Cette nuit-là, Erik goûta aux noires délices du fondement de Charles. Il en fut empoisonné.

Charles n'avait le cul musclé, il avait le cul majestueux. Ayant fait jouir Erik, il régnait dans le grand lit, nu. Après un orgasme, qu'il l'eût donné ou reçu, il aurait toujours cet air d'absolu contentement de soi, à moins qu'il ne fût empli de l'assurance du désir qu'il inspirait, une assurance fragile, rayonnante car fragile, l'assurance intranquille d'un désir qu'il faudrait à Erik sans cesse confirmer.

A plat ventre tous deux, Erik caressa les fesses, indolentes et fières.

« Tu les aimes, mes fesses ? demanda Charles.

- Oui. »

Il leva un pied. Dans le miroir, malgré l'obscurité, on pouvait voir le reflet de son pied s'agiter. Erik s'appuya sur un coude pour mieux le regarder.

« Et mes pieds, tu les aimes ?

- Oui.

- Et mes chevilles, tu les aimes aussi ?

- Oui.

- Et mes cuisses ?

- Aussi. »

De la rue leur parvenait la lumière rouge, diffuse, du néon d'une enseigne. Dans la chambre noire, sous cette lumière inactinique, Erik se demanda si tout ceci était réel ou si Charles n'eut pas quelque pouvoir de sorcier, la faculté de soumettre les éléments à ses vœux. Car si, pareils à d'autres amants, ils rejouaient la scène culte d'un film de Godard, où Bardot énumère son corps pour en faire des lieux d'amour, eux, contrairement peut-être à ceux qui les avaient précédés, avaient la chance d'avoir aussi l'éclairage miraculeusement adéquat. Jugeant la seconde option moins hasardeuse et plus glorieuse que la première, il la choisit. Le diable étant dans les détails, le diable était Charles, au vice parfait, qui, à l'endroit d'une peau lisse et soyeuse, plaçait la sienne, en tout point différente de celle de Bardot, mais autrement plus désirable.

Dans l'oreiller, Charles satisfait enfouit son sourire.

« Do you know what we're doing ?

- Oui. Mais tu es nettement plus bandant que Bardot. »

Erik se redressa. Enjambant Charles, il se mit à quatre pattes au-dessus de lui.

« Ça n'est pas dans le film, dit Charles.

- Non. Et la suite non plus. A moins que la scène ait été coupée au montage, on ne voit pas Piccoli léchait le cul de Bardot. »

Charles eut un petit cri, quelque chose d'à la fois scandalisé et ravi, une anticipation frémissante.

« Tu pervertis tout, voulut-il sermonner.

- Ça te déplait ?

- Continue… »

Erik brossa les cheveux, découvrit la nuque, l'ombre rugueuse de la barbe.

« Ta nuque… », murmura-t-il très bas et, dans la place, il mit son visage, bouche ouverte. Charles soupira d'aise. Erik descendit avec paresse, donnant à Charles autant le plaisir joyeux d'être nommé que celui d'être caressé. « Tes épaules… tes omoplates… ton dos… tes reins… », la bouche d'Erik une rose rampante, humide et qui parlait. Il traîna, revenant sur ses pas, repérant et calculant, sa langue et ses lèvres instruments de géomètre. Plus il retardait son arrivée, plus Charles gémissait, des râles profonds et assumés, étouffés moitement par l'oreiller, assentiments muets à plus d'audace.

Langue au creux des reins, maligne et cruelle, Erik amusé demanda :

« Tu ne cries pas ?

- Tu vas me torturer longtemps ?

- Toute la vie, c'est possible…

- You bastard… tu peux crever… »

Alors, dans la fente grassement jolie, il introduisit sa pointe mouillée.

Charles poussa un cri, la faveur d'un souverain qui ne conçut pas que l'on ne le vénérât pas plus tôt.

« Bénis-moi », ordonna-t-il. Aux marches de son plaisir, il avait toutes les outrances : agenouillé pour se rendre plus accessible, contre Erik il recula. Au spectacle de tant de témérité, Erik se fit respectueux et servile. Il adora son cul.

