une part, il ne lui faisait pas entièrement confiance et malgré son bras manquant, elle était d'une débrouillardise effrayante. Il aurait pu la laisser en plein cœur de la ville qu'à la tombée de la nuit, elle aurait trouvé le moyen de se mettre à l'abri, aurait réussi à récupérer un peu de nourriture, d'argent, et se serait même fabriqué une arme. Il avait dû ranger ses couteaux en hauteur de peur qu'elle n'en vienne à véritablement le tuer dans son sommeil. Avec la sale manie qu'elle avait de déambuler en pleine nuit qui plus est…

_ Mais je viens visiter mon meilleur ami, que dis-je ? mon frère de cœur et sa charmante petiote ! Où est donc cette petite princesse que nous ramenâmes au péril de nos humbles vies ?

_ … Il est 6h30 du matin, Maes…

_ L'avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt, en selle mon bonhomme ! Va réveiller ta fille, non, attends, laisse-moi faire !

_ J'suis pas certain qu –

Peine perdue ; s'adresser à un Maes euphorique était comme essayer de résoudre une équation linéaire en demandant l'aide d'un mur. Avant que le cadet ait pu faire quoi que ce soit, le bigleux avait foncé, mèche au vent et sourire éclatant, poussant la porte de la chambre avec des airs de psychopathe.

_ Gamiiiiiine, c'est tonton Maeeeees !

Depuis la cuisine où il s'était retranché afin de préparer le petit déjeuner —inutile de croire qu'Helena ou lui puissent avoir l'opportunité de se rendormir avec le parasite dans l'appartement— Roy entendit un glapissement suivit d'un boum sonore. Trente secondes plus tard et les pas feutrés de l'Ishbal se faisaient entendre, sa tête brune apparaissant finalement par-dessus la table de la cuisine, les yeux lourds de cernes et la main repliée en un poing encore frémissant. Elle jeta un coup d'œil assassin à Roy, comme s'il était le responsable de ses maux. Le militaire haussa les épaules, fataliste, cependant que Maes les rejoignaient en chouinant, se massant la tempe gauche où fleurissait une marque rougeâtre qui fit discrètement ricaner la métisse, visiblement ravie de son coup.

Ils déjeunèrent dans le bruit ce jour-là. Alors que les réveils étaient tous plus durs les uns que les autres —Mustang n'avait jamais été du matin et Helena semblait tout aussi insomniaque que lui, décalant à tout deux leur rythme de sommeil— et se déroulaient tout le temps dans un silence un peu tendu, Hughes se fit une joie de l'animer copieusement. Roy lui avait servi un thé —pas de café, il était suffisamment hystérique comme ça !— laissant devant la plus jeune une tasse de chocolat et une autre de caféine pour lui.

Encore une des choses qu'Helena avait découvertes en arrivant à Amestris ; le chocolat chaud, froid, en barre ou en poudre. Il s'agissait à Ishbal d'une denrée trop rare et elle n'avait eu l'occasion d'en gouter que deux fois dans sa courte vie, lorsque des marchands de passage venaient à s'installer sur la place du marché. Son père en avait acheté, de la poudre brune et amère qu'ils avaient diluée dans du lait de chèvre. La boisson ici avait une saveur différente mais elle ne l'en aimait pas moins.

_ Qu'est-ce que tu fous là, Maes ? Demanda encore une fois l'alchimiste en frottant le début de barbe fatiguée qui lui mangeait le menton. Le nez d'Helena se perdait dans son bol mais ses yeux restaient fixés sur l'autre militaire.

Elle ne se souvenait pas de lui. Le doc lui avait appris que deux hommes lui avaient « sauvé la vie » à Ishbal, et elle le soupçonnait d'être celui-ci. De prime abord, il ne paraissait pas bien méchant ; exubérant, certes et la métisse aurait presque pu s'en vouloir pour le coup qu'elle lui avait collé —presque, il était quand même entré dans sa chambre avec une pure tête de maniaque— mais la fillette avait appris à ne pas se fier aux apparences. A ce compte-là, Roy était également un charmant jeune homme fort aimable et en qui on pouvait avoir parfaitement confiance. Qui aurait pu croire qu'il était en réalité un tueur de masse ? Son camarade ne valait guère mieux.

_ Mais je suis venu vous rendre visite, bien sûr ! Déclara ledit camarade sur un ton d'évidence. Il lorgna la gamine à côté de lui. Et vous emmener faire du shopping aussi, regarde-moi ces fripes, on dirait qu'elle est habillée d'un de tes T-shirts, c'est scandaleux ! Une aussi belle princesse se doit d'avoir les plus belles robes du royaume !

