Disclaimer: Shaman King et ses personnages appartiennent à Hiroyuki Takei!
.
IV
Au bord du Lignon
.
L'étude venait de finir et les élèves de troisième et de quatrième année avaient été autorisés à profiter des derniers rayons de soleil au bord de la rivière. Sous la surveillance lointaine de Lucky, naturellement. Malgré la présence de ses yeux acérés sur leurs jolies silhouettes, les élèves s'ébattaient joyeusement au bord de l'eau, à la lumière déclinante du soleil de ce début d'automne. Il faisait encore assez chaud dans la journée et seule la fraîcheur des premières heures du soir rappelait que la mi-saison était arrivée. Aussi, tandis que certains enlevaient bottines et socques, et remontaient leurs pantalons pour tremper leurs pieds sculptés par la danse, d'autres s'étaient dévêtus avant de venir et arboraient des maillots de bain qui les couvraient des épaules aux cuisses et profitaient des dernières chaleurs pour se baigner.
Leur espace de jeu était limité à un bassin artificiel creusé à cet effet. Et Lucky veillait au grain. Personne n'était autorisé à se baigner ailleurs dans la rivière (même si, dans les faits, de nombreux élèves avaient et continueraient de briser cet interdit). Environné de pierres, le bassin était alimenté par une cascade par-dessus laquelle s'élevait la passerelle blanche qui permettait de gagner l'autre rive. Avec autant de monde, il n'y avait pas vraiment la place de nager mais on pouvait largement y patauger, se chamailler ou bien arroser les frileux qui demeuraient sur les pelouses.
Manta était de ceux-là. Mais il était suffisamment malin pour se tenir à l'écart, hors de portée des gerbes d'eau qui s'élevaient, déclenchant aussitôt gloussements, cris de surprise et protestations indignées. À l'ombre de quelques arbres en bouquet, il observait ses camarades de loin, avec envie.
La chaleur le faisait souffrir. Il avait défait le ruban de son col et secoué légèrement sa chemise, sans parvenir à se rafraîchir. Lui aussi se serait bien rué vers le bassin comme les autres. Mais une crainte irraisonnée l'en empêchait. Quelque chose qu'il savait stupide mais qu'il était incapable de surmonter. Alors il regardait les corps dénudés de ses camarades, sans oser se joindre à eux. Ryû et sa peau lisse, blanche comme de la chair crue, qui glissait entre les nénuphars comme un poisson, ses cheveux ruisselant sur ses épaules. Horo Horo et Pino qui faisaient mine de pourchasser Yoh pour le couler. Reoseb qui riait à pleine gorge après un saut sans préavis au milieu de quelques troisième année qui râlaient d'avoir été aspergés. Ren qui, accoudé à un rocher, battait des jambes sans se mêler aux jeux. Tous paraissaient s'amuser sans gêne ni malaise. Heureux insouciants.
Manta avait beau savoir que beaucoup lui enviaient sa petitesse, la rondeur enfantine de ses joues et la glabreté parfaite de sa peau, il n'arrivait pas à s'en satisfaire. Il ne pouvait s'empêcher de jalouser les corps élancés des autres. Il se sentait étrange, déplacé, malhabile auprès d'eux, dépourvu de leur grâce, captif à jamais de celle, maladroite et incertaine, des enfants. Il détestait sa petitesse, la brièveté de ses bras, de ses jambes, son essoufflement lors des sauts, cette sensation permanente de vivre dans un univers beaucoup trop grand pour lui. Ses comparses n'avaient pas conscience des multiples difficultés quotidiennes liées à sa petite taille. C'était normal: il y avait certaines choses dont on ne se rendait pas compte quand on ne les vivait pas.
Des choses comme: ne jamais pouvoir s'asseoir au fond des chaises parce que sinon, on ne touchait pas le sol, ne pas pouvoir effacer le haut du tableau, être fatigué dès qu'on montait un escalier parce l'épaisseur des marches était prévue pour des jambes plus grandes, être gêné à la cantine parce que les tables étaient trop hautes et les chaises trop basses. Ses camarades ne connaissaient pas non plus la lassitude de ne jamais pouvoir atteindre le haut de ses étagères, ni celle de ne jamais rien voir dès qu'on avait un obstacle devant, ni celle de ne pas pouvoir porter un sac lourd à bout de bras parce que celui-ci, trop grand, risquerait de traîner au sol, ni celle de se faire enguirlander parce que le prof lui avait demandé de se lever pour la troisième fois sans voir qu'il était déjà debout.
