Y en restaient-ils qui l'attendaient vraiment, ce chapitre ? Je sais que je suis longue, je m'en excuse. Il y a eu de ma part, je dois bien l'avouer, un peu de flemme et pas mal de boulot personnel. Sans compter que, wow, j'ai eu comme une baisse d'inspiration et avec un scénario qui se barrait joyeusement en sucette, eh bien... l'envie m'a pour un temps quittée, je dois dire.
Et puis, hier, sans comprendre pourquoi ni comment, je me suis mis la BO de Ghost in the Shell, j'ai terminé le dossier que je devais rendre pour le lendemain et j'ai ouvert ce fichier... et j'ai écris. Une bonne partie de la nuit, et un bon gros morceau ce matin. Je n'ai fait qu'une relecture rapide, trop heureuse de pouvoir enfin avancer un peu sur cette fic, aussi pardonnez moi si jamais il reste des fautes.
Je ne vous embête plus, vous avez suffisamment attendu comme ça, pas vrai? Bonne lecture à vous.
_ Comment tu dis ?
_ Un auto-mail, reprit patiemment Fuery le nez plongé dans ses câblages, pince en main et casque autour du cou. Helena pencha la tête sur le côté, laissant un rideau de cheveux bruns suivre le mouvement. Il avait fallu toute la force de persuasion de Mustang pour qu'elle daignât les rafraichir un peu et les raccourcir afin qu'ils ne fourchent pas. Sa mère les avait toujours aimés longs et avait été la seule à s'en occuper ; la métisse refusait catégoriquement que quiconque d'autre qu'elle-même puisse y toucher.
Assise à même le bureau du jeune officier qui réparait tant bien que mal un vieil appareil, Helena battit des pieds contre la table de bois. La journée était chaude, un début de printemps agréable qui annoncerait un été tout aussi radieux. Depuis bientôt 9 mois qu'elle résidait à East City, la fillette avait enfin réussir à se faire à sa vie au sein d'Amestris. Roy ne représentait plus un danger à ses yeux et même si leurs échanges étaient loin d'avoir le lien fusionnel que pourraient avoir un père et sa fille, ils étaient devenus clairement plus amicaux. Si l'Ishbal refusait toujours autant de fréquenter des lieux publics, principalement l'école, qu'elle avait véritablement en horreur depuis ses premiers jours dans cette institution du diable, elle était désormais aussi à l'aise qu'un poisson dans l'eau en ce qui concernait les amis de son père adoptif.
La gamine haussa les épaules, une moue aux traits.
_ C'est un nom ridicule, déclara-t-elle avec assurance.
Fuery rit doucement.
_ Nom ridicule si tu veux, il n'empêche qu'ils sont fort pratiques.
_ Et tu prétends qu'ils remplacent des membres vivants ? Comme des vrais, mais en machine ?
_ C'est cela. Du métal, des fils, des écrous et des vis. Mais tu récupères ton bras, ta jambe, tout dépend de la blessure reçue. Il jeta un coup d'œil à la fillette, maintenant pensive, abaissant ses lunettes pour la regarder par-dessus ses montures. As-tu questionné le Colonel à ce sujet ? Peut-être pourrait-il faire quelque chose pour ton bras…
Son regard se posa brièvement sur la manche vide de l'enfant. Elle laissait toujours pendre le tissu, s'amusant parfois à jouer avec, gardant les yeux fixés sur l'ouverture qui ne laisserait jamais passer sa main inexistante. Helena secoua la tête. Jamais encore elle n'avait entendu parler d'une telle chose ; des membres faits de métal, voilà qui était bien fantaisiste et l'idée, bien que séduisante —elle pourrait retrouver une mobilité complète— ne lui convenait qu'à moitié. Un bras de fer, de tôle et d'elle ne savait encore quoi. Que deviendrait-elle ; un monstre ? Elle qui était déjà métisse, autrefois rejetée de ses pairs à cause de sa différence ; une prothèse n'arrangerait pas le tableau. Elle avait vu leurs yeux, leurs regards, à tous ces enfants, lorsqu'elle errait dans la cour de l'école en marmonnant qu'on la laisse tranquille. On l'observait telle une bête à cause de ce bras manquant. Mais une fois devenu d'acier, qu'en serait-il ? Se faire poser un auto-mail, cela signifierait-il qu'elle n'appartiendrait définitivement plus à Ishbal ? Les modifications corporelles avaient toujours été formellement interdites au sein de son peuple, mis à part les tatouages rituels des prêtres. Le corps était donné à la naissance par Ishbala, il ne devait en rien être dégradé par sa propre action. Helena avait perdu son bras, gagné ses brulures lors de la guerre, lors de cette stupide et immonde guerre que leur dieu n'avait pas pu empêcher.
La métisse eut un sourire amer. Où était-il donc, ce divin tout puissant qui aurait dû les protéger ? Pourquoi n'avait-il rien fait pour sauver ce peuple qui avait toujours tellement cru en lui, en ses miracles, ses paroles ? Tout cela n'était-il que mensonge ? Ishbala les avait abandonnés, eux, ses enfants, sur ce champ de bataille, faibles et démunis. Laissés en arrière, à périr par centaines, dans les flammes rouges et or des explosions. En quoi devait-elle encore suivre ses préceptes ? Avait-il répondu à ses prières ? Avait-il sauvé sa mère, son père, les jumeaux, sa famille et ses amis ?
Helena sauta à bas du bureau, filant vers celui de son père qui gémissait de l'autre côté du battant. Elle le trouva affalé sur la table, le front contre le bois, se cognant la tête contre la surface dure comme si l'action lui permettrait de faire disparaitre les piles de dossiers qui s'accumulaient de part et d'autre du meuble de chêne. Il se redressa lorsqu'elle referma les portes, dardant son regard sombre sur elle, une lueur curieuse dans les prunelles.
_ Qu'y a-t-il ?
_ Je veux un autre bras. En métal.
Roy se leva tout à fait, le dos si droit dans son siège que cela en paraissait douloureux. Il fixa la gamine qui campait devant lui, déterminée, le poing serré et le menton en avant. Lentement, le militaire posa les coudes sur la tablette et croisa ses mains devant sa bouche.
_ C'est impossible, Helena, déclara-t-il calmement, les sourcils légèrement froncés. La jeune métisse fit de même.
_ Pourquoi ? Est-ce trop cher ? Trop compliqué ?
_ Ni l'un, ni l'autre. Tu ne peux pas avoir d'auto-mail, l'opération est trop douloureuse pour que ton corps le supporte.
La métisse grimaça, son poing convulsant légèrement. Ils avaient peu parlé de sa maladie et ses déformations génétiques. Helena avait parfaitement conscience que ses poumons et son cœur n'étaient pas en aussi bon état qu'ils devraient l'être ; elle avait suffisamment vécu de situations semblables durant sa jeune vie. Régulièrement, le Docteur Knox venait aux nouvelles. Il était le seul à s'occuper de la fillette, Roy prenant un jour toutes les deux semaines afin de monter jusqu'à Centrale et lui faire un check up complet. Les résultats en ressortaient rarement changés.
Jusqu'à présent, elle n'avait plus fait la moindre crise. L'environnement dans lequel elle évoluait désormais était en grande partie dépourvu des particules qui auraient pu lui être nocives mais cela n'empêchait pas le moins du monde la lente détérioration de ses bronches. Il était arrivé qu'une fois, la petite doive tenir le lit pendant quelques jours suite à un coup de froid. Le rhume ne s'aggrava heureusement pas et Havoc était passé chaque jour à l'appartement pour lui raconter une histoire et s'assurer que tout allait bien. Les déplacements un peu trop réguliers de Mustang ne plaisaient guère à la hiérarchie qui l'enjoignait vivement de prendre des mesures à ce sujet. D'où la présence régulière d'Havoc à son domicile. Une chose qu'Helena avait accueillie avec joie.
_ Si on n'essaye pas, on ne peut pas savoir si je le supporterais ou pas, argua la plus jeune avec une moue ennuyée. Je veux un bras.
_ Le Doc a été formel là-dessus ; c'est trop pour toi. Je suis désolé Helena, mais je ne céderais pas sur ce point. Patiente encore un peu, d'ici quelques années, peut-être pourrons nous envisager une opération…
L'Ishbal resta silencieuse, le fixant d'un air presque méchant. Elle n'était pas capricieuse mais détestait souvent lorsque quelque chose d'important n'allait pas dans son sens. Aujourd'hui, elle jouerait les pestes, elle refusait de rester handicapée pour le restant de ses jours. Quelques années d'attente et puis quoi ? Jamais ses organes ne se répareraient seuls, jamais son état ne s'améliorerait, elle le savait parfaitement. Elle n'attendrait pas davantage. Tant pis s'il fallait le regretter par la suite.
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Helena jeta un coup d'œil par-dessus son épaule, déglutissant difficilement. Fondamentalement, il s'agissait de sa première sortie en solo et ce qu'elle s'apprêtait à faire risquait d'entrainer de sérieuses conséquences. Pour elle autant que pour Roy. Sa main se resserra dans les plis de son manteau, ses yeux balayant la devanture de l'échoppe, se plissant aux mots noircis qu'elle avait du mal à distinguer. Oh, elle n'était pas encore rendue au cliché du magasin louche au coin d'une ruelle miséreuse, non. L'établissement, bien qu'ancien, était de bonne facture et semblait correct pour ce qu'elle était venue y faire. Dans sa poche, les billets et les pièces se froissaient sous ses mouvements, dérobés à Roy qui avait la sale habitude de laisser trainer ses affaires partout dans l'appartement. Helena ne s'en sentait guère coupable ; n'avait-il pas dit qu'il ferait tout ce qu'elle voudrait afin qu'elle puisse être heureuse et parfaitement à son aise dans ce monde inconnu ? Elle voulait un bras, elle l'obtiendrait.