Roy lui lança un regard perplexe, cependant qu'Helena, la mine fermée, tirait machinalement sur son pyjama… qui se trouvait effectivement être un T-shirt de Mustang. Elle n'avait guère apprécié d'avoir besoin de se vêtir de ses affaires mais le choix ne lui avait pas vraiment été laissé ; ils n'étaient pour le moment pas sortis faire des courses autres qu'alimentaires et les fringues qu'elle portait la plupart du temps lui avaient été données par le Doc avant qu'elle ne quitte l'hôpital. Helena ne s'en plaignait pas, les vêtements étaient amples et agréables, pratiques pour se mouvoir souplement et suffisamment larges et simples pour qu'elle n'ait aucun mal à s'habiller seule le matin. Car il était hors de question de demander quoique ce soit à l'homme brun qui lui tenait lui de gardien.

_ Est-ce que c'est vraiment nécessaire ? Se plaignit Roy que la perspective d'une virée en ville n'enchantait pas le moins du monde. Et tu crèches où, d'ailleurs ?

_ Oui, c'est plus que nécessaire et à la caserne pour une semaine, j'ai une p'tite mission tranquillou avec le QG Est.

Mustang retint de justesse le gémissement qui manqua de passer ses lèvres. Il adorait Maes comme un frère, là n'était pas la question. Mais une semaine ? Il pouvait être certain que le bigleux ne la passerait pas à la caserne. Peut-être était-ce le bon moment pour l'alchimiste de reprendre du service ; au moins aurait-il une excuse en béton armée (et toute de bleu et d'argent vêtue) pour empêcher Hughes d'entrer dans son bureau et venir le harceler.

_ Et t'avais besoin de venir si tôt ?

Non parce que mine de rien, c'était à peine si le soleil était levé et Roy voyait discrètement Helena se frotter les yeux d'une main lasse. La gamine, tout comme lui, dormait affreusement mal voire pas du tout. Dès lors que sa petite tête brune touchait l'oreiller, elle se mettait à tourner et retourner entre les draps, mal à l'aise. Son bras inexistant la lançait parfois, la surprenant par la piqure douloureuse et sur ses paupières closes se rejouait sans cesse le film rouge d'un massacre perpétuel. Roy était également assailli de cauchemars plus vrais que nature, qui le trouvaient en sueur et bouleversé sur son canapé au beau milieu de la nuit. Les somnifères n'y faisaient plus rien depuis longtemps mis à part le cloitrer dans un sommeil terrifiant et il refusait de faire subir ça à la petite. Il lui faudrait cependant rapidement trouver un moyen pour calmer ses terreurs nocturnes. Helena était fière et refusait toute aide de sa part mais Mustang la voyait chaque jour se lever avec des cernes plus gros que les précédents et cela n'était pas pour le rassurer le moins du monde. Si au moins elle acceptait de lui adresser la parole…

Il n'eut guère le loisir de songer à un quelconque plan pour que la métisse s'ouvre d'avantage à lui : d'un bond, Maes s'était levé, tout sourire, et parcourait à grands pas le salon pour récupérer les affaires des deux Mustang.

_ Va te préparer, souffla tristement l'alchimiste en se levant à son tour, résigné, ramassant les bols pour les entreposer dans l'éveil qui ne tarderait pas à déborder. Une vaisselle s'imposait d'urgence.

_ C'est obligé ? Questionna en retour Helena avec une moue désabusée, visiblement peu encline à accéder à sa requête sans un bon argument pouvant la faire bouger de sa chaise. Ses pieds ne touchaient pas le sol et elle frôlait le carrelage du bout des orteils.

_ Tu ne le sais pas encore mais là, il est calme. Je te conseille donc sérieusement de m'écouter si tu ne veux pas qu'il t'habille lui-même. Crois-moi, tu le regretteras vite ; il a toujours rêvé d'avoir une fille.

Il n'en fallut guère plus à l'Ishbal qui frissonna, convaincue sans même avoir à lui lancer un regard. Elle repoussa sa chaise et se laissa glisser au sol, s'enfuyant presque jusqu'à la chambre pour aller s'y changer. Sa précipitation presque paniquée tira un sourire à son père adoptif alors qu'il rangeait les céréales et que Maes continuait son monologue sur les merveilles d'avoir une petite femme à la maison. Pour la première fois depuis des jours, elle avait enfin agit en tant qu'enfant, c'était un grand pas en avant. Qui ne durerait sans doute pas mais c'était déjà ça de prit.

Maes jeta un coup d'œil à son ami qui retournait à son nettoyage. Ils savaient tout deux que le handicap de la petite la contraignait à passer plus de temps que nécessaire dans la salle de bain, aussi étaient-ils à l'abri de ses petites oreilles trainardes pour plusieurs minutes.

