Disclaimer: Shaman King et ses personnages appartiennent à Hiroyuki Takei.

Deuxième chapitre d'introduction! C'est le dernier!

Pour les morceaux cités, si vous avez envie de les écouter, voici certaines des interprétations que j'avais choisies: Maurizio Pollini ou Arthur Rubinstein pour les Nocturnes et pour L'Isle joyeuse, Kissin pour la Polonaise et Pogorelich pour Scarbo (deux versions pas trop rapides).


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II

Constellations

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Marco jeta un regard sévère aux retardataires qui arrivaient en trottinant dans la salle de danse et leur enjoignit de gagner leurs places. Dans un frémissement de chaussons et de murmures, les quatre garçons se faufilèrent jusqu'au fond pour déposer leurs affaires: Nichrom (courbant l'échine d'une façon indigne d'un danseur), Reoseb (renfrogné, à son habitude), Yoh (congénitalement incapable d'arriver à l'heure) et Wat (nonchalant et détaché en toutes circonstances) rejoignirent leurs camarades.

C'était le cours des quatrième année. Jeunes brevetés, ils faisaient partie de ceux qui avaient choisi (ou été autorisés) à poursuivre leurs études à l'issue du premier cycle. Les âges étaient variés (cela allait de treize à seize ans pour cette promotion) mais il étaient tous entrés dans l'adolescence. La dissipation était différente de celle des jeunes enfants. Plus difficile à gérer, parfois. Avec ça, il y avait l'effet "passage en deuxième cycle", bien connu des enseignants d'Hoshigumi. Le premier diplôme passé, les élèves étaient euphoriques, soulagés de n'avoir plus que des examens de routine pour cette nouvelle année, exaltés par la perspective des sélections anticipées et avaient tendance à, disons, se laisser vivre un peu.

Marco se souvenait parfaitement de cette sensation merveilleuse d'avoir franchi un cap, de l'impression d'être passé du côté des "grands", de ce sentiment que le monde lui appartenait. De son arrogance. De sa négligence aussi. De sa conviction que, le brevet passé, il pouvait se reposer et que tout marcherait comme sur des roulettes. Il se revoyait chaque fois qu'il reprenait un de ses élèves. Mais c'était là son rôle, désormais.

Le professeur de danse consulta brièvement sa montre et soupira intérieurement. Parfois, il demandait à Kevin, leur pianiste, de commencer à jouer dès la première minute du cours, pour forcer les traînards à se dépêcher. Aujourd'hui, se sentant bon prince, il avait fait une légère entorse à sa discipline. Les jeunes gens revenaient de leur premier cours d'art floral avec Talim, qui avait pu déborder un peu. Cela arrivait au début. Sans compter qu'il fallait revenir des jardins, se laver les mains, s'habiller… Néanmoins, cela n'avait pas empêché certains d'arriver à l'heure!

Ils étaient tous là, à présent, éparpillés sur les bancs du fond, en maillots et collants, à s'échanger bandeaux et barrettes et à discuter plus ou moins bruyamment en s'échauffant vaguement. Certains piaffaient d'impatience, déjà prêts – toujours les mêmes, évidemment. D'autres bataillaient avec leurs guêtres et leurs chaussons ou n'avaient même pas encore enlevé leurs cache-cœurs. Marco médita sur le temps qu'il perdait à – justement –, leur rappeler les bases de l'exactitude et toisa sa classe d'un œil sévère (quoique, il devait l'admettre, légèrement amusé). Il leur laissa une minute complète avant de taper dans ses mains et de lancer:

– En place, messieurs.

Les élèves s'exécutèrent dans un bruissement de doux tissus et s'installèrent à leurs places habituelles.

Marco soupira:

– Horokeu, je ne sais pas où vous avez appris à vous tenir, mais ce n'était pas chez nous, c'est certain.

Horokeu Usui, dit Horo Horo comme tout le monde l'appelait, même les autres enseignants (malgré la désapprobation de Marco), se redressa instantanément et la serviette nonchalamment posée sur ses épaules glissa au sol.

