Disclaimer: Shaman King et ses personnages appartiennent à Hiroyuki Takei.

Désolée, c'est toujours aussi long... Attention, plongée directe dans les pairings chelous!


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III

Beaux jouvenceaux

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Nichrom fut dans les derniers à sortir du cours de danse, alors que le vestiaire commençait à se vider. Il s'effaça pour laisser passer Yoh qui sifflotait gaiement, suivi de Manta qui trottinait adorablement pour le suivre. Il aurait payé cher pour être aussi mignon.

Lorsqu'il alla s'asseoir en face de son casier, il ne restait que Horo Horo, Pino, Ryû, Wat, Achille et Reoseb. Ces deux derniers enroulaient leurs guêtres de laine grise, tandis que Wat retirait une à une les mille épingles nécessaires à la tenue de son opulente chevelure couleur de miel.

Nichrom ôta en premier la barrette qui maintenait sa tresse lourde autour de son crâne. Cette saleté s'enfonçait dans son cuir chevelu depuis la pause. Il avait dû se retenir intensément durant toute la deuxième moitié du cours pour ne pas l'arracher. La torsade noire se déroula et retomba comme un mamba noir s'abattrait sur l'épaule d'un passant imprudent.

Plusieurs autres de ses camarades arboraient des cheveux longs mais que ce soit en cours de musique, de danse, d'art floral ou dans les représentations et parades de l'école, la règle était formelle: rien ne devait dépasser. (Sauf si le chorégraphe en décidait autrement, bien entendu.)

En face de lui, Horo Horo dénouait le bandeau qui ceignait son front en écoutant d'une oreille Ryû et Pino, plongés dans une conversation apparemment fascinante: ça cancanait sévère.

– Je pense que c'est bientôt fini, décréta Pino, avec la voix basse mais parfaitement audible de celui qui fait comme s'il ne voulait pas être entendu.

– Comment tu le sais? fit Ryû en roulant des yeux.

– T'as vu sa tête? Il fait une tronche pas possible depuis trois jours.

– Ça ne veut pas forcément dire grand-chose…

– C'est Pascal qui m'en a parlé. Il les entendus dans un couloir.

– Wahou… mais tu es sûr? insista Ryû rêveusement. Enfin, euh je veux dire! Je suis triste pour eux mais…

– Mais tu prendrais bien sa place, compléta Pino avec un clin d'œil. Tout le monde le sait!

Ryû rougit et roula des yeux.

– De qui vous parlez? demanda Nichrom, gagné malgré lui par la curiosité.

– De Chocolove et de Lyserg, lui répondit Pino.

– Oh.

Il fit comme si ça ne l'intéressait pas mais tendit néanmoins l'oreille. Épisode numéro douze mille du feuilleton des amours de Monsieur le Délégué des élèves, pensa-t-il.

– C'est la fin du grand amour? relança-t-il.

– Le grand amour de trois semaines, railla Achille.

– Bah, c'est plutôt long par rapport aux autres, philosopha Nichrom.

Lyserg Diethel était connu pour sa beauté, ses multiples talents, ses bonnes notes et sa propension à changer d'amoureux comme de coiffure. Personne ne savait si c'était parce qu'il était de tempérament volage ou par pure générosité, pour contenter au mieux le nombre conséquent d'élèves qui lui courraient après.

– Eh qu'on s'entende bien, intervint Pino. Vous la bouclez, hein! Pascal m'a fait jurer de ne pas le répéter! Et si ça sort d'ici, c'est pas moi qui l'ai dit!

– Il saura quand même que c'est toi, pouffa Horo Horo avec un demi-sourire.

– Qu'est-ce qu'il fichait à écouter aux portes? grinça Ryû. Il n'a pas l'intention de se mettre sur les rangs, lui aussi, quand même...

– Je ne comprends pas pourquoi vous êtes tous à fond sur lui, soupira Wat. Lyserg c'est quand même un sacré cul serré.

– Parce que toi, tu l'as large? glissa soudain Nichrom avec un sourire perfide.

Wat s'esclaffa.

– Je ne vois pas de quoi tu parles.

– Bah, on le sait tous! insista Nichrom, Un vrai petit puteron!

– Quelle horreur! s'offusqua Achille, les lèvres pincées. Tu es vraiment obligé de débiter autant d'insanités à la minute?