_ Comment ça se passe ? Questionna Hughes en revenant s'installer à la table, sa tasse vide dans les mains qu'il s'amusait à faire doucement tourner sur elle-même.

Devant l'évier, Roy haussa les épaules.

_ Elle ne me fait pas confiance.

_ Tu t'attendais à quoi ? Qu'elle te saute dans les bras ?

_ Non… elle va à l'école la semaine prochaine, tu sais ?

Maes eut un charmant sourire.

_ Eh bien voilà, déclara-t-il en écartant les bras comme s'il était témoin d'un miracle fabuleux. Il balança une tape amicale sur l'épaule de son ami. Tu vas voir, je suis persuadé que ça ira mieux une fois qu'elle se sera fait des petits camarades. Il faut seulement qu'elle s'habitue à cette vie-là.

Roy tenta un sourire, à moitié convaincu, puis termina sa tasse. Qu'elle s'habitue, hein…

₪. ₪. ₪

Conformément à son plan, Helena entra à l'école du quartier la semaine qui suivit l'intrusion de Maes dans leur appartement. Mais à la différence des prédictions de ce dernier, elle ne s'y adapta guère et Roy comprit qu'il avait peut être légèrement présumé de ses forces et de celles de la petite en matière de self control : la mettre si tôt à l'école n'avait pas été une bonne idée. Du tout.

En présence d'autres enfants de son âge, le militaire avait espéré qu'elle retrouverait ses marques et se réintégrerait plus rapidement à la « vie normale ». Mais dès les premiers jours, le comportement d'Helena envers ses petits camarades avait fortement laissé à désirer. Méfiante, solitaire et renfermée, elle n'hésitait pas à montrer les dents chaque fois qu'elle se sentait menacée. Sa manche vide n'avait pas contribué à l'aider à se faire accepter, les autres gamins la fixant d'un œil curieux et parfois dégouté, ne cessant de l'asticoter sur les raisons de sa mutilation. Auxquelles Helena répondait d'un grognement presque animal et allait se réfugier dans un coin désert de la cour.

Lorsque l'institutrice, mécontente, avait téléphoné un beau matin à un Roy occupé à trier son habituelle paperasse, lui confiant d'un ton tranchant qu'il leur était clairement impossible de garder dans leur établissement un élément aussi perturbateur et perturbé que sa fille, le militaire s'était retrouvé devant un mur relativement haut à franchir. D'après ce qu'il avait compris des dires des parents en colère, de la directrice courroucée et d'une Helena boudeuse et taciturne, la jeune Ishbal avait foutu une royale peignée à un gamin plus vieux qu'elle lorsqu'il avait fait mine de voler son sac et d'y prendre ses affaires.

Le militaire avait tenté de minimiser la chose —il n'y avait pas mort d'homme, seulement deux enfants qui avaient un peu trop chahuté— mais avait finalement retiré sa fille de l'établissement pour éviter de quelconques retombées et autres scandales inutiles. Helena n'en n'avait pas paru peiné le moins du monde et avait retrouvé avec un plaisir voilé, la solitude tranquille de leur appartement de centre-ville. Encore aujourd'hui, Roy ignorait comment, malingre comme elle était, elle avait pu casser deux dents et pocher un œil à cet enfant, le tout avec seulement un bras.

Ils en étaient donc revenus à la case départ : Helena seule dans le salon à compter les heures et lui de retour au bureau à trier sa paperasse. Roy répugnait à laisser la petite à l'appartement, se morfondre toute la journée sans rien avoir à faire. Il avait trouvé un précepteur qui venait chaque matin pour reprendre avec elle les fondamentaux mais Helena se montrait obstinée et fort peu réceptive à son enseignement. S'il avait dû faire une comparaison, le militaire aurait dit qu'elle se comportait comme un petit animal sauvage que l'on essaye en vain d'apprivoiser.

En désespoir de cause, et parce que le souci perpétuel que posait le fait d'ignorer ce qu'Helena faisait toute la journée ressurgissait sur son propre travail, faisant criser la malheureuse Hawkeye, Roy décida un beau matin qu'il embarquerait la fillette avec lui.

Autant dire qu'ils attirèrent sérieusement l'attention dans les couloirs du QG, lui tenant fermement la main de la gamine, l'Ishbal manchote qui trottinait sur ses talons, lançant des regards curieux derrière sa veste d'uniforme.