La porte gémit en pivotant sur ses gonds, battant le mur du petit vestibule. Sur le côté gauche s'ouvrait un comptoir plongé dans une pénombre verdâtre et glauque, la lueur d'un poste de télévision jetant sur les murs de carrelage une lumière crue. Un homme se tenait devant l'écran, renversé sur sa chaise, ses yeux fixés droit devant lui comme si son âme elle-même avait été capturée par les images qui défilaient sur la surface blanche. Helena dut se racler la gorge plusieurs fois pour attirer son attention.
_ Qu'est-ce que tu veux, fillette ?
Que tu cesses de me dévisager ainsi, crétin. La gamine se dressa sur la pointe des pieds pour gagner en hauteur, sa main se raccrochant au comptoir pour se stabiliser. Le secrétaire devant elle haussa un sourcil vaguement sceptique, se penchant hors de sa loge pour scruter le couloir et l'entrée, comme s'il s'attendait à ce qu'arrive un parent.
_ C'est pour une opération, informa Helena avec un ton ferme, se voulant persuasive. Elle doutait que l'homme la laisse ainsi entrer, sans adulte responsable, mais elle devait tenter le coup. Cette manche, elle ne pourrait la supporter plus longtemps. Et puisqu'elle était condamnée à évoluer dans ce monde, à fouler du pied ces terres qui avaient piétinées les siennes, il lui faudrait de quoi les affronter. De quoi se relever, avancer coûte que coûte et faire renaitre les anciennes citées. Les vieilles maisons de torchis, les puits insondables au milieu des dunes de sable.
Oh, elle savait qu'il s'agissait là d'un rêve bien puéril, d'un aboutissement incertain. Comment pouvait-elle prétendre, faible demi-Ishbal malade, à changer le destin de son peuple ? Elle avait autant de chance de prouver aux habitants d'Amestris que les gens du désert n'avaient rien de monstres, que Roy de sortir avec le Lieutenant Hawkeye. Mais au moins aurait-elle deux mains pour essayer.
_ Trop jeune, gamine. Où sont tes parents ? Marmonna l'adulte de l'accueil en fronçant les sourcils. Son haleine lui retournait le cœur et sa barbe de quelques jours n'arrangeait rien à son portrait peu flatteur. Comment diable faisait Roy pour continuer à conserver son charisme malgré sa fatigue, son semblant de barbe au bout de trois jours de travail intensif et ses cheveux constamment ébouriffés ? Jean avait raison, cet homme avait été décidément bien trop gâté par la nature.
_ Morts, rétorqua la brune en fouillant dans sa poche. D'un geste assuré alors que l'autre se raidissait sensiblement à l'annonce de la morbide nouvelle, Helena plaqua une liasse de billets sur le bois sale du comptoir.
La gêne que ressentait encore l'homme diminua d'un cran lorsqu'il aperçut le petit pécule qu'elle détenait avec elle. Lena avait encore quelques difficultés à évaluer correctement la monnaie et le prix des choses mais vu le regard que lançait le plus âgé, cela semblait être bien assez pour lui permettre d'accéder à une opération. Néanmoins, l'homme paraissait moins corrompu que ce qu'elle avait prévu car il secoua la tête en repoussant à contrecœur la somme rondelette.
_ On ne fait pas dans ce genre de choses, ma petite. Navré.
Helena pesta dans sa barbe, lui jetant un coup d'œil noir, comme si elle espérait que cela le fasse changer d'avis. Agacée, elle se hissa à nouveau le plus loin possible sur le comptoir afin de lui faire face.
_ J'ai besoin de cette opération, insista-t-elle. J'en ai besoin pour… j'ai des choses importantes à faire. J'ai besoin d'un bras. J'ai l'argent, qu'est-ce qu'il vous faut de plus ?
_ Un responsable légal pour signer les autorisations, un bilan médical complet, et que tu sois accompagnée, gamine. Rien de tout cela t'est possible, alors ne vient plus mettre les pieds ici.
_ Et si je vais ailleurs ? Je sais qu'il y a d'autres établissements, pires que celui-ci. J'irais.
L'homme la fixa un instant, comme la défiant de mettre à exécution ses paroles. Cependant, la lueur dans les yeux ardoises lui certifia qu'elle ne plaisantait pas le moins du monde. Il haussa les épaules, fataliste et un brin ennuyé ; non pas qu'il avait véritablement autre chose à faire que d'occuper la gamine le temps que ses parents viennent la chercher, mais l'émission qu'il regardait jusqu'à présent était relativement intéressante…
_ Je peux seulement te faire rencontrer un médecin, c'est tout. Seulement ça, pas d'opération, rien.
Après tout, c'était amplement suffisant, ainsi se rendrait-elle compte de ce qu'était vraiment une opération. Lui-même ne portait pas d'auto-mail et s'en réjouissait. D'autant plus lorsqu'il voyait ressortir les greffés avec une mine effroyable. Il était suffisamment au courant pour savoir que les risques de l'opération, particulièrement chez les enfants, étaient importants et la douleur qui en résultait, insupportable. Une fois informée, nul doute que l'enfant ferait demi-tour et ne remettrait plus les pieds dans l'établissement avant un moment.
Elle darda sur lui un regard pénétrant, entre mépris et indifférence, reniflant sèchement tout en levant le menton d'un air fier.
_ Alors ça ne m'intéresse pas. Au revoir.
Et de tourner les talons, rempochant son argent d'un geste vif, faisant disparaitre les biftons dans les replis de son manteau. En contemplant son dos, frêle et pourtant étonnamment fort, Greg Hirst sut qu'elle trouverait le moyen d'obtenir un nouveau bras. Qu'importe que cela se fasse dans les basfonds de la ville, avec un membre vendu au marché noir, dans des conditions déplorables qui lui causeraient bien plus de tort que d'intérêt. Et en tant qu'adulte responsable, il ne pourrait permettre une telle chose. En tant qu'homme pétri d'un restant de morale et de compassion malgré son égoïsme chronique, il savait que sa conscience ne le laisserait jamais en paix s'il la laissait sortir maintenant. Alors qu'elle allait pour ouvrir la porte, sa petite main se refermant avec détermination sur la poignée, Greg se leva avec brusquerie, se penchant à l'extérieur, le buste par-dessus le comptoir.
_ Oh bon sang… attends, gamine !
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Greg releva la tête lorsqu'il entendit la porte pivoter et battre comme de coutume contre le mur carrelé. Plongé dans une revue automobile, il comptait commander dans peu de temps un de ces petits véhicules en vogue et passe-partout qui lui permettrait de circuler bien plus rapidement en ville et d'atteindre son domicile ou son lieu de travail en un temps record. Il était pour le gain de temps partout où il pouvait en trouver, même si celui-ci risquait de lui couter un bras.
En parlant de bras, par ailleurs…
_ Encore toi ?
La gamine ne fit même pas mine de s'offusquer du ton légèrement réprobateur qu'il employa, se contentant de venir vers lui, enveloppée jusqu'au nez dans ce même manteau kaki qui avait pris l'eau de la dernière averse. Depuis deux jours, la météo s'était considérablement dégradée, passant du soleil à la pluie comme un autre lunatique troquerait ses rires pour des larmes. Après avoir donné à l'enfant l'autorisation de consulter le médecin de leur petite clinique, ce dernier recevant la petiote dans son cabinet avec un air profondément sceptique, Greg avait sérieusement cru qu'elle n'y reviendrait plus. Par acquis de conscience, le docteur lui avait fourni les formulaires adéquats, des fois qu'elle ne mentirait pas, et la jeune métisse était rentrée chez elle la tête basse, serrant les dents de frustration. Toutes ces démarches administratives l'irritaient au plus haut point ; que de temps inutilement perdu pour des broutilles ! A Ishbal, au moins, on avait la décence de ne pas faire patienter son client pendant des heures, voire des jours, lorsqu'il réclamait un produit !
Helena était revenue à l'appartement en catimini, serrant contre elle le dossier qu'elle devait remplir pour certifier son admission dans la clinique et son opération. Profitant de l'absence de Roy, qui ne devait rentrer du travail que très tardivement —encore une fois, sa fainéantise avait eu raison de lui et il devait maintenant rattraper la paperasse en retard sous peine de se faire lyncher par son Lieutenant— Helena avait alors entrepris la longue et délicate tâche de déchiffrer chaque feuillet que lui avait confié le médecin. Elle savait bien que même avec tous les arguments du monde, Roy resterait fermement campé sur ses positions comme elle pouvait l'être sur les siennes. Et si aucun des deux ne parvenaient à céder, elle ferait comme bon lui semblerait. Après tout, il n'était que son tuteur, pas son père.
Remplir les formulaires avait pris un temps infini. Elle s'était appliquée, afin que son écriture soit la plus lisible et la moins enfantine possible. Si l'exercice avait un côté extrêmement frustrant et que le résultat était loin de ses attentes, au moins s'était-elle entrainée correctement à manier un stylo. Falman serait sans doute ravi de ses progrès en la matière.