Sombrement violet, l'œillet avait un goût de poivre, il agaça les sanguines humeurs d'Erik et affola son cœur. Sur l'ourlet palpitant, à la peau si fine et mignonne, Erik colla sa bouche, embrassant autant qu'il était embrassé. Il fit sa cour au vestibule et, quémandant le droit d'entrer, il déploya les trésors d'une obséquieuse galanterie. A son vassal, Charles commanda, la voix tordue par une impatience inacceptable :

« Baise-moi…Avec ta langue, s'il te plaît, s'il te plaît, s'il te plaît… »

Dans l'anus hospitalier, qui se dilatait sous les hommages, Erik précipita tout ce qu'il possédait : sa langue et ses doigts, sa fidélité, sa salive comme une huile sainte, la promesse de ne jamais à d'autres séants concéder la même révérence ; tout ce qu'il ne possédait pas : le monde et ses empires célestes, le temps qu'ils avaient perdu de ne s'être point connus plus tôt, celui qui leur restait et qu'ils ne pouvaient mesurer.

En une ascension longue, gravie degré par degré, qui s'ancrait dans les soubassements de sa gorge couplés à de bruyantes expirations nasales et qui s'envola vers les crêtes coupantes de sa voix de tête, enfin Charles cria. Ce fut un festival d'obscénités et d'injures proférées à l'égard d'Erik, mâtinées d'implorantes sommations et de louanges, Erik devenant alternativement le pire des salops et un dieu parmi les dieux.

Tempe au sol comme un pénitent en prière, Charles glissa une main sous lui pour se branler. Quand Erik qui de tous ses doigts tenait la fente ouverte, comprit cette rouerie, il ne put tolérer qu'à cette conclusion il ne participât pas. Il contourna une hanche et rejoignit Charles. Autour d'une main, il enroula la sienne et, là où elle était, il planta vigoureusement sa langue. Il n'y eut rien de plus violemment intime que de sentir Charles se faire venir lui-même. Le bonheur de Charles fut profus, terrifiant, s'épanouissant par nappes successives que matérialisèrent d'amples spasmes, une flore invasive et barbare, un bain qui enveloppa Erik et l'éblouit. Il l'aimait.

Dans un dernier grand cri, puissamment Charles déchargea. Au milieu de son foutre qui tachait le lit, il s'écroula, évanoui presque. A pas feutrés, Erik remonta et se tint à côté de lui, sans le toucher. Sur le sexe à demi érigé d'Erik, Charles esquissa un geste qu'Erik repoussa.

« Non, laisse, ça va passer. Je préfère avoir tous mes esprits pour profiter de ce que je viens de voir.

- Est-ce que tu peux me prendre dans tes bras ? »

Chimiquement ils s'assemblèrent, la sécheresse d'Erik se dissolvant dans la mollesse de Charles.

Le néon rouge toujours brillait et faisait luire sur la peau de Charles sa sueur. Erik embrassa une épaule et, sur son palais, se mélangèrent les odeurs, faces complémentaires d'une même pièce, le dedans et le dehors de Charles. Le sortilège était complet.

« C'était grandiose, dit Charles (félicité épandue dans sa voix).

- C'était magnifique. »

Ils se blottirent. Erik câlina Charles.

« Tu es merveilleux, prodigieux, indomptable et féroce.

- Il faut que je rentre à mon hôtel.

- Non, reste.

- Mais je n'ai pas de vêtements pour demain.

- Tu remettras les mêmes : le lilas c'est très joli.

- Je ne porte jamais la même tenue deux jours de suite. Et je n'ai pas de brosse à dents.

- Je vais t'en prêter une.

- Mais…

- Mais rien. Je te garde. Tu es mon prisonnier. »

Charles eut un rire délicieux qui combla Erik.

Ils passèrent à la salle de bain et ramassèrent dans le couloir leurs vêtements qui traînaient. Ils changèrent les draps du lit. Charles eut une fringale. Assis en tailleur à côté d'Erik couché, il finit les baklawa rolls et mit des miettes dans le lit.

« Je viens de changer les draps, rouspéta Erik.

- Tu es maniaque ?

- Non mais j'aime bien dormir dans des draps propres.

- Et moi j'aime bien manger après l'amour. Surtout après un orgasme comme celui-ci…

- Dis-moi que tu ne jouis pas toujours comme ça.

- Pourquoi ?

- Parce que je suis en train de devenir possessif et jaloux.

- De mes orgasmes ?

- De tes orgasmes, oui. »

Avec application, Charles avala un dernier baklawa roll et se lécha les babines. Malicieusement il frotta ses mains pour en faire tomber dans le lit les miettes qui collaient ses doigts. Il posa la boîte vide au sol et rampa lentement vers Erik. Il avait au visage la plus pure effronterie.

« Je ne sais pas. J'ai oublié les autres.

- Je n'ai jamais connu quelqu'un d'aussi manipulateur que toi. Et pourtant, crois-moi, j'ai rencontré les pires crevures !