Helena se sentit bien peu à l'aise lorsqu'ils passèrent le seuil du hall, les regards se tournant vers eux d'un coup, comme s'ils étaient brusquement devenus deux phares au milieu d'une mer houleuse. Roy fit comme si de rien était, ne changeant pas le moins du monde sa routine, discutant avec l'hôtesse d'accueil, échangeant des sourires et des blagues avec ses collègues qui venaient le saluer. Collée à lui, Helena n'avait pas bougé, tétanisée d'être ainsi entourée de dizaine de militaires. La peur et la haine se mélangeaient en un curieux patchwork, l'empêchant de fuir à toutes jambes tout en lui susurrant de se battre et leur faire payer au centuple les souffrances qu'elle avait affrontées.

La main de Roy couvrait la sienne, étrangement chaleureuse, ne la contraignant pas à rester en place mais la rassurant du bout des doigts, comme pour lui signifier qu'elle n'était pas seule et ne risquait rien. Elle ne chercha pas à se dégager et l'accompagna en silence jusqu'à son bureau, notant que l'on apercevait le parc depuis les fenêtres des couloirs. La fillette se surpris à s'interroger si elle pourrait y faire un tour un peu plus tard. Dans le désert, il était inutile de chercher la moindre parcelle d'herbe verte. Ce devait être doux et plaisant de fouler du pied une telle étendue…

Roy poussa la porte du bureau de ses subordonnés sans même frapper, un léger sourire aux lèvres. C'était bien la première fois qu'il était content de se rendre au charbon. Hawkeye, comme toujours, se tenait déjà à son poste, le nez plongé dans un rapport. Ses collègues, moins à cheval sur les règles de ponctualité —ils avaient vite cernés leur supérieur sur ce coup-là, déterminant que tant qu'on n'arrivait pas après Roy Mustang, tout allait pour le mieux— discutaient gentiment, partageant un café et les nouvelles du matin. La blonde fut la première à se lever pour saluer le militaire, remarquant dans la foulée la gamine qui se tenait sur le seuil.

_ Mon Colonel.

_ Ne soyez donc pas si formelle, Hawkeye, plaisanta le brun avec un sourire enjôleur. Depuis l'arrivée d'Helena chez lui, il devait avouer qu'il n'avait plus vraiment eu l'occasion de sortir et de laisser parler ses charmes naturels.

Riza resta de marbre, se contentant de fixer ses prunelles brunes sur la métisse qui la dévisageait tout aussi intensément. Elle était peu sortit depuis son arrivée à Amestris, suffisamment du moins pour rencontrer de nombreuses personnes très différentes les unes des autres. Helena restait pourtant bête devant celle-ci, cette femme aux doux cheveux blonds qui lui iraient tellement mieux un peu plus longs, et qui derrière le rempart délicat de ses yeux chocolat, dégageait une force peu commune et une détermination stupéfiante. En se forçant quelque peu, l'Ishbal y retrouvait presque des traits de sa mère. Elle se détourna, battant des paupières tout en serrant les dents. Sa main se crispa contre la paume de Roy qui lui jeta un rapide coup d'œil avant de revenir à l'essentiel.

_ Je vous présente Helena, ma fille adoptive. Suite à quelques soucis mineurs, elle va devoir rester ici quelques temps. Havoc, je vous défends de vous en approcher.

L'interpellé leva les mains en signe de protestation, une cigarette coincée au coin des lèvres. De superbes yeux bleus, songea Helena en détaillant chaque membre de l'équipe, jugeant leurs faiblesses et leurs forces en cas de besoin. Elle se rendit compte qu'elle ne pourrait jamais leur tenir tête sans en payer lourdement le prix.

_ Vous exagérez Colonel, plaida le blond, Havoc, avec une mine de chien battu. J'vais pas vous la voler celle-ci.

_ Je vous connais soldat, et je n'ai pas confiance ; vous seriez capable d'attendre qu'elle grandisse pour lui mettre le grappin dessus.

_ D'ici là, j'espère que j'aurais trouvé chaussure à mon pied, rit le fumeur en s'installant à son bureau, saisissant une pile de papiers dans la foulée. Et que vous ne me l'aurez pas volée.

_ Le charme est inné, mon pauvre Havoc, vous savez pertinemment que vous n'avez pas la moindre chance contre moi.

Helena resta en arrière alors que les adultes se chamaillaient afin de déterminer lequel des deux était le plus sexy et efficace en matière de drague. Emmitouflée dans le grand manteau vert du Docteur —elle avait refusé de s'en débarrasser malgré les protestations de Maes, la semaine précédente, qui jugeait le vêtement fort peu esthétique et bien moins joli que le petit manteau rose à fourrure blanche pour la capuche, qu'il avait absolument voulu lui mettre. Il s'en était tiré avec une marque de morsure à la main droite, elle avait manqué les doigts de peu. — elle semblait curieusement petite dans le bureau pourtant exigu. Elle ne bougea pas d'un pouce lorsque Fuery, sourire aux lèvres, se pencha à sa hauteur pour se présenter.