– Je suis d'accord, approuva Ryû, dégoûté. Ça ne te va pas du tout, Nichrom.

– Puteron! Puteron! Puteron! Puteron! Puteron! chantonna Nichrom, ravi, en sautillant sur son banc.

– Pour te servir, lui répondit Wat avec une courbette malicieuse.

Nichrom s'empourpra et les autres gloussèrent. À ses dépens, cette fois. Heureusement pour lui, Horo Horo se leva au même moment pour sortir.

– Bon, c'est pas tout ça, mais j'ai des trucs à faire. À plus!

Nichrom le suivit discrètement du regard tandis que les autres le saluaient et se remit à enrouler ses collants à toute vitesse. Dès que la porte eût claqué, la conversation reprit sur un autre sujet.

– Et sinon, vous croyez qu'on aura droit à quoi, comme musiques, pour les sélections? lança Pino.

– Aucune idée!

– Je suis sûr qu'il nous prépare un sale coup! Du genre, des morceaux contemporains bizarres, un truc comme ça.

– C'est pas trop son genre, au maître…

– Il paraît que la dernière fois, toutes les pièces étaient pour violon. Peut-être que cette année, ça sera du piano? Ou de la flûte, tiens!

Les blablas reprenant, on ne fit plus attention à Nichrom, dont les joues étaient encore chaudes. Il se sentait perplexe, incapable de savoir s'il s'était ridiculisé auprès des autres ou pas. S'il était passé pour un méprisable petit dévergondé ou pour un garçon d'expérience. Il avait la malheureuse tendance à balancer ses traits d'esprit sans réfléchir et à les regretter ensuite. Mais les autres s'étaient désintéressés de lui. Nichrom fourra ses affaires de danse dans son casier après avoir reboutonné son uniforme en hâte. À moitié débraillé, la chemise de travers, il se faufila hors du vestiaire, sacoche au bras, et fila en un éclair.

– Héé, Nichrom! Tes collants dépassent de ton casier! entendit-il en claquant la porte du vestiaire.

Mais il n'écouta pas. Qui irait lui piquer ses collants, de toute façon? Il rangerait sa case lors du prochain cours. Pour l'heure, son esprit était occupé ailleurs. Ils avaient droit à une courte pause d'une demi-heure avant que le cours de mathématiques ne commence et il y avait un endroit où il voulait aller.

Le jeune garçon traversa l'étage aux parois boisées avec la légèreté d'un oiseau, jusqu'à l'escalier. La rampe de cuivre, large et lisse, l'appelait. Il serait bien descendu en glissant dessus mais c'était le plus sûr moyen de se voir octroyer une paire d'heures de retenue. Aussi il se contenta de dégringoler sur la pointe des pieds les marches de grès rose en slalomant agilement entre les autres usagers. Sa précipitation même était déjà source de reproches: il perçut la désapprobation dans son dos et entendit les remarques des adultes et professeurs lui pleuvoir dessus:

– Attention!

– Regardez où vous allez, enfin!

On lui servit également la devise, teintée de lassitude, de tout surveillant qui se respecte, la très célèbre:

On ne court pas dans les couloirs!

Mais Nichrom était déjà loin.

Il traversa le grand hall à toute vitesse, faillit traverser Matamune au passage et lança ses excuses en courant toujours.

– Tsss, soupira le fantôme. Les jeunes.

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Une fois dehors, Nichrom laissa claquer la porte cochère et vola jusqu'aux serres, le cœur battant. À l'approche de son but, il ralentit sa course et reprit le contrôle de son souffle pour ne pas faire de bruit. Il longea le bâtiment avec précaution. Les murs transparents scintillaient sous l'astre du jour mais la végétation des jardins clos bouchait la vue depuis l'intérieur. C'était parfait: ainsi on ne pouvait pas le voir. Nichrom se tapit dans les massifs qui entouraient la serre et tendit l'oreille.

Deux voix se faisaient entendre, qu'il reconnut aussitôt. Son pouls s'accéléra encore.

Leur nouveau professeur d'art floral était le premier interlocuteur. Nichrom s'avança jusqu'à obtenir un angle de vue acceptable sur l'intérieur de la serre. L'enseignant était appuyé sur sa table de travail et discutait avec Horo Horo. Nichrom les observa quelques instants, se retenant de respirer, mais il était trop loin pour saisir la teneur de leurs propos. Ce n'était pas si grave: il savait que Horo Horo était venu parler botanique et bouquets de fleurs. Et puis, après tout, il était surtout venu pour regarder. Mais le bourdonnement de leurs voix avait quelque chose de déplaisant, de frustrant. Nichrom se traîna plus près pour mieux saisir leurs paroles.