– Ah, j'avais oubliée que je l'avais, bafouilla-t-il en rougissant. Désolé.

– Posez ça sur la barre et commençons, soupira Marco. Tenez, vous vous placerez près de Chocolove, aujourd'hui, cela favorisera votre concentration.

Marco ignora le regard de chien battu terriblement comique que le jeune garçon jetait à son voisin et ami, Pino Graham (un incorrigible bavard, lui aussi), avant de se résoudre à s'installer près de Chocolove. Et la leçon commença.

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Au fil des différents morceaux, Marco marquait le rythme de sa voix. Pliés, dégagés, ronds de jambe, puis fondus, frappés et battements. Bientôt, les visages aux joues fraîches se couvrirent d'un léger voile de sueur et de délicates couleurs de pommes mûres. Malgré cela, chacun s'appliquait à présenter une expression apaisée, un regard droit. De la grâce avant toute chose et l'effort ne devait pas se voir. Jamais.

– Et un…! Deux…! Trois…! Quatre…! Soutenez vos bras! Attention, Manta, vous perdez le rythme! Sept…! Huit…! Et un! Du nerf, Yoh…! Bien, reprenez vos places.

À son signal, le piano reprit un autre air.

– Ryû, détendez vos bras, de la rondeur, s'il vous plaît, fit Marco en marquant les pas avec eux. Daitaro, trop lent. Ren, le sourire. Et détendez-moi ces épaules!

Les corrections étaient appliquées avec plus ou moins de bonne volonté. Ou de facilité. Marco s'efforçait d'être le plus équitable possible. Il était inenvisageable de marquer sa faveur à l'un ou à l'autre, même s'il ne pouvait se défendre d'avoir des préférences… disons plutôt, des affinités avec certains de ses élèves. C'était normal, tout le monde fonctionnait ainsi, qu'on l'avoue ou non.

Inversement, il y en avait certains pour qui il avait moins d'affection. Ce n'était pas forcément ceux qui avaient le plus difficultés dans sa matière. Au contraire, il savait apprécier l'effort et le mérite. Un élève comme Manta, par exemple, rencontrait souvent des problèmes en raison de sa petite taille, même si cette corpulence lui était utile dans d'autres exercices. Pour autant, il était travailleur et émouvait bien des professeurs par son acharnement. Issu d'une famille de non-shamans, il occupait l'une des rares places de l'école réservées aux élèves peu fortunés. Marco avait toujours été touché par son sérieux.

Ce qu'il appréciait moins, en revanche, c'était lorsque des jeunes gens parés de tous les privilèges et de toutes les qualités ne se donnaient pas les moyens de se dépasser. L'indolence d'un Yoh, pourtant issu du prestigieux clan Asakura, et la mauvaise volonté d'un Ren, héritier d'une longue suite de shamans puissants qui avaient défilé à l'académie au cours des siècles, l'agaçaient aussi prodigieusement que secrètement. Et ces deux cas avaient ceci de terrible qu'ils auraient pu être bien meilleurs s'ils s'en étaient donné la peine. L'un avait la grâce et le sentiment, l'autre le dynamisme et la volonté. Un véritable gâchis de talent. Il en était parfois horriblement frustré.

Malgré cela, Marco se défendait de chouchouter ses favoris. Il se montrait même souvent plus dur pour eux qu'envers ceux qui l'indifféraient. Il y avait là un compliment implicite: lorsqu'il ne lâchait pas Lyserg d'une semelle de toute la leçon, c'était parce qu'il savait que cet élève exceptionnel avait toutes les capacités nécessaires pour s'améliorer. Lui-même avait été formé par le grand Hans Reiheit, qui lui avait toujours dit très franchement: "Si je suis si sévère, ce n'est pas pour le plaisir de t'en faire baver. C'est parce que je sais que tu es capable de mille fois mieux."