La métisse fit alors la connaissance de l'équipe de travail de son père, s'étonnant de les trouver si… aimables, attentifs et presque prévenants. Le plus jeune du groupe, le petit Fuery, avait un regard étonnement doux et candide, comme si la réalité de la guerre, de l'institution militaire, ne semblait pas avoir de prise sur son esprit joyeux. Helena en restait sceptique, partagée entre la consternation et l'amusement. Elle avait haussé un sourcil lorsque Falman avait remplacé le jeune spécialiste radio pour la saluer si formellement qu'elle se demanda vaguement si une planche de bois n'était pas collée à son dos, avant d'être vivement repoussé par le plus volumineux de la bande qui lui proposa un biscuit en même temps que son nom.

Helena n'eut aucun mal à les retenir tous ; un comité restreint et elle était loin d'être bête. Mais parmi ces uniformes bleus qui partageraient sans doute son quotidien pendant encore un bon moment —hors de question qu'elle remette les pieds dans cette satanée école— Jean Havoc l'interpelait plus que les autres. Ses yeux, surtout, jamais la jeune Ishbal n'en n'avait rencontrés de pareils, d'un bleu aussi clair qu'un ciel d'été, qui tranchait de sa vive couleur avec les dunes du désert. Un coin sans nuage, à la fois doux et glacé, réconfortant et terriblement lointain. Ce regard aimable la stupéfia plus que tout. Il n'y avait toujours eu que du rouge dans son monde de sable, seuls son père et elle se détachant du troupeau comme deux moutons noirs. Cet homme, était-il lui aussi une bizarrerie chez les siens, ou bien cet azur était-il commun aux habitants de ce pays ? L'enfant se demanda un bref instant comment des barbares tels qu'ils pouvaient l'être étaient pourtant à même d'arborer de si belles choses.

Helena revint chaque jour à partir de cet instant. Réveillée aux aurores, elle avait désormais pris ses petites habitudes du matin et jouissait du silence de l'appartement avant d'entendre Roy se plaindre contre le boucan de son alarme. Le militaire avait pour projet de changer de logement, cherchant activement un lieu plus grand afin qu'ils puissent tout deux avoir une chambre. Son dos lui en serait reconnaissant. Régulièrement, il s'éveillait la colonne en vrac, se redressant avec l'aide du dossier du canapé. Helena l'attendait en général juchée sur la table de la cuisine, jambes croisées sur le bois, son bras valide sur ses genoux, ridiculement petite et chétive dans ses pyjamas trop grands. Elle le fixait sans jamais rien dire, suivant chacun de ses mouvements du regard avant de silencieusement se laisser glisser au bas du meuble et d'attendre pour son petit déjeuner. Roy s'était toujours demandé si dans ces moments-là, elle ne réfléchissait pas simplement à un plan pour le tuer en toute discrétion.

Et invariablement, ils se rendaient au QG. Toujours la même route, la même boulangerie pour son casse-croute de midi, la même fleuriste au sourire tendre derrière ses rides et qui, parfois, leur offrait une rose, une pivoine ou un lys. Une étrange routine aux côtés aussi apaisants qu'irréels. Helena s'habituait, lentement, à un mode de vie qui n'était pas le sien, essayant, consciemment ou non, de se fondre dans la masse. Ses efforts restaient cependant limités : elle refusait toujours autant d'adresser la parole au militaire plus que le nécessaire ou bien se s'en remettre à lui dès lors qu'elle avait besoin d'un peu d'aide. Mais que pouvait-il y faire ? Si déterminé que Roy était de grimper jusqu'au sommet de la hiérarchie pour aider le peuple et protéger les plus faibles, il se trouvait toujours aussi stupidement démuni face à sa fille adoptive.

Les premiers jours de ses voyages obligatoires jusqu'au QG, la métisse s'était bien entendu montrée distante, renfermée et méfiante. L'ennui l'avait cependant tirée de son coin, ayant raison de sa résolution à ne faire confiance à rien ni personne. Les livres sur les étagères du bureau de son père adoptif l'intriguaient, ses yeux s'égarant sur les reliures, y devinant un moyen efficace de tromper sa lassitude. Il n'y avait rien de bien excitant à regarder des militaires remplir inlassablement les mêmes feuilles de rapport. Fuery avait remarqué le premier ses coups d'œil discrets mais envieux. Il était celui pour lequel la petite semblait éprouver le plus de curiosité et sans poser la moindre question, il l'avait laissée l'observer en silence, s'avançant parfois jusqu'à son bureau pour se pencher sur les câbles qu'il trifouillait ou bien la grosse radio grésillante qui occupait tout un pan de mur.