Il n'en parlait jamais: ce n'était que de petits détails insignifiants mais qui, mis bout à bout, créaient chez lui fatigue et malaise. Manta n'aimait pas son corps si mignon, malgré les avantages qu'il lui procurait. Il avait beau être la mascotte de la classe, le petit protégé, le poupon qui éveillait les instincts paternels naissants de ses camarades, il aurait préféré faire quelques centimètres de plus et leur ressembler davantage (en gardant le même tour de taille, si possible).
Il avait essayé plein de choses: manger beaucoup, manger tout le temps, manger mal, aussi. Ça n'avait pas marché et il avait vite arrêté en voyant que cela le faisait grossir. Déjà qu'il était petit, il n'allait pas en plus devenir grassouillet: même s'il n'avait jamais entendu le professeur Maxwell faire une réflexion en ce sens, il supposait bien qu'on ne le laisserait pas dépasser de trop loin les critères de l'école. C'était comme une règle tacite que tout le monde connaissait, bien qu'elle ne soit jamais formulée.
Bien sûr, si l'école l'avait accepté comme il était, c'était bien qu'il convenait. Ce n'était certainement pas pour son potentiel shamanique ni pour l'ancienneté de sa famille qu'on l'avait admis: les Oyamada étaient connus pour être de parfaits parvenus. Donc, il avait quelque chose. Pourtant, il complexait.
Malgré tout, c'était émouvant de constater que d'autres, en apparence parfaits, avaient leurs failles. Achille, par exemple. Étudiant émérite, beau garçon, talentueux en tous points. Manta n'avait pas réussi à le sortir du mutisme dans lequel l'avait plongé la remarque de Nichrom. Aucune de ses paroles réconfortantes n'avait eu le moindre effet. Du moins le jeune garçon avait-il glané de-ci, de-là, quelques autres lambeaux de sa pomme. Manta avait fini par le laisser seul.
Tout le monde savait pour Achille, ou presque. Et chacun évitait d'en parler. C'était une évidence, il suffisait de le voir triturer son assiette à la cantine et prétexter mille excuses pour ne jamais finir. Ils savaient tous qu'il ne servait à rien d'intervenir. Encore moins d'en parler à un adulte. On voyait qu'Achille parvenait bon gré mal gré à maintenir un certain équilibre nutritionnel. Précaire mais suffisant. Sans quoi, il ne pourrait tout simplement pas danser. En tout cas, pas depuis quatre ans et pas avec de si bons résultats. Aussi, ils acceptaient ses régimes interminables et évitaient soigneusement le sujet de la nourriture.
Personne n'avait rien à dire de toute façon. Tout le monde surveillait plus ou moins son alimentation, malgré l'équilibre des repas, déjà mesuré au cordeau. Il y avait quelques rares exceptions qu'on aurait pu appeler "goinfres", toutes proportions gardées, mais nombre d'entre eux avaient déjà flirté avec la chose, eux aussi. Et ceux qui, comme Manta, auraient aimé faire quelque chose, ne savaient tout bonnement pas comment s'y prendre.
Achille ne les avait pas rejoints pour la baignade. Sans doute était-il retourné à sa chambre, songea Manta. De toute façon, il n'aimait pas tellement se baigner, lui non plus. Il était terriblement frileux. L'eau était toujours trop froide pour lui. Manta aurait bien aimé avoir froid en permanence. Cela lui aurait permis de supporter de rester au bord, même par forte chaleur.
L'arrivée de l'automne le soulageait: le soleil serait plus bas, l'ombre des arbres plus fraîche, on respirerait mieux… et l'ambiance en cours de danse serait moins lourde! Parfois, Manta avait l'impression d'être le seul à vraiment souffrir de la touffeur omniprésente dans le studio.
Un souffle d'air passa sur son visage, entraînant quelques feuilles jaunes avec lui. L'air était doux. On percevait à peine la fraîcheur qui appellerait bientôt les vestes sur leurs épaules. Les bruits de voix et rires clairs se mariaient au son de l'eau qui s'écoulait et de la nature qui bruissait. Il faisait si bon et tout était si paisible qu'on aurait pu croire que le temps s'était arrêté.
Manta décroisa et recroisa les jambes pour laisser le sang y circuler. Un éclat de rire bondit soudain par-dessus les autres. Il reconnut le timbre jovial de Yoh, qu'on voyait à présent menacer Ren d'un plongeon forcé. Ce dernier protesta vivement, jusqu'à ce que le sourire de Yoh décroisse et qu'on le laisse tranquille.
– Tu n'as aucun sens de l'humour, Ren, lança quelqu'un.