En plus de cela, il était intimement convaincu que chacun de ses apprentis avait quelque chose à développer dans son cours. Un talent particulier, même hors normes, et qu'il lui appartenait de déceler et de mettre en avant. L'originalité, après tout, n'était pas un problème en soi, tant qu'elle restait contrôlable et surtout, productive. Il fallait trouver comment la mettre au service de l'art, voilà tout. On n'étudiait pas pour entrer dans un corps de ballet, à Hoshigumi. On formait des étoiles, rien de plus, rien de moins.

– Jambe à la barre, ordonna Marco.

Étant donné la diversité des âges et surtout des gabarits, les barres n'étaient pas toutes placées à la même hauteur. Il aurait été impossible que Reoseb ou Manta hissent leurs chevilles au même niveau que Ryû ou Pino, par exemple. De plus, cela permettait de faire en sorte que les plus grands n'aient pas la tâche plus facile. Cela n'avait pas toujours été ainsi. Mais Marco était bien placé pour savoir que l'habitude d'être favorisé par une grande taille finissait par avoir son revers de médaille: on ne travaillait pas assez sa souplesse et cela se payait ensuite.

Tandis qu'il menait l'exercice, il contempla sévèrement les jambes galbées de ses élèves, ainsi que les rangées d'omoplates saillantes, sous les nuques dégagées. C'était beau et touchant à la fois.

On passa ensuite au milieu.

En les observant, Marco songeait aux sélections anticipées. Ce grand événement était source de nombreuses effusions dans l'école. Pour les quatrième année, ce serait la première fois qu'ils danseraient devant Sa Majesté. En cette occasion, outre des danses communes, chacun d'entre eux présenterait une variation en solo. Pour cela, ils assureraient eux-mêmes la chorégraphie d'un morceau que Marco leur imposait au préalable. Sous sa supervision, bien entendu. Cela faisait partie de l'évaluation. Les sélections se déroulaient sur vingt-quatre heures: le jour, les élèves présentaient une composition de leur choix (florale ou picturale, par exemple) et donnaient concert. Le soir, ils dansaient.

Cet événement avait le don d'ennuyer et de galvaniser Marco tout à la fois. D'un côté, il était fier de ses élèves et honoré de présenter leur talent devant Hao. D'un autre, il désapprouvait la notion de sélection anticipée. En effet, à l'issue des représentations, un jeune garçon était choisi et se voyait immédiatement offrir une position à la cour. Généralement, celui-ci abandonnait donc ses études pour voler de ses propres ailes en haut lieu. Certes, c'était là chose naturelle mais Marco avait toujours détesté cette tradition. Que de brillants danseurs il avait vus partir, à peine éclos, pour une cour hypocrite et sans merci, où on les livrait sans défense au bon plaisir des puissants! Que de talents gâchés à quitter l'école trop tôt, sans avoir achevé sa formation. Aucun des élèves sélectionnés depuis qu'il enseignait à Hoshigumi n'avait fait de grande carrière. Et pourtant, il y avait de la graine d'étoile parmi ceux qu'il avait regardés s'en aller. Certains s'étaient abîmés dans cet univers de folie et en avait payé le prix fort. D'autres n'avaient pas supporté le passage d'un lieu où ils étaient couvés comme des poussins à ce théâtre de la versatilité. À la cour, un jour on était tout, le lendemain rien. Il suffisait d'ennuyer quelqu'un qu'il ne fallait pas, même une seconde, même par inadvertance. Il suffisait d'avoir mal assorti son chapeau et son habit, même une seule fois. Il suffisait de lasser Hao ne serait-ce qu'un instant. On s'éteignait plus vite qu'une chandelle. Que de talentueux jeunes hommes broyés par ces rouages cruels! Marco les appelait en secret ses étoiles filantes: disparues, aussi vite aperçues.