Imiter la signature de Roy fut plus complexe que prévu. Elle dénicha bien une facture en portant la trace mais son nom tenait plus du gribouillage sans signification qu'autre chose. Après s'être acharnée pendant deux heures, avoir rendu les armes puis reprit le travail le lendemain, une fois Roy parti —bien qu'il avait rechigné à la laisser seule à l'appartement— elle était finalement arrivée à un compromis qu'elle ne jugeait pas trop mauvais.
Les papiers en main et la détermination d'un pitbull, Helena avait donc poussé la porte de la clinique en milieu d'après-midi, après avoir fait le trajet sous une pluie battante qui lui avait tiré quelques douleurs thoraciques. Depuis presque une semaine, la jeune Ishbal sentait les prémices d'une crise se profiler à l'horizon. Rien de bien dramatique, selon elle, elle avait réussi au fil des ans à prévoir à l'avance l'intensité de ce genre d'évènement. Avec le temps humide, les bourrasques froides et malgré son traitement, de toute façon aussi efficace qu'un paquet de mouchoirs pour endiguer une hémorragie, ses poumons s'en donnaient à cœur joie pour protester vivement. Peut-être aurait-elle dû attendre que passe la crise, le mauvais temps et que ses forces reviennent véritablement pour tenter une opération. Mais la logique d'Helena n'était centrée que sur la rapidité et la nécessité d'avoir un bras. Le reste pouvait bien attendre encore un peu.
_ J'ai parlé à mon père, lâcha-t-elle à Greg avec un air de superbe indifférence, se plantant face à lui en reniflant légèrement. L'homme haussa un sourcil, s'accoudant au comptoir.
_ Je croyais tes parents décédés…
_ Ils le sont, il n'est que mon tuteur. Voici vos foutues autorisations. L'argent. Et mon dossier médical.
D'un geste implacable, elle posa le tout sur le bois, empilant les feuilles qu'elle avait pris soin de protéger dans une pochette de carton en priant pour que la pluie ne délave pas le matériau et bave sur les papiers.
Greg attrapa le dossier et le feuilleta rapidement, plissant les yeux tout en parcourant chaque ligne à la recherche d'une erreur qui obligerait la fillette à tourner les talons. Il savait bien qu'il n'avait pas le moins du monde à se mêler de ses affaires mais bon dieu, elle n'avait que quoi ?! 13 ans ? Bien trop jeune pour une intervention aussi lourde !
_ Et ton tuteur ? Demanda-t-il encore en vérifiant l'entièreté des données. Une faille, peut-être. Quel tuteur laisserait une gamine comme elle venir seule dans un trou pareil ?
_ Il travaille, il ne peut pas venir. Vous voulez que j'aille chercher son emploi du temps aussi ?!
Helena haussa légèrement le ton, grinçant des dents tout en commençant à s'échauffer. Les premiers signes d'un mal de crâne se firent sentirent, battant à ses tempes et précipitant le sang à ses oreilles. Elle serra la mâchoire mais ne laissa pas son trouble apparaitre sur son visage, consciente que cet adulte s'engouffrerait sans remord dans la faille. Elle n'était pas plus intelligente que les autres enfants de son âge, sans doute moins douée dans bien des domaines, mais cacher sa douleur et prétendre que tout va bien, cela au moins, elle en était parfaitement capable. Et elle ne laisserait pas cet homme ruiner ses plans. Reposant les feuillets, Greg soupira lourdement, se passant une main sur le visage.
_ Bien, passe en salle d'attente, je vais voir ce que je peux faire.
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Helena se tortilla, mal à l'aise sur sa chaise de plastique blanc pour le moins inconfortable. Son manteau trempé dégorgeait sur le dossier, effleurant son dos et poissant son pull de laine légère. Elle aimait la matière, tellement plus douce et travaillée que ces tissus grossiers que l'on faisait à Ishbal. Son peuple s'était spécialisé dans la plantation et la culture de coton, malheureusement, la guerre avait laissé peu de place au commerce et les vêtements dont elle s'était drapée durant des années n'étaient comparables qu'à un bout de torchon malpropre. Depuis qu'elle était arrivée à East-city, la métisse jouissait d'une garde de robe pour le moins garnie, en grande partie grâce aux soins de Maes.
En face d'elle, relisant soigneusement le dossier que Greg lui avait présenté, le docteur Ronsard remonta ses lunettes carrées qui lui donnaient curieusement un air de bovin essoufflé. Non pas qu'Helena ait déjà vu un bovin dans un tel état mais c'était sans doute la meilleure métaphore qu'elle était en mesure de trouver à l'heure actuelle. Silencieux depuis qu'elle était entrée dans la pièce pour lui tendre les documents, il ne lui avait adressé qu'un rapide coup d'œil en coin avant de se plonger dans les formulaires et lui aussi, les analyser sous tous les angles.
Ce n'était pas la première fois qu'il opérait des enfants. Quelques-uns avaient eu la malchance, tout comme cette petite, de devoir en arriver à de telles extrémités pour pouvoir continuer à vivre du mieux possible leur enfance tronquée par l'accident qui leur avait coûté un membre. Il ne rechignait donc pas à la tâche mais ressentait toujours au fond de lui cette sourde appréhension, ce presque dégout à l'idée de poser sur leurs corps des monstruosités de métal. D'un geste las, il reposa le dossier sur la table, massant machinalement ses paupières fatiguées. A contrecœur, il devait bien l'avouer, tous les papiers que lui avait fourni la gamine étaient parfaitement en règle, remplis comme ils se le devaient, signés et visiblement approuvés par le tuteur de l'enfant. Que celui-ci ne puisse l'accompagner pour quelque chose d'aussi important le contrariait énormément : qui laisserait donc une enfant subir une telle épreuve sans le moindre soutien ? Selon les dires de ladite petite, cela ne lui posait pas le moindre problème, désireuse d'obtenir le plus rapidement possible ce pour quoi elle était venue jusqu'ici sous la pluie battante.
Albert Ronsard l'étudia encore une fois rapidement du regard, notant sa posture raide, gênée et sans doute apeurée, ignorante de ce qui allait suivre et pressentant le pire. Il aurait normalement tout fait pour la rassurer, la réconforter, lui assurer que tout irait parfaitement bien, mais la flamme luisante dans ses yeux d'ardoise l'en dissuada. Cette enfant-là était bien différente de ceux qu'il avait pu connaitre. Plus forte, plus fragile pourtant, un curieux mélange de lassitude et de précipitation. L'envie de s'en sortir, seule s'il le fallait, et au prix de lourds sacrifices.
_ Nous allons commencer par un examen, afin de déterminer quelles vont être les modalités à apporter à ton auto-mail, déclara-t-il finalement en se levant, invitant sa jeune patiente jusqu'à sa table d'examen.
Helena grimaça, rechignant à se dévêtir devant cet inconnu. Elle comprenait cependant qu'elle n'avait que très peu de choix sur la question et une fois juchée sur la table, elle ôta son manteau, son épais pull de laine que lui avait tricoté Gracia Hughes et ne tarda pas à se retrouver en T-shirt, serrant dans sa main valide l'unique vêtement qui lui restait encore. Ronsard s'assit au plus près de son bras manquant, écartant le tissu noir pour mieux inspecter les plaies. Comme Knox l'avait précédemment complimenté ; Roy avait fait un excellent travail pour les cautériser, hélas, la peau avait été tant torturée que la pose d'un auto-mail classique ne se ferait pas sans de grandes douleurs. Albert fronça les sourcils, passa une compresse imbibée d'alcool sur les meurtrissures, scanna chaque crevasse et ondulation de l'épiderme. Il finit par se relever non sans une moue embêtée peinte sur les traits.
_ Tes brulures sont graves, petite. Nous ne pourrons sans doute pas installer un port traditionnel, sans parler du modèle qui l'accompagne.
A ce degré de cicatrisation, il n'entrevoyait pas d'autres solutions. L'enfant ne pourrait jamais bénéficier d'une greffe parfaitement adéquate et modifiable à souhait. Certains avaient cette « chance », trouvant presque dans leur nouveau membre, une parodie de mode qui les poussait à chercher de nouvelles pièces toujours plus élaborées. Dans le cas de la jeune Helena, cela ne serait pas le moins du monde envisageable. La métisse haussa les épaules, son T-shirt se remettant à moitié en place dans le mouvement. Peu importait que sa prothèse fût plus laide que les autres, cela n'était pas son problème principal.
_ Pas d'importance, il me faut seulement un bras. Juste un bras.
Juste un bras pour construire un rêve, pour tirer des promesses d'abysses obscures dans lesquelles elles étaient tombées. Ronsard la fixa un long moment, cherchant la faille dans son regard, s'étonnant de n'y découvrir qu'une froide détermination. Il se releva, la laissa reprendre ses vêtements et retourna à son bureau pour y écrire quelques mots.
Lorsqu'Helena sortit à nouveau du cabinet du médecin, elle serrait fébrilement contre elle un morceau de papier blanc, où se traçait la certitude d'un avenir meilleur.
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Helena déglutit difficilement, le nez empoissé d'une odeur de détergent qui lui donnait la nausée, la main crispée sur son pantalon. Il n'aurait été que pure calomnie de prétendre qu'elle n'avait pas peur —elle était morte de trouille en vérité, mais se battait avec ses nerfs pour le cacher le plus efficacement possible— de l'opération à venir. A demi allongée sur le fauteuil d'examen, elle observait d'un coin d'œil anxieux le docteur Ronsard préparer ses instruments. La fillette lui faisait confiance, dans la mesure où il allait effectivement lui poser un nouveau bras et lui permettre de réaliser ses rêves, toujours était-il qu'il devenait de plus en plus difficile de juguler la panique qui l'envahissait doucement à l'idée de passer sous le fil de son bistouri.