Sans se joindre à l'approbation générale, Yoh haussa les épaules, dépité et sortit du bassin. L'eau dégoulinait de ses cheveux bruns épais et sur ses épaules perpétuellement avachies. M. Maxwell lui faisait souvent des remarques à ce sujet, en vain: la nonchalance de Yoh était proverbiale.
Manta s'aperçut vite que Yoh venait dans sa direction et se redressa, feignant de remettre en place le nœud de son col pour se donner l'air occupé.
– Ben alors, Manta, tu ne viens pas te baigner?
– Non, répondit Manta avec gêne.
Yoh était distrait, d'accord, mais tout de même, il avait bien dû remarquer qu'il rechignait généralement à se mettre à l'eau, non? Cette insouciance… Manta avait beau apprécier le jeune garçon, il avait parfois du mal à le comprendre. Sa vie à lui n'était qu'un vaste océan d'angoisses et de soucis!
Bien que Yoh fasse partie de son cercle d'amis, Manta le connaissait relativement peu. Ils avaient rarement eu l'occasion de discuter seul à seul, jusqu'ici. C'était étrange de constater qu'on pouvait fréquenter très régulièrement une personne au sein d'un cercle d'amis et pourtant, ne pas la connaître si bien que ça. Voire même se sentir mal à l'aise lorsque les autres vous laissaient en tête à tête avec elle.
Leur petite bande se composait habituellement de Ryû, Horo Horo et Pino. Plus occasionnellement de Ren, colocataire de Yoh et Ryû. Manta, lui, partageait la chambre des deux inséparables. D'ailleurs, c'était eux qui l'avaient intégré au groupe. Il aurait eu beaucoup plus de mal à se faire des amis sans eux.
Manta était plutôt discret, travaillant souvent, et à l'écart. Cela ne favorisait pas l'intégration. Pourtant, sa famille l'encourageait fortement à nouer des amitiés avec ses camarades issus de grandes lignées shamaniques. Dans sa position, il fallait se faire des relations. Ainsi parviendrait-il peut-être à se faire épouser. De préférence par la sœur d'un de ses condisciples. Telles étaient les recommandations de son père et celui-ci les avaient tant de fois répétées à Manta que, bien trop souvent, lorsqu'il s'efforçait de sociabiliser, il avait l'impression de tenter d'utiliser les autres, de jouer les dents longues, voire même de s'immiscer dans un monde qui n'était pas le sien. C'était d'autant plus vrai lorsqu'il avait affaire au mépris de classe assumé d'un Daitaro ou aux étourderies inconscientes d'un Yoh, par exemple.
– Tu n'as pas trop chaud? interrogea soudain celui-ci.
Manta tiqua. Pourquoi donc semblait-il décidé à le faire rejoindre le bassin? Était-ce un pari, organisé dans son dos avec les autres? Ce serait bien possible.
– Je ne nage pas très bien, répondit-il.
Ce qui n'était pas tout à fait un mensonge. Plutôt une demi-vérité. Il flottait dans l'eau comme un bouchon.
– On n'a pas besoin de nager, on a pied! assura Yoh.
– Toi, peut-être, laissa échapper Manta avec un sourire légèrement ironique.
Ah zut, pensa-t-il aussitôt, il ne voulait pas avoir l'air désagréable. Ni envieux. Ni d'un pleurnichard. C'était sorti tout seul, vraiment.
Mais Yoh ne le prit pas mal.
– Oh, fit-il.
Puis, avec un sourire gêné:
– Je n'y avais pas pensé.
Embarrassé, Manta s'agita:
– J'ai pied au bord, quand même. Mais pas partout.
Yoh resta un moment silencieux, tandis que les rayons du soleil déclinant lui passaient sur les épaules, transfigurant sa silhouette bien prise.
– Tu n'es pas obligé de te mouiller entièrement. Regarde Ren.
– Vous n'avez pas arrêté de l'arroser, rétorqua Manta avec un mince sourire.
– Parce qu'avec lui c'est drôle, avoua Yoh à mi-voix.
Manta pouffa de rire et lui rendit son regard complice.
Son camarade s'ébroua légèrement et frissonna. Des plaques de chair de poule commençaient à apparaître sur ses bras. Il les frotta légèrement et dit:
– J'y retourne un peu. Tu es sûr que tu ne veux pas venir?
Manta hésita. Ça serait sympa de poursuivre la conversation. D'ailleurs, il n'était effectivement pas obligé d'aller dans l'eau. Il pouvait tout simplement se rapprocher et regarder.
– D'accord, céda-t-il.
