Charles en colère était une bombe.
« Viens me chercher », avait-il envoyé à Erik. La concision du message ne laissant aucune place à l'hésitation, Erik avait couru jusqu'au boulevard Saint-Germain. Un dîner avec quelques intellectuels dans une brasserie parisienne ne relevant pas d'une situation à risques, il n'avait pas craint outre-mesure que Charles fût en danger. Mais Charles était homosexuel et Erik tenait pour sûr que tout environnement, aussi ouvert d'esprit se présentât-t-il, pouvait se révéler vicieusement hostile. Intimement aussi avait-il constaté qu'un seul signal de Charles, impératif et lapidaire, suffisait à le mobiliser. Son allégeance l'avait exalté.
Charles sortit de la brasserie. En traversant la chaussée, il manqua de se faire renverser. Il fulminait.
« Ils m'exaspèrent, ils m'exaspèrent, ils m'exaspèrent… », rugit-il en arrivant à la hauteur d'Erik.
Il ne s'arrêta pas.
« Pourquoi ? Que s'est-il passé ? On a été désagréable avec toi ? demanda Erik en lui suivant.
- Désagréables ? Non ! Ils sont trop bien élevés ! Condescendants, oui… Il n'y a rien qui m'agace autant que toute cette condescendance que l'on déverse sur moi, uniquement parce que je suis le gentil gay dont les interprétations sont biaisées. Baroques, cocasses mais biaisées… »
La colère de Charles semblait proportionnelle à l'humiliation qu'il avait subie. Il avançait vite, tête baissée, sans se soucier d'Erik qui peinait à s'accorder à son pas. Erik connaissait cette fureur. C'est celle qui vous prend lorsque, par auto-défense d'un corps social qui ne tolère pas les éléments étrangers, on vous renvoie à votre spécificité : soit le système immunitaire est violent et on vous massacre, soit il est indulgent et il vous circonscrit au rôle de trublion. Apparemment, lors de ce dîner, Charles avait été l'homosexuel de service, celui qu'on ne considère pas plus digne qu'un enfant, à qui l'on demande d'aller jouer ailleurs quand il est temps pour les grandes personnes de parler de choses sérieuses. Que Charles eût été victime de cette mansuétude dégoûtante, aiguisa la haine d'Erik. Sa détestation du monde qui s'incarna alors dans les figures anonymes de ceux qui avaient méprisé Charles, était une force jamais repliée, prompte à surgir. De l'affront fait à Charles, il voulut confirmation.
« Biaisées par quoi ? » fit-il en attrapant Charles par le bras et le forçant à s'arrêter. Difficilement contenait-il son énervement qu'il sentait monter.
Charles s'immobilisa. Du regard, il fixa la main qui retenait son coude puis lentement leva les yeux. Il avait au visage une dureté qui déformait ses traits. Erik s'étonna que pussent cohabiter dans le même être de telles douceurs et une si grande fermeté. Il retira sa main.
« Tu m'as écouté ou tu le fais exprès ? cracha Charles.
- Je t'ai écouté. Je t'écoute… »
Mais Charles n'était pas prêt à laisser filer sa colère. Il fallait qu'elle sortît quitte à la faire s'abattre injustement.
« Parce que si tu ne m'écoutes pas alors tout ça, ça ne sert à rien… »
Le « tout ça » fut souligné d'une main agitée vaguement, les indiquant successivement. Lui aussi avait des espérances. L'espoir qu'avouait Charles transporta Erik, la suspicion que lui n'en fût pas digne l'effraya. Se voyant possiblement perdre une chose qu'il n'avait pas encore gagnée, son cœur se glaça.
Il saisit Charles par les bras et le serra fort. Charles se raidit.
« Bordel, Charles ! Puisque je te dis que je t'écoute !
- Lâche-moi. »
Erik n'obéit pas, il le serra plus fort.