– Je suis très heureux de vous trouver si enthousiaste, disait le nouveau professeur. Néanmoins le règlement stipule que les élèves ne doivent pas avoir accès à la réserve des essences rares.

– C'est simplement pour mon projet, répondit Horo Horo, un peu précipitamment. J'ai besoin de pouvoir étudier certaines pièces…

– Je ne pense pas que je puisse vous en donner l'autorisation pour l'instant.

– J'irai tout seul et je n'en parlerai pas!

Talim soupira.

– Écoutez. Voilà ce que je vous propose. Fixons un rendez-vous pour dans quelques jours, sur votre temps libre – j'imagine que c'est ce que vous comptiez faire de toute façon, non? Je vous accompagnerai et vous pourrez observer nos spécimens.

– Vraiment? s'écria le jeune garçon. Ce serait formidable! Mais je ne veux pas vous faire perdre du temps, hein…

– Pensez-vous, c'est avec plaisir! Nous pourrons en discuter, si vous voulez!

Durant l'échange, Nichrom s'était encore penché en avant. Talim paraissait aux anges (ce type a l'air beaucoup trop gentil pour survivre ici, s'était-il dit dès qu'on le leur avait présenté) et Horo Horo, les mains jointes, avait les yeux brillants. Le regard du petit curieux se régala autant qu'il le pouvait, à présent qu'il n'y avait plus personne pour le regarder, lui. Dans le vestiaire, ce n'était pas tellement possible. Il ressentait trop fortement la présence, aux aguets, d'yeux curieux, affûtés, interprétatifs, habitués à investiguer, pseudo-sagaces ou avides de potins. Sous cette muraille observatrice, Nichrom se refusait à détailler la silhouette élancée de Horo Horo, l'étroitesse de sa taille, la finesse de ses attaches ou bien sa nuque dégagée, encadrée avec grâce par l'ombre en forme d'ailes tombantes de la base de sa chevelure. Mais lorsqu'il pouvait le regarder à loisir sans être vu, il ne s'encombrait plus de retenue.

C'était son plaisir secret, sa bonbonnière cachée. Une dans laquelle, à ce qu'il savait pour l'instant, personne d'autre que lui ne venait se servir. Qu'ils continuent donc à bêtifier sur Lyserg Diethel, tous autant qu'ils étaient. Ça ne le dérangeait pas. Lui aussi avait son idéal, son rêve secret. Et ce rêve avait le sourire trop large, les cheveux bleus et le diable au corps.

Horo Horo ne le regardait jamais. Nichrom ne savait s'il devait s'en réjouir ou non. Parce que s'il n'aimait pas ce qu'il voyait, que ferait-il? Il vivait dans la crainte de lui déplaire ou de se le faire voler. Pour l'instant, personne ne semblait intéressé et Horo Horo paraissait se tenir à l'écart des effusions hormonales que laissaient dans leur sillage les Lyserg ou les Pascal, mais on ne pouvait jamais tout prévoir.

L'intérêt qu'il portait à Horo Horo datait du début de l'année, autant dire que c'était fort récent. Il n'avait jamais fait attention au jeune garçon auparavant. Il n'en avait pas tellement eu l'occasion: durant les trois premières années du cursus de Hoshigumi, les élèves étaient plus nombreux que dans les classes supérieures. Passé l'écrémage du passage en deuxième cycle, les classes diminuaient et l'on se fréquentait davantage. D'ailleurs, Nichrom n'avait remarqué Horo Horo qu'au moment des épreuves du brevet.

C'était en le croisant à la rentrée que l'intrigue s'était nouée. Nichrom n'avait pas repensé au jeune Usui de toutes les vacances et avait reçu un coup au cœur en le revoyant. Il s'était réjoui de le retrouver en quatrième année. Une crainte rétrospective l'avait saisi. Il s'était figuré le jeune homme rapatrié par sa famille avant la fin de ses études, prenant des cours de bonnes manières, se préparant à faire son entrée à la cour, navigant de thés en bals, au bras de charmantes officières, en attendant de trouver acquéreuse. Elle serait venue rapidement: le brevet de fin de premier cycle de Hoshigumi offrait à son détenteur une jolie carte de visite qui ouvrait bon nombre de portes.