Il se redressa et frémit. L'air était devenu plus frais, sans même qu'il s'en rende compte. Décidément, il n'irait pas se baigner, quoi qu'en dise Yoh. Le soleil était désormais trop bas. Il continuait pourtant d'éclairer le bassin mais sa lumière, de translucide, avait pris une chaleureuse couleur dorée qui embellissait les peaux des garçons et faisait scintiller les perles d'eau dans leurs cheveux. L'eau, elle, était passée d'un vert estival à un noir plus mat, au travers duquel on distinguait encore les corps blancs des jeunes gens, qui se mouvaient comme des carpes.
Manta suivit discrètement Yoh et trouva un banc pour s'installer, ni trop près, ni trop loin. Il regretta de ne pas avoir emporté de livre pour se donner contenance. À cette distance-là, il avait juste l'air d'être en train de… regarder ses camarades en maillot de bain. Il rosit un peu à cette pensée. Il espérait être le seul à y avoir songé.
Sans plus s'occuper de lui, Yoh rejoignit les autres qui le hélaient. Horo Horo émergea alors du bassin, les cheveux en bataille, le torse dénudé jusqu'au ventre. Manta roula des yeux et jeta un regard discret au surveillant. Lucky semblait l'avoir remarqué aussi et son froncement de sourcil annonçait un rappel à l'ordre imminent. Cela ne rata pas.
– Horokeu, veuillez vous rhabiller, s'il vous plaît! Vous n'êtes pas dans votre salle de bains.
Quand un autre que M. Maxwell l'appelait "Horokeu", Horo Horo savait que ça risquait de chauffer. Il se redressa, surpris et chercha une excuse, sans parvenir à en trouver. Penaud, il remit de l'ordre dans son costume de bain. Manta l'entendit marmonner:
– Bon, ben, il m'a fait passer l'envie de m'amuser, tiens. Je sors.
Il s'extirpa hors du bassin en essorant ses cheveux. Il semblait être le seul à avoir choisi de s'immerger entièrement. Yoh s'était arrêté au cou, tout comme Reoseb et Pino. Mais c'était peut-être pour ne pas abîmer leur fond de teint. Manta savait que le jeune Usui n'en mettait jamais (et conservait un teint de pêche absolument injustifié!). Il était très "nature", Horo Horo.
Les élèves restés dans le bassin continuèrent de profiter de la fraîcheur des eaux. Avec plus de calme, toutefois. On sentait que l'enthousiasme était retombé et que l'on s'apprêterait bientôt à sortir. La cascade meublait désormais à elle seule un silence que seuls quelques remous, dus au ballet de leurs jambes, venaient perturber.
Yoh poussa alors un soupir d'aise et s'étira dans une flaque de soleil. Manta admira discrètement l'arrondi de ses bras et la tessiture de ses épaules, ni trop fines, ni trop fortes. Nombre de ses camarades paraissaient atteindre sans effort les idéaux de beauté masculins irréalistes, présentant des silhouettes minces, mais pas trop, des bras forts, mais pas trop, des jambes lisses et musclées, mais pas trop, et Yoh en faisait partie. Manta n'avait jamais observé qu'il se tînt à un régime particulier. C'était injuste, vraiment.
Mais il était difficile d'en vouloir à Yoh: il était si sympathique! D'ailleurs, il lui faisait signe. Manta lui répondit d'un sourire et secoua la tête. Non, il ne viendrait pas. Encore que… Franchement, quelques minutes à tremper ses pieds, juste ses pieds, qu'est-ce qu'il risquait? Ils étaient très mignons, en plus. Ses chevilles auraient pu être plus fines, mais ses petons étaient véritablement adorables. Tout le monde le lui disait. Il se vit soudain battre des jambes dans l'ondée sombre, brouillée, qui masquerait ses imperfections, sous les regards envieux des autres. Ce n'était que des pieds, il n'avait aucune honte à les montrer au vestiaire! Il était sûr que ça serait agréable.
Penché en avant, Manta allait lancer un "J'arrive!", lorsqu'un pas dans son dos attira son attention. Il se retourna pour croiser le regard effilé et cruel de Daitaro.
– Ah c'est toi, laissa-t-il échapper.
– Oui, c'est moi, répondit l'arrivant d'une voix onctueuse. Pourquoi, tu attendais quelqu'un?
Manta haussa les épaules, crispé. Il n'aimait guère Daitaro. D'ailleurs, à bien y réfléchir, il ne connaissait personne qui revendiquât ouvertement une quelconque forme d'amitié avec lui. C'était un garçon froid, à la personnalité hautaine et cela n'avait rien d'une façade cachant une maladive timidité, non: Daitaro appartenait à la fine fleur de l'élite des shamans et le savait pertinemment. Il était beau, riche, influent, doué et s'en flattait sans vergogne. Les seuls qui parvenaient quelque peu à le faire descendre de son piédestal, c'était Lyserg et Pascal, respectivement premier et deuxième au classement général du brevet, juste devant lui. Et éventuellement Wat qui n'avait pas sa langue dans sa poche et qui ne s'écrasait devant personne. Les autres risquaient à tout moment de faire les frais de son mépris et de sa langue acérée.