Et Rakist qui revenait sans cesse, comme un corbeau de malheur, le presser d'avancer le jour des représentations! Rien que d'y penser, Marco en serrait les poings. À l'époque où ils étaient condisciples, les choses étaient différentes. Ils avaient même été amis (du moins, il en avait l'impression et Rakist, plus âgé, plus avancé, n'avait jamais laissé entendre le contraire). Mais quand il était parti pour rejoindre la cour, leurs liens s'étaient délités. Il faut dire qu'ils s'étaient quittés en mauvais termes.

Le vieux avait beau dire: jamais Marco n'accepterait de revenir sur son choix de date. Hors de question de présenter quoi que ce soit d'inachevé à Hao. Il avait beau détester que l'on prenne ses meilleures recrues pour le bon plaisir des élites shamaniques et qu'on brise leur carrière dans l'œuf, il tenait à faire de ce spectacle annuel quelque chose de grandiose. La grâce, mais aussi l'art, avant toute chose: il se répétait mais cette antique devise aurait pu être sienne. Avancer les représentations à ce stade de l'année était un non-sens. Surtout si on regardait bien attentivement certains de ses élèves. Et avec ça, il était sûr que…

Oh, c'était très mal de penser cela. Non. Il ne pouvait pas souhaiter que ce fut celui-ci ou celui-là qui soit choisi par Hao. Pourtant, il l'espérait. Quelque part, enfouie au fond de son cœur, une petite voix disait que la cour pouvait bien tous les prendre, autant qu'ils étaient. Tous sauf Lyserg.

Mais c'était mal. Et il ne le pensait pas vraiment. Il les aimait tous en réalité. Même ceux qu'il n'aimait pas.

Il reprit sa concentration.

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À la pause, Marco nota, sourcil en travers, les tensions qui se relâchaient brusquement. Dès que l'on annonçait l'heure du repos, les corps se détendaient, les bras s'arrondissaient et les épaules retombaient le plus naturellement du monde. Même Kevin, derrière son clavier, s'étirait les doigts avec volupté.

Le brouhaha des conversations avait remplacé le son délicat du piano. Pino avait retrouvé son ami et parlait beaucoup trop fort. Manta étirait ses muscles avec application. Wat regardait par la fenêtre, l'air ennuyé. Lyserg esquissait des mouvements d'une fluidité parfaite comme s'il n'avait nul besoin de pause. Un peu plus loin, Ryû le dévorait ouvertement des yeux, talonné par Chocolove. Marco plissa les sourcils, vaguement amusé. Il était naturel qu'un être comme Lyserg ait du succès. Mais tout de même. Il surveillait l'affaire du coin de l'œil, sachant pertinemment ce que les amourettes pouvaient semer comme pagaille au sein d'une troupe de collégiens. Il gardait de cuisants souvenirs de ses propres années d'études.

Encore un peu plus loin, Yoh bâillait à gorge déployée, un peu trop avachi sur sa barre. Près de lui, Nichrom lui en fit la remarque en ricanant, ce qui épargna à Marco de le faire. Il fallait toujours secouer Yoh. Néanmoins, quand on y arrivait, on pouvait en tirer de l'excellence.

Marco frappa dans ses mains pour marquer la fin de la pause.

– Venez tous vous asseoir au milieu, s'il vous plaît.

Les trottinements de chaussons satinés lui répondirent. Comme les garçons s'installaient, certains avaient les yeux brillants, devinant déjà ce qui allait suivre. Les autres affichaient des regards interrogatifs. Quand le silence se fit, Marco commença:

– Bien. Comme vous le savez, les sélections approchent. Cela vous paraît encore loin mais elles arriveront vite, croyez-moi. Je sais que vous attendez avec impatience vos morceaux. Les attributions ne sont pas encore sûres mais vous aurez la liste de vos sujets d'ici la semaine prochaine. Ensuite, nous commencerons à travailler.

Des "oh" et des "ah" résonnèrent et les bavardages reprirent. Nichrom se mit à glousser en pépiant à toute vitesse à l'oreille de Reoseb. Achille ouvrit de grands yeux émerveillés. Daitaro, lui, retroussa simplement les lèvres en un sourire avide. Ren demeura impassible, Yoh semblait rêvasser, tout comme Chocolove, et Lyserg affichait la même mine détachée que Wat.