Mais tel ne serait pas le destin de Horo Horo. Pas tout de suite, en tout cas. Nichrom disposait d'un sursis confortable pour rêver de lui. Cependant, il ne savait pas s'il souhaitait aller plus loin. Il n'avait pas encore osé l'approcher sérieusement.

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Horo Horo et Talim échangeaient à présent des propos sur les diverses espèces de cerisiers, dont la portée échappait quelque peu à Nichrom. Cela commençait à devenir ennuyeux. Il aurait bien aimé que Horo Horo sorte pour qu'il puisse lui parler. Le professeur était de trop.

Il rongea son frein jusqu'à ce que l'amoureux des plantes (devait-il être jaloux…?) cesse enfin de déblatérer à propos de Monocotylédones (un truc comme ça) et se résigne à prendre congé. Ouf. Il restait même du temps avant le cours de Munzer. On allait peut-être pouvoir l'aborder tranquillement. Nichrom recula et s'éloigna sans bruit de la serre.

Il se dissimula derrière un des arbres qui bordaient l'allée et attendit le passage de Horo Horo. Frémissant comme un artiste qui craignait de rater son entrée, il écouta le jeune homme saluer son professeur et son pas se rapprocher dans un crissement de sable. Il frémit et se recroquevilla, espérant que le tronc de son arbre suffirait à le masquer. Même s'il se savait petit et mince, c'était le genre d'angoisse qui vous prenait pour rien, juste quand vous aviez peur de mal faire. Le sang lui battait aux oreilles. Il se demanda soudain ce qu'il allait lui dire. Il craignait de ne pas pouvoir expliquer sa présence en ces lieux. D'avoir l'air louche. Décalé. Glauque.

Il attendit que Horo Horo soit arrivé à sa hauteur pour s'écarter de son arbre et feignit de rejoindre le chemin comme s'il revenait d'une promenade dans le bosquet. Sa cible releva la tête au bruit de son pas et le reconnut avec surprise.

– Salut! dit-il enfin. Tu m'as fait sursauter.

– Désolé, répondit Nichrom, sur le ton le plus naturel qu'il put trouver. Tu faisais quoi?

– Je discutais avec le prof d'art floral. Toi?

– Oh rien, je prenais l'air.

Il se peignit un petit air dégagé assorti d'un sourire en coin. Il n'arrivait pas à savoir si son mensonge passait ou non. Néanmoins Horo Horo parut l'accepter, hocha la tête et reprit sa route, les bras croisés derrière la nuque. Cette attitude nonchalante lui était souvent reprochée mais Nichrom y voyait quelque chose d'élégant. Il se sentit brusquement intimidé. Comme il cherchait à toute vitesse un sujet de conversation, son vis-à-vis lui coupa l'herbe sous le pied en soupirant:

– Pas très envie d'aller en cours de maths…

Nichrom retint un petit rire. Horo Horo était notoirement le pire élève de leur année pour tout ce qui touchait aux nombres comme à la géométrie. Le professeur Munzer, qui semblait toujours sur le point d'annoncer son départ en dépression, n'avait jamais l'air aussi proche du suicide que quand il lui rendait une copie. À part quand ladite copie lui était remise pour correction, peut-être.

Nichrom chercha quoi répondre, désireux de montrer qu'il écoutait et de poursuivre cette conversation naissante. Mais les seules répliques qui lui venaient étaient des sarcasmes qu'il ne pouvait vraiment pas se permettre.

– Moi non plus, dit-il enfin, pour rester neutre.

Horo Horo haussa un sourcil.

– Ah tiens? Je croyais que tu aimais bien cette matière, toi?

Aïe.

– Euh oui, marmonna-t-il, gêné par le regard de l'autre, braqué sur lui. Mais là, j'aurais préféré rester dehors.

– Ah ça. Qui ne préférerait pas?

Nichrom mit trop de temps à relever cette dernière phrase et l'échange mourut. Quand il s'en aperçut, il se rendit compte également qu'il était trop tard pour hasarder une banalité sur la beauté de la nature ou autre bêtise. Cela sonnerait trop artificiel. Et dire qu'il tenait une si belle occasion d'évoquer les passions de Horo Horo. Il s'en voulait mortellement.