Helena voulut se ressaisir, prenant une profonde inspiration tout en fermant brièvement les yeux. Elle avait connu la guerre d'Ishbal, avait vu périr sa famille, son peuple. Avait vu partir son bras, écrasé par les décombres, sectionné par ses soins lorsqu'elle avait dû s'extirper des gravats. La pose d'un auto-mail pouvait-elle réellement rivaliser avec la douleur qu'elle avait ressentie à cet instant, lorsque ses chairs à vif s'étaient déchirées comme du papier humide sur lequel on vient tirer ? Serrant les dents, la métisse rouvrit un œil, attrapant au vol le regard du docteur qui en avait fini de ses installations, attendant finalement qu'elle daigne lui accorder un minimum d'attention pour poursuivre. Helena vit la seringue qu'il tenait en main et se raidit aussitôt. Le liquide incolore qui oscillait gentiment dans le tube de verre aurait sans doute pu lui être d'un grand secours, hélas, elle n'était pas certaine que son corps supporterait une dose massive de sédatif. Son cœur aurait tout le temps qu'il lui faudrait pour lâcher et à 13 ans à peine, elle n'avait pas la moindre envie de mourir. Rejoindre les siens n'était pas son projet actuel. Elle se redressa, reculant imperceptiblement contre le dossier de son fauteuil.
_ Pas d'anesthésie.
Le docteur Ronsard haussa un sourcil sceptique, un léger mouvement de recul faisant cracher à sa seringue remplie, quelques gouttes du produit. Il plissa les yeux, tentant de la convaincre du contraire par sa seule force mentale.
_ Jeune fille, ce sera extrêmement dou—
_ Je suis allergique. Pas d'anesthésie.
Et échoua lamentablement. Pendant presque une demi-minute, ils se mesurèrent du regard, chacun tentant de repérer une faille chez l'autre qui ferait pencher la balance en sa faveur. Helena n'en démordrait toutefois pas, l'enjeu était bien trop important pour donner raison à ce médecin imbécile. Pas d'anesthésiant et tant pis pour le reste, elle n'avait pas de temps à perdre. Albert la toisa, agacé quelque part qu'une information aussi importante que celle-ci ne figure pas dans son dossier. Un tel oubli pouvait en effet coûter cher, une chance que la petite soit au courant de ses intolérances naturelles sans quoi, la situation aurait pu se compliquer outre mesure. D'un soupir vaincu, il baissa le bras, reposant sagement la seringue sur le support le plus proche. Les sédatifs n'auraient pas été suffisamment puissants pour annihiler toute douleur.
Mais dans les yeux de la jeune fille brillait à nouveau cette flamme farouche, ce voile terne de souvenirs amers, d'heures incalculables de souffrances qui rendaient bien pâles celles qu'elle allait devoir vivre. Le docteur Ronsard enfila soigneusement ses gants, saisit ses instruments et se tourna vers l'Ishbal, lui donnant pendant un bref instant l'image d'un savant fou qui la fit frissonner.
Helena ferma les yeux, serra les dents et attendit.
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Ronsard s'épongea le front, poussant un soupir épuisé alors qu'il s'affalait sans grâce sur le fauteuil le plus proche. Ses cheveux humides de sueur collaient à son front et ses tempes en pattes blondes, ses lunettes glissant le long de son nez avant qu'il ne les retire pour les essuyer sur le bord de sa blouse. Son regard bleu délavé se porta sur la vitre qui trouait le mur sur sa droite, dévoilant à ses yeux fatigués la silhouette déformée d'un lit et d'une petite patiente évanouie. Il se leva, lourdement, avançant jusqu'à presque coller son nez contre la paroi de verre, scrutant d'un air las les constantes vitales de la gamine, s'assurant qu'elle respirait encore.
Avec un autre soupir, l'homme pivota vers son bureau, tirant de sous une liasse de feuillets un téléphone à cadran qu'il saisit d'une main tandis que de l'autre, il fouillait en vain dans sa montagne de paperasse en espérant y retrouver le dossier qui l'intéressait. Il finit par l'atteindre, feuilletant rapidement ses fiches jusqu'à temps d'apercevoir le renseignement souhaité, lisant le numéro du doigt. La petite lui avait fait part des difficultés de travail de son tuteur et Albert craignait que son interlocuteur ne puisse se déplacer avant quelques heures. Non pas que garder la gamine ici soit un problème en soi, cependant, il était impératif d'informer la famille et les responsables lorsque des complications survenaient durant ses interventions. Dieu, c'était peut-être la partie de sa profession qu'il détestait le plus, au final : annoncer des mauvaises nouvelles n'était pas le moins du monde anodin et si Ronsard avait réussi à s'en accommoder au fil du temps, il lui était toujours bien malaisé de faire disparaitre de sa gorge la boule qui cherchait à étouffer ses mots.
La tonalité sonna un long moment à son oreille, lancinante, alors qu'il repartait contempler sa patiente par-delà la vitre de sa chambre. Pauvre gamine. Courageuse gamine, aussi ; résistant jusqu'au bout — et peut-être un peu stupidement— à l'évanouissement qui l'avait longuement guettée, terrifiée sans doute à l'idée de perdre conscience et de ne jamais la retrouver. Elle avait finalement rendu les armes dans un soupir étranglé, son corps convulsant un bref moment avant de se figer, comme un cadavre, avait distraitement songé Ronsard en poursuivant sa besogne avec acharnement, bloquant tous les signaux extérieurs qui auraient pu venir troubler sa concentration. L'opération avait été un franc succès, une pose compliquée pour une situation peu ordinaire, il s'estimait s'en être plutôt bien tiré. Non, la qualité de son travail ne l'inquiétait pas outre mesure. L'état de l'enfant, en revanche…
Fièvre, tremblements, vomissements, ces quelques symptômes étaient monnaie courante après une intervention mais les contempler à une telle ampleur chez une jeune fille de son âge, c'était encore du jamais vu. Et foutrement angoissant, il l'admettait sans mal. Pour l'heure, l'enfant était stable, fort heureusement, mais ses constantes restaient bien trop faibles, sa respiration aussi chaotique que l'était le battement sourd de son cœur épuisé. Ils avaient frôlé l'arrêt respiratoire et si la petite avait tenu le choc, c'était bien par miracle. Albert n'avait pourtant pas décelé dans son dossier la moindre trace d'anomalie ou de quoique ce soit pouvant entrainer de telles réactions. Pendant un instant, il avait cru à un rejet de l'organisme, pur et simple, mais les nerfs s'étaient correctement connectés à la machine et le scanner n'avait pas révélé le moindre dommage. Le cerveau était intact et opérationnel. Le corps, un peu moins.
Lorsqu'enfin on décrocha, le docteur Ronsard comprit pourquoi la jeune fille avait prétendu que son père était trop occupé pour faire le déplacement. Militaire, et gradé, avec ça, qui pouvait avoir un emploi du temps plus chargé que ces gens-là ? Ce fut une chance que la standardiste daigne prendre son appel et le transmettre jusqu'à son correspondant. Albert en fut d'autant plus soulagé qu'il n'aurait pas à faire le déplacement lui-même et qu'il pourrait ainsi rapidement mettre l'homme au courant de la situation.
_ C'est pour ?
La voix sonna avec rudesse dans l'oreille du médecin, emplie d'impatience. Sans doute dérangeait-il son propriétaire au milieu d'une quelconque tâche importante.
_ Monsieur Mustang, je craignais ne pas réussir à vous avoir, votre fille vous disait fortement occupé.
_ Pardon ? Puis-je savoir à qui ai-je l'honneur ?
Albert entendit clairement son interlocuteur racasser, brassant des feuilles, se remettant visiblement d'aplomb dans un fauteuil. Assis à son propre bureau, les yeux tournés vers la métisse, le médecin cala le combiné dans le creux de son cou. Il fronça les sourcils, surpris. L'homme avait signé toutes les autorisations pour sa fille, était au courant de la date de l'opération puisqu'Albert avait pris grand soin de glisser toutes les informations nécessaires dans la pochette que la petiote avait ramenée chez elle. Pourquoi diantre était-il si étonné ? Si ignorant. Albert sentit les vrilles du doute s'insinuer en lui, scrutant sa patiente qui ne bougeait pas, évanouie depuis des heures. Elle n'aurait quand même pas… Sa voix se fit légèrement plus faible, vacillante et indécise.
_ Mr. Ronsard, de la clinique auto-mail au coin de la dixième avenue, vous—
_ QUOI ?!
Le médecin eut tout juste le temps d'arracher le combiné de son oreille, grimaçant à l'attaque sonore, sentant une sueur froide dégouliner le long de son dos alors que ses pires craintes se confirmaient. L'enfant, Helena. Jamais elle n'avait averti qui que ce soit. Son père, son tuteur, peu importe qu'il pouvait bien être, avait été tenu dans l'ignorance alors que la jeune fille passait sur le billard. Elle avait sans doute falsifié les documents, Mustang ne devait pas même être d'accord avec cette opération et…oh, misère… il avait pratiqué une opération en tout illégalité sur une enfant mineure. Et pire que tout, son état était préoccupant. Ronsard s'épongea le front, aussi fébrile désormais que pouvait l'être Roy, à l'autre bout du fil, non loin de faire un malaise. Sans doute le jeune homme n'avait-il pas encore saisi la pleine portée de la situation car il s'écria encore :
_ Où est Helena ?! Passez la moi sur le champ !