« Arrête ça ! Je suis de ton côté, putain ! Parle-moi… », sa voix finissant dans des dentelles de tendresse. Il aurait voulu l'enlacer, l'abstraire du monde, le consoler. S'assurer égoïstement qu'il ne serait pas éconduit. Il ne pouvait pas. Le boulevard Saint-Germain était bondé. Leur arrêt sur le trottoir déjà attirait les regards et les passants ne se gênaient pas pour les bousculer. Cet empêchement fut salutaire. Plutôt que de tomber dans les facilités de la mollesse qui aplanit les écueils et les caractères, Erik pensa que la colère ne requérait pas le réconfort mais le soutien, le front commun étant autrement plus gratifiant que l'apitoiement. Il vit aussi qu'oublier sa crainte présente était un moyen plus sûr de gagner Charles.
« Lâche-moi, répéta Charles. Je n'ai pas besoin de ta pitié… »
L'intransigeance de Charles était admirable. Erik le lâcha. Devant l'exemple de cette froide inflexibilité, il rassembla en lui la colonne de sa sévérité.
« Je n'ai pas pitié de toi, Charles… Tu veux que j'aille chercher ma batte ? »
Enfin, Charles sourit.
« Pour aller tout casser chez Lipp ?
- Pour aller tout casser chez Lipp, oui…
- C'est ridicule.
- Oui mais ça fait du bien.
- Tu te ferais arrêter.
- M'en fous. Je l'ai déjà fait.
- Pour quelles raisons ?
- Des conneries que je ne regrette pas.
- Tu plaisantes ?
- A peine. »
Charles se détendit. Il se massa le front. Il inspira et expira profondément par le nez.
« Excuse-moi, fit-il. Je n'aurais pas dû m'énerver.
- Ne t'excuse pas. Ne t'excuse jamais.
- Bon. Tu veux savoir ce qu'il s'est passé ?
- Je n'attends que ça. Mais pas ici. Viens. »
Ils suivirent le boulevard Saint-Germain. Erik les guida. La nuit était tombée, Paris avait ses grands airs, comme elle les a toujours. Dans la rue Dauphine, ils ne purent marcher de front, empêchés par l'étroitesse du trottoir. La main d'Erik brûlait de prendre celle de Charles. Ils marchèrent vite. Parfois Erik se retournait pour s'assurer que Charles était derrière lui. Charles avait un regard qui disait : « je suis là ».
Ils traversèrent la Seine. Le souffle du fleuve décoiffa Charles.
Ils arrivèrent sur la place Dauphine, déserte. On était un dimanche soir, les quelques bistrots étaient fermés. Les vingt-quatre marronniers en fleurs les accueillirent et le village aux façades tranquilles de briques rouges se referma sur eux. Erik se percha sur le dossier d'un banc. Charles resta debout.
« J'aime beaucoup cette place. On dirait un décor de cinéma, dit-il.
- Raconte », demanda Erik.
Charles mit les mains dans ses poches. Du pied, il balaya le sable.
Il raconta.
Définir les personnes qu'il avait retrouvées chez Lipp comme des amis s'avérait finalement précipité. Tout au plus étaient-ce des connaissances avec lesquelles il entretenait des relations professionnelles. Il les voyait épisodiquement quand il venait à Paris, principalement pour parler de cinéma. Il y avait dans le lot un producteur décati dont la morale avait disparu depuis longtemps, « s'il en eût une un jour » ajouta Charles, sous l'effet nocif de sa fortune et de son pouvoir ; deux critiques de cinéma imbus d'eux-mêmes parce qu'ils écrivaient dans un périodique réputé, « alors qu'ils n'ont jamais rien publié de notable » ; un réalisateur dont Charles avait apprécié les audaces mais dont l'encroûtement était malsain.
« Pourquoi les fréquenter encore ?
- Par habitude. »
Tout avait commencé quand le sujet de la rétrospective Demy avait été mis sur la table. Tout le monde avait lâché son petit couplet sur la fraîcheur inaltérée de l'œuvre, la jeunesse, le sens du drame. On s'était moqué aussi, un peu, gentiment. Demy manquait de méchanceté. Il n'était pas assez subversif pour l'époque, son cinéma était suranné. Charles qui admirait sincèrement Demy, le tenant pour un des plus grands cinéastes du vingtième siècle, avait protesté. Aussi avait-il bu.