Une phrase magique lui échappa alors:

– Tu lui voulais quoi au prof d'art floral?

– Hein? Oh, trois fois rien. Je voulais discuter avec lui d'un projet que je dois lui rendre.

– Ah bon, quel projet? Pourquoi tu dois déjà lui rendre quelque chose? demanda Nichrom en fronçant les sourcils.

Il commençait à se demander s'il n'avait pas loupé une information au dernier cours.

– C'est pour compenser la dernière évaluation de notre ancien prof. Tu sais, j'étais malade.

– Ah oui, c'est vrai!

Une fois de plus, la conversation retomba. Cela ne paraissait pourtant pas déranger Horo Horo qui affichait un léger sourire, les yeux posés sur la cime des arbres. Mais Nichrom, lui, cherchait désespérément à relancer la discussion. Aussi sec que s'il se trouvait en face d'une feuille blanche pour une composition de littérature, il ne trouvait aucun moyen de se rapprocher de l'objet de ses vœux. Rien à faire. Avait-il un problème quelconque? Ce n'était pourtant pas si compliqué de tenir la jambe à quelqu'un! Il n'était d'ailleurs pas si mauvais dans cette matière à en croire ses résultats chez Matamune. Et puis, c'était Horo Horo! Il aurait dû avoir des choses à lui dire. Avec n'importe qui d'autre, il aurait trouvé quoi, il le savait. Pourquoi fallait-il que ça lui arrive alors qu'il parvenait enfin à l'approcher ? Est-ce qu'il avait le trac? C'était tellement stupide. Ils seraient bientôt de retour à l'école. Le spectre de l'occasion manquée commençait à planer sur lui. Bientôt, ils rentreraient dans le bâtiment, seraient environnés d'élèves, de professeurs, rien ne serait plus pareil. Puis il faudrait rejoindre la classe et les autres. Soudain, sans savoir pourquoi, il dit:

– Tu veux t'asseoir à côté de moi en maths?

Horo Horo, ramené sur terre, baissa les yeux.

– Hein?

– Je pourrais t'aider, comme ça.

Nichrom se tenait sur la réserve, prêt à essuyer un refus. Pourtant, Horo Horo lui adressa un de ces sourires joyeux qui lui plissaient les yeux:

– Ah c'est gentil. Pourquoi pas? On se mettra avec Pino.

Nichrom se raidit à la mention de leur camarade. L'introduction d'un troisième larron ne lui plaisait guère, surtout s'il prenait autant de place que Pino. Mais il se garda bien de protester. Toute victoire exigeait des sacrifices.

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On arriva enfin à l'école. D'abord désireux de voir la pause s'éterniser, Nichrom avait à présent hâte que sonne l'heure de retourner en classe afin de pouvoir s'asseoir près de son idole. Il le suivit à travers la foule qui encombrait le hall, jetant des regards furieux aux élèves de premier cycle qui les bousculaient sans faire attention. À présent qu'il était en quatrième année, ces petits morveux lui devaient le respect. Même si, en raison du recrutement ouvert à une large tranche d'âge – et vu que Nichrom avait fait son entrée à Hoshigumi assez tôt, à l'âge de neuf ans –, certains d'entre eux étaient vraisemblablement plus vieux que lui. Il s'en moquait: ces minables n'avaient même pas encore leur brevet! Les mignons.

Au pied de l'escalier qui s'enroulait majestueusement vers les étages, il attendit Horo Horo, dont la marche lente trahissait le manque d'enthousiasme. Ils gravirent les degrés pour rejoindre leur salle de cours et, parvenus au couloir du premier étage, ils reconnurent vite les voix de leurs camarades.

La classe était presque au complet lorsqu'ils arrivèrent. Yoh était déjà étalé sur sa table au rang du fond, le menton posé sur ses bras croisés, Ryû à ses côtés. Manta, cette fois, ne s'était pas assis avec eux mais au premier rang, craignant sans doute que sa petite taille ne l'handicape, si loin du tableau noir. Achille et Lyserg étaient déjà installés au même rang et affichaient la même attitude caricaturalement sérieuse: dos droit, menton rentré dans le cou, joue appuyée sur la main, regard ennuyé, cahiers déjà ouverts. Chocolove n'était pas assis près de Lyserg mais un peu à l'écart et semblait morose, comme pour confirmer les ragots du vestiaire. À côté de lui, Daitaro, miroir en main, s'étalait une nouvelle couche de poudre sur le visage, les lèvres pincées. Derrière, Pascal regardait par la fenêtre avec un air d'ennui en tapotant sur son pupitre avec ses ongles.