Comment lui dire que sa fille n'était pas en mesure de répondre ? Qu'il était déjà trop tard et que le mal était fait ? Misère, Mustang était militaire, il ne faudrait qu'un mot de sa part pour faire fermer l'établissement, le mettre sous les verrous pendant des années, abrutir sa famille de honte et de dettes… Dans un brusque élan de colère, le médecin détesta la fillette étendue non loin de lui, responsable de ses maux. Puis il se reprit. Tout ceci était de sa faute, la métisse n'était en rien à blâmer ; il n'avait pas su voir au-delà d'un mensonge d'enfant. Comment avait-il pu se montrer aussi négligeant ?
Resserrant sa prise sur le téléphone, Ronsard déglutit difficilement, ravalant le juron qui avait manqué de franchir ses lèvres et inspira profondément. Il n'était jamais aisé d'annoncer une mauvaise nouvelle à la famille d'un patient, plus encore quand cette même famille n'était pas au courant.
_ J'appelais justement à ce sujet . Nous avons connu quelques difficultés durant l'opération et—
_ … Oh, seigneur…
Albert crut que le jeune homme allait s'évanouir tant sa voix fut faible et tremblante. Il l'imagina sans peine et sentit les remords et l'amertume gagner son palais en un gout amer. Il ne put rien dire de plus que déjà, Mustang prenait ses affaires et se précipitait hors de son bureau.
_ J'arrive immédiatement.
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Albert s'était rarement sentit aussi nerveux. Dérouté, aussi, puisqu'il s'était attendu à des injures, des hurlements, des « je vous ferai condamner pour cela ! » et d'autres menaces du même genre. Mais l'homme échevelé de sa course qui s'était présenté un quart d'heure plus tard sur le pas de la porte de l'établissement n'avait pourtant rien fait de tout cela. Le regard brillant d'angoisse, la respiration haletante, il était entré en trombe dans le bureau, véritable tornade de noir et de bleu, demandant après sa fille. Albert avait tenu à le laisser seul quelques instants au chevet de la petite patiente, se retenant de les observer derrière la vitre de plexiglas, organisant ses papiers et priant en silence pour que l'histoire ne s'ébruite pas, que l'enfant s'en tire et que personne ne pâtisse davantage de cette situation dramatique.
Debout près du lit, Roy contemplait le visage congestionné de douleur d'Helena. Focalisé sur son front trempé de sueur, hypnotisé par le bip incessant et irrégulier des machines auxquelles elle était reliée, il refusait obstinément de contempler le bras mécanique. Qu'était donc passé par la tête de l'Ishbal, bon sang ?! N'avait-il pas dit, ne l'avait-il pas prévenue que tout ceci serait dangereux pour elle, sa santé, qu'elle pourrait faire une crise qui lui serait fatale ? Le militaire soupira, se passant une main lasse sur le visage. A travers ses doigts, il jeta un coup d'œil à l'enfant, se mordant les lèvres en la voyant ainsi, si frêle et chétive. Quelle aberration. N'était-il pas censé la protéger ? N'avait-il pas juré, bordel ?! Que rien ne lui arriverait ? Et voilà qu'il la retrouvait inerte dans un lit d'hôpital, lui donnant l'impression cruelle d'être revenu des semaines, des mois en arrière, lorsqu'il attendait son réveil à la fin de la guerre. Mettrait-elle encore autant de temps pour revenir à la réalité ?
Et toute cette folie pour quoi ? Un membre. Un satané membre de métal qui avait manqué de lui coûter la vie. Un léger rictus se peignit sur les traits du militaire. Il se sentait stupide. Bien sûr, qu'elle n'aurait pas tenu en place plus longtemps ; il ne s'étonnait presque pas de la retrouver ici. Si la situation avait été autre, si elle était là, souriante et éveillée, à lui montrer ce bras mécanique au lieu de demeurer allongée sans réaction, il aurait presque pu être fier de sa démarche. Elle avait joué suffisamment fin pour tous les mener en bateau, en grande partie grâce à sa propre négligence. Au moins Falman pourrait la féliciter de ses progrès en écriture, il semblerait qu'elle n'ait définitivement plus rien à apprendre de ce côté-là…
Avec un soupir, Roy se détourna, abandonnant sa fille avec regrets. Il lui fallait cependant des explications, quelque chose, qu'on lui assure que tout irait bien. Il regagna le bureau, se planta tel un piquet devant le médecin qui n'en menait pas large. Il se demanda un instant s'il devait lui en vouloir. S'il devait demander à ce qu'on l'emmène et qu'il subisse un procès pour une intervention chirurgicale lourde en toute illégalité. Il ne serait guère difficile de le faire plonger, l'agonir de dettes et lui interdire le droit d'exercer. Quelques mots seraient suffisants, quelques papiers signés et l'affaire serait bouclée. Il aurait dû s'en rendre compte, bon dieu ! Il aurait dû le voir ! Quel homme pouvait ainsi se faire berner par une fillette et accepter aveuglément de l'opérer ?
Roy songea qu'il était tout aussi coupable que cet homme qui semblait fondre sur place devant la froideur de son regard et il soupira, désabusé. Non. Le docteur Ronsard ne paierait pas pour les fautes du père qu'il était, et l'égoïsme d'Helena. L'opération en elle-même était un franc succès, d'après ce qu'il pouvait en constater. Cela serait sans doute le seul point positif de toute cette affaire.
_ Je suis sincèrement désolé.
Pas autant que moi, eut envie de rétorquer Roy, se retenant au dernier moment en se mordant la langue. Il se fichait bien de ses pardons. Ce qu'il voulait savoir, présentement, c'était si Helena s'en sortirait indemne ou s'il lui fallait demander au docteur Knox de réserver une chambre à l'hôpital de Centrale.
_ Comment son état va-t-il évoluer ?
Ronsard réajusta ses lunettes, levant le dossier désormais complet de la métisse, plissant légèrement les yeux. Il soupira, un coude planté sur le bureau.
_ Je ne peux qu'espérer qu'elle aille mieux, Mr. Mustang. Ses constantes vitales sont faibles mais au vue des renseignements que vous m'avez fournis…la pose d'un auto-mail est une opération très lourde à porter pour le corps, et compte tenu de l'état initial de votre fille, ce sera d'autant plus difficile pour elle.
_ Ira-t-elle mieux, oui ou non ?
Excédé, Roy plaqua fermement ses mains sur le bois du meuble, se penchant vers l'avant dans un clair signe de menace. Il vit la sueur entacher les tempes du médecin et sa pomme d'Adam trembler nerveusement. Mal à l'aise, Ronsard s'agita.
_ Il lui faut le temps de récupérer. Avec une attention soigneuse, je pense pouvoir avancer sans trop me tromper qu'elle s'en sortira.
_ Le coma. Quand est-ce qu'elle en sortira ?
Cette fois ci, le plus âgé parut se rasséréner, reprenant une bride du peu de confiance qui lui restait encore.
_ Elle n'était pas dans le coma, Mr. Mustang. Evanouie, je dirais plutôt, dans un état de faiblesse extrême qui se maintiendra jusqu'à temps que son corps récupère.
_ Je ne vois guère de différence avec un coma, cracha Roy, acerbe, en se redressant. Il ne trainerait pas l'homme en justice mais il était hors de question cependant qu'il l'épargne et le ménage. Quand se réveillera-t-elle ?
_ Si tout se passe bien, dans quelques jours, tout au plus. Il n'est pas indiqué de la déplacer dans un hôpital ou de la ramener chez vous, cependant, je pense qu'il serait préférable de…
_ Elle reste ici tout autant que je le ferai.
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Conformément aux prédictions du médecin, Helena regagna le monde réel au bout de quelques jours. Tout aussi conformément à ses dires, Roy n'avait pas quitté son chevet, ne sortant de la chambre que pour se sustenter rapidement et passer en coup de vent à la maison pour se doucher et prendre des affaires de rechange. Il avait prévenu Hawkeye de la situation, avait même été jusqu'à prendre avec lui quelques piles de paperasse pour le tenir éloigné de l'angoisse, mais avait refusé tout net de quitter l'établissement. Il faisait confiance à Ronsard qui, bien que rassuré sur son propre statut, s'inquiétait toujours autant de l'état de la métisse mais ne pouvait décemment pas laisser la jeune fille encore une fois seule dans un environnement pareille.
L'attente fut longue et lorsqu'Helena ouvrit finalement les yeux, posant sur son entourage un regard flou et dérouté, Roy ne sut comment réagir. A défaut des gestes adéquats, il se contenta de la regarder reprendre pied dans la réalité sans un mot, ses papiers délaissés sur la petite table qu'il avait trainée d'autorité dans la pièce. Les infirmières qui passaient de temps à autres dans la salle n'avaient pas osé redire à son comportement, se contentant de lui apporter une tasse de café ou des coussins afin qu'il puisse s'installer plus confortablement. Bien que rembourrée, une chaise n'en restait pas moins une chaise et Roy avait passé les pires nuits de sa vie, le dos cassé en deux et incapable de trouver le sommeil avant des heures. Il n'était d'ailleurs pas certain de pouvoir le retrouver plus facilement, même en sachant qu'Helena était hors de danger.