« Quelques coupes de champagne. Instinctivement je devais le savoir, que ça allait mal se passer. Quand je suis tendu, je bois plus qu'il ne faudrait. Ça me donne du courage. »
Contre ses convives, il avait soutenu que Demy était bien plus subversif que tout ce qui se faisait actuellement, par sa douceur justement. On l'avait taclé. Il avait persisté en ajoutant avec une bravoure dont il se félicitait que la subversion chez Demy était partout : renversement des rôles genrés, pervertissement de la romance hétérosexuelle, homosexualisation des corps masculins.
« D'ailleurs, à savoir si bien retranscrire l'imaginaire gay, c'est qu'il en est, ai-je dit. Là je m'avance un peu parce que je n'ai pas de preuve. Mais son amitié avec Michel Legrand, à écrire à n'en plus compter des chansons d'amour, c'est un peu louche, tu ne trouves pas ? »
Charles s'emporta. Il était vibrant. Sur le sable de la place Dauphine, il allait et venait, agitant les bras et remuant la tête pour s'approuver lui-même. Plus il parlait, plus il se donnait raison.
Sa dernière tirade avait beaucoup plu : elle avait fait rire toute la tablée. On lui avait tapé sur la cuisse. Plus sérieusement lui avait-on rétorqué que son interprétation, pour originale qu'elle fût, n'en était pas moins tronquée. La réalité ne se pliait pas si facilement à ce qu'il en attendait. Son orientation sexuelle, qui ne posait en soi aucun problème, déformait sa perception. Le producteur, assis à sa gauche, lui avait glissé : « tu n'en manques pas une… »
Il s'était levé. « Très fier et très droit. Cela a jeté un froid. A une autre époque, on serait allé régler ça sur le pré. Je ne les ai pas salués. Je suis parti. »
« Ils ont tort. Tu as raison. Ce sont des imbéciles », jugea sèchement Erik.
« Bien sûr que j'ai raison. Mais ce sont des imbéciles qui ont pignon sur rue. Ce sont eux qui ont des œillères qui les empêchent de voir le monde tel qu'il est. Et des œillères qui nous briment nous. »
Il poursuivit en répétant qu'il les détestait, que sa vision de Demy était la plus juste et la plus fine, qu'un tel degré de bêtise et de mauvaise foi était la preuve d'esprits étriqués, mais que ces esprits étriqués, par la violence de l'ordre qu'ils instituaient, l'empêchaient de s'exprimer, lui.
Sous les lampadaires de la place Dauphine, dans les senteurs fleuries des marronniers, l'intelligence de Charles, sa clairvoyance irradiaient. Peu à peu, sa colère s'épuisa. Son énergie qui aurait pu rester fixée dans le ressassement et tourner à vide, changea de nature. Son entendement vivifié démonta les mécanismes rances d'une pensée majoritaire, pauvre, incapable de voir en dehors d'elle-même. Il finit par plaindre ceux qui, perclus d'hétérosexualité, percevaient le monde platement, sans les chatoiements et la multitude de détails dont lui avait conscience.
« Les malheureux, conclut-il, il faut que quelqu'un leur ouvre les yeux. »
Fasciné, Erik se taisait. Là où habituellement lui aurait frappé, Charles parlait. Bien qu'il ne partageât pas la conclusion optimiste de Charles, il l'admira. Il tendit une main. Charles s'approcha et, de se voir ainsi loué, se rengorgea.
« Tu ne croyais pas que je fusse aussi brillant, n'est-ce pas ?
- Je le soupçonnais. »
Il posa un genou sur le banc et des deux mains accrocha les épaules d'Erik.