En voyant arriver Horo Horo, Pino, qui s'était installé au troisième rang, redressa la tête et le héla. Nichrom suivit, peu enthousiaste, et s'installa en jetant un regard légèrement agacé au grand blond. Celui-ci ne le remarqua pas.

– Où tu étais passé?

– Aux serres, répondit laconiquement Horo Horo.

– J'aurais dû m'en douter.

Pino se pencha alors en avant et fit un clin d'œil à son ami.

– Tu ne devineras jamais ce que j'ai pu dénicher!

– Non, mais tu meurs d'envie de me le dire, alors…

Pino ricana et extirpa de son sac une photo sur laquelle Horo Horo jeta un regard rapide, avant de rougir légèrement. Nichrom se pencha un peu plus sur ses bras croisés – le cœur battant tant son coude était proche de celui de Horo Horo – et loucha sur la photo.

– Pas mal, hein? se rengorgea Pino. C'est un des grands qui me l'a filée.

– Oh, qui ça?

– Namari. Qui d'autre?

La photo, de bien piètre qualité au demeurant, montrait deux jeunes femmes, étudiantes à l'académie militaire d'Ozoresan-Fumbari, à en juger par les blasers noirs frappés de l'écusson reconnaissable, posés sur la rambarde du premier plan. La scène prenait place sur un terrain d'entraînement, vraisemblablement à l'issue d'une passe d'armes. Les deux belligérantes étaient vêtues de pantalons noirs droits et chaussées de bottes mais l'une était en bras de chemise, la chevelure en bataille et souriait crânement en remettant son fleuret au fourreau, tandis que l'autre, le torse nu en dehors des bandes blanches qui maintenaient sa poitrine en place, s'essuyait la nuque avec une serviette. Le cliché avait été pris à la va-vite et sans doute à l'insu des protagonistes.

– Hmm, fit Horo Horo. Tu as payé ça cher, j'imagine?

Derrière son regard détaché se dissimulait néanmoins une étincelle de curiosité qui déplut à Nichrom. Mais au moins n'était-il pas en train de baver sur la musculature lustrée par la sueur des deux jeunes femmes comme Pino.

– Pas tant que ça, se défendit ce dernier. Et puis, franchement, ça les valait. Pour se la procurer, il a fallu qu'il fasse le mur, quand même!

– Ou qu'il la récupère auprès de quelqu'un d'autre.

– Oui mais…

– D'ailleurs, ce n'est pas une très bonne photo. Je sais que Wat en a de pires que ça.

Pino se renfrogna et fit disparaître la photo dans ses affaires.

– Quel rabat-joie tu fais!

Et toi quel pigeon, pensa férocement Nichrom.

Ren, Reoseb et Wat arrivèrent au même moment et investirent le deuxième rang tandis que la porte se refermait sur Camel Munzer, leur très neurasthénique professeur de mathématiques.

– Allons, allons, messieurs, un peu de silence, je vous prie, commença-t-il d'une voix déjà lasse.

Mais les bavardages ne s'estompèrent que bien après.

Après trois quarts d'heure de leçon, Munzer leur laissa le reste du cours pour répondre à la plâtrée d'exercices qu'il leur avait servie au tableau, de son écriture ciselée. Nichrom en profita pour rappeler son offre à son voisin et Horo Horo accepta avec reconnaissance. Toutefois, il ne se montra guère attentif aux explications du jeune garçon. Il fallait l'obliger toutes les cinq minutes à se reconcentrer sur les problèmes à résoudre. Nichrom tenta bien de faire dévier la conversation de son sujet principal mais sans succès. Horo Horo le regardait à peine et jetait des regards désespérés à l'horloge murale, comme s'il espérait faire avancer les aiguilles plus vite. C'était frustrant.

Lorsque la cloche sonna, l'amoureux des plantes poussa un soupir de soulagement et s'étira.

– Ah merci! J'ai peur d'être un cas désespéré mais merci!

– Pas de quoi, marmonna Nichrom. Tu veux qu'on continue à travailler pendant la pause?

Horo Horo roula des yeux et se releva vite fait, rassemblant ses affaires avec un petit rire.