Lorsqu'il fut certain que l'Ishbal était suffisamment éveillée pour tenir une conversation et que son taux de morphine n'entravait pas sa capacité à lui adresser la parole, il laissa passer quelques mots, d'un ton presque badin.
_ Tu es la jeune fille la plus idiote et la plus téméraire qui m'ait été donné de connaitre.
_ Hum…
Fermant les yeux, la métisse s'enfonça dans ses oreillers, cherchant à capter quelques sensations au niveau de son bras gauche. Elle ne ressentait pas la moindre douleur, sans doute à cause des analgésiques qu'on lui avait administrés, encore étourdie de son évanouissement prolongé. Elle ne s'étonnait même pas de la présence de Roy à ses côtés ; elle savait qu'elle n'aurait pu garder longtemps secrète une telle information mais avait espéré qu'elle pourrait rentrer à l'appartement et le lui apprendre là-bas, dans de meilleures conditions. Elle avait seulement sous-estimé la violence de sa réaction face à l'intervention médicale. La voix de son père adoptif s'éleva encore dans le silence de rigueur, lui parvenant légèrement déformée par la fatigue.
_ Est-ce que cela valait véritablement le coup, Helena ?
_ Oui.
Bien sûr, que cela valait le coup. Un simple coup d'œil sur les couvertures lui permit de voir qu'elle avait retrouvé un bras. Un bras monstrueux, fait de métal et de vis, de fils et d'elle ne savait quoi encore. Mais elle avait à nouveau deux mains pour tenter de construire un futur qu'elle espérait un peu plus vif et coloré que la vie qu'elle avait pu connaitre jusqu'à présent. Ne comprenait-il pas ? Ne voyait-il pas à quel point ceci était important ? A quel point elle avait besoin de cela ? Elle aussi, avait des choses à faire… Tellement de choses et si peu de temps pour les mener à bien.
Roy se laissa aller en arrière sur sa chaise, sa tête reposant contre le dossier du fauteuil. Helena lui jeta un regard en biais, notant les cernes qui lui dévoraient le visage et la barbe qu'il n'avait pas pris la peine de raser. Elle étouffa un ricanement. Ils devaient être beaux, tous les deux.
_ Ne recommence jamais plus une chose pareille, est-ce que c'est clair ?
La voix du jeune homme avait tremblé, comme secouée d'angoisse, comme s'il craignait qu'elle ne recommence encore. Helena haussa un sourcil. Les médicaments perdaient lentement mais sûrement de leur effet, laissant peu à peu les sensations gagner son corps engourdi. Sa tête la faisait souffrir, elle avait brusquement trop chaud et elle sentait le long de son épaule étroitement bandée des picotements qui se faisaient de plus en plus désagréables. Elle n'en dit rien, cependant, désireuse pour la première fois depuis longtemps, de poursuivre une conversation qu'elle savait cruciale avec l'homme qui l'avait recueillie.
_ Pourquoi ? Questionna-t-elle sans trop comprendre. Le jeune homme eut un petit rire désabusé.
_ Parce que je tiens à toi, stupide petite gamine écervelée et que je ne veux plus qu'il t'arrive malheur. Pas si je peux l'en empêcher. Alors bon sang, la prochaine fois, parle m'en.
_ J'en ai parlé.
Mustang se redressa, ouvrant les yeux pour les planter dans ceux d'Helena qui le fixa sans ciller. Elle vit l'inquiétude scintiller dans le noir de ses prunelles et se demanda un instant si elle méritait qu'on se préoccupât d'elle à ce point-là.
_ Non, Lena, répliqua doucement Roy, usant d'un surnom dont il ne l'avait encore jamais gratifiée autrement qu'en pensée. Tu as ordonné, sans prendre le temps de penser aux conséquences, aux répercutions que cela auraient sur nous tous. Les autres étaient tout aussi morts de peur que moi. Tu aurais pu mourir.
L'Ishbal ne dit rien, consciente de la justesse de ses propos et ne cherchant pas à les réfuter. Peut-être s'était-elle montrée trop naïve, trop impulsive, à tenter seule cette opération. Se rendait compte finalement de la chance inouïe qu'elle avait eu. Roy désigna son bras d'un geste vague, portant toute son attention sur le membre artificiel.
_ Est-ce qu'il te plait, au moins ?
Helena contempla son nouveau bras, levant sa main valide avec quelques difficultés pour en tracer les contours glacés, appréciant la texture douce et pourtant incongrue, dérangeante. Elle tenta d'en faire bouger les doigts et échoua lamentablement. Elle haussa les épaules, presque fataliste.
_ Pas vraiment. Mais j'ai besoin de ça.
_ Oserais-je te demander pourquoi ?
_ Parce que j'ai un rêve.
Mustang esquissa un vague sourire en coin. Rassuré que la petite soit sauvée, il était déjà plus enclin à une conversation construite. Il savait bien que l'enfant n'avait pas pris une décision pareille sur un coup de tête mais il ne parvenait pour le moment à comprendre le pourquoi de son geste.
_ Vraiment ?
Helena opina du chef, détournant subitement le regard et Roy eut la stupeur de voir le haut de ses oreilles s'agrémenter d'une délicate couleur rosée qui gagna ses pommettes et sa nuque. Il demeura un instant interdit et dut se pencher légèrement en avant pour saisir les propos que marmonnait la jeune fille, refusant de lui faire entièrement face. Honteuse ? Non, simplement gênée des mots qui sortiraient de sa bouche, comme si elle s'apprêtait à lui divulguer un extraordinaire secret.
_ Je t'ai entendu, l'autre jour. Discuter avec Maes.
Le brun demeura silencieux, l'encourageant à poursuivre. Il ne se souvenait guère de toutes les visites de Maes, encore moins si la petite était dans les parages. Qu'avait-elle donc bien pu entendre qui ait pu la pousser à usurper son identité pour se faire poser un auto-mail en guise de bras gauche ?
_ Tu veux aider les faibles, hein. Monter au sommet, pour nous aider. Je veux faire pareil.
Le militaire en resta sans voix, la dévisageant avec un air de pure incrédulité aux traits. Alors c'était ça… ces quelques mots qu'il échangeait avec Maes, ce désir de faire bouger les choses, de rétablir l'équilibre, de rendre véritablement justice ; la gamine avait décidé de faire de cette quête, un nouvel axe de sa vie. Roy contempla le bras qui reposait sagement sur les couvertures, ce membre gris sans chaleur, rattaché à se corps maigrelet par la force de sa propre ambition, par sa faute. Perdu par ses erreurs, remplacé par une autre, quelle triste ironie.
_ Il n'y a qu'une seule place au sommet de la pyramide, plaisanta-t-il avec un désespoir évident. Et elle est pour moi.
Helena se tourna à nouveau vers lui, fébrile, agitée, en proie aux douleurs qui se réveillaient doucement en elle, autant physiques que mentales. Elle découvrit les dents dans une grimace agacée.
_ Je ne veux pas de ta place. Je veux seulement que mon peuple revienne. Je veux seulement qu'on leur redonne leurs terres, leurs foyers. Je veux que nos deux peuples puissent s'entendre, pour de vrai. Qu'il n'y ait plus de guerre, déclama-t-elle avec force. Son ton se radoucit, ses yeux se fixant sur ses mains. Moi, poursuivit-elle dans un souffle. Moi, je suis faible. Inutile. Mais je veux aider. Je veux t'aider, toi, parce que je te fais confiance.
Et il y avait un espoir tellement enfantin, tellement simple, dans ses propos timides que Roy sentit sa gorge se serrer. Sentit la brusque envie de la serrer contre son cœur, de tenter de lui apporter la chaleur humaine qu'elle avait fini par oublier, perdue dans la guerre, noyée dans le sang et les larmes. Si jeune et pourtant, déjà marquée d'horreurs, balafrée de cauchemars au goût de réalité. Si puéril soit son souhait, si irréalisable semblait-il, il l'émut au plus haut point, aussi tendre et fragile qu'un sourire d'enfant.
_ … C'est un rêve bien prétentieux, jeune fille.
Helena esquissa un sourire discret, soulagée qu'il ne se moque pas, qu'il ne cherche pas à la détourner de ce but qu'elle s'était fixée envers et contre tous.
_ Le tient l'est aussi, rétorqua-t-elle avec humeur, espiègle. Roy rit doucement, levant la main pour lui ébouriffer les cheveux. La métisse se laissa curieusement faire, semblant presque apprécier le simple contact et rarement Mustang n'avait trouvé de geste plus réconfortant que celui-ci. Comme si sentir la gamine sous ses doigts, tangible, présente, effaçait soudain toutes les heures d'angoisse passées à son chevet.
_ Tu as raison.
La main qui fourrageait doucement dans les cheveux bruns descendit finalement jusqu'à celles de la plus jeune. La métisse contempla les grandes paumes se presser contre les siennes, vaguement déçue de ne rien ressentir sur son membre mécanique mais curieusement ravie que l'homme n'ait pas dénigré son existence, l'acceptant telle qu'elle était, telle qu'elle serait.
_Helena. Je te promets. Ces mains, ces deux mains là —en guise de preuve, il éleva légèrement leurs doigts entrelacés —, elles t'aideront à construire un monde pour les tiens. Pour les gens d'Amestris, d'Ishbal, les autres. Et ces deux petites mains, ici —il les apporta contre son front, fermant brièvement les yeux avant d'y poser fugacement ses lèvres—, je les protégerais.