Marco leur laissa une minute d'exaltation puis frappa dans ses mains pour rétablir le silence.

– Nous commencerons à travailler, je disais. Chacun d'entre vous prendra rendez-vous avec moi pour discuter de la chorégraphie que vous présenterez. Ensuite, les salles annexes vous seront ouvertes pour que vous puissiez travailler et répéter individuellement. Bien entendu, vous pouvez travailler seuls mais je vous incite fermement à vous entraider mutuellement.

L'étoile fit une pause pour bien marquer ce qu'il venait de dire.

– Entendez-moi bien. Vous serez tous concurrents lors de cette sélection. Il est inutile de nous mentir là-dessus. Néanmoins, et j'insiste sur ce point, notre art n'est pas un sport de combat. Il exige un certain… fair-play. Vos carrières personnelles ne sont pas uniquement en jeu: il y va également de l'image de notre école. Dont vous êtes tous collectivement responsables. Je compte donc sur vous pour vous soutenir mutuellement, afin que chaque variation présentée devant Sa Majesté soit inoubliable.

Il marqua un nouveau silence et parcourut l'assemblée du regard. Comme chaque année, certains semblaient lui dire qu'il enfonçait des portes ouvertes, d'autres l'examinaient avec curiosité, d'autres encore, trahissaient un total désintérêt pour ce qu'il était en train de dire.

– Aussi, reprit-il, n'hésitez pas à travailler à plusieurs, à organiser des cessions de représentations et à vous critiquer les uns les autres. Vous avez tous à présent un niveau suffisant pour savoir accepter les critiques constructives de vos pairs. Oui, j'ai bien dit tous. Que ça soit bien clair: aucun coup bas ne sera toléré. Je me moque de votre ego. Ce que j'attends de vous, c'est l'art. La danse. La perfection. Vous vous devez tous de faire honneur à cet établissement et de faire de votre mieux pour que chaque élève, ici, puisse présenter le meilleur de lui-même.

Sondant les petits visages attentifs qui lui faisaient face, Marco décida que le sermon avait assez duré.

Il réclama une mazurka à Kevin pour passer à des exercices un peu plus rythmés. Tandis que les garçons travaillaient, il songeait à son choix de morceaux. En réalité, celui-ci était déjà plus ou moins fait, il fallait juste qu'il soit sûr de ses décisions. Pour le bien de ses protégés, il ne devait surtout pas se tromper.

Il aimait beaucoup ce moment du choix de pièces à danser pour les séquences individuelles. Il procédait en s'inspirant du tempérament de chaque élève. C'était parfois difficile mais il y en avait toujours pour lesquels le choix était évident.

Pour Manta, par exemple, ce serait Golliwog's Cakewalk de Claude Debussy. Tendresse et poésie de l'enfance. Manta avait besoin de rythme pour se soutenir et aussi d'une musique coïncidant avec ce qu'il exprimait. Parfois gauche, il excellait dans les rôles d'enfant, de poupées ou d'êtres féeriques.

Pour Yoh, ce fainéant émérite (et son insupportable talent), ce serait Debussy, encore, la Rêverie. Marco rit secrètement à cette légère plaisanterie, avec un peu de honte mais après tout, on s'amusait comme on pouvait.

Pour Ryû, il avait choisi sur un coup de tête le Nocturne n°8 de Frédérique Chopin. Aérien, délicat et théâtral. Il avait l'impression que Ryû et son androgynie particulière s'y sentiraient à l'aise. Il y avait beaucoup de tendresse dans cette pièce, comme chez ce garçon, dont l'impétuosité le dérangeait souvent mais dont il savait apprécier le cœur et l'effort. Il y avait aussi des passages qui lui permettraient de développer son atout principal en matière de danse: son jeu de jambes presque indépassable.