Avant de se rendre à son dîner, Charles était passé à son hôtel pour se changer. Sur un jean brut, il portait un cardigan et une chemise mauves, « lilas » avait-il précisé à Erik qui l'accompagnait. « Lilas. Bien sûr », avait répété Erik. Devant l'hôtel de la rue Sainte Croix de la Bretonnerie, il avait eu envie de l'embrasser. Son envie qu'il avait réprimée le reprit, urgente.
« Tu veux m'embrasser dans un lieu public…, se vanta Charles.
- Oui. »
Au diable l'avarice et vive le danger ! Ils s'embrassèrent. Un vieux monsieur qui longeait le palais de justice en promenant son chien ne les vit pas. Deux jeunes filles passèrent, elles eurent des gloussements d'enthousiasme.
Erik repensa à l'une de ses premières impressions lors de leur rencontre de la veille : la vie de Charles était un conte. Il y avait dans cet homme un condensé de tout ce que l'âme pût faire de plus intense. Sous les charmes de cette force voulut-il indéfiniment demeurer. A ce maintien entrevit-il aussi des obstacles, des épreuves, un chemin semé de pièges qu'il lui faudrait déjouer. Il trembla devant la perspective que le prochain qui trébucherait ne serait pas Charles mais lui.
Charles, tout à son orgueil, ne desserra pas les brides de son joug.
« Je vais te confier un secret, murmura-t-il à l'oreille d'Erik. Nous le sommes tous : brillants. Nous tous, tous autant que nous sommes, nous le sommes. »
Erik l'écarta pour le regarder. A bout de bras, il le tint. Charles avait un sourire lumineux.
« Tu le penses ? Vraiment, tu le penses ?
- Bien entendu que je le pense. Au talent, pour survivre, nous sommes condamnés. Pour s'en convaincre, il suffit de dresser la liste de tous les homosexuels qui ont changé la face du monde. Ils sont légion. Proportionnellement, nous sommes plus remarquables que tous les autres. »
De la lie il faisait une noblesse.
« Tais-toi, souffla Erik.
- Pourquoi ? Tu n'es pas d'accord ? J'aurais pensé que tu serais d'accord. Tu serais tiède ? Je suis déçu…
- Je bande. »
Charles éclata de rire.
Vicieux, il susurra :
« Shakespeare, Byron, Proust, Montaigne, Rimbaud, Chopin, Woolf, Colette, Sand…
- Arrête, arrête… », supplia Erik.
Il n'y avait plus belles caresses que celles que Charles lui donnait.
« Ou sinon quoi ? demanda Charles.
- Ou sinon je te règle ton compte ici même.
- Oh ! »
Il fut temps de rentrer pour prolonger en des lieux protégés la célébration de leur gloire.
Sur le Pont-Neuf, Charles parla d'un film français qu'il avait beaucoup aimé adolescent : Les Amants du Pont-Neuf.
« C'est dans celui-là qu'il y a Modern Love ? demanda Erik qui mélangeait un peu.
- Non, c'est dans Mauvais Sang. Il est bien aussi. »
Dans une épicerie, ils s'arrêtèrent pour acheter de la bière. Il n'y avait pas de bière irlandaise. Charles ne buvait que de la bière irlandaise. Erik résolut ce dilemme en proposant d'aller en prendre dans la réserve de La Dragée Haute. Charles voulut aussi manger des sucreries. Ils firent donc un détour par un restaurant libanais dont Erik connaissait le patron. Ils repartirent avec une cargaison de baklawa rolls aux pistaches et aux amandes.
« Tu vas manger tout ça ? interrogea Erik.
- Non, tu vas m'aider. »
Enfin, ils arrivèrent rue Pastourelle. L'appartement était tranquille, Paloma et Belize s'étaient retirés dans leurs chambres. Charles avait faim, chez Lipp il n'avait pas pu finir son repas. Erik lui prépara des pâtes. Pendant que l'eau bouillait, il descendit dans la réserve prendre des bouteilles de bière.
Il le regarda manger.
« Tu ne manges pas ? demanda Charles en sauçant son assiette.
- Te regarder, ça me suffit.
- Tu te moques ?