- Embrasse-moi. »

Alléluia !

Ils se couchèrent. La chambre était paisible, où la présence de Charles effaçait les désillusions du passé. Erik entrevit une vie douce, animée des tours follets de son ange. Puis Charles le prit au creux de ses bras et, très sérieusement, souffla :

« Ce que j'ai fait ce soir, c'est à cause de toi.

- Ce que tu as fait chez Lipp ?

- Oui, ça… Avant je ne l'aurais jamais fait. »

Il se tut, pensif. Erik le laissa penser.

« Te plairais-je autant si j'étais faible et lâche ? reprit-il.

- Tu n'es pas faible et lâche.

- Mais si je le devenais ?

- Ça n'arrivera pas. »

Là fut la première erreur d'Erik. Il ne le comprit pas.

Doué d'une intelligence prémonitoire, Charles, devin, cacha son visage dans le dos d'Erik et murmura :

« Si, ça arrivera. Et le pire c'est que nous le serons ensemble. »

Inquiet soudain, Erik se retourna et l'enlaça. Le bleu trompeusement innocent des yeux de Charles, qu'obscurcissait le néon rouge, s'épaissit de noirceur. La mélancolie chez lui était un poison contagieux. Désespérément incrédule, se refusant à croire et voulant effacer ces pensées mauvaises qui l'effrayaient, ne voulant surtout pas en connaître le contenu et les attendus, Erik embrassa le front de Charles.

« Alors je nous protégerai.

- Tu ne pourras pas.

- Si.

- Non.

- Dors… tais-toi…

- En tout j'ai raison, tu verras…

- Dors, Charles, dors… »

Longtemps, avec Charles ronflant contre sa clavicule, Erik resta les yeux ouverts. En quelques mots, comme des prophéties, l'ange était capable de faire de son cœur un champ de bataille. Il ne sut s'il devait s'en réjouir ou en être terrifié.


La semaine passa, saut de puce entre le premier des jours et la fin des temps. Charles quitta son hôtel et emménagea rue Pastourelle. Il y déposa ses valises. La chambre d'Erik fut envahie par ses fanfreluches : pantalons, chemises, vestons, chaussettes de toutes les teintes, foulards. Sur la coiffeuse s'abandonnèrent ses brosses, ses onguents, son flacon de parfum au jasmin.

Le lundi matin s'invita George venue se vanter d'avoir à Raven donné des leçons de lesbianisme. George était une grande dame : quand elle reconnut Charles dans la cuisine, elle modéra son enthousiasme. Courtoisement, Charles la rassura :

« Ne vous inquiétez pas, je sais tout. Raven m'a tout dit par message avant de prendre son train. Mais passez-moi les détails, je ne veux rien savoir de la vie sexuelle de ma sœur. »

La situation était cocasse qui donnait à entendre la discrétion toute britannique de Charles et qui laissait voir son impudeur : vêtu d'un tee-shirt trop grand pour lui, il était monté sur les genoux d'Erik dont il se faisait frotter le dos d'une main glissée sous le vêtement.

George soulagée s'assit avec eux. On lui servit un café.

« Votre sœur est une belle personne, dit-elle, je lui souhaite beaucoup de bonheur maintenant qu'elle sait qui elle est.

- She has un boyfriend, you know…

- Ah ? Eh bien je crois que désormais elle n'en a plus. »

Charles rit.

« Deux gays dans la famille, ma mère va faire un arrêt cardiaque ! »

Ce fut l'occasion pour chacun et chacune d'évoquer sa propre famille. Belize expliqua qu'à ses parents il avait tu son homosexualité et qu'à chaque fois qu'il retournait les voir, il éludait la question d'un mariage prochain et d'une descendance. Paloma raconta son père incapable d'accepter la transidentité de son enfant, gangréné par la méchanceté et l'alcool et dont elle n'avait plus de nouvelles depuis fort longtemps, « qui sait, il est peut-être tombé dans le port de Gênes… bon débarras ! ». Elle chanta les louanges de sa mère, décédée trop tôt, qui l'avait soutenue depuis le début et qui avait vu en sa fille une héroïne. Quant à George, elle n'avait jamais subi de rejet ostensible mais des humiliations et des infantilisations qui lui hérissaient encore le poil, « mes parents, ils acceptent que je sois lesbienne mais ils ne veulent que cela se voit. Quand j'amène une copine chez eux, ça ne se passe jamais bien ! ». Erik et Charles ne dirent rien, se réservant pour eux-mêmes ces confidences.