Ren lui avait posé un casse-tête. Mais au final, choisir un thème pour lui s'était révélé stimulant. Emporté par le défi, Marco avait l'intention de lui proposer la Polonaise héroïque, op. 53, encore de Chopin. Un morceau rebondissant, éclatant. Ren compensait son manque absolu de grâce masculine par un port, un sens du rythme et des sauts impeccables: avec cette danse tapageuse, et ses légers accents de marche militaire, il aurait de quoi se distinguer.

Wat lui avait donné un peu de fil à retordre aussi, avant qu'il ne choisisse pour lui le Nocturne n°3 (toujours Chopin mais il avait décidé de mettre en valeur le piano cette année). Un morceau élégant, tourbillonnant, plein de grâce et légèrement nonchalant, comme cet élève insaisissable, aux pensées hermétiques.

Pour Horokeu, qui ne tenait jamais en place, ce serait la Marche des trolls de Grieg. Il avait songé aux Trois Mouvements perpétuels de France Poulenc mais ils avaient déjà utilisé ce morceau pour des exercices. De plus, le rythme ne lui conviendrait pas. Il hésitait car le Grieg était plus court que les autres. Néanmoins, la chorégraphie serait avare en énergie.

Pour Chocolove, il avait fini par trouver, après moult hésitations: L'Isle joyeuse de Debussy et ses tourbillons. Il aurait pu la donner à Horokeu mais il s'était dit que Chocolove s'en sortirait mieux: il était beaucoup plus rapide et précis.

Il y avait aussi des morceaux qu'il regrettait de ne pas pouvoir donner. Hélas, ils ne correspondaient pas aux caractères de ses danseurs. Et Marco ne tenait pas à les mettre en difficulté dès le choix de la musique. Lors des sélections, il faisait de son mieux pour les valoriser, leur faciliter la tâche – sans en avoir l'air. Pour les examens de fin d'année, c'était autre chose. Il n'hésitait pas à imposer un programme ardu et sans la moindre indulgence.

Il pensait depuis longtemps donner une pièce de Camille Saint-Saëns ou d'Erika Satie à certains de ses élèves mais celles-ci étaient souvent trop longues. Il y avait aussi l'andante de Dans les brumes de Janáček, qu'il aurait bien aimé donner cette année. C'était une pièce d'une grande complexité. À la fois torturée, virulente et à fleur de peau. Qui serait assez tourmenté pour la danser? Pour le moment, il n'en voyait que deux: Lyserg ou Reoseb. Lyserg était premier de la classe et même major de toute sa promotion. Il avait le talent et le niveau nécessaire, il pouvait tout danser. Mais Reoseb, lui… Reoseb possédait naturellement ce que Lyserg, dans sa perfection, peinait à obtenir: le tempérament. Non pas que Lyserg manquât de caractère. Mais Reoseb était assurément bien plus ombrageux. Il y avait quelque chose de désespéré, de déchirant, chez ce garçon, une fièvre chaotique qui seyait mieux à l'esprit du morceau, malgré ses faiblesses techniques. Oui, décidément, ce serait plus adapté à Reoseb. De toute façon, Lyserg, lui, serait parfait sur n'importe quelle autre pièce.

D'ailleurs il y avait un morceau auquel il pensait depuis longtemps: Jeux d'eau de Ravel. Décidément, il allait finir par le donner à Lyserg. C'était le seul qui possédait à la fois la technique et les qualités d'interprétation suffisantes.

Du coup, il donnerait le Miroir n°4, Alborada del Gracioso, à Nichrom. Un autre de ses meilleurs élèves, quoi qu'il soit bien moins studieux que Lyserg. Nichrom dansait avec un talent insolent et Marco lui trouvait des affinités avec les consonances brillantes, malicieuses et fières du morceau.