- Même pas. »
Charles essuya sa bouche. L'orgueil qui l'avait pris place Dauphine ne l'avait pas quitté.
« Et à part me regarder manger, qu'est-ce qui te ferait plaisir ?
- Tu le sais. »
Dans l'après-midi, le plan qu'avait programmé Erik et dont le nœud principal était celui de Charles le pénétrant, n'avait pas été mis à exécution. A la place, ils s'étaient raconté leur première fois. N'étant pas d'accord sur le sens à donner à cette expression « la première fois », ils s'étaient un peu disputés. Erik l'avait définie comme étant la première fois où l'on jouit avec quelqu'un. Charles avait tenu à la prédominance de la pénétration, dogme qu'Erik, pas mécontent, avait déchu en faisant allusion à ses copines lesbiennes pour lesquelles ce propos était insultant.
« Ça veut dire quoi alors ? Qu'elles n'ont jamais de première fois ? »
Embarrassé, Charles n'avait plus rien dit. Il en était cependant resté à son idée et avait raconté que pour lui c'était arrivé assez tardivement. A vingt-cinq ans, pendant le festival de Cannes où il était stagiaire, il avait été dépucelé par un acteur de seconde main, que, l'alcool aidant, il avait trouvé sur le moment fort séduisant. Lors d'une fête bien arrosée, dans une des chambres de la villa d'un réalisateur américain, l'acteur, « dont le nom est depuis tombé dans l'oubli », l'avait culbuté sans ménagement. « Ce fut une catastrophe, vraiment horrible. Je n'ai même pas joui… la seule chose dont je me souviens, c'est que le lit était affreusement kitsch, avec des colonnades aux quatre coins où pendaient des voiles en tulle. » Erik s'imagina Charles à vingt-cinq ans, déjà pure merveille, savant dosage de timidité et d'arrogance. Le crétin aux prétentions de comédien était passé sans le savoir à côté du rôle de sa vie. Après ce coup pour rien, Charles avait fait d'autres rencontres, plus satisfaisantes, en particulier un étudiant suédois, Thomas, grand admirateur de Ingmar Bergman, venu à Londres pour un échange d'un an. Celui-ci, assez passionné et sans aucune inhibition, lui avait tout appris. Ils s'étaient quittés bons amis, sans cri ni larme,
« Nous n'étions pas amoureux, juste camarades, enfin… un peu plus que des camarades. Il est producteur maintenant… Et toi ? »
Et Erik, du bout des lèvres, avait parlé de Philippe, souvenir fané dont l'éclat brillait encore. Il avait dit l'été 1992, le camping sauvage en Auvergne, les étreintes maladroites dans les sacs de couchage arrangés pour n'en faire qu'un, le ciel immensément noir et le vent dans les arbres alentour.
Pendant qu'il parlait, il avait croisé ses bras sous sa tête. Charles, penché sur lui, l'écoutait. Quand il eut fini, Charles demanda :
« Il a beaucoup compté ?
- Oui.
- Et moi ?
- Et toi quoi ?
- Est-ce que je compte ? Est-ce que je vais compter ? »
Erik n'avait pas répondu. Il s'était relevé sur un coude, face à Charles qui avait soutenu son regard. La lumière autour d'eux était blanche et bleue, aussi transparente qu'un jour nouveau. Erik avait mis son visage contre la poitrine de Charles, sous son menton. Charles l'avait enlacé, s'allongeant dans le lit, l'entraînant avec lui.
« Oh, avait-il soufflé.
- Oui », avait répondu Erik.
Puis l'heure avait avancé, sans qu'ils ne sussent où elle était passée et Charles avait dû partir.
Ils titubèrent dans le couloir, jusqu'à la chambre d'Erik. En chemin, se déboutonnèrent les chemises, se dégrafèrent les pantalons, se retirèrent les chaussures. Dans la bouche d'Erik, la langue de Charles avait le goût de la sauce tomate, l'âpreté de la bière brune, la douceur des pistaches. Et des mots, toujours des mots, qu'il émiettait dans ses baisers.