Ils ne purent se voir autant qu'ils le voulaient. Charles avait des obligations auxquelles il ne pouvait déroger : projections, conférences et tables rondes organisées par la Cinémathèque. Cela l'occupait une bonne partie de l'après-midi et le menait souvent vers le milieu de soirée. La dragée Haute ouvrant à seize heures et fermant selon l'affluence entre minuit et deux heures du matin, ne leur restaient plus que les nuits et les matins. Ils ne se réclamèrent rien, l'un et l'autre ayant dépassé l'âge des sacrifices stupides et des caprices. Charles connaissait Paris, il fut donc inutile de lui faire visiter. Les journées s'écoulèrent, rythmées par les allées et venues de Charles, limitées par les quatre murs de l'immeuble de la rue Pastourelle.

Très vite Erik oublia la douloureuse et énigmatique prémonition de Charles. Tout se passerait bien. Le charme de Charles, semblable à un sort, continuait d'agir : il ne s'altérait pas, il s'amplifiait, Charles jetant sur toute chose le juste voile de sa délicatesse d'âme. Passée l'ivresse des premières quarante-huit heures qui exalte les cœurs et tourne les têtes, l'évidence s'imposait et le mot fut lâché un soir par Belize qu'Erik amusait avec ses emportements à quatre sous : « C'est un coup de foudre ! ». C'était bien de cela dont il s'agissait et tout s'était déroulé selon une logique imparable. Au regard du tempérament d'Erik, il n'eût été possible qu'il en fût autrement : son cœur ne pouvait être pris qu'à la condition qu'il fût capturé. Malgré son goût pour l'attente et la rêverie, Erik dut aussi se résoudre à admettre que son sentiment, avec toute la profondeur que cela supposait, était partagé. Ce fut là une source d'inquiétude car à gagner sans montrer de mérite, on risque de perdre sans commettre de faute. Si Charles s'était donné si facilement, il pouvait se reprendre avec la même gratuité. Mais Charles ne faisant jamais rien à moitié, il n'autorisa pas Erik à douter.

« My… love… », dit-il d'une voix si basse, si grave et si lente que n'eût été le propos, Erik aurait souhaité y dormir éternellement.

Imbriqués l'un dans l'autre et assis face à face, ils se branlaient mutuellement. Le soleil de midi, au couteau, découpait l'air qu'arrondissaient par antinomie leurs souffles courts et les forts arômes de leurs transpirations mêlées.

Plus rapide que Charles, Erik avait niché son visage au creux d'une épaule. S'étant vu dépassé, il avait marmonné :

« Attends, attends… »

Le sentiment avait le fatal pouvoir d'accroître son désir, d'abord en envergure puisqu'Erik avait envie de Charles en permanence, mais surtout en puissance. De son excitation, il n'était plus maître. Il n'était plus capable, comme il l'avait été avec ses précédents amants, de la moduler et d'en jouer. Elle s'abattait sur lui et les odeurs de Charles, la peau de Charles et ses saveurs, les mots de Charles, sa roublardise en étaient les rafales. Souvent Erik tombait par surprise, par un coup porté qu'il n'avait pu prévoir.

La sévérité masquant l'offense, Charles avait répondu :

« Pourquoi est-ce tu que fais ça ?

- Pourquoi est-ce que je fais quoi ? Oh bordel, Charles, attends, attends… »

Le poignet de Charles s'était durci, sa main solide comme un fourreau en acier trempé avait enserré Erik, implorant et rompu.

« Dire que tu comptes moins que moi…

- Est-ce qu'on peut en parler plus tard ? Je vais… tu es…

- Ne le fais plus, c'est tout… Viens maintenant… »

Momentanément vaincu car Charles à l'allure d'un impitoyable soldat n'avait pas faibli, Erik avait battu en retraite. Sur l'épaule, il s'était abandonné davantage. Sa main même avait fléchi. Ce fut une défaite passagère, non pas une reddition.

Mais Charles, tout drapé dans ses largesses, eut la perversion d'un tyran. Les deux mots en anglais dit-il, accompagnant Erik dans son plaisir, un plaisir brumeux et doux, un renoncement consenti qui l'épuisa. Cependant trouva-t-il la force de reprendre son rythme et Charles le suivit de près, avec une énergie rageuse et guerrière.

Plus calmement, gardant Erik blotti contre lui, Charles répéta :

« Ne m'ôte pas le droit de ressentir ce que je ressens.