Il avait également été le premier à véritablement lui adresser la parole. Si Helena se comportait avec eux tel un animal acculé qui lorgne le chasseur à quelques pas de lui, il aurait été vain de dire que la situation n'était pas réciproque. Si discrets qu'ils fussent tous, Roy eut vite fait de remarquer leurs regards intrigués, dirigés vers la gamine. Et au bout d'une presque semaine de silence, ils faisaient finalement le premier pas. Le Colonel s'était désolé de ce manque de confiance évident dont faisait preuve la plus jeune ; il pouvait comprendre sa réticence mais la situation en elle-même commençait à lui peser. Il se pliait en quatre pour la satisfaire mais quoi qu'il fasse, dise ou pense, cela ne semblait jamais assez. Pour tout avouer, il désespérait même de réussir un jour à échanger avec la gamine plus de dix mots dans une même journée. Que devait-il encore sacrifier pour qu'enfin, Helena comprenne qu'il prendrait soin d'elle et ne lui ferait pas le moindre mal. ?

Ce jour-là, par la porte ouverte de son bureau —officiellement, afin que les informations circulent plus facilement d'une pièce à l'autre, officieusement, parce qu'Hawkeye tenait à le surveiller attentivement— Roy eut la joie de voir sa gamine approcher le timide et gentil Fuery et lui demander d'une voix rendue rauque par le manque d'utilisation, ce qu'il comptait faire avec cette machine. Peut-être avait-elle regrettée sa question quelques secondes plus tard, lorsque le brun s'était mis à parler à toute vitesse, heureux qu'on l'interroge sur sa passion. Helena n'avait cependant rien dit, écoutant avec attention, hochant la tête qui lui tournait un peu pour signifier qu'elle écoutait attentivement. Pour Roy, ce fut cependant le plus grand pas en avant de ces dernières semaines et il aurait presque pu en pleurer de soulagement.

Oh, il se savait un peu trop sentimental —peut être Maes avait-il finalement réussi à déteindre sur lui ?— mais la gamine méritait que l'on pleure pour elle, assurément. Elle méritait qu'on se batte pour elle et il comptait bien remporter cette bataille.

Au fil du temps, la situation ne fit que s'améliorer. Toujours aussi froide et distante avec le moindre étranger qui croisait sa route, Helena s'ouvrait chaque jour un peu plus envers les membres de l'équipe de Mustang, lesquels s'en donnaient désormais à cœur joie pour intégrer la petite fille dans leur étrange famille. Roy avait renvoyé le précepteur, devenu parfaitement inutile puisque ses collègues s'étaient décidés à prendre en charge l'éducation de la métisse.

Avec Falman, elle étudiait les fondamentaux, histoire du pays, dont elle était extrêmement friande, littérature, sciences et mathématiques. Fuery et Breda venaient bien souvent ajouter leur propre grain de sel et connaissances, apportant une dimension imagée qui n'était pas pour déplaire à la jeune fille, parfois peu enjouée à l'idée de supporter l'intarissable bla-bla de l'ainé. Chapoté par les trois hommes, elle avait réussi à combler ses lacunes, apprenant à lire et écrire en un temps record. Elle peinait encore à faire ses lettres, ayant dû tout réapprendre de la main droite lorsqu'il s'était avéré que pour son malheur, elle était née gauchère, mais si le détail n'était pas gracieux, l'ensemble était assurément plus solide que quelques mois plus tôt. Riza Hawkeye semblait intriguer autant qu'impressionner la jeune fille qui gardait naturellement ses distances avec la femme mais l'observait toujours avec un intérêt certain. La blonde, bien que lui adressant rarement la parole, la considérait toujours avec un étonnant respect qu'Helena lui renvoyait bien. Havoc, quant à lui, emmenait la gamine faire du sport, et se dégourdir les jambes, trouvant extrêmement dommage et malsain de ne pas la laisser prendre l'air tout son saoul. « A cet âge-là, avait-il dit une fois, faut les laisser se défouler, c'est bon pour leur santé. Regardez-moi ! Toujours à courir dehors quand j'étais à la ferme de mes grands-parents ! »

Et les autres de se moquer gentiment de lui, ne pouvant cependant s'empêcher d'approuver ses dires.