« Tu as été rapide cette après-midi.
- Tu m'excites beaucoup.
- C'est embêtant que tes amis soient là.
- Pourquoi ?
- Je ne vais pas pouvoir crier.
- Tu aimes ça ?
- J'adore… ça me fait bander encore plus quand je peux crier.
- Ne te gêne pas alors. Paloma et Belize sont de vraies divas. Elles ne dorment pas sans masque de sommeil et bouchons d'oreilles.
- Certain ?
- Fais-moi confiance… Et j'ai très envie de t'entendre…
- Ça te plaît aussi ?
- Beaucoup, beaucoup, beaucoup… »
La porte de la chambre fut claquée d'un coup de talon, corps emmêlés qui agissaient de concert. Charles rit parce qu'il faillit tomber. Dans l'obscurité, sur la blancheur des draps, ils basculèrent ensemble, Erik au-dessus, Charles en-dessous. Mais Charles royal inversa les rôles.
« Cette fois-ci, c'est moi qui commence », décida-t-il, à califourchon sur Erik, deux doigts déjà glissés sous l'élastique du caleçon.
Impérieux, il dit à Erik qui caressait nonchalamment ses cuisses :
« Mets tes mains en haut, ne bouge pas, ne fais rien, ne me déconcentre pas. »
Erik obéit. Au-dessus de sa tête qu'il cala dans l'oreiller, il étira ses bras. Il eut, pour déstabiliser Charles, un petit mouvement du bassin. Charles, sévèrement, le défia du regard.
Puis, lentement, Charles descendit.
Ce fut, pour Erik, un supplice, non pas physique mais morale. Attentif et doux, Charles prit soin de lui. Il embrassa ses épaules, sur sa poitrine il usa une langue câline. A l'anse de son pectoral, il téta, lèvres en cul-de-poule, boudeuses et gourmandes. A l'échelle de ses côtes, ses doigts, petits soldats en ordre, dérivèrent, déclinant des parallèles. Dans le virage de ses flancs, Charles le huma, bouche ouverte, saturant son système olfactif. Dans le silence de la chambre, ne résonnait que son souffle, sa respiration semblable à une imprégnation décidée, captation totale et consciente. Il y avait dans l'arc de ses paumes et la courbure de sa bouche de graves tendresses, exquises et révoltantes, une prévenance qui chavira Erik, incapable d'en recevoir autant. Plus Charles l'oignait, déposant sur lui sa salive et ses égards, plus il entendait une déclaration qui l'assourdissait. Il sentit monter en lui une pudeur qu'il n'avait jamais connue, ce voile que l'on tire avec un fol entêtement devant une réciprocité que l'on espère mais dont on ne se considère jamais digne. L'empressement de Charles lui parut immérité, d'une mesure excessive et hâtive. Charles ayant été porté au pinacle, il n'était pas concevable qu'il en dégringolât pour proclamer si tôt l'égalité. Avant qu'elles ne s'animent, les idoles n'aiment pas, elles ont des bontés.
Étourdi par les caresses de Charles, comme on peut l'être par un coup de massue, accablé par ces aveux muets, Erik voulut enlacer Charles, le recouvrir entièrement, le cacher en lui, lui dire de se taire et d'accepter seulement d'être adoré, lui expliquer que c'était trop tôt et trop rapide, qu'il n'était pas prêt, qu'il ne devait pas prendre de tels risques, que ce n'était pas raisonnable de céder autant et si facilement.
Ne m'aime pas, ne m'aime pas, laisse-moi encore t'attendre et t'espérer…
Mais Charles dont la logique frisait l'incohérence, enfonça le clou de son implicite et scandaleuse profession de foi. Arrivé au niveau du nombril d'Erik, il se pétrifia. Il n'eut pas le temps de lever la tête et de porter une main à son visage. Sur le ventre d'Erik coula une goutte de sang.
« Fuck, shit, merde et remerde », marmonna-t-il dans sa paume.
Il libéra Erik et s'agenouilla dans le lit. A côté de lui, Erik, inquiet, s'assit.
