Il se doit de parler d'elle (1) : "Vivre magicienne"

« Ça m'arrivait très souvent, de me retrouver là, la nuit, à regarder les étoiles. Cette ville était appelée "Ville de l'Illusion", à cause de son changement constant, de son besoin de se renouveler, de détruire des bâtiments même si c'est pour reconstruire les mêmes derrière. Mais il y avait ce banc, ici, qui n'avait pas bougé depuis le début de cette course au développement à laquelle seule cette ville participait. Ce banc était en bois clair, vieux et moussu, sale et dégradé. Mais j'aimais m'y asseoir à ces heures tardives où plus personne n'était dehors. J'y levais la tête et pouvais apercevoir le ciel nocturne. »

« Je ne me souviens pas à partir de quand j'ai commencé à ne plus dormir et à déambuler dans les rues qui semblaient différentes, chaque nuit, et à déposer des bouquets de fleurs devant les portes pour faire plaisir aux gens quand ils se lèveraient. En fait, je n'avais pas beaucoup d'amis : je me sentais mal à l'aise à l'idée de tout savoir sur leur vie et eux rien de la mienne. En fonction des époques, le rapport à la magie était très différent, et pendant mon enfance se livrait la guerre d'équilibre entre le bien et le mal, si bien que les personnes sans pouvoirs n'arrivaient ni ne souhaitaient faire la différence entre les deux et les détestaient au même point bien que des grands magiciens se battaient pour eux. Mais je ne voulais pas leur en vouloir : la haine engendrant la haine, au bout d'un moment, plus personne ne se souvient de son origine jusqu'à ce qu'elle disparaisse. Mais moi, j'aimais les gens pour leurs sourires, alors c'est pour cela que je ne voulais pas vraiment avoir d'amis, pour que je n'ai pas à faire peur à des personnes à qui je tenais. Et quand je pense qu'à peine un millier d'années plus tard, les magiciens sont de nouveau reconnus comme des citoyens, mais en plus de cela, en tant que haute classe sociale, j'en reviendrais presque à regretter d'être née à mon époque. »

« La Ville de l'Illusion n'était au départ qu'un regroupement de petites maisons voulant s'isoler du monde. À chaque fois qu'une nouvelle personne trouvait ce hameau caché, il y construisait sa maison pour lui aussi disparaître de la circulation. Au fil des années, de plus en plus de personnes arrivait dans ce coin secret au point d'en devenir un village, puis une ville, puis l'endroit le plus puissant du pays. On raconte que les descendants des habitants des quatre premières maisons seraient toujours quelque part, en ville ou dans les souterrains. C'est effectivement le cas puisque j'en fais moi-même parti. Mais contrairement aux autres qui ont gardé l'envie d'ermitage de leurs ancêtres, moi je ne me cache pas, j'aime les gens et, comme je l'ai dit, leur offre des fleurs. »

« Mes amis étaient venus chez moi, ce soir-là. J'habitais au dernier étage de l'un des seuls immeubles construits à cette époque. J'étais sur le balcon et comme toujours, je regardais le ciel nocturne. L'un de mes amis est venu me rejoindre et à commencé à me parler. Il me disait vouloir devenir une étoile pour éclairer la personne qu'il aimait lorsqu'elle faisait ses promenades nocturnes. Il parlait de moi et je l'avais compris. Mais étant magicienne, je ne voulais pas qu'il me déteste s'il apprenait que je l'étais, s'il faisait connaissance avec celle que j'étais vraiment. Alors je lui ai dit qu'il ne fallait pas qu'il gâche sa vie pour une fille aussi idiote et que c'était elle qui devait se changer en étoile pour veiller sur lui. Et puis alors, mon ami a soudainement disparu devant mes yeux et je me suis rappelé qu'à cette heure-là, il était sûrement ivre-mort pour oublier que même s'il était chez moi, il était encore loin de ma personne et de son amour réciproque. Mais la voix a retenti de nouveau : « ça ne me dérange pas que tu deviennes une étoile : tu pourras être avec moi, dans le ciel nocturne ».


-Comment tu te sens ?

-Ça va. Et toi, pas trop fatigué ?

-Si, un peu, mais on s'en fiche de ça. Tu viens d'enterrer le dernier de tes amis, c'est de toi qu'il faut s'occuper, aujourd'hui.

-Des amis...

-Oui, ceux que tu as eu, ceux qui sont restés, ceux qui t'ont aimé. Ils ont compris qui tu étais et ne t'ont rien dit sur le fait que tu ais été magicienne.

-De si bonnes personnes... Et le monde est en train de changer pour le pire.

-La magie se pervertie mais l'Organisation a tranché : le monde a quelques décennies pour se repentir, sinon nous enverrons les familles primordiales.

-Qui sont-elles ?

-On les appelle aussi "familles fondatrices". Elles existent depuis très longtemps, bien que je sois tout de même plus vieux qu'elles. Ces familles descendent de ces animaux, de ces règles... de ces Unions... Mieux vaut de pas connaître l'envers du décors, mieux vaut ne pas s'intéresser de trop prêt aux Unions...


-Je veux aller autre part.

-Le ciel s'étend de partout autour du monde, je te suivrais partout où tu le veux.

-Je veux aller là où vivront nos descendants.

-Il faut que je reste caché, je suis un Maître, après tout.

-Je veux un endroit pour notre fille.

-Personne ne doit me connaître.

-Yozora, je veux un enfant.

-Même nos descendants ne doivent pas savoir que j'existe encore. Seuls les Treize sont censés vivre encore, scellés dans les yeux des descendants de ma sœur.

-Je t'aime.

-Viens dans mes bras.

-Je ne suis plus reliée à la vie.

-On viens d'enterrer le dernier de tes amis.

-Je n'ai plus de raison de venir ici.

-Je t'aime.

-Le soleil est une étoile.

-Il est temps d'avoir un enfant.

-Je dois rejoindre le ciel.

-Une fille, n'est-ce pas ?

-Je suis une étoile, l'étoile dans le ciel nocturne.

-Je veux que notre famille grandisse, je veux voir nos petits-enfants, nos arrières petits-enfants et plus loin encore !

-Mais je dois veiller sur toi quand tu dors, je dois regarder le monde quand tu as les yeux clos.

-Le soleil est une étoile, après tout.

-C'est pour quoi je continuerai encore et toujours, toujours, le jour.

-Tu n'as pas à t'épuiser.

-Je suis la jeune femme qui marche dans les rues, la nuit.

-Assise sur le banc, à me regarder dans le blanc des yeux.

-Tes yeux sont si beaux...

-Veille à ne pas trop veiller. Pense à ne pas trop penser. Toi aussi, tu dois rêver.

-Tu es mon rêve, tu es ma nuit.

-Rêver d'un monde où la magie brillera.

-Rêver de toi... nu.

-Avec toi.

-Il est temps...

-D'avoir un enfant.