Curieusement, Helena semblait s'être davantage attachée au blond qu'à tous les autres, gravitant autour de lui comme une abeille est attirée par une fleur, scrutant constamment par-dessus sa large épaule pour tenter d'apercevoir ce qu'il pouvait bien faire. Lorsque l'ennui la prenait, l'enfant allait vadrouiller aux alentours, Havoc venant constamment la ramener au bureau lorsque le Colonel en faisait la demande. Peut-être à cause de ses trop nombreux cousins et cousines avec qui il avait vécu de longues années, le fumeur blond —qui s'était vu interdire la cigarette dans le voisinage proche de l'enfant. Ses poumons étaient déjà suffisamment endommagés comme cela, inutile d'en rajouter— semblait avoir un contact bien plus naturel et facile avec les enfants. Roy s'en était presque montré jaloux, puis le demi-sourire à peine esquissé par Helena lui avait fait perdre sur le champ cette idiote rancœur. Ses relations elles-mêmes avec l'enfant avaient fini par évoluer, dans un sens plus positif que ce qu'il avait pu connaitre jusqu'à lors. Evidemment, elle ne le sollicitait jamais pour autre chose que des éléments purement vitaux —comme éteindre une gazinière en flammes. Roy ne voulait même pas savoir comment elle avait pu réussir ce tour de force alors qu'elle était, à la base, simplement partie à la cuisine pour prendre un verre d'eau— mais ils pouvaient désormais partager de véritables conversations. Les diners s'étaient fait plus animés, plus légers, indéniablement, et le creux du canapé ne lui semblait bizarrement plus si inconfortable lorsque le brun s'y roulait en boule, le soir venu.

₪. ₪. ₪

Maes était bien entendu venu leur rendre visite plusieurs fois, stupéfait des changements qu'il pouvait constater tel un avant/après de publicité pour lessive, aidant Roy dans ses recherches pour un appartement. Il finit d'ailleurs par leur dénicher un coin coquet, légèrement excentré, ce qui obligeait Roy à se lever plus tôt pour se rendre au travail, mais qui offrait deux chambres et un vaste salon. Bien entendu, le bigleux, dans toute sa splendeur et sa joie enfantine, avait tenu à venir avec eux faire les boutiques afin de meubler ce charmant intérieur. Helena avait dû les accompagner, de mauvaise grâce et les deux Mustang avaient fini par planter tout bêtement Maes à la sortie du magasin, retournant chez eux afin de déballer les cartons.

Chez eux, songeait distraitement Helena alors qu'elle empilait en vrac ses vêtements dans son placard. Jamais elle n'avait pu considérer le précédent appartement de Roy comme étant chez elle. Trop différent, trop loin de son sol et habité par un étranger qui se disait sauveur derrière ses traits de meurtrier. Pouvait-elle se sentir ici, chez elle, en sécurité, dans son espace ? L'appartement était plus agréable que l'autre, lumineux, loin de cette puanteur renfermée et ce désespoir sourd qui s'accrochait aux murs. L'homme qui vivait à ses côtés avait perdu de ce visage noir qu'elle lui avait attribué sans plus réfléchir, apparaissant parfois sous un angle nouveau qu'elle aurait presque pu apprécier. Presque. Pas encore. Pas tout à fait. Helena était de plus en plus persuadée que Roy était digne de confiance mais cela ne l'incitait pourtant pas à baisser sa garde.

Le militaire toqua discrètement à la porte de sa nouvelle chambre. La sienne, rien que pour elle. Même à Ishbal, elle n'avait eu ce privilège, partageant l'espace de nuit avec ses frères et sœurs, ses parents parfois, lorsqu'un cauchemar venait secouer la trame de ses songes ou que le froid se faisait trop mordant. Ici, elle n'en craignait pas le coup de dent ; une épaisse couette blanche couvrait le matelas moelleux qui trônait sagement dans un angle de la pièce, non loin de la fenêtre. Helena se tourna pour faire face à Roy, appuyé au chambranle, qui agitait quelque objet rectangulaire qu'elle reconnut immédiatement. Il sourit en avisant l'étincelle dans ses yeux curieux.

_ Qu'est-ce que c'est ? Questionna immédiatement la plus jeune en avançant vers lui. Quelques semaines plus tôt encore et il n'aurait même pas été autorisé à franchir le seuil de la pièce. Il ne le faisait toujours pas d'ailleurs, attendant qu'elle l'invite d'elle-même plutôt que d'imposer sa présence dans son univers.

Il lui remit les livres aux couvertures fatiguées.

_ Les déménagements ont du bon, j'ai retrouvé ça dans ma bibliothèque, j'ai pensé que ça pourrait t'intéresser.