– Eh bien, c'est pas contre toi mais non, franchement, non. Bon, à plus tard!

Nichrom le regarda partir avec l'horrible impression d'avoir raté son coup. L'espace d'un instant, il oublia qu'il se trouvait en présence d'autrui et laissa son dépit éclater sur sa figure. La seconde d'après, il se reprit mais, jetant un coup d'œil discret à Pino, il constata que celui-ci l'avait grillé.

Incapable de soutenir le regard clair et incisif de son camarade, il baissa les yeux aussitôt. La chaleur de la honte envahit ses joues, désagréable. Sans même vérifier, il était sûr que Pino continuait à le regarder.

Le grand blond avait tendance à être franc. Direct. Sans tact, même. Nichrom s'attendait à ce qu'il fasse un commentaire. Pourtant, il ne put retenir une grimace lorsque le meilleur ami d'Horo Horo déclara tranquillement:

– Tu perds ton temps.

– Pardon? tenta Nichrom en usant de son air détaché le plus hautain.

– Tu m'as parfaitement compris.

Comme Nichrom, bouchée bée de fureur, cherchait une réplique mordante, Pino se pencha vers lui.

– Écoute, ce n'est pas contre toi. Au contraire. Mais tu devrais laisser tomber. Conseil d'ami. Je le connais, il est à des années-lumière de ça. À part si tu te transformes en orchidée, tu ne l'intéresseras jamais.

Nichrom se recroquevilla inconsciemment et siffla:

– Tu peux te les foutre au cul, tes conseils.

Pino haussa les épaules et se leva.

– Fais comme tu veux. Tu seras prévenu.

Va te faire mettre, pensa Nichrom. Avec tes sales photos de filles.

Et tout en rangeant ses affaires, il n'arrivait pas à se défaire de sa colère. L'humiliation le hantait au point qu'il songea à un moyen de rendre à Pino la monnaie de sa pièce. Il n'avait qu'à… oui! Il n'avait qu'à aller à la salle de musique et couper une des cordes de sa harpe! Il frissonna de volupté à l'idée de cette mauvaise plaisanterie. On n'aurait pas répétition avant demain, il pourrait se glisser dans la pièce sans que personne ne s'en aperçoive. Et après, il ferait moins le malin, le Pino.

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Nichrom se glissa telle une ombre au deuxième étage et prit sa mine la plus sage pour rejoindre la salle de musique. Si un professeur passait et lui posait une question, il prétendrait aller chercher quelque chose dans son casier au vestiaire. Il ne savait pas très bien ce qui le poussait à se justifier mais l'explication serait toute prête s'il en avait besoin. Cependant, il ne rencontra personne, à part quelques grands qui discutaient de la future distribution du ballet de fin d'année et qui ne lui prêtèrent pas la moindre attention. Ce fut donc sans difficulté qu'il parvint à son but.

Les salles de musique restaient ouvertes en permanence, afin que les élèves puissent travailler leurs instruments quand ils le souhaitaient. La première sentait bon le bois vernis, la poussière de craie et la colophane. Outre quelques chaises et tables poussées dans un coin, elle comportait un piano à queue noir (un quart, seulement, le complet se trouvant dans la salle de concert de l'école) et un second piano, droit celui-ci, placé contre un mur. Deux autres pièces de l'étage étaient réservées à la musique, permettant de travailler simultanément.

Ceux qui jouaient du violon, comme lui, ou encore de la flûte, de la guitare ou de l'alto, ramenaient généralement leurs instruments dans leurs chambres. Mais quand on jouait d'un instrument plus contraignant, comme Achille avec son violoncelle ou Pino avec sa harpe (qui sans être grande était plutôt lourde!), il était possible de le laisser dans la salle de piano.

Nichrom fureta quelques instants autour des boîtiers de cuir vieilli et dénicha finalement celui de Pino, alangui contre le mur. Ses doigts tremblaient un peu tandis qu'il l'allongeait pour l'ouvrir. Allait-il faire cela pour de bon? C'était vraiment un sale coup. Nichrom n'en était pas à son premier, il avait déjà plusieurs fois joué des tours à ceux de ses camarades qui lui avaient fait du tort – petites vengeances anodines qui, bien que perfides, n'avaient pas causé trop de mal. Mais ça, c'était d'un autre niveau. S'attaquer à l'instrument d'autrui, c'était vraiment dégueulasse. D'autant que Pino était le seul de toute l'école à jouer de la harpe. Il aurait du mal à faire changer ses cordes.