« Que se passe-t-il ? »
Charles remua la tête. Il ne pouvait parler. Erik comprit. Il prit un mouchoir en papier sur le chevet et lui tendit. Charles le planta sous son nez. Il était complétement défait et leva le menton. Le mouchoir sous son nez s'auréolait de sang.
« Je foire toujours tout (sa voix nasillarde, petit canard tracassé).
- Arrête avec ça. Explique.
- Je ne contrôle rien, chez moi ça déborde de partout… Quand je suis trop ému, je saigne du nez. »
Il eut un signe de la tête. Erik lui passa un mouchoir propre. Ce n'était pas un écoulement anodin. Même quand Charles saignait du nez, il le faisait avec éclat, une flamboyance un brin prétentieuse.
Erik redressa les oreillers et s'y adossa. Entre ses jambes ouvertes et contre sa poitrine, il força Charles à s'installer, qui rechigna, honteux, puis se résigna. Régulièrement, ils changèrent de mouchoir. La tête de Charles, oblique et sans force, glissa, elle se logea dans le creux de l'aisselle d'Erik qui le serra plus fort. Dans les cheveux, à la bordure du front, Erik mit des baisers.
« Ça m'a pris à l'adolescence. Quand je suis envahi par une émotion trop intense, ça arrive. Mais je ne peux pas le prévoir et je suis toujours surpris. C'est comme si mon corps ne pouvait tout contenir, il faut que ça sorte, d'une manière ou d'une autre… C'est un peu ridicule, non ?
- Non. Tu ressembles à une grande émotive de l'époque victorienne.
- C'est tout à fait moi. »
Ils se turent.
Sur la table de chevet, l'éclairage urbain qui, en passant la barrière des rideaux se nimbait de blanc, accentuait les contrastes du monticule de mouchoirs, rouge glorieux fleurissant l'immaculé.
Encore Charles voulut dire :
« C'est toi, c'est de ta faute. Tu m'émeus trop. J'ai trop envie de toi. »
L'écoulement se tarit. Charles refusa le dernier mouchoir. Il inclina sa nuque et pointa son museau sous le regard d'Erik.
« Ça va ? Je n'ai rien ? Je suis propre ? »
- Erik l'inspecta.
« Parfaitement propre.
- Bien. Reprenons. »
Charles grimpa. Erik ne put protester : sa bouche, l'intérieur flaccide de son caleçon furent annexés. Il préféra. Charles collé à lui, sans marge possible, dans la jointure pressée de leurs deux corps, ne pouvait être vu. Aussitôt Erik banda. Rudement Charles le branla en léchant ses lèvres. C'était exactement ça qu'il voulait : Charles retors et envahissant, ne lui autorisant ni la liberté de comprendre, ni celle de penser. Tout alla très vite. Charles fit l'ascension à l'envers, attrapa un préservatif en faisant tomber le tiroir, tira sur l'élastique du caleçon, déroula la protection. Erik suffoqua et plaqua ses paumes sur le bois de lit, contractant les muscles de ses bras. Se retenir…
Charles le suça avec la vanité vicieuse des anges, ceux qui savent tout, à qui il est vain d'en conter.
Erik s'étrangla, les yeux ouverts. Dans la rue passa un gyrophare.
« Charles, Charles, Charles… », implora-t-il.
L'ange comprit, se leva et vint se poser sur sa bouche en prônant : « comme ça tu préfères… ».
Erik ne répondit pas. Il jouit dans la main qui le finissait, le souffle de Charles au fond de sa gorge, le possédant entièrement, évaporant son cerveau et son système nerveux.
Tout le reste, qu'ils auraient pu faire, n'eut plus la moindre importance.
Pour connaître les grandes figures homosexuelles : http:slash slash www point adheos point org slash homos-celebres
Les Amants du Pont-Neuf et Mauvais Sang sont des films de Leos Carax avec dans les rôles principaux Juliette Binoche et Denis Lavant.
Modern Love est une chanson de David Bowie.
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