– Tu ne te baignes pas? poursuivit le jeune homme.
Manta devina très nettement l'intention malicieuse derrière cette question, la même que celle de Yoh mais qui n'aurait pu être prononcée plus différemment.
– Toi non plus, remarqua Manta, décidé à ne pas lui laisser la moindre brèche.
Il soutint le regard du jeune homme en face de lui. Il savait pourquoi Daitaro daignait rarement se baigner. La triple couche de maquillage, fond de teint, poudre, noir aux yeux, rouge aux lèvres qui recouvrait perpétuellement son visage parfait aurait été bien trop menacée, même au bord du bassin! Et ça devait être pénible à refaire.
Mais Daitaro n'allait pas s'en tenir là.
– Tu n'aimes pas l'eau, susurra-t-il.
– Si, si.
– Hmm, je comprends. Ce doit être difficile de se maintenir à la surface avec de telles dispositions.
Daitaro se pencha légèrement vers lui et ajouta:
– Surtout que tu ne risques pas de pouvoir utiliser la fusion pour t'en sortir en cas de problème.
Manta sursauta, comme si le jeune homme venait de le transpercer de part en part. Il rougit atrocement et avala sa salive avec difficulté.
– Tu… tu…
Le sourire de Daitaro s'étira avec ravissement. On aurait dit un serpent prêt à fondre sur sa proie. Comment faisait-il pour viser toujours aussi juste? Manta chercha quelque chose à répliquer à la double humiliation qu'il venait de subir et ne trouva rien. Rien de rien. Comme si la moindre parcelle de son intelligence avait été aspirée hors de son crâne. La honte dégoulinait de son visage comme un crachat. Il sentit sa lèvre inférieure trembler.
Oh non ! Il n'allait tout de même pas se mettre à pleurer!
Fort heureusement, c'est à cet instant que Pino et Yoh, sortis de l'eau depuis quelques minutes, les rejoignirent, suivis par Ren. Les deux premiers interrompirent leur discussion en voyant la tête de Manta et le visage triomphant de Daitaro.
– Manta, tout va bien? lança Pino, soupçonneux.
– Oui, oui, répondit Manta, troublé. Très bien.
Il quêta un regard de la part de Daitaro mais le beau garçon agita son carré noir avec un sourire mince et s'éloigna sans rien dire.
Manta serra les dents. Tout ça, ce n'était que du vent. Daitaro n'avait rien contre lui, rien du tout. Il faisait juste ça pour s'amuser. Par pure méchanceté. Il était comme ça. Vaniteux, insupportable, vicieux. Et sans doute pas si sûr de lui que ça, pour avoir à ce point besoin d'écraser les autres alors qu'il était déjà doté de toutes les qualités. Esthétiques et intellectuelles, du moins.
Mais tout cela n'était que raison. Or, ce n'était pas dans ses facultés rationnelles que Manta avait été blessé.
– Il t'a balancé une gracieuseté, encore? siffla Pino dès que Daitaro fut hors de portée. Quel sale type, celui-là, alors.
– Ce n'est pas grave, marmonna Manta, les dents serrées.
– Tu as raison, ignore-le, approuva son colocataire.
C'était déjà ce qu'il avait l'intention de faire. Mais c'était quand même facile à dire.
– Ne crois surtout pas un mot de ce que ce crétin a pu te dire, ajouta Yoh. Surtout si c'était méchant.
Manta hocha la tête et croisa le regard incisif de Ren, qui détourna le sien immédiatement et lança:
– Bon, on y va ou on passe la nuit ici?
.
De retour sur le chemin, tandis que Lucky donnait de la voix pour faire sortir de l'eau les retardataires, Manta essaya de chasser le timbre moqueur de Daitaro de sa tête. Hélas, le mal était fait. Le poison œuvrait depuis bien trop longtemps dans sa chair. Tandis qu'il revenaient à la haute demeure dont les vitres majestueuses s'éclairaient à peine, Manta ne put s'empêcher de retourner dans sa tête ces questions qu'il s'était déjà posées un millier de fois: mais qu'est-ce qu'il faisait là, bon sang, au milieu de ces créatures de rêve? Pourquoi l'avait-on accepté à Hoshigumi? Avait-il seulement sa place, dans le royaume des shamans?
.