L'image de son visage dur et l'écho sans appel de sa voix revinrent alors à la mémoire du jeune garçon, ramenant sa colère. De quel droit s'était-il permis de pareilles réflexions? De quoi se mêlait-il? Se pourrait-il qu'il soit son rival? Qu'il s'intéresse à Horo Horo et ait choisi cette indigne méthode pour l'écarter? La fureur de Nichrom redoubla. Il ouvrit tout grand l'étui, décidé à faire payer ce blondinet importun.

La harpe émit un bruit ténu. Il s'aperçut alors qu'il n'avait rien pour couper la corde et que ça risquait d'être difficile. D'un regard circulaire, il jaugea la pièce, à la recherche d'un objet coupant. Il devait y avoir des ciseaux quelque part. Les siens étaient dans son casier de danse avec son nécessaire de couture et il avait la flemme d'aller les chercher. Allons, des ciseaux! Ils en avaient parfois besoin pour les partitions! Peut-être y en avait-il dans l'armoire.

Il venait de se relever quand un bruit de voix lui parvint soudain. Jeunes, nombreuses. Assorties de pas. Zut. De toute évidence, ils venaient par ici. Le sang du garçon ne fit qu'un tour. Il n'eut que le temps de refermer l'étui et de le reposer à peu près comme il l'avait trouvé avant qu'Achille, Wat, Manta et – frissons, palpitations! – Horo Horo n'entrent dans la salle.

Ils se figèrent, surpris de le trouver là et Nichrom se sentit pris au piège. Il eut l'horrible impression que ses intentions mauvaises étaient inscrites en lettres de feu sur son front et que tout le monde pouvait les lire.

– Qu'est-ce que vous faites là? bredouilla-t-il bêtement, angoissé à l'idée qu'on lui pose la question.

– On vient chercher nos partoches pour travailler un peu le déchiffrage tout à l'heure, répondit paisiblement Wat. Toi aussi?

– Euh non, marmonna Nichrom.

Il se morigéna aussitôt. Quel idiot! Alors que Wat lui fournissait son excuse, il aurait dû sauter dessus. Ses méninges tourbillonnèrent à toute vitesse pour trouver une autre raison à sa présence, vite, vite, d'une petite voix, il dit:

– Je croyais que j'avais oublié ma colophane…

Mais au même moment, Achille lançait:

– C'est dommage, on aurait pu bosser ensemble. Ce n'est pas comme si tu n'en avais pas besoin, en plus.

Et il croqua d'un geste sentencieux une micro-bouchée de la pomme qu'il tenait à la main.

Achille avait l'art de tirer des flèches aux autres sans le faire exprès. Le problème, c'est que si on lui répondait sur le même ton, il se vexait. La susceptibilité de son colocataire agaçait souvent Nichrom. Piqué au vif par ce que sous-entendait sa remarque, il rétorqua immédiatement avec un sourire mauvais:

– Je rêve ou c'est de la nourriture, que tu es en train de mettre dans ta bouche? T'es sûr que ça va?

Il regretta immédiatement cette pique. Ce n'était pas ce qu'il voulait. C'était… C'était disproportionné. Mais trop tard, il l'avait dit. Et comme souvent, il avait visé parfaitement juste. Achille reçut le trait, les yeux écarquillés. Puis soudain, il serra les dents, avala sa bouchée et s'éloigna à grands pas. Le silence qui s'ensuivit les gifla tous.

Manta s'élança derrière lui avec un air un peu inquiet.

– J'y vais.

Il n'accorda pas un regard à Nichrom qui cherchait celui de Horo Horo, obstinément fiché dans le sol. Wat, en revanche, trahissait sa colère froide par le pli de ses lèvres.

– Et la tienne de bouche, y a autre chose que de la merde qui en sort, parfois?

Puis il secoua la tête, les yeux au ciel, et lâcha:

– Petit salaud, va.

Puis il alla ramasser les partitions dans un silence de plomb et passa sans rien dire devant Nichrom qui s'écrasa. Horo Horo le suivit, sans lui adresser un regard, sans rien relever, ni pour l'enfoncer, ni pour le défendre. Le laissant avec une cuisante sensation d'échec total.

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