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Le docteur Ronsard l'avait prévenue ; la rééducation serait longue et douloureuse. Helena pouvait se vanter d'avoir connu les pires souffrances au monde malgré sa jeunesse, elle n'en restait pas moins une enfant que la patience avait tendance à fuir. Particulièrement lorsque, au bout de trois mois passés à s'exercer chaque jour pendant des heures ; elle ne parvenait toujours pas à mouvoir correctement son membre artificiel. Le calme était finalement revenu tant bien que mal dans le foyer Mustang. Après son réveil à la clinique, le médecin avait tenu à la garder encore une journée de plus afin de tester l'auto-mail et s'assurer qu'elle ne risquait pas la moindre rechute. Helena avait pesté, se sentant toujours aussi peu à l'aise dans les milieux hospitaliers mais Roy l'avait fermement enjointe à ne pas sortir du lit avant qu'il ne vienne la chercher le lendemain. Il l'avait laissée passer la nuit seule sans trop de craintes, retournant au QG pour apaiser ses collègues que la nouvelle avait tout autant bouleversé que lui. Helena dut d'ailleurs s'excuser platement devant chacun d'entre eux et se prit une légère taloche sur la tête de la part d'Havoc, mécontent de la frayeur qu'elle lui avait faite mais heureux de la retrouver en un seul morceau. Roy avait grincé des dents pour la forme mais n'avait rien ajouté de plus, conscient que la petite avait compris la leçon et qu'elle ne recommencerait pas de sitôt. La déception qu'elle avait pu lire dans le regard de Jean était sans doute la plus amère et efficace des punitions et personne n'avait insisté, préférant délaisser le dramatique évènement dans un coin sans plus y revenir.
Le retour à l'appartement s'était fait dans une curieuse atmosphère silencieuse, non pas gênée ou malsaine, mais simplement détendue, les mots enfin placés sur des sentiments sans qu'il n'y ait plus rien à ajouter pour venir éclairer la situation. Helena avait repris sa routine, Roy son travail, la première accompagnant l'ainé au bureau et restant sagement à étudier ou tenter de mouvoir sa prothèse. Elle avait reçu du médecin de nombreuses consignes, que son père avait lui aussi écoutées avec attention, afin de garder l'auto-mail dans un état optimal où il ne risquait pas de la faire inutilement souffrir. L'Ishbal s'employait minutieusement à suivre toutes les directives, entamant le programme de rééducation —qu'elle avait refusé tout net de suivre à la clinique, résignant ainsi Mustang à la laisser pratiquer d'elle-même de crainte d'avoir à subir une nouvelle crise de nerfs— avec un sérieux attendrissant.
Malgré tous ses efforts, cependant, les progrès demeuraient fort peu significatifs et Helena commençait sérieusement à s'impatienter. Roy ne comptait plus les fois où, de rage, elle avait balancé les ouvrages qu'elle lisait sur la table du salon et avait piétiné avec colère jusqu'à sa chambre pour s'y enfermer et n'en sortir que pour le diner. Elle venait en général ranger ses coups de sang après quelques heures, toujours aussi frustrée, refusant d'ouvrir la bouche et de se confier. Depuis leur discussion dans la chambre de la clinique, l'Ishbal s'était montrée nettement plus ouverte. Si de son bras, elle ne constatait pas le moindre changement, Roy, lui, les notait un peu plus chaque jour dans sa manière d'être, de se comporter, de rire et d'échanger. L'enfant réservée qu'il avait ramenée à East City laissait finalement lentement la place à une jeune fille effrontée, curieuse et un peu trop maligne pour son propre bien.
Etait-ce ainsi, le métier de parent ? Roy découvrait toujours un peu plus d'un monde qu'il n'avait encore jamais foulé et si son immensité pouvait l'émerveillé, il était également source de nombreuses peurs et interrogations. Maes n'aidait d'ailleurs pas des masses, pas plus que ses collègues qui venaient régulièrement le taquiner au sujet de la future adolescence d'Helena, qui ne manquerait pas de faire du bruit. Roy tentait en vain de se souvenir de la sienne, ne se rappelant que de longues heures d'études penché sur ses livres d'Alchimie, et son apprentissage auprès de son maitre avant de s'engager dans l'armée. Mais qu'en serait-il de la métisse ? Son histoire était autrement plus complexe et différente de la sienne pour influencer sa personnalité et bon sang, les seules femmes qu'il avait jamais côtoyées avaient été sa tante ; Mme. Christmas, la femme qui l'avait élevé, et les nombreuses conquêtes qui lui faisaient cruellement défaut depuis qu'il avait adopté Helena. Mais ce n'était pas comme s'il pouvait traiter sa fille comme un vulgaire coup d'un soir, grands dieux ! Et il n'était pas certain que demander à Hawkeye de parler de « trucs de filles » avec Helena soit une idée si judicieuse que cela. Au moins, il n'avait pas eu besoin de lui expliquer le miel et les abeilles, c'était déjà ça de sauvé.
Au fil des mois, les mouvements d'Helena se firent plus fluides, moins douloureux et plus précis. Gérer la force qu'induisait son bras métallique était une gymnastique éprouvante qu'elle avait encore peine à maitriser correctement mais le nombre de verres brisés ou de couverts tordus avait nettement diminué et Roy constatait avec non moins de plaisir que l'intéressée, que sa mobilité revenait. Il était étrange de voir Helena déambuler dans son bureau ou l'appartement, désormais affublée de deux bras parfaitement opérationnels. Mustang avait fini par s'habituer à cette manche vide et le contraste en était d'autant plus saisissant qu'Helena avait toujours été gauchère et ne se servait plus que de sa nouvelle main, retrouvant d'anciens réflexes qu'elle avait cru devoir abandonner à jamais. Et si le brun gardait encore quelque rancœur en contemplant la prothèse grise, le sourire de la métisse, lorsqu'elle parvenait à tracer correctement ses mots sans briser le crayon ou déchirer la feuille, gommait efficacement les mauvais souvenirs.
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Appuyé au chambranle de la porte, Mustang observait en silence sa fille adoptive, assise à la table basse du salon, qui s'appliquait avec un soin tout particulier à tracer un cercle sur une feuille volante, marmonnant dans sa barbe des propos incohérents. Cela faisait quelques semaines déjà qu'il avait remarqué l'intérêt que portait Helena aux nombreux ouvrages d'Alchimie qui tapissaient les murs de son cabinet de travail —il aimait ce terme presque officiel, qui ne faisait pourtant que traduire en un langage fleuri le capharnaüm monstrueux de son bureau personnel— qu'elle empilait dans sa chambre pour pouvoir les consulter plus rapidement. Il n'en n'avait trop rien dit sur le moment, fier qu'elle plonge le nez dans des livres qu'il avait lui-même étudié, des années auparavant et avait cru qu'il ne s'agissait là que d'une curiosité de sa part. Maintenant qu'il voyait les cercles se multiplier sur les feuilles, des ébauches de calculs, des paragraphes théoriques recopiés puis annotés en tous sens sur des dizaines de feuilles volantes, il n'était plus certain qu'il ne s'agissait que là d'une lubie passagère.
_ Il me semblait pourtant que l'Alchimie était proscrite à Ishbal, s'enquit doucement le militaire en s'avançant jusqu'à elle, regardant par-dessus son épaule.
Helena haussa les siennes, demeurant concentrée sur ses crayonnages, une moue songeuse aux traits alors qu'elle tentait de saisir un concept obscur.
_ Je ne suis plus à Ishbal, répondit-elle en toute simplicité.
Il lui avait été plus facile qu'elle ne l'aurait cru, d'abandonner son dieu à son sort. Elle ne reniait en rien ses origines mais en Ishbala, elle n'avait plus foi. Comment aurait-elle pu encore accorder son attention à une divinité qui n'avait rien fait d'autres que les observer mourir les uns après les autres ? Iris et David méritaient-ils d'être sacrifiés sur son autel dans l'indifférence la plus totale ? Certains diraient sans doute qu'il s'agissait là d'une épreuve pour tester leurs convictions mais Helena n'y prêtait plus la moindre attention. Le destin, elle avait cessé d'y croire et elle construirait le sien comme elle l'entendrait. Et cela passerait par l'apprentissage de l'Alchimie.
Si les premiers temps, Roy se tint à distance respectable de ses petites magouilles et autres découvertes, il ne put cependant se contenir plus longtemps et venir y mettre son nez. Par quelques remarques, quelques piques et autres interrogations lancées à droite à gauche, il en vint finalement à prendre sur son temps pour lui enseigner quelques ficelles et autres astuces alchimiques. Loin de se braquer comme cela avait été souvent le cas lorsqu'il tentait en vain de l'aider avec son auto-mail, Helena avait accueilli cette nouvelle source de savoir avec une joie manifeste, se révélant être une élève attentive et plus assidue qu'en arithmétique. Et il s'avéra également que la gamine n'était pas si mauvaise que ça. Oh, bien sûr, elle était loin d'être l'enfant prodige, capable de maitriser en quelques battements de cils toutes les arcanes de ce pouvoir incommensurable mais sans vouloir se vanter, Mustang se savait bon professeur et les capacités d'Helena le rendaient plus que fier.