- J'ai peur. Je trouve cela prématuré.

- Prématuré pour moi mais pas pour toi ?

- Oui.

- C'est de l'orgueil alors ?

- Peut-être, pas seulement…

- Si. C'est principalement de l'orgueil. Oh Erik ! Tu ne sais pas ce dont je suis capable, vraiment pas…

- C'est une menace ?

- Oui. Sans ambiguïté, c'en est une. »

Le pacte était signé, dont le doute fut exclu. Suspecter Charles d'incurie eût été une injure. Il s'était donné, il ne se reprendrait plus. Néanmoins, si la crainte commune de la perte fut écartée, celle plus tranchante de la défaillance s'installa. De statut Charles changea : il avait été un trésor que l'on convoite, un fétiche que l'on escamote, il devint un combattant duquel on ne tremble pas d'être démis mais que l'on s'épouvante de décevoir. A un duel sans merci, il exhortait Erik : à quoi pour moi es-tu prêt ? Porté par sa flamme, n'imaginant même pas ne plus vivre sans son feu, Erik, intrépide et fou, releva le défi.

Dans l'étreinte, il se raidit. Attrapant durement Charles par la nuque, il le fit basculer dans le lit.

« Toi non plus, tu ne sais pas ce dont je suis capable »

Escroc de nature, Charles répliqua :

« Montre-moi. »

Éperdument, il l'embrassa, le contraignant au silence, mettant dans le baiser toute la folie nécessaire pour lui faire perdre son souffle. Haletant, Charles le brava :

« Ce n'est rien. A peine une distraction. Je serai le plus fort. »

S'en suivit un ersatz de bagarre, un chahut d'écoliers. Charles gesticulant eut des tactiques de garçon : il mordit et griffa, mit les draps en bas du lit.

« Tu es un enfant, dit Erik après l'avoir immobilisé.

- Oui, il n'y a qu'eux pour penser que tout ce qu'ils rêvent est vrai.

- Tu rêves ? Avec moi tu rêves ?

- Oui… Pousse-toi, je vais être en retard ! »

Ayant posé les bornes du terrain sur lequel, sans recul possible, il voulait qu'ils s'engageassent, ayant dicté ses règles avec une rigueur inflexible, Charles pourtant ne se départit pas de ses manigances, tout son arsenal de manières assassines et séductrices. Ainsi, tous les soirs de la semaine, après son retour de la Cinémathèque, il charmait les esprits et embrasait le cœur d'Erik. De tous les arrondissements, le mot étant passé de bouche à oreille, on vint à La Dragée Haute voir le petit chéri du patron. Perché sur un tabouret et accoudé au comptoir, il ne buvait que de la limonade, Erik ayant interdit qu'on lui servît de l'alcool. Malin, il réussit à soudoyer Paloma qui, une fois qu'Erik avait le dos tourné, posait devant lui des shots de vodka. Il resplendissait et fit l'admiration de toutes. Incarnation du plus pur chic anglais, il en dévoyait l'austérité par une gamme renouvelée de pastels et des blancs lumineux. On louait son élégance et on lui demandait des conseils, on repartait avec l'adresse d'une boutique de Soho et des étoiles plein les yeux. Quand Erik, fébrile de ne pas l'avoir touché depuis plusieurs longues minutes et un peu jaloux, le frôlait intentionnellement, il l'accrochait d'une main et se faisait bécoter, la tête dramatiquement renversée. Une fois ils cassèrent un verre, plusieurs fois on les applaudit.

« J'ai envie de toi, j'ai envie de toi, disait-il en glissant un genou entre les cuisses d'Erik.

- Pas maintenant, rabrouait Erik, à demi-sérieux.

- A quelle heure finissez-vous votre service, mister Lehnsherr ?

- Dans une heure ou deux, répondait Erik en jetant un regard sur la salle.

- Je ne vais pas tenir.

- Tu veux aller dans la réserve te faire sucer entre les fûts de bière et les caisses de vin ?

- Oui ! Oui ! J'en rêve ! Mais pour te sucer toi. »

Ils le firent mais Belize les surprit et les tança vertement en refermant la porte. Erik jouit avec contre sa cuisse Charles hilare, qui riait tant que de sa bouche il ne put le finir.

« Super ! Je viens de perdre toute mon autorité à cause de toi !

- Tu n'as pas d'autorité. En tout cas pas sur Belize et encore moins sur Paloma. »

Charles se redressa. Il ôta le préservatif et essuya le sexe d'Erik dans son grand mouchoir blanc brodé.