Les Contes d'Amestris, un de ses ouvrages préférés, pour tout avouer. Roy se souvenait des soirées qu'il avait passées, blotti dans le creux de son lit, à bouquiner avec joie les précieuses histoires que renfermaient les tomes de carton. Oh, il aurait sans doute pu les racheter, des éditions plus classiques, des livres en bien meilleur état. Mais il tenait bien trop à ceux-ci pour les remplacer par des neufs. Valeur sentimentale et il avait le sentiment qu'Helena ne tarderait pas, tout comme lui, à plonger dans leurs aventures. Elle lisait énormément malgré ses difficultés persistantes, dévorant plus de connaissances qu'il l'aurait cru capable d'absorber à son âge. Il ne se souvenait pas d'avoir été si studieux, privilégiant sans doute un peu trop ses propres facilités en la matière. Roy était un garçon doué, il avait souvent abusé de cet insolent talent.

Helena acquiesça sans y prendre garde, les yeux déjà rivés aux pages qu'elle tournait avec une délicatesse touchante, comme pour ne pas les froisser. Roy la vit froncer les sourcils, butant sans doute sur un mot, et retint son rire attendrit. Montrer le moindre signe d'intérêt envers la jeune métisse était sans doute le meilleur moyen de la braquer et de la voir se refermer comme une huitre. Cette méfiance, encore. Mais qui lentement, s'amenuisait à mesure que passait le temps. L'Ishbal alla s'installer à son bureau, attrapant un crayon de papier dans le pot qui faisait le coin du meuble et entoura vivement un passage de l'ouvrage, se penchant en avant pour le déchiffrer correctement.

Roy la regarda faire un moment, bras croisés, toujours appuyé au montant du mur. Ses lèvres bougeaient en silence, alignant les mots en une lecture hachée qu'elle s'efforçait de rendre plus fluide. Sans même s'en rendre compte, le militaire se retrouva soudain dans son dos, lui aussi légèrement penché vers l'avant pour mieux distinguer les phrases qui s'étalaient sur les vieilles pages. Inconsciente de sa présence, ou semblant la tolérer, Helena ne dit rien, son doigt suivant soigneusement les mots, ripant sur quelques syllabes qu'elle reprenait ensuite, plus lentement.

Ils restèrent ainsi un moment, chacun lisant à son rythme. Roy avait posé sa main à plat près de l'ouvrage afin de se soutenir, Helena ne faisant pas la moindre remarque. Elle s'était seulement contentée de hausser légèrement la voix afin de murmurer sa lecture au militaire qui osa même l'aider, allant jusqu'à mettre son propre index sur les lignes noires en guise de repère.

Ils durent interrompre leur séance lorsque l'ombre dans la pièce se fit trop prononcée, les empêchant de distinguer les imprimés noirs. Roy maudit lorsqu'il prit conscience de l'heure et Helena ricana en le regardant se précipiter hors de la pièce pour préparer le repas. Elle poursuivit son chapitre jusqu'à ce qu'il l'appelle depuis la cuisine, calant soigneusement un morceau de papier entre les pages avant de repousser sa chaise. Elle donna un dernier coup d'œil à la chambre, une main sur la porte. Sa chambre. Son espace. Son chez elle.

Un minuscule sourire esquissé aux lèvres, elle claqua le battant et trottina jusqu'au salon.


En réalité, j'aurais pu attendre d'avoir entièrement terminé ce chapitre et poster les deux bouts en même temps mais sur des pages séparées. J'aurais pu, mais je me suis dit ; les pauvres, ça va faire des jours qu'ils attendent, ils doivent me croire morte (sachez que je ne meurs pas si facilement, je suis la pire des mauvaises herbes). Et puis, j'ai eu une espèce d'impulsion. Vous savez, du genre : faut que je poste, faut que je poste, faut que je poste.

Donc après une rapide relecture, une légère hésitation pour savoir où j'allais couper pour tenter de faire des chapitres plus courts, certes, mais au moins équilibrés, voilà ce que ça a donné.

Je vous remercie en tout cas de la patience dont vous faites preuve et de votre soutien, également. Je suis toujours ravie d'avoir des nouveaux messages dans ma boite mail qui m'informe qu'un gentil lecteur est venu pour déposer une review. On dirait une gamine hystérique lorsque je les lis, ça fait peur, je vous assure.

Donc encore une fois, merci à vous tous. Oh, et maintenant que mes examens sont terminés, non seulement je vais pouvoir me concentrer un peu plus sur mes fics, mais en plus, je vais pouvoir dessiner et enfin terminer les illustrations que j'avais promis. Bon sang, il faudrait que j'arrête de promettre tant de choses, je ne trouve jamais le temps de toutes les faire et moi-même par la suite, j'en suis très déçue.