En quelques semaines, elle parvint à acquérir les bases fondamentales de la transmutation, apprit en un temps records les grands principes de la matière et sa première tentative, fut, à la grande stupeur de son père, un franc succès. Il semblait qu'Helena, loin de se borner à suivre les théories fumeuses pondues par des esprits parfois trop supérieurs pour être parfaitement sains, agissait à l'instinct. Ses cercles étaient d'une simplicité presque navrante mais les résultats qu'elle obtenait étaient toujours surprenants. Des semaines aux mois, elle finit par se spécialiser lentement mais sûrement dans une Alchimie plus élémentaire et naturelle, se concentrant davantage sur la modification de son environnement plutôt qu'une création pure. Une réminiscence des principes de son peuple, peut-être, qui vénérait son dieu autant que la terre qu'ils foulaient autrefois. Ainsi, Roy eut la stupeur de la retrouver un soir dans leur appartement, entourée d'une bonne dizaine de volume qu'elle s'amusait à maintenir dans les airs au moyen de nombreuses feuilles de papier disposées sous chacun des objets. Choqué sur le moment de constater à quel point elle avait pu progresser, il l'avait finalement chaudement félicitée et encouragée à continuer.
Comme tout don fraichement acquis et exploité, cependant, il était à craindre que quelqu'un le remarque. Ce que fit Hakuro en visitant Mustang à l'improviste, surprenant alors la jeune fille dans ses expériences. Roy avait bien tenté de limiter la casse, prétendre qu'il n'y avait que les expérimentations hasardeuses et curieuses d'une adolescente ; l'inspecteur envoyé à la demande du Général débarquait pourtant dans son bureau moins d'une semaine plus tard dans l'optique relativement claire de tester la métisse. Sceptique et méfiante, la jeune fille se prêta néanmoins au jeu sous l'œil vigilant et angoissé de son paternel, redoutant les résultats qui ne manqueraient pas de tomber. Il espérait de tout cœur qu'ils soient négatifs, qu'on oublie jusqu'à l'existence de l'Ishbal. Hélas, ses prières silencieuses ne furent pas écoutées. La lettre envoyée par l'inspection leur enjoignait vivement d'inscrire l'adolescente au prochain examen et l'aval du Führer ne laissait souffrir aucun refus. Roy avait en vain cherché la parade ; il était hors de question que sa fille devienne un membre à part entière de l'armée, encore moins dans le corps des Alchimistes d'Etat, mais Helena lui coupa l'herbe sous le pied.
_ J'ai réfléchi, déclara-t-elle un beau jour, brisant le silence qui s'était imposé au vaste bureau.
Penché sur ses habituels dossiers, Mustang n'avait pas réagi immédiatement, pour une fois concentré sur sa tâche, puis avait fini par lever le nez de ses papiers pour fixer sa fille d'un air curieux.
_ A quoi donc ?
_ La proposition du Président. Je vais accepter.
_ Il n'en n'est pas question !
Si deux minutes plus tôt, il était encore installé confortablement dans son fauteuil à maudire ses dossiers en retard, ces derniers avaient été instantanément oubliés. Désormais debout, le jeune homme avait vivement plaqué ses mains sur son bureau, faisant dangereusement vaciller une pile de rapports. Il toisa la métisse d'un air à la fois terriblement froid, cherchant à la faire changer de position —tout en sachant pertinemment qu'une fois sa décision prise, il y avait peu de chance pour qu'Helena revienne dessus— et atrocement anxieux. Etait-ce une blague ? Une idée folle qui lui traversait encore une fois la tête ? Elle n'avait pas même quatorze ans, nom de dieu ! Comment pouvait-elle-même songer, ne serait-ce qu'un instant, à s'enchainer tel un chien au service militaire ? Avait-elle seulement consciences des risques qu'elle prenait à s'exposer ainsi ?
Assise à la table basse, un livre d'Alchimie sur les genoux, Helena haussa les épaules, fatalistes, tournant sa page sans la moindre affection.
_ Toi-même tu disais qu'il n'était guère conseillé de désobéir au Führer.
_ Au diable ce damné de Führer ! Moi vivant, tu ne porteras pas la moindre veste d'uniforme, clair ?
_ Faudra-t-il que je te passe sur le corps, alors ?
La plaisanterie ne fut pas le moins du monde au goût de l'ainé qui ne se départait pas de sa fureur, sentant monter en lui les relents d'impuissance. La jeune fille avait été jusqu'à falsifier et mentir pour obtenir un auto-mail, qui sait ce qu'elle serait capable de faire pour participer à l'examen d'entrée des Alchimistes d'Etat. A choisir, Roy préférait encore être au courant de ses projets plutôt que de les découvrir devant son cadavre ou il ne savait quoi encore. Avec un soupir, il se rassit, se prenant le front dans la main. Cette gamine lui donnerait des cheveux blancs bien avant l'âge requis, c'était certain. Dans ces moments, il regrettait presque de ne pas avoir une femme sous la main pour parvenir à lui faire entendre raison.
_ Helena… te rends tu comptes ? L'armée, l'armée qui a détruit ton peuple, tué ta famille et tu prétends vouloir en faire partie ?! Pour quelles raisons, j'aimerais bien savoir !
_ Pour toi.
A nouveau, le militaire tomba des nues.
_ Quoi ?
_ Ton rêve, expliqua calmement la jeune fille avec un sérieux serein. Tout dans sa posture trahissait une assurance certaine, une volonté farouche qu'il ne pourrait éteindre. Ton prétentieux rêve, le mien. Ne nous voilons pas la face, Roy ; sans puissance, nous n'arriverons à rien. Et les Alchimistes d'Etat le sont.
_ Lena…
La jeune fille agita la main, chassant une mouche invisible. Roy songea soudain à quel point elle avait grandi, à quel point elle avait pu changer depuis qu'il l'avait ramenée d'Ishbal. Le chemin avait été long, ardu, autant pour elle que pour lui mais désormais qu'il en contemplait le résultat, il ne pouvait s'empêcher d'être fier. Et terriblement triste de la voir ainsi s'enliser sur une route aussi difficile que celle qu'elle avait choisi. Pourquoi les choses ne pouvaient elles pas être simples ? Au moins pour elle. Pourquoi ne pouvait-il rien n'y faire, ne pas réussir à la protéger correctement de tous les maux ?
_ Peut-être que je ne ferais pas la différence, reprit la métisse d'une voix presque agacée. Ishbala, peut être que je serais inutile, un simple poids de plus, mais je veux essayer. Ces deux mains, tu as juré de les protéger. Soit, et bien je décide que ces sales petits doigts vont t'aider à grimper jusqu'au sommet.
Elle leva ses paumes, lui faisant offrande de ses convictions comme il avait pu lui offrir une nouvelle vie, un toit, une famille aussi bigarrée qu'elle était aimante. Elle n'était qu'une enfant du désert, sauvée de la misère par un militaire un peu fou et condamnée à mourir dans quelques années, dévorée par son propre corps. Helena souhaitait vivre. De toutes ses forces, de toute son âme. Et laisser derrière elle une trace, quelque chose qui aurait finalement un sens. Au fil des jours, sa survie lui était apparue non plus comme une donnée aléatoire du destin mais davantage une nouvelle chance, une opportunité de changer la donne, de faire quelque chose d'utile de ses dix doigts. Elle savait qu'il s'agissait là d'un rêve un peu naïf, d'une envie ô combien difficile mais sa mère lui avait assez souvent rabâché ; pas de regrets ma fille, pas de regrets. Elle n'en n'aurait pas. Elle n'en n'aurait plus. Et ce fut par son regard déterminé que Roy sut qu'il était vain de chercher à l'en dissuader. Il soupira, las. Lui, héros de la guerre, militaire aguerri, Alchimiste d'Etat exemplaire, gradé et avec sous ses ordres une flopée d'hommes et femmes, ne parvenait pourtant pas à se faire obéir d'une simple adolescente un peu trop ambitieuse. Où allait le monde, vraiment ?
_ … Sale gamine effrontée !
Helena sourit.
_ Il faut croire que je ne suis pas une Mustang pour rien.
Ce fut laborieux. Ce fut un long chapitre et ce fut également le dernier retraçant l'enfance d'Helena (ne vous planquez pas, j'entends les "enfin" de soulagement que vous poussez tous). Prochain chapitre (que j'ai commencé, bien que de peu, et qui subira sans doute une foule de modifications) nous retrouverons donc notre joyeuse troupe.
Après quelques discussions avec ma Béta à trois heures du mat lorsque je créchais dans son sympathique pays et l'excellent canapé lit qui m'avait été attribué, j'ai enfin trouvé la solution à mon problème de scénario. Depuis quelques chapitres qui trainaient en longueur parce que je ne savais pas le moins du monde où je devais aller avec cette fic, j'ai finalement retrouvé la voie. Bon, alors, vu la taille des chapitres, je doute que je puisse poster rapidement mais... mais au moins, les choses vont bouger, c'est déjà ça, pas vrai?
Je remercie très fort les gens qui me suivent et qui ont la patience de me lire, surtout. Vraiment, vous êtes formidables. J'espère vous revoir aux prochains chapitres, histoire de terminer cette petite aventure ensemble. Sur ce, portez vous bien et à la prochaine.
Oh, by the way, j'ai quelques dessins qui trainent sur mon pc et qui devraient s'incruster gentiment sur mon blog ; aux quatre coins de la folie. Le lien est sur mon profil, si jamais ça vous intéresse. Je ne suis pas encore en vacances mais je pense que j'aurais le temps de crayonner un peu durant mes jours de repos.