« Et sur toi ? Est-ce que j'ai un peu d'autorité sur toi ?

- Ça se discute.

- Tu veux tout me prendre, c'est ça ?

- Tout, tout, tout ! »

Tout s'expliqua la nuit qui précéda le départ de Charles. Ne faisant rien comme tout le monde, il fallut qu'il eût eu aussi une enfance romanesque. Du moins, c'est ainsi qu'il la raconta à Erik. De se l'entendre dire, il pleura. C'était l'histoire d'un petit garçon qui aimait passionnément sa mère, le cinéma et la littérature.

Sa mère, Sharon, descendante d'une lignée d'aristocrates désargentés, avait été séduite par son père, Bryan (« je déteste ce prénom, je le trouve vulgaire ») aventurier peu recommandable mais beau parleur. Ils avaient vécu grand train, son père ayant réussi par quelques tours malhonnêtes dans le milieu de l'immobilier et de la finance. Charles se rappelait sa mère, étourdissante comme une fée, parée des plus belles robes, qui embrassait son petit garçon assis sagement sur la dernière marche des escaliers de leur résidence sise sur Alderney Street (« elle était splendide cette maison mais froide, froide ! ») et qui partait briller dans les fêtes londoniennes. Chaque soir, Charles attendait le retour de sa mère, il finissait toujours par s'endormir avant d'avoir eu un dernier baiser. Heureusement avait-il eu une nurse française, Marie-Paule, suffisamment maternante pour combler ses envies de tendresse et qui leur avait appris le français, à sa sœur et à lui, en leur lisant les contes de Perrault et de Madame d'Aulnoy. « C'est là, dit-il, que j'ai compris que la vie serait toujours plus belle dans les livres. » Puis le conte du joli petit prince attendant sa reine s'était brisé. Son père, acculé par des créanciers et objet d'une procédure pour malversations, avait disparu alors que Charles entrait dans sa treizième année : « ce fut un lâche jusqu'au bout, incapable d'assumer ses responsabilités. Il nous a abandonnés comme ça en ne nous laissant que des dettes et nos yeux pour pleurer. Il est peut-être en Argentine ou ailleurs… on ne l'a jamais revu. » Sa mère, certes peu affectueuse mais autrement plus courageuse, « une vraie lady, quoi », avait rameuté tout Londres et ses réseaux pour éponger la note titanesque et blanchir son nom. Ils avaient déménagé dans un quartier plus populaire et s'étaient séparés de Marie-Paule mais Charles, dans ce déclin social, n'avait pas plus vu sa mère puisqu'elle avait dû travailler. N'entendant rien aux codes adolescents en vigueur qu'il trouvait brutaux, il n'avait pas eu beaucoup d'amis et s'était réfugié dans les salles de cinéma.

« Le nombre de fois où je me suis branlé en fantasmant sur Keanu Reeves dans Point Break !

- Moi aussi.

- Toi aussi ? Oh la la ! Et est-ce qu'après tu rêvais d'être Andie McDowell dans Four Weddings and a Funeral ?

- Moins. Mais tu étais si seul que ça ?

- Seul ? Pratiquement oui mais en fait non : j'ai pour amis tous les personnages de fictions. Et puis à l'université, je l'ai moins été. J'ai compris ce que les gens veulent.

- Tu sais séduire.

- Oui, c'est ça. Bien que ça ne fonctionne pas toujours, tout le monde n'a pas la même finesse que moi. »

Charles avait séché ses larmes et, face à Erik, il retrouva le sourire.

Le néon était éteint. Appuyé à la tête de lit, Erik se redressa et se pencha vers Charles pour prendre sa main.

« Et moi ? Est-ce que j'ai la même finesse que toi ?

- Je crois bien que oui. »

Erik ne se contenta pas d'embrasser sa main. Il baisa ses doigts, sa paume et l'intérieur de son poignet.

« Vous êtes bien romantique, mister Lehnsherr…

- Tu préfères quoi ? Que je te baise comme un sauvage ?

- Je préfère les deux.

- Je ne veux pas que tu partes demain.

- Moi non plus. »

Comprenant à l'aune de quoi il était mesuré, Erik n'eut pas peur. Car si Charles l'en croyait digne alors il le serait.


La scène avec Brigitte Bardot et Michel Piccoli dans Le Mépris de JL Godard : https deux points slash slash www point youtube point com slash watch?v=o5yR4TYne-Y

J'aimerais bien avoir plus de retours sur cette histoire, si cela ne vous dérange pas trop. Merci.