Pour Daitaro, le choix avait été ardu également. Il n'aimait guère cet enfant étrange, silencieux, au regard empreint d'ironie et de cynisme. Studieux, brillant et puissant shaman, Daitaro avait la danse dans le sang. Mais c'était un caractère irascible, orgueilleux et vindicatif. Il ne faisait jamais de vague mais laissait à Marco une impression de malaise constant. Il était sûr que Daitaro ne devait pas être un très bon camarade. Il avait hésité entre maintes pièces aux tonalités sombres, de danse macabres en valses infernales, avant de se fixer sur Scarbo, le troisième mouvement de Gaspard de la nuit.

Restaient Pino, Achille et Pascal. Le choix était difficile mais il était presque arrêté: pour Achille, la Valse Impromptu de Franzisca Lizst, de préférence. Pour Pino, L'Alouette de Milica Balakirev. Et pour Pascal, cet incorrigible flâneur, l'Andaluza de Granados.

Les choses se faisaient de plus en plus claires dans sa tête. Ce n'était pas plus mal. Il ne lui restait que quelques jours avant de donner son choix final.

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Marco fit signe à Kevin de clore son morceau.

– Vous allez travailler par deux jusqu'à la fin du cours. Trouvez-vous un partenaire.

Ils étaient en nombre pair, c'était l'avantage. Marco rectifia quelques uns des couples. Il enleva Manta des mains d'Achille et le casa avec Reoseb, plaçant d'autorité Lyserg en compagnie du garçon à la coupe carrée. Ryû et Pino avaient eu le bon goût de se mettre ensemble, c'était parfait. Il n'avait rien à redire aux duos formés par Yoh et Horokeu ainsi que Daitaro et Pascal qui étaient du même gabarit. En revanche, il préféra placer Wat avec Chocolove plutôt qu'avec Nichrom, ce dernier se retrouvant avec Ren.

– Parfait, ceux qui sont à gauche feront danser leur partenaire. En place.

– C'est Ren qui devrait faire la fille, dit quelqu'un sans qu'il puisse savoir qui.

Il y eut quelques gloussements et une réplique sèche de la part de l'intéressé.

– Silence, intervint Marco. Ren, un garçon comme il faut ne jure pas. Faut-il que je vous sorte?

Impavide, son élève hésita, pesa le pour ou le contre, et finalement fit un choix stratégique.

– Non, maître.

Marco ne manqua pas de l'observer tandis qu'il s'efforçait de laisser Nichrom le guider. Difficile. Si Ren n'était pas né des Tao et, par ailleurs, excellent musicien, jamais il n'aurait intégré l'école. De bonnes aptitudes physiques mais un esprit belliqueux, réfractaire aux bonnes manières, à la modestie et aux grâces de son sexe. Une rudesse toute féminine qui laissait Marco désemparé. Il se demandait parfois ce qu'on allait faire de lui.

Pino également, peinait à se laisser conduire par son partenaire. Il remuait sans cesse et sans attendre l'initiative de Ryû. Encore un garçon difficile à faire obéir, fuyant comme un savon. Mais chez le grand blond, c'était davantage une histoire d'insouciance et d'impulsivité. Ça ne l'empêchait pas d'être de bonne volonté.

Contrairement à toute attente, Horokeu, lui, n'avait aucun problème pour accompagner Yoh. Il le suivait en toute harmonie et leurs efforts offrirent une agréable surprise au professeur. Les paires Chocolove-Wat ainsi que Lyserg-Achille et Daitaro-Pascal ne semblaient guère rencontrer de difficultés non plus.

Cependant, en conseillant Manta, qui peinait à soutenir Reoseb, Marco nota mentalement de refaire ce type d'exercice un peu plus régulièrement. À Hoshigumi, les élèves avaient peu l'habitude de danser avec des partenaires – et plus tard, rares étaient ceux qui choisissaient de se spécialiser dans les rôles féminins – mais Marco y tenait, cela faisait partie de la formation de tout danseur qui se respectait. Et à voir le résultat, il avait négligé son propre enseignement. Heureusement qu'on les faisait danser individuellement pour les sélections.

– Bien, lança-t-il d'une voix neutre. Révérence.

Ainsi sonna la fin du cours.

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